ACTE I, SCÈNE VI
LA COMTESSE
Quoi! mon ami, vous fûtes époux?
VALBOURG.
Et je suis père. Une jeune personne, favorisée également par la nature et par la fortune , sut autrefois
m'inspirer la passion la plus violente Ses parens
me la refusèrent. Tétais jeune, ardent, persuasif; on m'aima , et on céda à mes instances. Un mariage se* cret, mais légal, me rendit enfin le plus heureux des hommes. Hélas! tant de félicité ne dura qu'un mo^ ment« Ma femme expira dans mes bras, en donnant le jour à l'enfant le plus désiré. Je mouillai de mes larmes les restes inanimés de mon épouse; j'effaçai les traces de ce funeste événement; j'emportai mon enfant , et je le confiai à des mains sûres. Le père de ma femme ignora , ou feignit -d'ignorer la cause de sa perte : tout se passa sans éclat. Je ne vous peindrai
pas l'excès de ma douleur Vous fûtes frappée
du même coup. Vous offrir le tableau de mes peines , œ serait vous rappeler les vôtres.
tiA COMTESSE.
Je ne les ai que trop senties. Que serais^je devenue sans mon fils ?
VALBOtJRG.
£t sans mon enfant, quel eût été mon sort? Si j'ai souvent déploré sa naissance , au moing je me suis quelquefois attendri à ses côtés. Il semble que ses premiers malheurs m'y attachent plus fortement encore.
LA COMTESSE
Qu'est devenu cet enfant?
VALBOURG.
Il est bien, très-bien.... Ah Me père le plus tendre n^aurait pas fait plus que les mains bienfaisantes qui ont élevé *son enfance; mais, mon amie, cet être infortuné ne tient encore à rien dans l'univers.
Le père de mon épouse mourut il y a un an. Je crus que c'était le moment de faire reconnaître un mariage , contre lequel l'autorité paternelle ne pou-^ vaît plus s'élever. Je jugeai ne devoir pas laisser perdre une fortune considérable que la nature accorde à cette enfant , qui ne me connaît pas encore , et qui me connaîtrait en vain, s'il doit être compté parmi les fruits d'un amour illicite. Je présentai mes titres, et des collatéraux avides et cruels osèrent les méconnaître. On attaqua la validité de mon mariage, et en première instance il fut déclaré nul. Concevez mon désespoir. J'appelai de ce jugement. Les plus célèbres jurisconsultes s'occupent sans relâche de ma cause, et me promettent un jugement avantageux; mais, plus l'instant approche, plus mes craintes augmentent, plus la constance et l'espoir m'abandonnent. C'est aujourd'hui que mon sort se décide.... Quand je pense que dans quelques heures je peux rougir devant les lois du titre sacré de père, et qu'une enfant adorée me reprochera peut-être de lui avoir donné l'existence Ah! mon amie, cette situation est affreuse ; vous seule pouvez l'adoucir , soutenir mon courage, et ranimer mes espérances. Voilà le but d'une confidence trop tardive , peut-être ; mais devenue nécessaire à mon cœur.