CHAPITRE IL Ce quils étaient tous deux
xlmbroise Luceval descendait d'une longue suite d'aïeux, qui n'obtinrent jamais de considération, parce qu'ils n'occupaient pas de grandes places ; qu'on ne rechercha jamais , parce qu'ils n'étaient pas riches ; mais que tout le monde estimait , parce qu'ils avaient de la probité. «
Cette estime stérile des autres ne mène qu'à l'estime de soi-même. On salue un homme estimable, et on passe son chemin.
Aussi , Ambroise sentit de bonne heure la nécessité d'être, comme ses parens, homme probe et laborieux.
Il n'avait d'autre esprit que celui qui rend propre aux affaires , c'est-à-dire qu'il n'en avait pas. La nature lui avait accordé en dédommagement un sens droit et un jugement sain. Avec ces deux
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avantages, on parvient rarement à la célébrité; mais ils rendent quelquefois heureux , et le bonheur vaut bien la gloire.
Ambroise était l'aîné d'une famille nombreuse. Il conçut , à seize ans, le projet d'établir ses frères et ses sœurs dans une sorte d'aisance.
Le projet réussit , comme vous allez le voir , non parce qu'il était louable : s'il en était ainsi, les choses iraient trop bien.
Ambroise fit fortune, parce qu'il était opiniâtre et patient , deux qualités qui s'allient assez ; parce qu'il était laborieux , qualité nécessaire ; parce qu'il avait cette politesse d'attentions qui attire ceux que la politesse de mots éloigne , et ceux-là sont des gens dont l'amitié vaut quelque chose.
Ambroise était parti de son petit bourg en pleurant. Un léger sac sur son dos, une bourse plus légère encore, et la bénédiction de ses parens , voilà tout ce qu'il emportait.
En revanche, il était riche en espérances. Il était encore aux portes de la vie ; il avait du courage , et il était muni de l'adresse d'un riche banquier, qui avait plusieurs fois tiré sur son père de légères sommes , qui avaient été exactement payées.
Il arriva à la porte du banquier , et , malgré le désordre de ses cheveux , et la poussière de ses souliers , il demanda à parler à monsieur. Il pensait que deux cents ans de vertus héréditaires étaient un titre suffisant.
Tel maître , tel valet. M. Dortigny ne s'était pas
logé dans un palais; il n'avait pas dix domestiques et vingt chevaux ; sa femme était sans fantaisies : aussi ne fit -il pas banqueroute. Le domestique auquel Ambroise s'adressa , ne s'amusa point à ricaner, comme un sot et un impertinent , de la mise et de l'air un peu niais du jeune homme : il l'introduisit dans la salle à manger , où M. Dortigny déjeunait en famille.
La somptuosité des appartemens en imposait un peu à Ambroise. Le banquier le mit à son aise , en lui parlant avec bonté. Ambroise se nomma ; M. Dortigny se leva, et l'invita, de la main , et d'un air riant, à prendre un siège. A ces marques de déférence , le jeune homme se sentit fier de la réputation intacte qu'on lui avait transmise, et il jura de la léguer à ses enfans.
Il s'assit et déjeuna. En mangeant et en buvant, il instruisit le banquier de son dessein de faire fortune, du motif qui l'y déterminait, et il lui demanda de l'emploi.
M. Dortigny n'avait besoin de personne ; mais il promit à Ambroise de s'intéresser pour lui. Madame Dortigny fit observer à son mari que les intentions que manifestait Ambroise annonçaient un bon sujet, et qu'un bon sujet n'est jamais de trop dans une maison.
Un homme qui aime sa femme suit facilement ses conseils, surtout lorsqu'ils s'accordent avec ses inclinations. Il fut décidé qu'Ambroise aurait le logement et la table; mais, qu'avant d'entrer
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en fonctions, il s'habillerait convenablement , s il en avait le moyen , et que , s'il ne l'avait pas , on lui ferait les avances nécessaires, dont on tirerait le montant sur le papa Guillaume Luceval.
