‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 43 sur 59 · LES CASSEURS DE PIERRES · texte numérisé non relu

LES CASSEURS DE PIERRES

des faces honteuses de notre société, et qu'il n'est pas un de nous, citadin ou paysan, ouvrier ou propriétaire, qui ne puisse un jour, par un accident de fortune, se voir réduit là? La condition des casseurs de pierres est celle de plus de six millions d'âmes en France; vantez donc votre industrie, votre philanthropie et votre politique !

Un critique, d'une école qui n'est pas la nôtre, a dit des Casseurs de pierres que ce tableau était « en son genre un chef-d'œuvre. » J'accepte ce jugement. Le genre auquel appartiennent les Casseurs de pierres est aujourd'hui le genre le plus élevé, le seul admissible. Que manque-t-il à cette toile pour qu'elle réunisse tous les suffrages? Précisément d'être, en son genre, moins achevée. Si Courbet, par exemple, était aussi amoureux de l'antithèse que Victor Hugo, rien ne lui eût été plus facile que de créer dans son tableau un contraste : il aurait placé les casseurs de pierres à côté de la grille d'un château; derrière cette grille, en perspective, un vaste et superbe jardin; au fond, l'habitation du maître, avec terrasse, portique, statues de marbre représentant Vénus, Hercule, Apollon et Diane. Cela eût produit son effet. Courbet a préféré la grande route toute nue, avec sçn désert et sa monotonie : en quoi je suis tout à fait de son sentiment. La route solitaire est d'une bien autre poésie que ce contraste affecté de l'opulence et de la misère. C'est là

qu'habitent le travail sans distraction, la pauvreté sans fêtes et la tristesse désolée.

Des paysans, qui avaient eu l'occasion de voir le tableau de Courbet, auraient voulu ravoir pour le placer, devinez où? Sur le maître-autel de leur église. Les Casseurs de pierres valent une parabole de l'Évangile; c'est de la momie en action. Je recommande cette idée paysanesque à M. Flandrin : elle pourra l'éclairer dans ses compositions religieuses,

Los Demoiselles de la Seine.

La pauvreté vous chagrine; ce labeur de cheval aveugle attaché au manège vous fait mai à voir. Vous admettez la tragédie, les infortunes éclatantes, le malheur héroïque; mais vous demandez s'il est de la dignité de l'art de reproduire ces vulgaires souffrances On sait bien, dites-vous, que tout dans cette vie n'est pas rose et amour : nos hôpitaux, nos prisons, nos asiles, nos monts-de-piété, nos bagnes, sont les monuments gigantesques de nos douleurs. La peine, c'est chose acquise, tient plus de place en ce bas monde ^ue la joie. Mais pourquoi les confondre? Pourquoi empoisonner le peu qui nous reste de félicité en mêlant les images de l'une à celles de l'autre. L'art a pour mission de jeter un voile de consolation et de décenee sur la face misérable du siècle. Rome, qui bâtit le

Golysée, avait ses égouts.et ses cloaques, où certes ne s'assemblèrent jamais ni le sénat ni le peuple. Ah! faites-nous grâce de votre réalité : elle est assez odieuse par elle-même, sans que vous y ajoutiez encore par les raffinements de votre art critique...

Et voilà justement en quoi consiste votre erreur, Terreur de toutes les écoles d'art depuis le commencement du monde : vous voulez séparer ce qui est de soi inséparable, la lumière des ténèbres, l'esprit de la matière, la forme de la substance, la beauté de la laideur, le plaisir de la peine, l'art de la science et de l'industrie, l'idéal de la conscience, la jouissance du travail et de la maladie, la liberté de la servitude, la vie de la mort, la gloire de l'humiliation. Vous ne savez pas que la vie humaine se compose incessamment de l'union de ces contraires, mêlés à diverses doses. Vous vous êtes fait un type des dieux et un type de l'homme, un type de l'aristocrate et un type de l'esclave ; vous avez rêvé une existence de perfection et de béatitude, et une autre de damnation et de supplice; et vous avez dit : Ceci est l'Idéal, le Paradis, l'Art; et cela est la Réalité, la Barbarie, l'Enfer. Et vous avez ainsi proscrit les neuf dixièmes du genre humain, vous réservant l'idéal et les condamnant au travail Nous rejetons vos catégories égoïstes; nous prétendons que l'art doit tout embrasser, à peine d'infamie pour lui et pour vous.

Mais il faut vous contenter. Voici du luxe, de l'élégance, du loisir, des pensées hautes et ambitieuses, d'ardentes passions. Contemplez et jugez.

Les Demoiselles de la Seine : titre dépourvu de sens, parfaitement imaginé pour tuer une œuvre. La Seine n'a rien à faire ici; on ne la découvre seulement pas. L'auteur a voulu dire : Deux jeunes personnes à la mode, sous le second Empire. Mais ce titre aurait paru séditieux; on ne le pouvait permettre. Notez cependant que l'Empire ne sert à désigner ici qu'une date; de même que la Seine indique, par synecdoque, la civilisation parisienne. C'est tout ce qu'il y a de politique dans le tableau de Courbet.

