LE NOIR ET LE BLANC
yeux ; tu me souris , et je soupire ; tu prends ta bêche , et chaque coup retentit là [montrant son cœur).
ZAMÉ
Je pense , en la soulevant , au bonheur que j'ai goûté près de toi, à celui dont je jouirai encore, et je ne suis pas tout-à-fait malheureuse. "Viens , bon ami, approche-toi; viens essuyer la poussière de mon front, me rafraîchir de ton haleine, me rendre des forces nouvelles en me pressant contre ton sein (i). ( Télémaque la serre dans ses bras. ) Que je suis bien ainsi! tu dois t'en souvenir : voilà comme nous étions sur les bords du Niger , sous ce palmier heureux , où tu me donnas ton cœur, oii tu reçus le mien.
TÉLÉMAQUE
Les temps sont bien changés !
ZAMÉ
Nous seuls sommes toujours les mêmes,
TÉLÉMAQUE
Nous seuls ne changerons jamais.
ZAMÉ
Oh! jamais, jamais. Bords du Niger, témoins de nos premiers amours, notre bonheur, s'est écoulé avec tes ondes. Sans prêtres, sans autels et sans maîtres, sans lois que celles de la nature, sans guide que notre innocence, tu me dis : Zamé, aime-moi, et je t'aimai.
(i) Ils vont s'asseoir sur la terre.
ACTE II, SCÈNE VI. 39 Dëja nous éprouvions cette délicieuse ivresse , qu'on ne doit sentir qu'une fois , mais qui est éternelle pour les cœurs purs et constans... Tout-à-coup des méchans nous environnent, nous saisissent, nous trament sur un vaisseau, et nous livrent aux blancs. Eperdue et tremblante , j'invoquais la mort ; mes jeux rencontrèrent les tiens, et je sentis que j'aimais encore la vie. Ma voix calma ton désespoir; je te priai de vivre, et tu me le promis. Nous confondîmes nos larmes , et on leur permit de couler. Quelles étaient amères et douces , ces larmes , les premières que nous ayons versées !
TÉLÉMAQUE
Effaçons le passé de notre mémoire : ces souvenirs séduisans et cruels rendent le présent insupportable.
Puis -je oublier les courts instans où j'ai joui' de moi-même? Puis -je ne pas me complaire à en rappeler les délices ?
Ne m'en parle jamais : je t'en ai déjà prié. Maintenant ces idées me poursuivent et m'affligent.
z A M É , d'un ton caressant.
Bon ami , je n'ai pas voulu t'affliger. Embrassemoi, et pardonne.
TELEMAQUE, l'embrassant et s'arrachant de ses bras.
Nous nous attendrissons : craignons notre faiblesse.
6o LE BLANC ET LE NOIR.
Z AMÉ
Est-elle tant à craindre?
TÉLÉM A QUE
Tu n'en as pas prévu les suites.
ZAMÉ
Je ne sais rien prévoir, moi ; je ne sais qu'aimer.
TÉLÉMAQIJE.
Hé! que fais-je donc, moi, qui ne respire, qui ne pense que toi, qui te cherche le jour, qui t'appelle la nuit, qui ne saurais toucher ta main, ton vêtement sans palpiter de plaisir, mais qui suis homme, courageux et décidé ? Ivre d'amour, inébranlable dans mes résolutions , brûlant de désirs , constant à les surmonter, frémissant de la seule pensée de te rendre mère , et m'arrachant de tes bras , pour prévenir ma défaite : voilà les combats qu'il me faut livrer sans cesse à la nature et à Zamé. Tremble de devenir la plus forte, tu empoisonnerais mes jours et les tiens.
ZAMÉ
Bon ami , tu m'affliges à ton tour.
TÉLÉM A QUE
Je vais te consoler. Beauval, ce jeune homme, si aimant, si humain, qui a formé mon esprit, qui a mûri ma raison, ne met plus de bornes à ses bienfaits. Il ne s'occupe que de nous; il veut que tu sois libre, et, dans un an , l'argent que lui donne son père te rendra à toi-même.