Ambroise ne concevait pas que son habit des dimanches ne pût convenir au dernier commis d'un banquier. Il ignorait encore que chacun , à Paris, veut paraître au-dessus de son état. Cette sotte manie, contre laquelle on crie en vain, a pourtant un avantage : c'est de faire rentrer dans la circulation les fortunes mal acquises.
Lorsque le tailleur de la maison eut enfermé Ambroise dans une espèce de sac, assez incommode et de très - mauvaise grâce, on mit le jeune homme en possession de son tabouret et de son bureau. Il travaillait sans relâche , ce qui lui mérita l'estime de M. Dortigny ; il acquit l'amitié de ses camarades, en mettant leur besogne au courant , pendant que ces messieurs allaient faire les importans et les connaisseurs au bal et au spectacle, ridicule commun aux jeunes gens de tous les états , qui ne savent rien , et qui tranchent sur tout.
Ambroise était parvenu , en peu d'années , à la première place chez M. Dortigny; il avait toute sa confiance , et il la justifiait. Il est un âge où l'homme opulent aime à jouir de sa fortune. M. Dortigny pensa à se retirer des affaires, et il choisit Ambroise pour son successeur.
C'est à cette époque qu'il se fit appeler M. Lu-
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ceval, non par une morgue mal entendue, mais parce que c'était le nom qu'il devait signer désormais. Fidèle à l'exécution de son plan, il ne s'occupa d'abord que du bien-être de sa famille , et il fit beaucoup pour elle, en peu de temps, parce qu'il se borna à un honnête nécessaire.
Quand on n'a qu'un seul domestique , on veut au moins l'avoir bon. Ceux de Paris entendent parfaitement le service ; mais ils sont libertins , et quelquefois fripons. Notre nouveau banquier s'était adressé à Guillaume Ijuceval , qui lui avait envoyé le bon François, jeune homme simple, honnête, sage et rempli de bonne volonté; du reste , ne sachant rien.
Au bout de quelques mois, M. Luceval reconnut dans François des qualités au-dessus de son état. Il se souvint de ce qu'il avait été , et il crut faire un acte de justice, en rendant à François ce que M. Dortigny avait fait pour lui.
Il lui donna des maîtres. François avait la tête dure. Il apprit, avec beaucoup de peine, à écrire assez mal, et il fut impossible de le rendre calculateur. C'est sans doute par cette raison , qu'aux yeux de François , le livre par excellence était Barême.
M. Luceval renonça donc au projet d'en faire un commis ; mais il prit un second domestique , et il investit François de l'emploi de son factotum.
C'était François qui réglait la dépense de la
maison , qui marchandait , arrêtait et payait les mémoires , et qui , le soir , faisait rire son maître , dont le genre d'esprit avait beaucoup d'analogie avec le sien.
Madame Dortigny n'était plus. M. Dortigny avait eu la satisfaction de marier convenablement sa fille unique, et il était mort assez tôt pour n'avoir pas le chagrin de la voir ruinée. La jeune dame aimait passionnément les bijoux, les dentelles, les équipages brillans et les fêtes. Le mari aimait passionnément sa femme , et ne lui refusait rien. Il prit le parti de mourir de douleur, quand elle eut vidé son dernier sac. Comme il est reçu dans un certain monde, qu'on ne doit à une jolie femme ruinée que du plaisir et de l'infamie, et que la jeune veuve était sage, ses vrais amis l'abandonnèrent, ses créanciers la chassèrent de son hôtel , et les huissiers vendirent ses meubles.
Pendant la courte durée de son opulence, elle n'avait vu que des têtes folles comme la sienne. Elle avait tourné en ridicule la froide raison d'Ambroise, et Ambroise avait cessé de la voir, parce que l'homme le plus reconnaissant n'aime pas qu'on se moque de lui.
Quoiqu'il sortît peu, il avait appris sa catastrophe , qui avait fait dans Paris un bruit affreux pendant vingt-quatre heures, et dont on ne parlait plus le lendemain.
