CHAPITRE XV
Confirmation de la théorie criticiste. — Les Casseurs de pierres. Les Demoiselles de la Seine,
Les débuts de l'école critique, aux expositions de 1854 et 1853, produisirent une impression généralement désagréable, pénible. Cela ne pouvait manquer d'arriver : d'abord nous sommes au prélude d'une révolution; de même que l'histoire est à écrire, l'art tout entier est à refaire : on devait s'attendre que les premiers essais laisseraient à désirer; puis le goût publie est dépravé et l'impatience de la vérité extrême. Vous sentez-vous corrompus? demandait un jour aux électeurs de Lisieux M. Guizot. Il était sûr de la réponse; aussi le suffrage de ces honnêtes citoyens ne lui manqua pas. Avec Courbet, c'est autre'chose : il ne ménage pas la vérité à son public; aussi les applaudissements sont rares et le succès médiocre.
Le plus grand mal d'une société qu'ont fait déchoir les surexcitations de l'idéalisme, c'est qu'elle n'a plus de goût que pour ce qui l'a perdue, et qu'elle n'offre plus de prise au réformateur, artiste ou philosophe,
qui cherche à la faire revenir. Elle ressemble à ces malades pris de dégoût, que ni l'exercice, ni la diète, ni le grand air, ni les raffinements de la gastronomie n'ont la puissance de mettre en appétit. L'idéal est une des puissances de notre âme; une fois épuisée, elle ne peut se rétablir que par un vigoureux effort de la conscience. Que si l'abus des jouissances a détendu jusqu'au ressort moral, l'homme est fini : ni art ni raison n'y peuvent plus rien; il n'y a qu'à jeter le cadavre. Ces réflexions m'ont été principalement suggérées par deux tableaux de Courbet, bien différents pour le sujet, mais qui se font pendant par l'idée : les Censeurs de pierres et les Demoiselles de la Seine, On accuse Courbet de tuer l'idéal par son réalisme; jamais peintre, au contraire, ne l'excita plus fortement qu'il n'a fait dans ces deux remarquables ouvrages.
Les Casseurs de pierres.
D'autres, avant Courbet, ont essayé de la peinture socialiste, et n'ont pas réussi. C'est qu'il ne suffit pas de vouloir : il faut être artiste. Reproduire des réalités, encore une fois, n'est rien : il faut faire penser; il faut toucher, faire luire sur la conscience un idéal d'autant plus énergique qu'il se dérobe aux regards.
Les Casseurs de pierres sont une ironie à l'adresse de notre civilisation industrielle, qui tous les jours in-
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vente des machines merveilleuses pour labourer, semer, faucher, moissonner, battre le grain, moudre, pétrir, filer, tisser, coudre, imprimer, fabriquer des clous, du papier, des épingles, des cartes; exécuter enfin toutes sortes de travaux, souvent fort compliqués et délicats, et qui est incapable d'affranchir l'homme des travaux les plus grossiers, les plus pénibles, les plus répugnants, apanage éternel de la misère. Nos machines en général, chefs-d'œuvre de précision, ont plus d'habileté que nous-mêmes; elles font mieux que nous, pour peu que ce que nous leur demandons exige d'intelligence et même d'art; une 'fois en mouvement, elles nous remplacent avec un immense avantage. Il n'y a qu'un' reproche à leur faire : elles ne se meuvent pas d'elles-mêmes; elles ont besoin qu'on les surveille, qu'on les gouverne et même qu'on les serve. Or, quel est le serviteur des machines? L'homme. L'homme serf, tel est le dernier mot de l'industrialisme moderne. Il y a longtemps que le problème de la spéculation capitaliste, consistant à reporter chaque année au compte de capital les salaires économisés des ouvriers, serait résolu, si la mécanique avait pu, de son côté, résoudre celui du mouvement perpétuel; si, en définitive, le moteur originel de l'industrie pouvait être autre que l'homme....
Voilà, direz-vous, bien de la philosophie à propos
d'un tableau I Qui empêche d'inventer une machine à casser les pierres, comme on en a inventé une pour les scier? M. Courbet n'aurait eu alors rien à dire. — A quoi je réponds : Courbet eût tout simplement modifié son sujet, car l'idée serait demeurée exactement la même, le problème étant insoluble. Une invention en appelle une autre; de sorte que, pour esquiver toute main-d'œuvre, nous tombons dans le machinisme universel, aussi impossible, aussi introuvable que le mouvement perpétuel. Sans doute on ferait une machine à casser des pierres ; mais, cour être conséquent au point de vue du capitalisme, il en faudrait une autre pour les extraire de la carrière, une autre pour les charger, une pour les voiturer et les ctmduire, une encore pour les répandre; ce qui n'aurait pas de fin. Ce n'est pas tout : admettant ce machinisme, que ferez-vous des malheureux qui aujourd'hui vivent de ces travaux pénibles, et qui alors, sans occupation, n'auraient pour subsister ni capital, ni propriété, ni revenu?... Si bien qu'en résultat, l'homme est l'esclave de la machine, de la machine qu'il a inventée et construite de ses mains; que plus nous développons autour de nous la mécanique, plus nous multiplions la servitude, et que la misère physique, intellectuelle et morale de nos esclaves est d'autant plus grande que leur besogne est plus grossière et leur fonction plus servile. Telle est la loi du travail : elle est fatale; il n'y a pas moyen