EN QUATRE ACTES ET EN PROSE
Quiconque s'efforce de justifier le systêjiie de l'esclivage, mérite du philosophe un profond mépris, et du nègre un coup de poignard, Rayïîal, tome YV , page 12 5.
PRÉFACE
J'ai lu Raynal , et j'ai écrit cet ouvrage.
Je vais entrer dans quelques détails , extraits de cette histoire , si intéressante pour les ames sen~ sibles, et dont l'auteur aurait des autels chez les nègres , si les nègres savaient lire.
Sur les bords du Niger , les femmes sont presque toutes belles par la justesse des proportions. Modestes, tendres et fidèles, un air d'innocence règne dans leurs regards, et annonce leur timidité. Leur accent est extrêmement doux; leurs noms seuls en indiquent le charme : Zélia, Galipso, Fanni, Zamé. Les hommes ont la taille avantageuse , la peau d'un noir d'ébène , les traits et la physionomie agréables. L'habitude de faire la guerre aux bétes féroces leur donne une contenance noble. Leurs maisons sont construites de branches de palmier , couvertes d'osier ou de roseaux. Les meubles sont des paniers , des pots de terre , des nattes qui servent de lit , des calebasses, avec lesquelles on fait tous les ustensiles. Une ceinture couvre les reins, et tient lieu de vêtement. On se nourrit de gibier, de poisson.
8 PRÉFACE, de fruits , de riz , de maïs ; le vin de palmier sert de boisson. Les arts sont inconnus, et ces peuples seraient heureux, si la cupidité des Européens n'en égorgeait mille pour faire cent esclaves.
La plus grande partie de l'Afrique est divisée en petites peuplades , gouvernées par des chefs , qui n'attachent aucune idée à la gloire des conquêtes. L'esprit de rapine et de brigandage leur met seul les armes à la main. Les Portugais imaginèrent, en i53o,de faire cultiver, par des nègpes , leurs possessions d'Amérique. Alors , les malheureux Africains s'armèrent pour faire des prisonniers , qui d'avance étaient condamnés à l'esclavage. Cent petits souverains trafiquèrent de leurs sujets. Leur avarice leur arracha bientôt les lois les plus atroces et les plus absurdes. Ils punirent , par l'esclavage , l'assassinat , le vol , les débiteurs insolvables , l'adultère , et par suite les fautes les plus légères. Dans un grand éloignement des côtes, il se trouve des chefs qui font enlever autour des bourgades tout ce qui s'y rencontre. On jette les enfans dans des sacs; on met un bâillon aux hommes et aux femmes, pour étouffer leurs cris, et on les traîne, pour les vendre , à Cabinge , Loango , Malymbe , qui sont des ports sur la côte d'Angola.
Les Européens ont détruit, en peu de temps, l'espèce humaine dans le nouveau monde. Ils dépeuplent insensiblement l'Afrique , en entretenant
PRÉFACE. 9 ces guerres cruelles et injustes. En 1768, il est sorti d'Afrique cent quatre mille cent esclaves. Année commune , il en sort soixante mille ; et quatorze cent mille malheureux qu'on voit aujourd'hui dans les colonies européennes, sont les restes infortunés de neuf millions d'esclaves qu'elles ont reçus. Cette destruction horrible n'est pas l'effet du climat , qui se rapproche beaucoup de celui de l'Afrique : sa source est dans le mauvais gouvernement des esclaves.
En effet , une cabane étroite , malsaine , sans commodités, leur sert de demeure. Leur lit est une claie , plus propre à briser le corps qu'à le reposer. Quelques pots de terre, quelques plats de bois, forment leur ameublement. La toile grossière qui cache une partie de leur nudité, ne les garantit ni des chaleurs insupportables du jour, ni des fraîcheurs dangereuses des nuits. Ce qu'on leur donne de nourriture soutient à peine leur malheureuse existence. Privés de tout, ils sont condamnés , dans un climat brûlant , à un travail continuel, sous le fouet, toujours agité, d'un conducteur féroce.
On exige des négresses des travaux si durs pendant et après leur grossesse , que leur fruit n'arrive pas à terme , ou survit peu à l'accouchement. Des mères , désespérées par des châtimens que la faiblesse de leur état leur occasionne , ont arraché leurs enfans du berceau , et les ont étouffés dans leurs bras , dans un accès de fu-^
lo PRÉFACE, reiir et de pitié , pour en priver des maîtres barbares.
