‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 15 sur 441 · ACTE 1, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCÈNE V

B EAU VAL PÈRE

Hé ! qui peut donc vous arrêter ?

MATHIEU

D'abord, la conduite des noirs, qui visent clairement à l'indépendance.

BEAUVAL PÈRE

Ce n'est que cela?

MATHIEU

Les sentimens trop connus de monsieur votre fils , qui semble se complaire à nourrir et même à autoriser un esprit d'indiscipline... lime tracasse, il tranche, il ordonne ; il parle sans cesse humanité, comme si l'on faisait jamais de bonnes affaires avec de l'humanité.

BEAUVAL PÈRE

Une mercuriale à mon fils, un acte de rigueur envers les autres , remettront tout dans l'ordre.

MATHIEU

Vous vous chargez de la mercuriale ?

BEAUVAL PÈRE

Soyez tranquille ; je lui parlerai.

MATHIEU

Je me charge , moi , de couper la parole au premier causeur , et d'une manière exemplaire.

BEAUVAL PÈRE

Voilà qui est arrangé.

Mais il ne suffit pas de chapitrer votre fils : veillez

38 LE BLANC ET LE NOIR, très-exactement sur lui, je vous en prie. C'est une tête exaltée, qui peut faire bien du mal en peu de temps.

BEÀUVAL PERE.

Hé! mon ami, tous les jeunes gens n'ont -ils pas des passions et des ridicules ? Mon fils s'est passionné pour la vertu ? tant mieux : je n'aurai à trembler ni pour ses mœurs , ni pour sa réputation , ni pour sa fortune. L'usage du monde, le besoin du plaisir, la facilité de se satisfaire , l'amèneront insensiblement à des sentimens modérés ; et à trente ans , il sera comme un autre : il jouira de la vie , et fermera les yeux sur bien des choses qui le choquent aujourd'hui.

MATHIEU

Et à trente ans , il ignorera encore les premiers élémens des affaires.

BEAUVAL PÈRE

Hé ! qu'importe ? il trouvera une fortune faite.

MATHIEU

Pourquoi ne s'occuperait-il pas à l'augmenter encore? On dissipe, quand on n'amasse pas.

BEAUVAL PERE

Tenez, mon cher ami, à notre âge on ne connaît que deux mobiles, l'ambition et l'intérêt; et ce qui est étranger à ces deux passions est considéré comme puérile ou dangereux. Convenez cependant qu'une ame, où régnent la droiture, la candeur, l'équité, qui présente à l'imagination attendrie l'empreinte touchante de la nature , répand , sur ce qui l'environne ,

ACTE I, SCÈNE V. ^9 un charme séduisant. On semble respirer près d'elle le bonheur et la paix ; on se livre , en s'éloignant , à cette douce rêverie qui naît de la persuasion. C'est ce qui m'arrive souvent, lorsque je quitte mon fils, et ces momens , où je me surprends l'homme de la nature , sont peut-être les plus délicieux de ma vie.

M ATH lEU.

Oh! l'homme de la nature. C'est quelque chose de joli que Fhomme de la nature ! Nu comme un singe , timide comme un lièvre, mangeant froid, buvant chaud, cogchant sur ufie branche , faisant l'amour à coups de poing à une guenon, qui répond à ses carresses en lui montrant les dents : voilà l'homme de la nature. Une case d'une propreté recherchée , des meubles élégans et commodes , une table abondante , des vins délicieux , une feï^jne jolie et caressante , une société choisie , des esclaves prévenant le moindre désir : voilà k sont de l'homme social , et celui-ci vaut bien l'autre.

BEAUVAL PÈRE

Comment donc , mon cher Mathieu ! vous avez le talent des portraits : j'aime beaucoup votre homme social. Convenez cependant que celui que vous venez de peindre est malheureusement un peu rare.

MATHIEU. i

Un sur mille, à peu près ; mais, que vous importe, puisque vous êtes du nombre des éli^is? Jl ^^ftit dur 4e renoncer à de semblables ^vanta^s. r ? ^

BEAUVAL P^fRE.

Aussi n'en ai-je nulle envie.

4o LE BLANC ET LE NOIR.

Donnez-moi donc carte blanche.

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