‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 170 sur 441 · SCÈNE XIV · texte numérisé non relu

SCÈNE XIV

LAQUINTE, DUNOIR, père JEAN, soeur THÉ- RÈSE, SANS-CHAGRIN.

( Laquinte et Dunoir commencent une conversation particuHère , en buvant par intervalles. )

S ANS - CHAG RIN.

Et où allez-vous de ce pas , révérendissime ?

PÈRE JEAN

En France , mon camarade. J'ai quelque argent par-devers moi...

SANS - CH AGRI N

En France ? et pourquoi faire ?

SOEUR THÉRÈSE

Les circonstances nous détermineront.

SANS - CHAGRIN

Il est permis de quitter une capucinière , mais pour être bon à quelque chose. Epaules carrées , poi-

:i6o L'ESPRIT FOLLET.

trine ouverte , jarret tendu, sourcil fortement dessiné, cinq pieds cinq pouces... Change ce froc, qui t'avilit, contre un sabre et un mousquet. Si tu n'as su vivre , apprends à bien mourir.

PÈRE JEAN

C'est très-joli, ce que vous me dites-là, mon cher ami; mais sœur Thérèse, ma fidèle compagne...

s ANS - CHAGRIN.

Sœur Thérèse distribuera le rogome à nos lurons; et, si un boulet te coupe en deux...

SOEUR THÉRÈSE

Ah! Notre-Dame de Lorette!

SANS -CHAGRIN

Elle trouvera aussitôt un mari qui vaudra tous les capucins du monde.

SŒUR THÉRÈSE, d'un ton mielleux.

Aumônier de bataillon, passe.

SANS - CHAGRIN

Laissez donc, chère sœur, laissez donc. Les poltrons seuls ont besoin d'absolution.

PÈRE JEAN, d'un air gracieux.

Et vous n'en connaissez point.

SANS -CHAGRIN

Tu m'as l'air bon enfant, pour un moine. Viens ici, avec ta chaste moitié; buvons ensemble, et parlons d'affaires. Je quitte le service, parce que mes membres engourdis ne secondent plus ma tête; mais

SCÈNE XIV. 26r je suis considéré à l'armée, j'y ai de très -jolies connaissances, et je t'y serai utile. Viens , mon ami , viens : nous allons arranger cela le verre à la main.

( Père Jean et sœur Thérèse passent à la table de Sans-Chagrin , et causent en buvant. )

D U N O 1 R , à La^uinte.

J'aime cette noble émulation.

Qui sait se distinguer de la foule commune , Fixe la renommée ainsi que la fortune.

LA QUINTE

Oui , tout grand homme a son cachet.

DUNOIR, ironiquement.

Et VOUS avez le votre ?

LAQUINTE.

Parbleu! Autrefois on faisait , sur de jolies paroles , de ces airs agréables , chantans , que tout le monde retenait...

DUNOIR.

Vous avez bien changé de méthode.

LAQU INTE.

Ces bonnes gens ne voulaient que flatter l'oreille : nous l'étonnons aujourd'hui.

DUNOIR.

Quelque chose de plus.

L AQUI N TE

Le timide hautbois ose à peine murmurer, et la bergère ingénue ne chante plus ses amours qu'en roulades couvertes par les bassons, les trombones, les

timbales , et on est convenu que c'est là ce qui constitue la vraie , la belle , la séduisante harmonie.

Et les paroles, que deviennent-elles?

L AQUINTE.

Il est encore convenu que le public gagne à ne pas les entendre.

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