La cruauté des maîtres est punie par la négligence , l'infidélité , la désertion , le suicide de leurs esclaves. L'esprit de vengeance fournit à quelques-uns des moyens plus destructeurs encore. Instruits dès l'enfance dans la connaissance des poisons qui naissent , pour ainsi dire , sous leurs mains , ils les emploient à faire périr les bœufs , les chevaux , les mulets , les compagnons de leur esclavage, tout ce qui sert enfin à l'exploitation des terres de leurs oppresseurs. Pour écarter le soupçon , ils essayent leur cruauté sur leurs femmes, leurs enfans, leurs maîtresses. Ils goûtent le double plaisir de délivrer leur espèce d'un joug plus horrible que la mort , et de laisser leurs tyrans dans un état de misère, qui les rapproche de leur situation. La crainte des supplices ne les arrête pas : ils tiennent leur secret à l'épreuve des tortures ; ils les soutiennent avec une fermeté inébranlable.
Les blancs croient atténuer leur barbarie , en calomniant ces infortunés. Ils en font des êtres atroces , que la crainte seule peut contenir ; des hommes bruts , sans intelligence , sans sensibilité. Hé ! quel blanc conserverait les facultés de son ame , réduit à la vie déplorable des nègres ? Quel blanc n'éprouverait pas la soif de la vengeance, avec les mêmes motifs de haine et de fureur ? Qu'on se rappelle ces traits sublimes qui démen-
PRÉFACE. lï tent les détracteurs des noirs, ces traits qui les ont quelquefois étonnés. Ici, l'un de ces malheureux se coupe le poignet , d'un coup de hache , plutôt que de racheter sa hberté par le ministère de bourreau. Là, un nègre marron apprend que son ancien maître est arrêté pour assassinat; il vient s'en accuser lui-même, se met dans les fers , fournit de fausses preuves , et subit le dernier supplice. Un vaisseau anglais laisse son chirurgien malade chez Cudjoc , nègre de la Guinée. Pendant sa convalescence , un bâtiment hollandais s'approche de la côte , met aux fers les noirs que la curiosité avait attirés sur son bord , et s'éloigne rapidement avec sa proie. Les amis , les parens de ces captifs courent chez Cudjoc pour massacrer le chirurgien. Ce nègre , féroce , insensible , inepte , les arrête et leur tient ce discours : « Les Européens qui « ont ravi nos concitoyens sont des barbares ; <( tuez-les quand vous les trouverez. Mais , celui « qui loge chez moi est un être bon , il est mon « ami ; ma maison lui sert de fort ; je suis son « soldat; je le défendrai. Avant d'arriver à lui, « vous passerez sur mon corps expirant. »
Des Anglais débarquent sur les côtes du Continent pour y faire des esclaves. Ils sont découverts par les Caraïbes , qui fondent sur la troupe ennemie et la mettent à mort ou en fuite. Un jeune homme, long-temps poursuivi, se jette dans les bois. Une Indienne le rencontre , sauve
12 PRÉFACE, ses jours, le nourrit secrètement , et le conduit, quelques temps après , sur les bords de la mer. Une chaloupe vient le prendre. Sa libératrice était jeune et tendre ; elle le suit au vaisseau. On arrive à la Barbade; le monstre vend celle qui lui avait conservé la vie , qui lui avait donné son cœur et prodigué les trésors de l'amour.
L'excès du malheur ramène l'homme au sentiment de sa dignité et de sa force. Les nègres s'insurgèrent souvent, et presque toujours sans succès. Au mois de février i663, soixante-treize noirs, réunis dans une même habitation à Berbiche , égorgent leur tyran , et font entendre le cri de liberté. Ils sont remis sous le joug.
Les naturels de la Barbade , trop timides pour se venger des blancs, communiquent leur ressentiment aux nègres , qui avaient encore plus de motifs de haïr les Anglais. D'un commun accord , les esclaves jurent la mort de leurs tyrans. Le secret fut si bien gardé , que la veille de l'exécution , la colonie était sans défiance. Un perfide, un lâche avertit son maître. On arrêta la nuit suivante les esclaves dans leurs loges. Les chefs furent exécutés dès le point du jour. Le reste se soumit, servit et souffrit.
