‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 38 sur 59 · LA BAIGNEUSE · texte numérisé non relu

LA BAIGNEUSE

prendre à cette invention nouvelle? Le dessin y manque-t-il, ou la couleur? N'y a-t-il pas de l'étoffe, et, comme on dit à l'atelier, de \* patte? Elle ne vous plaitpas: pourquoi? Déduisez-moi vos raisons. Ohl vous aimeriez mieux, on le sait, une nymphe de Pradier ou de Clésinger, dans une posture impossible, sous l'aiguillon d'Éros; une odalisque de M. Ingres, ou tout autre miroir aphrodisiaque. Vos feuilletons, vos romans, vos petits vers, témoignent là-dessus et de votre éthique et de votre esthétique. Mais n'y a-t-il donc que la Vénus vulgi vague ou millionnaire, en chemise ou retroussée, qui puisse être appréciée de vous? Cette honnête femme, qui sort du bain et se laisse voir par derrière, sans songer à mal, ne trouvera-t-elle pas grâce devant vous? Oublions, pour un moment, vos délices épicuriennes, et raisonnons.

ce Elle est laide, elle vous dégoûte, » prétendezvous. — N'exagérons rien : nous faisons ici de l'art, non de la volupté. Que la femme que vous montre ici Courbet, dans une attitude aussi réservée que la nudité le comporte, ne soit rien moins qu'une beauté idéale, c'est possible : telle n'a pas été non plus l'intention du peintre. Grasse et dodue, large de croupe et fournie d'encolure, brune et luisante, à coup sûr on ne vous la donna jamais pour une Diane ou une Hébé. Remarquez cependant qu'elle n'est ni bossue, ni bancale, ni mal bâtie; le monde est plein de belles femmes

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qui, au déshabillé, ne la vaudraient certainement pas. Comment donc né voy'ez-v(ms pasqûé ce-qu*8 y a ici de disgracieux, de rëpagnant même, e! que vous ne savez pas seulement définir, est lin effet de Fart, une préméditation du peintre? Or il s'agit entre nous précisément ée cela : à moins de dire que l'artiste n'a ^sn ce qu'il voulait et ee qtf fl feisait, je me demande, moiy quelle a été l'idée de Courbet en peignant cette figure, d'une vérité, d*un néaHsme, si tous voulez, qne rien ne surpassera jamais? Tous êtes-vous seulement posé cette question?

On m'a raconté qu'au Sal(m de 1853, où la Baignettse fut exposée pour k dernière fois, l'impératrice Eugénie venait de voir le tableau, si justement applaudi, de mademoiselle Rosa Bonheur, le Marché aux chevaux. On avait eu soin de faire observer à Sa Majesté Impériale, Àndaloùse, comme on sait, d'origine, qu'elle ne devait pas juger de nos races chevalines d'après celles de son pays , et que ce qui faisait le principal mérite du Marché aux chevaux, ce qui le rendait intéressant pour Pamour-proftre national, c'était la fidélité avec laquelle l'artiste avait su rendre la plus belle de nos races, la race percheronne. Ceci, soit dit en passant, prouve que, dès 1853, Courbet n'était pas le seul peintre réaliste que nous eussions ; qu'il y en avait d'autres qui, sans négliger l'idéal, cultivaient le réel, et, sans s'en douter le moins du monde,

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auraient mérité tout autant que lui d'être classés i parmi les réalistes. De tout temps les statuaires et : les poutres ont idéalisé le cheval, la plus mate conquête de Yhwnme% comme ils idéalisaient l'homme luimême. Cela prouvç le. cas que nom avons fait, des le premier âge, de ee "bel anfanal. Mais on le trouve-t-on ce cheval Idéal? Qui l'a vu? Nous connaissons le cheval limousin, normand, percheron, andatew, arabe, mecklenbourgeois, cosaque même; et dans toutes cesvariétés il y a de superbes échantillons; mais de cheval idéal, point : c'est une convention pure... —Arrivée devant la Baigneuse, l'Impératrice ne put retenir un cri de surprise : Est-ce aussi une Percheronne? fit-eHe. — Si j'avais été présent, f aurais pris là liberté de répondre à Sa Majesté, en ôtant mon chapeau : Non, madame; eelîe^ci est une simple bourgeoise, comme nous en avons également beaucoup, et dont le mari, libéral sous Louis-Philippe, réaettennaire sous la République, est actuellement Fun des sujets les plus dévoués cte l'Empereur.

Oui, la voitër Wen cette bourgeoisie charnue et cossue, déformée par la graisse et le luxe; en qui fe mollesse et Iar maâse étoufferat l'idéal, et prédestinée à •* mourir de poltronnerie, quand te n'est pas de grasfondu ; te voilà telle1 que sa sottise, son égoïsme'et sa cuisine nousilâ fiïùt. Qaèlit ampleur F queteopuleiïce! J On dirait une gérasse attendant le sacrificateur. Cdm-

parez entre elles la Baigneuse et la Fileuse endormie, et vous vous apercevrez d'une chose : c'est qu'entre paysannerie et bourgeoisie le fond est absolument le même, mais que la différence des physionomies créée par les mœurs est énorme. Est-ce que cette épaisseur de lard ne vous semble pas, dans sa flasque matérialité, rendre la pensée de l'artiste mille fois mieux que ne pourrait faire la plus savante allégorie? Ni le Raminagrobis de La Fontaine,

Ce chat faisant la chattemite, Ce saint homme de chat, Bien fourré, gros et gras;

ni le rat, si joliment raconté par le même, qui, enfermé dans un fromage, s'engraissait à la ronde, n'approchent du type créé par Courbet. Ce chat el ce rat sont de l'apologue, des malices d'enfant ; l'autre est de la haute comédie.

Quand je dis bourgeoisie, il faut s'entendre. Ce n'est pas une classe de citoyens que j'entends vouer à la risée de la plèbe ; je ne fais pas ici de politique : c'est tout simplement un inconvénient de certaines habibitudes que je dénonce. La théologie enseigne qu'il y a des grâces d'état; il y a aussi des vices d'état. D'ailleurs il en est un peu de la peinture comme de la. musique : chacun a le droit d'y voir ce que bon lui semble ; l'essentiel pour le peintre est que l'on y découvre quelque chose. Cette femme, que je vous présente ici

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