ACTE I, SCÈNE VIL
BEAUVAL PÈRE
Non , mon fils. Je suis content de votre cœur ; je voudrais l'être autant de votre tête.
BEAUVAL FILS
Quelquefois, j'en conviens, elle m'emporte au-delà des bornes.
beauVal père.
Et souvent au - delà du vrai. Mon ami , l'exagération fait toujours des ennemis , et ne remédie à rien. L'homme sage voit avec peine les travers de son siècle; mais sa raison s'y plie , et il n'affiche pas l'orgueil insensé de s'ériger en réformateur.
BEAUVAL FILS
Quoi, mon père!....
BE A.U V A L PÈRE
Ecoutez-moi^ mon fils. Ma morale vous paraît faible, et même relâchée; mais, vous m'approuverez un jour. Vous sentirez enfin qu'une immense fortune ne suffit pas à notre félicité ; qu'on n'est vraiment heureux que de la considération publique , de l'amitié de ceux dont nos goûts, nos besoins , nos plaisirs doivent nous rapprocher ; que ce n'est pas en frondant continuellement les hommes, qu'on acquiert des droits à leur affection ; qu'en s'éloignant d'eux , on les éloigne insensiblement de soi , et qu'on ne les ramène p'as aisément quand on s'en est fait oublier, et peut-être haïr. Ma tendresse , toujours inquiète , toujours active, veut vous épargner des désagrémens inévitables, que votre docilité vous fera prévenir.
BE A.UV A L FILS.
S'il m'était permis de répliquer...
BEAUVAL PÈRE
Laissez -moi finir. C'est peu pour vous de traiter les hommes , en général , sans aucun ménagement ; vous étendez les effets de votre misanthropie , même sur ceux qui ont ma confiance , et qui la justifient. Vos procédés, vos discours les découragent, les rebutent. Hé ! quel tort ont-ils envers vous , que de s'occuper sans relâche de votre bien-être? Je veux oublier avec vous mon autorité et mes droits ; je vous épargne même l'amertume que je pourrais mêler à mes reproches. Je suis un ami tendre , qui a à se plaindre de son ami , et qui veut ne parler qu'à son cœur. Ce langage est le seul qui vous convienne , vous l'entendrez , et vous saurez y répondre.
BEAUVAL FILS, avec épanchement.
Hé bien , mon père , puisque vous daignez être mon ami, puisque vous interrogez mon cœur, permettezlui de s'épancher.
BEAUVAL PÈRE
Yous savez avec quel plaisir je vous entends toujours , lors même que nous sommes divisés d'opinion.
BEAUVAL FILS, souriant.
Deux amis discutent librement?
BEAUVAL PÈRE, souriant.
Sans doute.
BEAUVAL FILS
Ils peuvent s'expliquer avec chaleur , avec énergie?...