SCÈNE XIV
Qui VOUS a donné cette idée saugrenue ?
FULBERT
Elle est venue tout naturellement.
SABORD
Et je m'y prêterai ?
FULBERT
Je l'espère.
SABORD
N'y comptez pas, monsieur, n'y comptez pas.
FULBERT
Mais encore, quelle raison?...
SABORD
Comment, quelle raison! Ah! vous voulez des raisons : je vais vous en donner, monsieur. D'abord, votre prétendue ne me plaît pas.
FULBERT
Ce n'est pas vous qui l'épousez, mon père.
SABORD
Qu'on se taise quand je parle... Et le mariage ne convient pas à un marin, qui a son chemin à faire, et que je prétends pousser contre vent et marée. Voyez , monsieur , voyez Ruiter , Jean - Bart , Duguay- Trouin ; ces gens-là ont commencé comme vous. L'histoire est pleine de leurs faits et gestes, et ne dit mot de leurs amours. Voilà les modèles qu'il faut suivre , qu'il faut même surpasser , et ils n'étaient point amoureux, monsieur, ils n'étaient point amoureux.
FULBERT
Etaient-ils heureux, mon père?
SABORD
Ma foi, je n'en sais rien, et je ne m'en inquiète guère. Ce que je sais, c'est que vos desseins me déplaisent, et cela doit vous suffire, je crois. Ainsi, qu'on ne m'en rompe pas la tête davantage.
FULBERT
C'est votre dernier mot?
SABORD
Absolument.
FULBERT
Voici le mien. Vous m'avez fait garçon capitaine ; moi , je me fais garçon fermier.
SABORD
Monsieur mon fils, voilà une conversation qui finira mal.
FULBERT
J'aimerai en attendant le mariage, et le mariage se fera quand on pourra.
SABORD
Vous commencez à m'échauffer les oreilles, et furieusement.
FULBERT
Les pères sont tous de même, exigeans, obstinés....
Tais-toi, ou par-là corbleu....
FULBERT
Mais, j'ai une tête aussi.