SCÈNE V
MATHIEU, BEAUVAL père, sortant de chez lui.
BEAU VAL père.
Vous rêvez , mon cher Mathieu. Quelque nouvelle spéculation vous occupe sans doute ?
MATHIEU
Ma foi, monsieur, je pensais que le présent est souvent désagréable, et l'avenir toujours incertain.
BEAUVAL PERE
Comment donc ! de la philosophie, vous qui en êtes l'ennemi déclaré?
MATHIEU
C'est de la philosophie que je viens de faire là ? On est donc quelquefois philosophe sans le savoir?
BEAUVAL PÈRE
Et alors, on doit quelqu'indulgence à ses confrères.
MATHIEU
Pourvu cependant qu'ils ne nous barrent pas dans nos opérations.
BEAUVAL PÈRE
Ah ! c'est trop juste : la tolérance doit être réciproque.
MATHIEU
Oui, c'est une belle chose que la tolérance; mais, si vous n'y prenez garde, vous serez au premier jour le propriétaire tolérant de deux cents machines à argumens, qui ne feront rien , et qui ne mangeront pas moins : car , tout en fr®ndant les goûts d'autrui , un philosophe est un animal de bon appétit, et qui ne se refuse rien.
BEAUVAL PÈRE
Que voulez-vous dire ?
MATHIEU
Que, malgré mes soins, mon zèle, ma sévérité, il ne s'en est fallu de rien qu'on ne tînt tout-à-l'heure , dans ce champ de café, une séance d'académie.
BEAUVAL PÈRE
Ah! ah!
MATHIEU
Oui , monsieur, on raisonne parce qu'on pense, et l'on pense parce qu'on entend discourir.
BEAUVAL PÈRE
N'avez -vous pas ma confiance? ne vous ai -je pas donné mes pouvoirs ?
MATHIEU
Pour les opérations journalières , d'accord ; mais dans les inomens de crise , dans les grands événemens, qui m'embarrassent, qui m'arrêtent...