CHAPITRE PREMIER
C'est toujours par' celui-là quon commence.
C'ÉTAIT la fin d'un beau jour d'été. On distinguait à peine les rayons mourans du soleil. Cette heure est celle de la promenade et de la rêverie : c'est celle du silence de la nature. C'est le moment de calme , où l'honnête homme aime à s'entretenir avec sa conscience ; c'est celui où l'homme dissipé cherche à fondre son ennui dans la foule et le fracas.
Ils étaient assis sur la rive de la Seine. Le plus jeune bâillait en regardant l'autre. Le bâillement se communique comme l'esprit de parti, comme l'égoïsme, comme l'intolérance, comme toutes les affections qui dégradent l'homme. O race moutonnière !
Pourquoi les idées morales , la bienfaisance , la simplicité de mœurs , le désintéressement , ne se communiquent - ils point avec la même facilité ? O race perverse !
On se lasse de tout , et même de bâiller. « Parce lez -moi donc, monsieur ? — Hé ! laissez-moi. « — Quoi , de l'humeur ! — Et beaucoup. — La « raison , s'il vous plaît ? — Je suis mécontent , « François. — Et de quoi , monsieur ? — De tout , « mon ami , de tout. — De tout , monsieur ; c'est « beaucoup dire. — Je n'exagère point , François. « — Une grande fortune... — A la bonne heure. « — De la jeunesse... — Avantage que chacun « possède à son tour. — De la figure. . . — On le « dit, François. — Avec de semblables moyens, « n'est-on pas tout ce qu'on veut ? — On n'est « rien du tout , mon ami , qu'un être ennuyé et « ennuyeux. — Diable emporte si je vous comte prends !
« — Je vais me faire entendre. Mon père , « dit - on , n'avait pas d'esprit. — Oh , je ne me « connais point à cela. — Il voulut que j'en eusse, « et il me mit dans une pension fameuse , où je « végétai dix ans. — Et où , sans doute , vous
« avez appris de bien belles choses ? — Rien de « ce qu'il fallait que je susse. — Bah ! — Quand « j'entrai dans le monde , je me croyais un perte sonnage ; je comptais tenir un rang distingué. « — Hé bien , monsieur. — Hé bien , mon ami , « je suis aussi déplacé dans la société actuelle, « que le serait Coriolan ou Socrate. J'y cherchai « des vertus : je n'y trouvai que des habitudes. « Je ne rencontrai même aucun de ces vices bril- « lans qui annoncent l'énergie des ames. Tout (ç. est descendu au nivau des petits êtres qui m'en- « tourent. — Hé , monsieur , prenez les hommes « comme ils sont. — Pourquoi me les a-t-on peints « tels qu'ils ne sont pas ? On m'a élevé pour vivre « avec les anciens , et je n'en retrouve nulle trace. « Où sont ces princesses qui filaient , teignaient , « tissaient les tuniques de leurs maris ? Qu'est de- « venue la chasteté conjugale qu'une femme ne « violait qu'en ensanglantant la Grèce ? Où pren- « dre un repas de ces héros d'Homère , servi par « la frugalité , paré par la décence ? Où trouver c( des exemples de cette hospitalité , si religieuse- « ment pratiquée ? Aujourd'hui , François , la bour- « geoise aisée dédaignerait de chiffonner elle-même « un bout de gaze dans ses cheveux. Elle a des c( amans , elle publie ses goûts , et , si le mari veut « trancher du Ménélas, on se moque de lui. On « ne traite ses amis que par ostentation , pour tf faire valoir le talent d'un empoisonneur , qu'on « appelle un cuisinier, et on est assez platement
« sordide pour reprendre sur les cartes une partie a des frais du festin. Remarque-t-on , parmi les (c convives , un homme qui ne puisse pas traiter à « son tour? on le néglige ou on l'éconduit : nos a Anacréon ne trouvent plus de Polycrate.
« Choqué de la différence absolue des usages « existans et de ceux que je croyais dans toute « leur force , je me suis éloigné des villes , et , « mon Théocrite sous un bras , mon Virgile sous « l'autre, j'ai cherché dans les champs les Cori- « don , les Daphnis , leurs musettes , leurs agneaux « à la toison brillante et soignée, Qu'ai-je vu ? des « rustres en sabots et en guenilles, traînant, de fossé a en fossé , un corps lourd , nonchalant , et un air « hébété ; des moutons , marchant devant ou der- « rière , les jambes embarrassées d'ordures , dont « on n'a pas daigné dégager leurs flancs depuis « qu'ils ont été tondus. Les Corine, les Amarillis « ont les cheveux gras, le visage noir, la voix « rauque , les mains dures et calleuses , le sein « aplati, et les jambes engorgées. Chantent-elles? « Echo est sourde , et dédaigne de répéter. Dan- « sent-elles ? l'herbe qu'elles ont écrasée jaunit à « l'instant. Sourient - elles au rustre qui les con- (c voite ? les Grâces s'envolent pour ne revenir « jamais.
« Me présenté -je chez un fermier, qu'à son « front chauve et élevé j'aurais pris pour le bon « homme Eumée ? un chien menaçant , instruit « par son maître, m'éloigne d'une demeure où
« l'on ne connaît que deux mots : travail et ar- « gent.