Il oublia les sarcasmes , les dédains de la jeune dame, et il eut sur son compte une longue con- XIL 2
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férence avec François, son conseil privé et son oracle, dans les affaires épineuses.
Il fut d'abord décidé qu'on ne pouvait souffrir que la fille de M. Dortigny sentît le besoin : le consultant et le consulté s'accordèrent au premier mot sur ce point. Mais quelle forme donner au bienfait pour lui ôter son amertume? C'est làdessus qu'ils ne s'entendaient pas trop. François voulait envoyer tout simplement un garçon de caisse, chargé d'une hotte et d'une lettre aussi bien tournée qu'ils pourraient la faire à eux deux. Luceval trouvait la lettre de trop, parce qu'elle porterait avec elle le poids de la reconnaissance. François observait que si le bienfaiteur ne se nommait pas , la jeune veuve pourrait attribuer le bienfait à tout autre , et accuser, en secret, celui qui devait tout à son père, d'ingratitude envers sa mémoire et son sang. Ils parlaient , raisonnaient, déraisonnaient, et ne terminaient rien. Luceval venait de marier la dernière de ses sœurs à un jeune homme dont elle était tendrement aimée , et qu'elle payait du plus parfait retour. Les jeunes époux étaient venus lui offrir en récompense le tableau de la plus innocente félicité.
Ce spectacle, séduisant pour tout le monde, avait produit un certain effet sur un homme dans la force de l'âge, et dont les sens étaient encore neufs. La veuve était jolie ; Luceval mettait de l'orgueil à relever la famille de M. Dor-
tigny; mais le plaisir, plus puissant que le devoir, donnait à un cœur, qui cherchait à se développer , une énergie dont le bon Luceval était lui-même étonné. Il laissait parler François, ne Técoutait plus , et François , ennuyé de parler seul , se tut, et regarda, la bouche ouverte, son maître, qui se promenait en long et en large, la main fortement appuyée sur son front.
Luceval déclara enfin , d'un ton décidé , qu'il ne voyait qu'un moyen de dispenser une femme honnête de rougir en acceptant : c'était d'offrir sa main avec sa fortune. A ces mots , François sauta, comme s'il eût été sur des charbons ardens. Il protesta qu'il ne connaissait pas de raison pour qu'une femme , qui avait ruiné son premier mari, ne ruinât aussi le second. Luceval répondait que l'école la plus sûre est celle du malheur. François reprenait qu'il est des êtres pour qui toutes les leçons sont perdues. Luceval répliquait qu'un homme ferme est le maître chez lui. François soutenait qu'une maison où le mari et la femme sont sans cesse en opposition, est un enfer anticipé. Luceval termina la contestation par cette phrase : Je veux me marier, et je dois la préférence à la fille de M. Dortigny.
François baissa la tête, et n'ajouta pas un mot.
Il restait une difficulté : c'était d'arranger un compliment, qui ne fît pas lever les épaules à une femme du bon ton. François prétendit qu'il était inutile de faire le beau diseur pendant cinq mi-
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ilutes , pour parler en bon homme le resjte de sa vie ; qu'il fallait se montrer tel qu'on était, et que si la jeune veuve levait les épaules, on lui laisserait une vingtaine de sacs, et on irait épouser une femme disposée à aimer celui à qui elle devrait sa fortune.
Luceval n'était pas entêté; il baissa la téte à son tour, et François envoya chercher un remise.
Reléguée à un quatrième étage , ne comptant plus, sur les hommes , et n'ayant à opposer, à sa mauvaise fortune que le courage et le travail , elle était loin de penser qu'elle pût recouvrer jamais cette opulençe, dont elle avait si mal connu le prix.
Il est des ames que le malheur peut abattre, mais qu'il n'avilit jamais. Elle reçut les offres de M. Luceval, avec cette dignité décente qui prouve qu'on s'estime encore, et cette sensibilité qui annonce un coeur fait pour aimer.