Sous le premier Empire, à quoi songeaient les jeunes filles? Je suppose qu'en 1812 cette idée fût venue à un peintre, comme elle est venue de notre temps à Courbet. Il aurait peint ses deux figures pleurant, comme les Troyennes de Y Enéide au bord de la mer; lisant le bulletin de la Moskowa ou celui delà Bérésina; pâles et amaigries, comme il convient à des demoiselles en train de coiffer sainte Catherine, et portant dans leur cœur le deuil de leurs amoureux. Grâce au ciel, nous n'en sommes pas là. Napoléon III a fait de grandes guerres; il a livré de grandes batailles; il a remporté de grandes victoires : on ne peut pas dire qu'il ait fait rareté d'hommes; et si Ton épouse moins aujourd'hui, si la population semble di-

minuer, cela tient à d'autres causes. Nos idées ainsi que nos mœurs ont pris une autre direction. C'est ce que vont nous apprendre les deux figures qui posent là devant nous, sans qu'elles s'en doutent, et que le livret a appelées Demoiselles de la Seine. Demoiselles, oui; car elles ne sont ni mariées ni veuves, cela se voit du premier coup; elles ne sont pas même promises, peut-être par leur faute, et c'est pourquoi vous les voyez plongées dans leurs réflexions.

La première est une belle brune, aux traits accentués, légèrement virils, de ces traits qui donnent à une femme de dix-huit à vingt-deux ans des séductions sataniques. Elle est étendue sur l'herbe, pressant la terre de sa poitrine brûlante; ses yeux, à demi ouverts, nagent dans une erotique rêverie. C'est Phèdre qui rêve d'Hippolyte :

Dieux ! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts !

C'est Lélia qui accuse les hommes des infortunes de son cœur, qui leur reproche de ne savoir pas aimer, et qui cependant repousse le timide et dévoué Sténio. Au premier abord, le sentiment qu'elle vous inspire est celui d'une pitié mêlée de crainte. On a une peur instinctive de ces créatures aux passions tantôt concentrées, tantôt bondissantes, jamais assouvies. Il y a en elles du vampire. Puis, à mesure que vous considérez cette tête charmante, étrangement magnétique,

votre pitié tourne à la sympathie; vous vous sentezfasciné par elle, saisi du démon qui l'obsède. Vous voudriez, au prix de tout votre sang, éteindre l'incendie qui la consume. Fuyez, si vous tenez à votre liberté, à votre dignité d'homme ; si vous ne voulez que cette Cireé fasse de vous une bête.

L'autre est blonde, assise, semblable à un buste de marbre. Elle parle cependant; elle s'entretient tout haut avec elle-même ; sa compagne ne l'écoute pas. Elle aussi poursuit sa chimère, chimère non d'amour, mais de froide ambition. Pourquoi ne serait-elle pas un jour princesse, comme tant d'autres, femme tout au moins d'un archimillionnaire? N'a-t-elle pas la jeunesse, la beauté, l'esprit, les talents? Serait-elle déplacée dans une haute position? Elle vaut bien sa pareille. Personne d'ailleurs ne pourra dire qu'il l'a épousée sans dot; elle a recueilli déjà; elle attend encore quelque chose ; elle a su augmenter sa fortune, bien suffisante pour une femme seule. Elle possède des actions et des titres de rente; elle se connaît aux affaires et suit attentivement les cours. Elle ne joue pas : quelque sotte ! elle opère sur bonnes valeurs achetées à propos, et dont elle sait, avec non moins d'à-propos, se défaire. Oh ! on ne la prendra pas au dépourvu; elle ne se fait pas d'illusions; le fol amour ne la tourmente pas. Elle saura attendre : tout ne vient-il pas à point à qui sait attendre? Bien différente de son amie, elle est mai-

tresse de son cœur et sait commander à ses désirs. Elle gardera longtemps sa fraîcheur : à trente ans, elle n'en paraîtra pas plus de vingt. D'ici là, peutelle manquer de rencontrer un lord, un prince russe, un grand d'Espagne ou un agent de change? Du reste, à quelque âge qu'elle se marie, elle n'aura pas d'enfants : c'est la première condition qu'une fille prudente met à son contrat de mariage.

Les Demoiselles de la Seine font pendant et contraste aux Casseurs de pierres; l'un des deux tableaux explique l'autre, le complète et le justifie. Tous deux sont dans la réalité, et tous deux puissants par Wdéal; il suffit, pour s'en convaincre, de s'arrêter quelques minutes à les considérer tour à tour. D'après les principes que nous avons développés, les deux sujets sont également du domaine de l'art. Demandez-vous cependant, après vous être rendu compte de votre double impression, laquelle de ces existences, celle de ces malheureux journaliers ou celle dé ces élégantes, vous semble la plus antiesthétique, la plus démoniaque, sinon au point de vue de la misère matérielle, du moins à celui de la misère morale et de ses effroyables débordements. Ces deux femmes vivent dans le bienêtre, entourées de tout ce que les arts de luxe peuvent ajouter de raffinements à l'existence. Elles cultivent ce qu'on appelle l'idéal ; elles sont jeunes, belles, délicieuses; elles savent écrire, peindre, chanter, dé-

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clamer; ce sont de vraies artistes. Mais l'orgueil, l'adultère, le divorce et le suicide, remplaçant les amours, voltigent autour d'elles et les accompagnent; elles les portent dans leur douaire ; c'est pourquoi, à la fin, elles paraissent horribles. Les Casseurs de pierres , au rebours , crient par leurs haillons vengeance contre l'art et la société; au fond, ils sont inoffensifs, et leurs âmes sont saines.

On a fait je ne sais plus quels reproches aux Demoiselles de la Seine. La seconde figure me paraît, à moi, trop effacée. J'aime, je l'avoue, que tout soit rendu et mis en saillie dans une peinture d'expression; plus le sens m'en paraît élevé et profond, moins je supporte les négligences. Je hais la pochade. Ces réserves faites, je demande si de telles conceptions ne sont pas dans la vraie donnée de l'art; si ce n'est pas du plus haut idéalisme, de cet idéalisme qui, au lieu de s'ériger en religion, double sa puissance en se mettant au service de la philosophie et de la morale.

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