« Cherché -je dans le temple du lieu ces jolies « et respectables vestales , ces prêtresses de Diane, <( ces brillans ministres d'Apollon ? L'architecture « est gothique, les hommes sont goths, et leur « chant barbare force à fuir les amateurs de cette « belle mélopée grecque, qu'à la vérité je n'ai ja- « mais entendue.
(c Je fuis , en effet , et je reviens à la ville. Je « réfléchis que si la connaissance de l'antiquité « est inutile, au moins les mathématiques, le (c dessin , la chimie , que je possède passablement, « fixeront sur moi l'attention , car on aime à jouer « un rôle, François, et voilà pourquoi le vieux cf Nestor , qui ne pouvait plus que parler , parlait « sans cesse. — Enfin, monsieur ?... — Enfin, France cois, je parle d'Euclide, et on m'offre du thé. « Je nomme Archimède , et on me tourne le dos. « — Hé , que ne parliez-vous thé , chiffons , che- « vaux ? — Je ne me connais ni en chiffons , ni « en thé, et de quels chevaux parlerai-je , après c( ceux de Diomède ?
ic Avez -vous fini, monsieur ? — A l'instant, « François. J'aborde une femme , jeune comme « Hébé , jolie comme elle , et qui parait prendre « quelque pitié de mon embarras. Je lui de- <f mande ce qu'elle pense de l'Apollon du Belvé- « dère. Vous vous ressemblez tous deux , répona dit -elle en riant. Il ne vous manque à l'un et
lO LA FAMILLE
« à l'autre qu'une anie. — Comment , madame, vous « croyez... Elle était déjà perdue dans la foule. «X Allons, me dis-je, puisqu'on ne veut ici ni de « mathématiques , ni de sculpture , essayons de « la chimie. Je m'approche d'un homme , au tri- (( pie menton, au ventre convexe, complaisam- (c ment supporté par des cuisses courtes et re- « bondies. Je lui demande s'il pense que les anciens « eussent adopté la composition chimique du « bénédictin allemand , au moyen de laquelle un (c héros peut être tué par un poltron. — Je vois c( que vous êtes savant, mon cher ami. — Un ce peu , monsieur. — Et à quoi la science est-elle « bonne ? — Jusqu'ici, elle ne m'a servi à rien. « — Je le crois bien , parbleu. Baréme , monsieur, « Baréme , voilà pour l'utile. Une bonne cave et <c la bouillote, voilà pour l'agrément. Ainsi, l'art « de bien vivre, sur lequel on parle tant, sur le- « quel on écrit tant , se borne à un petit livre , ce du vin choisi et des cartes.
ce Vous pensez bien , François , que je tournai <( les talons à l'homme au baréme. — Et vous (c eûtes tort, monsieur. Baréme est l'auteur par ce excellence ; tout le monde s'en sert , et tout le ce monde s'en trouve bien. C'est avec Baréme que ee je règle vos comptes , qui sont d'une exactitude ce à être présentés au jugement dernier. — Oht <e ne parlons pas de cela , François. Vive Jupiee ter , enfantant la Sagesse; Apollon, enseiec gnant les arts aux hommes ; Mercure , gui-
(( dant ces vieux Phéniciens , qui firent de (c leur petit pays le centre du commerce du « monde. Célébrons cette belle allégorie de Pan- « dore... Vous bâillez encore , François. — Ce « n'est pas que vous ne me disiez de très-belles « choses, sans doute; mais, monsieur, greffe -t- « on l'œillet sur l'ortie ? — Ah ! vous êtes trop « modeste, François! — D'ailleurs, monsieur, il « est tard. Les anciens se couchaient probable- « ment... — Avec le soleil, mon ami, et ils se « levaient avec lui. — Couchons-nous donc comme « eux ; mais ne nous levons pas si matin. — A la « vérité , on serait assez embarrassé de sa personne, (( dans les rues de Paris , à trois ou quatre heures « du matin. — Pourquoi cela, monsieur ? on peut « se promener au Luxembourg, aux Champs- « Elysées , aux Tuileries... — Aux Tuileries , « François , aux Tuileries ! Savez-vous que le prin- « cipal jardin de cette tant fameuse Athènes était '( nofnmé le Céramique , parce qu'on en avait ce aussi tiré de la tuile ? — Non, monsieur, je ne « sais pas cela. — Et le Céramique était incontes - « tablement bien plus beau que nos Tuileries. — « Pourquoi cela, monsieur ? Cette tant fameuse « Athènes était -elle la capitale de l'univers ? — « Non , mon ami ; mais c'était celle de l'Attique. « — L'Attique , l'Attique ! Pandore , Apollon , Dio- « mède, le bonhomme Eumée , Amarillis, Cori- « don î Je crois , monsieur, qu'on vous a brouillé « la cervelle. — On m'a pénétré de l'amour du
« vrai beau. — Savez- vous ce que je pense , moi , « de tous ces gens-là ? c'est qu'ils gagnent beauce coup à être vus de loin, et qu'on n'affecte de « louer les morts que pour dénigrer les vivans. « Au reste, monsieur, je lirai leur histoire, et « quand ma raison aura mis de côté les invrai- « semblances et la magie du style , nous verrons (( ce qui restera. Bonsoir , monsieur. — Bonsoir , «. François. »