Ce n'est plus cette femme futile, dont l'idiome était composé de deux mots : plaisir et ridicule. La raison avait arraché d'une main ferme le bandeau qui lui couvrait les yeux. Elle honorait dans les autres les qualités qu'elle s'efforçait d'acquérir. Elle marqua donc à M. Luceval toute la considération qu'il méritait, et à François, cette bonté encourageante que le faible semble toujours réclamer.
Le bon Luceval, enchanté, s'applaudissait du parti qu'il venait de prendre. François, touché jus-
qu'aux larmes , se repentait de l'opposition qu'il y avait mise. Tous deux marquaient leur étonnement et leur satisfaction.
u J'ai assez connu les hommes, leur dit-elle, (c pour être convaincue qu'ils ne méritent, en c( général, que le mépris. Combien, par cette rai- « son, ne doit-on pas de respect à ceux qui ont « conservé l'amour des vertus antiques,, et qui « ont, au milieu de la dépravation publique, le « courage de les pratiquer ! Ah! s'écria François , « en baisant le bas de sa robe , je ne doute <( plus que mon cher maître soit heureux. Oh ! « oui , il le sera , reprit-elle avec Un doux sou- « rire , s'il est en mon pouvoir de faire son boute heur. »
Il le fut en effet ; mais sa félicité s'écoula avec la rapidité d'un beau jour que termine un orage affreux.
Cette femme , qui avait épuisé tous les genres de folies, qui avait ruiné, désolé son premier mari , et dont la mort semblait avoir respecté les travers , cette femme , rendue à la raison , livrée à ses devoirs, vivant dans la retraite, semant de fleurs les jours de son époux; cette femme, si digne alors de vivre, périt en donnant la vie à un fils , dont la naissance devait combler ses vœux les plus doux.
Son confesseur l'assura que tout était pour le mieux, et que la terre n'était pas digne de posséder une ame comme la sienne.
Luceval et François , à genoux devant son lit , fondaient en larmes, et priaient Dieu de la leur rendre. Le confesseur essaya de leur persuader qu'ils devaient des remercîraens à la Providence.
La mère infortunée leur tendit la main, regarda son fils , et expira.
Luceval et François ne mirent plus de bornes à leur douleur.
Il restait au confesseur un devoir intéressant à remplir. C'était de régler l'ordre du convoi , et il devait être très-cher , d'après la fortune du mari et les regrets qu'il témoignait. D'ailleurs, le spectacle de la douleur est insupportable pour un cœur sensible. Le confesseur sortit , en tenant son mouchoir sur des yeux secs.
Pour supporter la perte de ce qu'on a de plus cher, il faut, ou une insouciance dont le bon Luceval était loin , ou une philosophie qu'il n'avait pas. Sa santé dépérit sensiblement.
François lui représentait qu'il devait vivre pour son fils. Luceval répondait tristement qu'il ne désirait pas la mort. François cherchait à le distraire par de petites fêtes simples comme leurs mœurs. Luceval ne voyait rien , n'entendait rien; des larmes, qu'il voulait arrêter, pour ne pas affliger François, s'échappaient malgré lui.
Le chagrin est un ver rongeur, qui dévore tout, quand on ne l'étouffé pas dès sa naissance. Luceval, épuisé, souriait à l'idée de se rejoindre à celle qu'il avait tant aimée.
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« Tu fus mon meilleur ami , François ; sois « encore celui de mon fils. )j Telles furent ses dernières paroles.
On ouvrit son testament. Il nommait François tuteur de l'enfant, parce que, disait-il, il ne; connaissait pas de plus honnête homme.
Il sentait bien, ajoutait-il, que François ferait d'abord des fautes en administration; mais, il croyait que ces fautes mêmes l'instruiraient, et qu'un orphelin perd moins avec un tuteur ignorant, qu'avec un tuteur trop adroit.
Il donnait des instructions générales sur la manière dont il voulait que son fils fût élevé ; enfin il laissait à François de quoi vivre commodément et dans l'indépendance.
