‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 42 sur 59 · LES CASSEURS DE PIERRES · texte numérisé non relu

LES CASSEURS DE PIERRES

de faire qu'il en soit autrement. Que pensez-vous de cette situation? — Elle est on ne peut plus affligeante. N'y aurait-il pas moyen d'y trouver quelque remède, quelque adoucissement? — On n'en connaît qu'un: c'est de répartir cette lourde tache comme un service public, corvée ou prestation, entre tous les membres valides de la société. Hors de là il y a exploitation, asservissement des uns par les autres, partant dégradation de la race, enlaidissement. — Comment 1 est-ce que l'esthétique aussi conclurait à pela?— Sans doute, et si l'art ne s'est pas avisé plus tôt d'en dire son mot, c'est que jusqu'à l'année 1789 de Jésus-Christ. le droit de l'homme et du citoyen' était resté lettre close. L'idéalisme égyptien admettait la servitude ; l'idéalisme grec, tout de même...

Fermez les yeux maintenant Les personnages qui figurent dans le tableau de Courbet sont au nombre de deux : un jeune homme de dix-huit ans et un vieillard de soixante. Avant d'examiner la peinture, dites-moi lequel de ces deux hommes vous semble devoir exprimer le mieux la servitude et la misère. — Le vieillard, assurément; la vieillesse ajoute au malheur et à l'indigence, tandis qu'il n'es! pas d'afflictions que ne ra- < chète la jeunesse. — Eh bien, vous vous êtes trompé; regardez maintenant

Ce vieillard à genoux, courbé sur sa rude tâche, qui casse des pierres au bord du chemin, avec un marteau

à long manche, attire certainement votre compassion. Sa figure immobile est d'une mélancolie qui va au cœur. Ses bras enroidis se lèvent et tombent avec la régularité d'un levier. Voilà bien l'homme mécanique ou mécanisé, dans la désolation que lui font notre c: vh» lisation splendide et notre incomparable industrie. Pourtant cet homme a eu des jours meilleurs, puisqu'il a vécu ; si le présent est pour lui sans illusion, sans espérance, il a du moins pour s'entretenir ses souvenirs, ses regrets, et ce n'est pas rien que d'avoir à se remémorer quelque chose ; tandis que ce déplorable garçon qui porte les pierres ne saura rien des joies de la vie; enchaîné avant le temps à la corvée, déjà il se découd ; son épaule se déjette, sa démarche est affaissée , son pantalon tombe ; l'insoucieuse misère lui a fait perdre le soin de sa personne et la prestesse de ses dix-huit ans. Broyé dans sa puberté, il ne vivra pas. Ainsi le servage moderne dévore les générations dans leur croissance : voilà le prolétariat. Et nous parlons de liberté, de dignité humaine ! nous déclamons contre l'esclavage des Noirs, que leur qualité de bêtes de somme garantit au moins contre cet excès d'indigence ! Plût à Dieu que nos prolétaires fussent matériellement aussi bien traités que les Noirs ( Sans doute il ne serait pas tout à fait juste de juger, d'après ce triste échantillon, le grand peuple aux dix millions d'électeurs souverains; mais en est-il moins vrai que c'est là une

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