SCÈNE XIV
LAQUINTE, DUNOIR, père JEAN, soeur THÉ- RÈSE, SANS-CHAGRIN.
( Laquinte et Dunoir commencent une conversation particuHère , en buvant par intervalles. )
S ANS - CHAG RIN.
Et où allez-vous de ce pas , révérendissime ?
PÈRE JEAN
En France , mon camarade. J'ai quelque argent par-devers moi...
SANS - CH AGRI N
En France ? et pourquoi faire ?
SOEUR THÉRÈSE
Les circonstances nous détermineront.
SANS - CHAGRIN
Il est permis de quitter une capucinière , mais pour être bon à quelque chose. Epaules carrées , poi-
:i6o L'ESPRIT FOLLET.
trine ouverte , jarret tendu, sourcil fortement dessiné, cinq pieds cinq pouces... Change ce froc, qui t'avilit, contre un sabre et un mousquet. Si tu n'as su vivre , apprends à bien mourir.
PÈRE JEAN
C'est très-joli, ce que vous me dites-là, mon cher ami; mais sœur Thérèse, ma fidèle compagne...
s ANS - CHAGRIN.
Sœur Thérèse distribuera le rogome à nos lurons; et, si un boulet te coupe en deux...
SOEUR THÉRÈSE
Ah! Notre-Dame de Lorette!
SANS -CHAGRIN
Elle trouvera aussitôt un mari qui vaudra tous les capucins du monde.
SŒUR THÉRÈSE, d'un ton mielleux.
Aumônier de bataillon, passe.
SANS - CHAGRIN
Laissez donc, chère sœur, laissez donc. Les poltrons seuls ont besoin d'absolution.
PÈRE JEAN, d'un air gracieux.
Et vous n'en connaissez point.
SANS -CHAGRIN
Tu m'as l'air bon enfant, pour un moine. Viens ici, avec ta chaste moitié; buvons ensemble, et parlons d'affaires. Je quitte le service, parce que mes membres engourdis ne secondent plus ma tête; mais
SCÈNE XIV. 26r je suis considéré à l'armée, j'y ai de très -jolies connaissances, et je t'y serai utile. Viens , mon ami , viens : nous allons arranger cela le verre à la main.
( Père Jean et sœur Thérèse passent à la table de Sans-Chagrin , et causent en buvant. )
D U N O 1 R , à La^uinte.
J'aime cette noble émulation.
Qui sait se distinguer de la foule commune , Fixe la renommée ainsi que la fortune.
LA QUINTE
Oui , tout grand homme a son cachet.
DUNOIR, ironiquement.
Et VOUS avez le votre ?
LAQUINTE.
Parbleu! Autrefois on faisait , sur de jolies paroles , de ces airs agréables , chantans , que tout le monde retenait...
DUNOIR.
Vous avez bien changé de méthode.
LAQU INTE.
Ces bonnes gens ne voulaient que flatter l'oreille : nous l'étonnons aujourd'hui.
DUNOIR.
Quelque chose de plus.
L AQUI N TE
Le timide hautbois ose à peine murmurer, et la bergère ingénue ne chante plus ses amours qu'en roulades couvertes par les bassons, les trombones, les
timbales , et on est convenu que c'est là ce qui constitue la vraie , la belle , la séduisante harmonie.
Et les paroles, que deviennent-elles?
L AQUINTE.
Il est encore convenu que le public gagne à ne pas les entendre.