François alla au-delà des dernières volontés de son maître. Il se consacra tout entier au petit Adolphe, qui le rappelait sans cesse à des souvenirs de l'enfance, et, jaloux d'être le premier instituteur de son pupille , il lui enseignait , en jouant, à lire et à écrire : c'est tout ce que le bon homme savait. En récompense , il lui apprit à être bon , ce qui est inappréciable , et à honorer la mémoire de son père et de sa mère , ce qui lui imposait l'obligation de leur ressembler un jour. Il y a des maîtres de latin, de grec, d'italien; des maîtres de danse , d'écriture, d'équitation, qui gagnent de quoi acheter un cabriolet, entretenir un cheval et un jockey. S'il y avait des maîtres de morale , ils mourraient de faim ,
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ce qui prouve l'extrême perfection de notre jugement.
Lorsque Adolphe eut atteint l'âge prescrit par son père, François consulta sur le choix d'une pension, et plaça son pupille dans celle qui réunissait la majorité des suffrages. Peut-être eûtil été plus prudent de s'en rapporter à la minorité. Mais François pensait, comme bien d'autres, que l'expérience a détrompés, que cinq cents doivent mieux voir qu'un.
Il allait chercher Adolphe le dimanche ; il lui procurait les plaisirs de son âge, et de tous ses camarades, celui avec lequel Adolphe se plaisait le plus, c'était François, parce que François faisait tout ce qu'il voulait.
Ce sentiment changea avec l'âge, mais ne s'éteignit jamais. Adolphe conserva toute sa vie pour François cette amitié , cette| sorte de considération qui pouvaient seules le payer de l'accomplissement rigoureux de ses devoirs.
Adolphe avait dix-huit ans, lorsqu'il s'établit dans la maison de son père. Sa fortune était augmentée des revenus et des intérêts de seize ans , que François avait fait valoir avec sagesse. Il était très-riche et ne s'en doutait pas , parce que son tuteur pensait qu'à dix-huit ans , il reste encore des qualités à acquérir, et que celles qu'on a acquises à cet âge se dissipent dans le luxe et les plaisirs. Il cachait donc soigneusement à son pupille cette opulence, dangereuse surtout pour
la jeunesse. Un notaire et lui étaient les seuls qui connussent l'état des affaires d'Adolphe.
Cependant François n'était point parfait. 11 se dépitait quelquefois contre la passion du jeune homme pour les Grecs, parce qu'Adolphe lui en parlait sans cesse, et qu'il ne pouvait répondre que par monojsyllabes ou en bâillant. Il se calmait, en réfléchissant que tant que son pupille serait dominé de l'amour des anciens, nos johes modernes ne lui feraient pas faire de folies , nos élégans ne lui escroqueraient pas son argent , et que s'il n'acquérait pas d'usage du monde, au moins il n'en prendrait pas les vices , et les vices se communiquent aisément depuis qu'on sait couvrir leur difformité d'un masque flatteur. François se résignait donc à bâiller pour l'amour d'Adolphe.
Mais Adolphe , qui n'aimait pas à parler seul , le somma enfin de tenir la parole qu'il lui avait donnée sur les bords de la Seine. François , religieux observateur de ses moindres engagemens , s'enferma à regret ; mais il lut pendant deux mois tout entiers ce qu'on a écrit de plus admirable sur cette terre privilégiée , qui produisait des héros , comme nos jardins des petits pois. Le pupille lui indiquait les auteurs par excellence ; ie tuteur trouva ces ouvrages fort à son gré, et convint qu'après les contes des fées , c'était ce qu'il avait lu de plus intéressant.
Si quelque passage lui paraissait obscur, ou
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absurde, Adolphe expliquait ou accusait le traducteur, et il dissertait jusqu'à ce que François s'endormît, ce qui arrivait régulièrement à chaque dissertation.
A la fin du second mois , le tuteur jugea qu'il avait donné assez de temps à la Grèce. Il se crut en état d'entendre son pupille et de lui répondre , et après avoir employé huit jours à classer et à raisonner, tant bien que mal, ses idées, il eut avec Adolphe l'entretien suivant, immédiatement après avoir pris son café : c'était le moment où son imagination perdait quelque chose de sa pesanteur ordinaire.