‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 20 sur 441 · ACTE I, SCÈNE VIL · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE VIL

BEAUVAL PÈRE

Sans difficulté.

BEAUVAL FILS

Et sans crainte de se déplaire , et moins encore de s'offenser ?

BEAUVAL PÈRE

Où règne la contrainte, il n'y a pas d'amitié.

BEAUVAL FILS, avec enthousiasme jusqu'à la fin de la scène.

Le beau moment pour une ame forte et sensible î la belle, la respectable cause que celle que je vais défendre! Je m'élève contre l'oppression! Hé! qu'estelle que l'abus de la force, et un détestable brigandage? Je hais, je condamne l'esclavage? Qu'est-il en effet, qu'un outrage à Thumanité? De quel droit un homme enchaîne-t-il un autre homme ? s'il a le droit de m'attaquer, j'ai donc celui de me défendre; si je succombe sous ses efforts , j'ai du moins le droit de laver dans son sang la tache infamante dont il a flétri mon front. Mais examinons par quels moyens le Colon réduit son semblable à n'être que l'instrument de son avarice et de ses volontés. Il entretient à grands frais la guerre qui fournit les esclaves ; il fait périr mille Africains, pour en amonceler cent dans un vaisseau que le défaut d'air et le désespoir changent bientôt en un cloaque infect : deux cinquièmes périssent dans la traversée, et ceux-là sont les moins malheureux; les autres, arrachés à leur patrie, à leurs parens, à leurs amis, débarquent sur une terre de proscription , où les attend un supplice , que la

46 LE BLANC ET LE NOIR, mort seule peut terminer. C'est là que , sous le fouet , toujours agité, d'un conducteur féroce, on leur mesure le temps, la nourriture, et jusqu'à l'air qu'ils respirent ; c'est là qu'on exige le sacrifice absolu de leurs facultés morales, qu'on intercepte la pensée, qu'un soupir est une faute , et qu'un geste est un crime. C'est là enfin que l'homme, dégoûté de son être, fuit jusqu'aux douceurs de l'amour; qu'il tremble d'être père , et que la mère , excédée de travaux , accablée de tourmens , ne présente à son enfant qu'une mamelle desséchée et des larmes stériles. O blancs , blancs! si ces images ne peuvent vous émouvoir; si votre ame ne se soulève pas contre elle-même , si vous ne sentez pas le trait déchirant du remords, puisse la foudre purger la terre de votre détestable espèce !

BEAUVAL PÈRE

Les excès que vous venez de peindre sont heureusement très-rares. Le Colon , le plus barbare , est contenu par son propre intérêt.

BEAUVAL FILS

Gontiqnt-il l'orgueil, la colère, la haine, l'amour dédaigné , toutes les passions que produit l'opulence , et qui le subjuguent et l'égarent ? Contient-il un économe, un commandeur, à qui il a donné l'horrible droit d'exercer impunément leurs fureurs ? Et pour colorer de telles atrocités, on affecte de calomnier les noirs, on les peint comme une espèce abâtardie; et cela, parce que le crime , rougissant de lui-même, veut se cacher sa propre difformité. Non , les nègres

ACTE 1, SCÈNE VIL. 47 ne naissent pas vicieux , et vous le savez bien. La nature leur a donné, comme à vous, des organes susceptibles d'intelligence, et un cœur capable d'aimer. Ils sont donc, plus que vous, bons, sensibles, vertueux, quand l'esclavage ne dégrade point leur ame, et quand la soif de la vengeance ne les rend pas féroces. Vous, qui comptez sur une éternelle impunité, qui vous livrez à une sécurité aveugle , qui méprisez un ennemi que la terreur teint encliaîné à vos pieds , craignez que l'excès même du malheur ne réveille un sentiment , qui ne s'éteint jamais. Craignez qu'un héros, un grand homme, paraissant tout-à-coup au milieu de ses compatriotes accablés , ne les relève en un instant , et n'écrase enfin l'astuce et la mollesse , par son génie et sa valeur. Le voyez- vous, invincible comme la victoire, implacable comme vous, se baigner à son tour dans des flots de sang humain, inventer des tourmens qui vous sont encore inconnus , vous disputer le prix affreux des forfaits , et être assez malheureux pour l'emporter sur vous? Prévenez ce réveil terrible : il en est temps encore. Régnez sur les noirs, mais par les bienfaits. Mon père, mon ami , mon respectable ami , vous pouvez en un moment effacer vingt années d'erreur : osez le vouloir et le faire. Vous perdrez une partie de votre fortune ; hé ! qu'importe? l'homme de bien est toujours riche; le méchant ne l'est jamais, même avec des trésors : il n'a pas la paix de Famé , et c'est la véritable richesse.

BEA UVA.L PÈRE.

J'aime au moins à ne pas me reconnaître dans les

tableaux déchirans que vous m'avez mis sous les yeux. Je ne crois pas avoir à rougir devant mon fîls.

BEAUVAL FILS, avec une timidité respectueuse.

Ah ! mon père , mon digne et faible père ! qu'a fait ce malheureux qu'on va vendre , que d'employer ses momens de repos à cultiver l'esprit d'une fille qu'il aime tendrement? Qu'a-t-elle fait elle-même que d'avoir répondu à ses soins ? Hélas ! ces infortunés oublient quelquefois ensemble et leur état et leurs maux. Tj'amour, par un prestige enchanteur, les soutient et les console. Par lui , le sourire du bonheur vient errer un moment sur leurs lèvres timides. Seuls dans la nature , ils ne voient qu'eux , et n'offensent personne. Et on va les séparer, et vous y avez consenti!.... Refuserez-vous du moins à mes prières de révoquer l'ordre que vous avez donné? ce que je vous ai dit est-il perdu pour l'humanité et pour votre cœur ?

BEAUVAL PÈRE

Je verrai, mon fils, je réfléchirai, et quelque parti que je prenne, croyez que je ne consulterai que la prudence et vos vrais intérêts. J'exige d'abord que vous vous répandiez dans le monde. La solitude ou vous vivez, ne vous convient pas : elle nourrit des idées noires , qu'il est bon de dissiper. Nous sommes aux portes du Cap. Vous irez tous les jours à la ville; vous y fréquenterez des jeunes gens de votre âge , qui vous aimeront, qui vous rechercheront bientôt, si vous prenez la peine d'être aimable, et de contenir un caractère trop bouillant. Livrez-vous à la société , goûtez

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