ACTE II, SCENE III
^ PIRRHA.
N'a-t-il pas fallu les payer?
MORA^D
Hé bien! fais-en d'autres.
PIRRHA.
Joli expédient! Si tu travaillais plus vite..,
M OR AD, avec importance.
Je soigne ce que je fais.
PIRRHA.
Et on meurt de faim.
MORAD.
Mais , la gloire ?
Mais, ton ménage, imbécille?
MORAD, avec dignité.
Ma femme , souvenez-vous que nous ne vous avons prise que pour avoir un héritier de nos talei\^.
PIRRHA, avec colère.
Qu'est-ce que cela signifie? insolent, paresseux, entêté.
MORAD.
Ma petite femme, mon cœur, je ne vois pas qu'il soit nécessaire de nous dire nos vérités.
PIRRHA.
Il est au moins inutile de te répéter les tiennes.
MORAD.
En ce cas, fais m'en grâce.
PIRRHA.
J'enrage.
MOR A D
A toi permis.
PIRRHA.
Et tu crois que j'enragerai en silence ?
J'y compte.
Tu décompteras. *
MOR AD
Qu'on se taise.
PIRRHA.
Chansons.
MOR AD
Je le veux, je l'ordonne.
PIRRHA.
Je parlerai, je crierai, je te désolerai, je te désespérerai.
^ MOR AD, hors de lui.
Quoi! le bâcha contient deux cents femmes, et je n'en mettrai pas une à la raison !
(On entend des éclats de rire en dehors. Hercide se retourne. ) PIRRHA.
Le hacha ! A qui va-t-il se comparer ?
MORAD.
La comparaison n'a rien qui cloche. Il est né à Tamar, et moi à Téméruch ; son père était teinturier, et le mien corroyeur ; il a voyagé , et moi aussi ; il a 4^^"0uru à la fortune, et je me suis consacré aux arts; il a été janissaire, officier et hacha, {^a^ec dédain)^ €omme il y en a tant ; j'ai été apprenti, puis maître ;
ACTE I, SCÈNE III. 465 je suis aujourd'hui le premier homme du monde, dans mon genre, et.... qu'on me fas^e hacha à mon tour...
PIRRHA.
Toi, hacha î
MORAD.
Cela m'irait comme à un autre.
PIRRHA.
Tu' ferais ce que fait celui-ci?
MORAD.
C'est bien difficile !
PIRRHA.
Tu commanderais des armées?
MORAD.
Pourquoi pas ?
PIRRHA.
Tu administrerais la justice ?
MORAD.
A merveilles.
PIRRHA.
Tu sacrifierais tes plaisirs à tes devoirs? tu dépouillerais les attributs de la grandeur, pour chercher le malheureux sous son humble toit, le protéger, le servir ?
MORAD.
Du meilleur de mon cœur : il n'y a pas de mérite à cela... Ma tête s'échauffe, mon imagination s'agrandit; je conçois des projets sublimes. J'assure la félicité publique. ( Il parcourt le théâtre. ) Je suis hacha. XI. 3o
PIRRIIA.
Il est bâcha!
( Les éclats de rire se répètent en dehors. ) MORilD, même jeu.
Je commande à Damas...
Par Mahomet, la tête lui tourne.
M O R .\ D , même jeu.
On m'obéit, parce que je suis juste; on m'aime, parce que je suis bon ; je maintiens l'ordre dans mon gouvernement ; j'y appelle l'abondance ; j'y anime les arts ; ma vie s'écoule au milieu des bénédictions de mon siècle , et la postérité, qui juge les hommes, place mon nom parmi les noms fameux. i^A sa femme. ) Heim ! qu'en dis-tu ?
PJRRHA , même jeu.
Je fais enfermer mon mari dans l'hôpital des fous ; {^regardant Hercide)\ç^ me remarie à un faiseur de babouches, dont l'ambition ne passe pas la cheville du pied; il travaille, et nous avons des pratiques; il est économe, et nous ne devons rien; je le seconde, et nous vivons; ma vie s'écoule au milieu des bénédictions de ma famille, et je m'inquiète peu du jugement de la postérité i^A son mari. ) Heim î qu'en dis-tu ? M o R A D.
Que ma femme a de petites vues , un entendement obtus, une ame mesquine, et qu'elle est indigne de me posséder î Que veulent ces gens-là ?