Lorsque les Espagnols furent obligés d'abandonner la Jamaïque à l'Angleterre , ils y laissèrent un assez grand nombre de nègres et de mulâtres , qui , las de l'esclavage , prirent la résolution de fuir dans les montagnes. Ils planté-
PRÉFACE. i3 rent du maïs et du cacao dans les lieux les plus inaccessibles. Mais l'impossibilité de subsister jusqu'à la récolte les fit descendre dans la plaine, qu'ils pillèrent. Les colons s'armèrent contre ces ravisseurs. Plusieurs furent massacrés ; le plus grand nombre se soumit. Cinquante ou soixante trouvèrent encore des rochers , pour y vivre ou mourir libres.
Le nombre des fugitifs augmenta tous les jours. On vit les nègres déserter par essaims , après avoir massacré leurs maîtres , et dépouillé les habitations qu'ils livraient aux flammes. Leur nombre accrut leur audace : jusque-là, ils s'étaient bornés à fuir ; bientôt on les vit attaquer , et faire d'horribles dégâts dans les plantations. En vain furent-ils repoussés , avec perte , dans leurs montagnes ; en vain construisait-on des redoutes pour les contenir ; leurs ravages continuèrent. Enfin les blancs résolurent d'employer toutes les forces de la colonie, pour détruire un ennemi si justement implacable.
Tous les colons se partagent en corps de troupes. On marche aux noirs par différentes routes ; on attaque la ville de Nanny, qu'ils avaient bâtie eux-mêmes dans les montagnes bleues. Elle était fortifiée sans règle , et dépourvue d'artillerie. Elle fut bientôt réduite. Les autres entreprises n'eurent que des succès , balancés par des pertes. Les noirs se jetaient sur l'épée des Européens , pour leur plonger un poignard
i4 PRÉFACE, dans le cœur. Enfin, les réfugiés se retranchèrent dans des lieux inaccessibles , résolus de n'en plus sortir, et bien assurés d'y vaincre. Après neuf mois de combats et de courses , on renonça à l'espoir de les soumettre. Trelaunay, gouverneur de la colonie , sentit enfin que de tels hommes ne seraient jamais réduits par la force : il eut recours à des ouvertures pacifiques. On leur offrit la liberté, l'indépendance, et des terres à cultiver; on consentit qu'ils en jouissent sous des chefs choisis par eux , et ce traité , jusqu'alors inoui pour des nègres , fut accepté avec une joie réciproque. Cette république s'établit sur des bases inébranlables, parce qu'elle était composée d'hommes énergiques , sans besoins et sans vices.
Les prisonniers faits , pendant cette guerre , sur ces malheureux , furent attachés vivans à des gibets , où ils périrent lentement , consumés par le soleil ardent de la zone torride , supplice plus cuisant , plus affreux que celui du bûcher. Leurs tyrans savouraient , avec avidité , les tourmens de ces misérables , dont le seul crime était d'avoir voulu recouvrer des droits que l'avarice et l'inhumanité leur avaient ravis.
Telle est la donnée générale sur laquelle mon Drame est établi. Cet ouvrage , qui durait neuf quarts d'heure à la représentation , a été entendu trois fois sans le moindre signe d'improbation ; mais avec un silence désespérant pour l'auteur. Trois fois les spectateurs ont pleuré, et fâchés
PRÉFACE. 13 probablement d'avoir pleuré , jamais ils n'ont voulu applaudir. Je me suis exécuté loyalement, et j'ai retiré 'la pièce. J'observerai simplement à la partie du public , qui lit assez couramment pour lire cette Préface, très-lisiblement imprimée , je lui observerai, dis-je, que ce même public m'a souvent traité en enfant gâté , quand je l'avais bien moins mérité. O mes chers contemporains ! que nous sommes bêtes en masse ! Quelques journalistes m'ont fait l'honneur de dire du mal de cet ouvrage. L'un d'eux (i) , jadis censeur royal (et tout le monde sait que l'approbation d'un censeur royal équivalait à-peu-près à un brevet de sottise ) , ce censeur royal , donc , a bien voulu me faire sur mon style les reproches les plus amers, à moi qui ne lui ai jamais rien reproché, pas même son entrée à l'Académie Française.
(i) M. Suard.