CHAPITRE XXII
De l'art dans sets rapports avec la conscience.
Un critique d'art, dont j'ai lu avec intérêt la curieuse brochure, M. Wintz, se moque spirituellement de ceux qui prétendent qu'on ne peut peindre que ce qu'on a vu. C'est le contraire en effet, dit-il : on peint, d'après ce qu'on a vu, ce que l'on n'a pas vu. Mais il y a un point que M. Wintz doit accorder : on n'est réellement altiste qu'en peignant ce que l'on croit, ce que l'on aime, qu'on espère ou qu'on hait. Or, qui croit aujourd'hui à la vie éternelle, aux miracles, par exemple?...
Le prêtre dans l'exercice de ses fonctions ne signifie plus rien pour nous ; c'est un acteur : couvrez un mannequin d'une soutane, il vous servira .tout autant. Représenter le prêtre à l'autel, ou en chaire, ou au catéchisme, ou au lit du malade, a été la prérogative de l'ait chrétien, qui n'est plus de notre siècle. Une peinture de prêtres dans l'exercice de leurs fonctions n'aurait de valeur aujourd'hui qu'autant qu'elle mettrait en lumière la contradiction secrète qui existe entre la conscience de ces hommes, leur vie privée, leur foi;
comme, par exemple, lorsque le confesseur, exhortant une vieille à l'article de la mort, lui demande sa fortune pour l'Église.
Les tableaux de religion, c'est un fait reconnu par tous, sont aujourd'hui d'une médiocrité désespérante. Pourquoi? Parce qu'il n'y a plus de conscience religieuse, ni chez les artistes ni dans la masse.
L'art dépérit promptement quand il cesse d'intéresser vivement la conscience, quand il lui devient indifférent, quand il n'est plus pour elle qu'un objet de curiosité ou de luxe. En dépit de la valeur qu'ils ont pu acquérir comme hommes de métier, nos artistes seront donc toujours inférieurs aux anciens lorsqu'ils voudront refaire leurs œuvres. Non-seulement ils leur sont inférieure, mais encore ils nous intéressent bien moins.
Que me fait l'art égyptien avec ses pyramides et ses symboles? Sujet d'étude historique, d'archéologie, d'histoire de l'âme et de l'art lui-même, il est pour moi objet de curiosité pure. Mais après? Est-ce que ma conscience ressemble à une conscience égyptienne?
Que me font les monuments de l'art grec lui-même? Je puis bien, par comparaison, juger que les artistes grecs étaient incomparablement plus habiles que les Égyptiens; que leurs œuvres sont plus belles, dénotent un sentiment plus profond et plus pur du beau, par conséquent témoignent d'un progrès de l'art. J'en
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•conclura que, mondbstant les textes admiiatifs de quelques vieux, historien*, la conscience grecque, au siècle de Phidias, est supérieure, à la conaoieiiose égyptienne du temps de Sésostris. Tout cela je le *&k, je le constate ; je m'y intéresse comme homme, comme le fils de famille aux reliques de ses aïeux; .ma», mwre une fois, que me fontces statues de dieux et de déesses, oses bas-reliefc des temples., ces colonnades, ces -portiques? Qu?est~ce que tout cela me dit? Àbsohrercnt rien. Qu'importe à mon âme? L'art -grec .ans» bien que Fart égyptien est fini, épuisé, et l'humanité dure toujours.
Sans doute, (pour les apprentis artistes, ces vieux monuments sont d'une, "fraude importance : ils »i»onstrent les origines-et sont devenus pour nous des moyens, des éléments; nous y découvrons les inventions de la taille «des pierres, de la colonne, tes applications 4e la .statique. Mais 1oot cela a porâusur nous son action «esthétique.
La Vénus de Milo meparaltra, si vous voulez, le chefd'ceuvVFe de Ja statuaire. Très4rien ! que wutez~vous que j'en fasse , imoj citoyen du dix^neuvième siècle, à ipeine dégagé du christianisme? Si je réfléchis que cette statue était l'imaged'une divinité, cela meifait sourire, et tout >le charme esthétique s'évanouit. Je mettrai sur ma cheminée une réduction de cette figuve, comme j'y mets une coquille rare, une pièce de porcelaine ou un
vase de cristal. Encore, pour ces derniers otyets, n'ai-je pas besoin d'étude : tandis qu'une statuette de la Vénus suppose chez le propriétaire qu'il connaît la mythologie, qu'il a été au collège, qu'il a lu les auteurs, qu'il a une teinture 4e l'bistoire des arts, qu'il a compris que les Grecs sont au nombre de nos aïeux. Que «de truchements entre l'art grec et moi ! que de moyens termes!
Par exemple, pourquoi ces Vénus sont -elles nues? Qui a pu se permettre de les représenter ainsi, quand on punirait 1 '«exhibition de la statuette nue d'une bourgeoise? Quel rapport entre cette nudité et ma conscience? Comment me persuaderai-je que les dieux doivent être représentés , qu'ils sont nus, et cela précisément parce qu'ils sont des dieux? Quelle excitation morale puis-je attendre de ces Vénus, de ces nymphes, de ces Grâces, de ees Muses? Je sais que le caractère de beauté divine des statues -grecques est de n'éveiller aucun sentiment désthonnête : cela devait être vrai surtout des Grecs. Mais moi, pendant le premier <quart d'heure, je resterai calme; .si je prolonge ma contemplation, si j'y reviens tous les jours, cette beauté finira par me suggérer des pensers impurs .: preuve qu'elle n'est pas faite p*ur »moi, que sa perfection n'est .que relative et son action esthétique temporaire ; hors de MU* milieu elle devient laide.
En un mot, je veux bien que l'œuvre d'art plaise à