ACTE II, SCÈNE VI. 6i
Et toi , bon ami ?
TÉLÉM AQU E.
Je souffrirai bien moins quand tu seras heureuse.
ZAMÉ
Puis-je l'être que de ton bonheur?
TÉLÉMAQUE
Tu pourras au moins le préparer. Ta . liberté te donnera le choix des moyens.
Z AMÉ
Je n'en connais que deux, l'économie et le travail. Avec quelle ardeur je travaillerai pour toi! Avec quel plaisir je serrerai mes épargnes! Avec quel intérêt je verrai croître mon petit trésor! Mais avec quel délire j'accourrai te dire enfin : Tu es libre à ton tour, je n'ai donné qu'un peu d'or à ton maître , et j'en reçois bon ami.
Alors, me précipitant dans tes bras, je te répondrai : Je te dois tout , et j'aime à te tout devoir. L'heure est venue oîi ton amant peut être ton époux. Allons prononcer le serment de nous aimer toute la vie, et quand nous nous verrons renaître, quand un gage d'un hymen si désiré viendra nous le rendre plus cher, je le recevrai dans mes bras, et l'élévant vers le ciel , je m'écrierai : O mon Dieu! c'est un être libre que je te présente : laisse -le vivre pour honorer la
liberté, en en faisant un digne usage Des pleurs,
ma Zamé , des pleurs !
6i LE BLANC ET LE NOIR.
ZAMÉ
Ah ! laisse-les couler : celles-ci sont les larmes du plaisir.
TÉLÉMAQUE, lui présentant son panier.
Mais le temps s'écoule, et tu n'as rien pris encore. Tiens, ceci te vaudra mieux que ce que tu as préparé.
ZAMÉ
Tu veux te priver de ta nourriture.
TÉLÉMAQUE
Heureux celui qui donne!
ZAMÉ
Oui , ce qu'on peut recevoir.
TÉLÉMAQUE
Tu le dois, puisque je t'en prie.
ZAMÉ, d'un ton caressant.
Tu n'insisteras pas, puisque je le défends.
TÉLÉMAQUE
Vois donc de quelle jouissance tu me prives.
ZAMÉ
Pense donc quels regrets je m'épargne.
TÉLÉMAQUE
Prends, prends aujourd'hui, et demain nous verrons.
ZAMÉ
Demain, tu exigeras encore ce que je ne t'accor-^ derai pas.