‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 212 sur 441 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

Le major PALMER, BRANDI.

DUO

P ALMER.

M ARCHONS sans bruit.

BRANDT

Sans bruit.

PALMER

Rédoublons de vigilance ; N'avançons qu'avec prudence.

Ensemble.

Marchons sans bruit , Sans bruit.

PALMER

Partout règne un profond silence.

Bannissons la défiance Et la crainte qui la suit.

3i2 LE MAJOR PâLMER.

Ensemble.

Cependant , marchons sans bruit , Sans bruit.

P A.LMER.

Je conçois quelqu'espérance ;

Cet asile est écarté :

On y peut être en sûreté.

BR ANDT.

J'aperçois une lumière.

Nous y voilà : soyons joyeux.

Ensemble.

Salut , ô terre hospitalière !

Bérobe-nous à tous les yeux.

P ALMER.

Malheureux Palmer ! que de peines ! que de fa-' tigues ! trente lieues à pied , sans oser s'arrêter dans la plus simple chaumière, sans pouvoir reposer sa tête , sans espoir d'un plus heureux avenir î

BRAl^fDT.

Que diable ! monsieur , ce n'est pas de cela dont il s'agit. Le passé n'est plus, l'avenir n'est pas encore; occupons-nous du présent. Au fait, nous voilà arrivés. Voyons le parti qu'il nous faut prendre. Sachons d'abord si M. Hertzberg est chez lui. Nous tâcherons ensuite de nous introduire, sans être aperçus des domestiques. N'est-ce pas cela?

PALMER

Oui, brave homme; mais, j'exige que tu me quittes à l'instant, que tu retournes dans tes foyers. Mon

ACTE II, SCÈNE I 3i3 ami t'a prié d'être mon guide; tu l'as promis, tu as acquitté ta parole : cela suffit. Retourne, te dis-je, et laisse-moi seul à mon malheur.

BRANDT

Vous laisser ! vous laisser ! vous ne connaissez pas le vieux hussard Brandt. J'ai quinze campagnes sur le corps , entendez-vous , monsieur ? La faim , la soif, le canon, rien ne m'a fait reculer d'un pas; je vous prie de le croire. Et je craindrais de m'attacher à un homme comme vous ! il n'y a pas huit jours que je vous connais, et je vous aime... comme j'aimais mon général. Vous êtes malheureux ! Vous ne savez pas ce que peut le malheur sur ce cœur-là. Vous laisser! vous laisser! ça ne sera pas vrai. Pas de ça, monsieur, pas de ca.

P ALMER.

Non tu ne me sacrifieras pas les jours paisibles qui te sont encore réservés. Je serais un lâche d'y consentir.

BRANDT

J'en serais un de vous abandonner, et, sarpejeu, je suis incapable d'une bassesse. Savez -vous si ce monsieur Hertzberg pourra, ou voudra vous garder long-temps, si demain, vous ne serez pas obhgé de chercher une autre retraite ? La compagnie d'un vieux soldat est souvent bonne à quelque chose. En un mot, comme en cent, j'ai pris mon parti, et je n'en démordrai pas. Je vous servirai malgré vous, ou le sabre à la main , si vous voulez me faire cet honneur-là.

PALME

Tu es honnête, et je ne crains pas de te confier mon secret. C'est le seul moyen de te détourner d'un dessein que tu as conçu sans me connaître, et dont tu rougiras , quand tu m'auras entendu. Non, tu n'associeras pas ton sort à celui d'un criminel , que l'échafaud attend.

B R A JNT D T , vivement.

Sauf votre respect , monsieur , important la main a son bonnet) c'est faux. Avec une figure comme cellelà , de la douceur , de la patience , de l'honnêteté , on serait un... Ça ne se peut pas, monsieur, ça ne se peut pas.

PALMER

Ecoute, et frémis. J'arrive à Bamberg, avec le régiment de Brown , dont j'étais major. [Brandi lui fait une profonde révérence^ Je suis logé chez une femme respectable, dont je tairai le nom. Elle me reçoit, elle m'accueille. Elle a une fille charmante ; pour prix des bontés de la mère, je méditai la ruine de son enfant, et j'eus l'affreux bonheur de la consommer. Amahe avait un frère, jeune, aimable, plein d'honneur et de courage. Il me surprend avec sa sœur, il me provoque , il m'entraîne dans un endroit écarté , il m'attaque. Nos épées se croisent, il tombe baigné dans son sang. Le spectacle de ce jeune homme mourant , l'idée d'une mère désespérée de la perte de ses deux enfans , le trait poignant du remords , tout me trouble , m'égare. Je m'éloigne à grands pas ,je marche au hasard. Je sors de la ville; je m'enfonce dans une

ACTE II, SCÈNE L 3i5 forêt; j'y passe deux jours à pleurer, à me repentir. Une maison se présente ; j'entre, excédé de fatigue et de besoin. J'apprends que le jour même de ce malheureux combat, l'ennemi a fait un mouvement, que le régiment de Brown a donné , et qu'il a fait des merveilles... Le régiment de Brown!... mon régiment!... Et je n'y étais pas! Que te dirai-je enfin ? J'apprends qu'un conseil de guerre m'a condamné à mort, comme déserteur de mes drapeaux. Depuis ce moment, je suis déguisé, errant, fugitif. A peine ai-je passé deux jours dans un asile, que la crainte m'en fait chercher un autre. La crainte ! Eh ! la vie n'est-elle pas un opprobre pour qui a perdu l'honneur ! L'homme est né pour finir. Malheur à celui qui a vécu trente ans , sans avoir appris à mourir une seconde ! Cette réflexion me sera toujours présente, et si Hertzberg ne peut me cacher sans se compromettre , si mon signalement a été envoyé jusqu'ici, je me résigne, je pars, et je vais subir mon arrêt.

BRANDT

Monsieur le major, vous avez fait de grandes fautes; mais, tout se répare à votre âge.

P AL MER

Le crime ne se répare jamais.

BRANDT

Tout se répare, vous dis -je, a force de vertus. Vous n'avez plus votre tête; la mienne a toute sa vigueur : écoutez-moi. Vous avez été bien avec une johe fille ; il n'y a pas là de quoi se désespérer. Vous

3i6 LE MAJOR PALMER.

avez tué son frère; c'est un malheur; mais, après tout, c'est sa faute. On commence par s'expliquer avec un homme ; mais , le monsieur s'emporte , veut se battre ; on a de ça (inontrant son cœur) ; on accepte la partie ; on lui passe son épée au travers du corps ; ce sont ses affaires. Le régiment de Rrown a donné , et vous n'y étiez pas; voilà le diable, j'en conviens. Il faut un coup d'éclat pour effacer cela, et je vais vous le proposer. L'ennemi n'est pas loin, et notre armée n'est qu'à quelques lieues d'ici. Marchons droit de ce côté; enrolons-nous dans le premier bataillon. En avant et tête baissée, allons réparer vos torts, ou nous faire tuer comme d'honnêtes gens. Voilà la fin qui peut flatter un brave homme. Mais, l'échafaud ! Fi donc, monsieur le major, fî donc! Il faudrait n'avoir plus de sang dans les veines,

PALMER

Mon ami, mon respectable ami , cette idée me rend à moi-même, et je la saisis avec avidité... N'entends-je pas du bruit?

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