CHAPITRE IV
Le premier battement du cœur.
On était au milieu de métagetnion , selon Adolphe , ou au quinze août , selon le vulgaire. C'est le moment de travailler les terres qui exigent de grands mouvemens , et de les préparer à recevoir les plantations d'automne.
Or, il y avait beaucoup à remuer dans la prairie du nouvel Inachus. Il fallait exhausser considérablement le terrain, parce que la Marne déborde comme le Nil ; voilà la ressemblance. Mais, le Nil dépose du limon, et la Marne du sable ; voilà la différence.
M. Phidiot , c'est notre architecte , dont le nom était évidemment francisé, mais qui descendait incontestablement de Phidias, à ce que croyait Adolphe , M. Phidiot avait apporté , le soir du quatrième jour , ses plans, qui furent adoptés et son devis , qui fut signé sans examen, parce qu'il jura sur sa conscience, et que la probité de François
ne lui permettait pas de douter de îa véracité d'un tel serment.
Le soleil éclairait à peine la cinquième journée, et Adolphe était debout. Il n'avait pas fermé l'oeil , parce que son cœur s'était ouvert à l'ambition. Il se regardait comme le fondateur d'un petit état, et ivresse de grandeur ôte le sommeil que donnent toutes les autres.
François n'avait pas dormi davantage ; mais son insomnie était l'effet d'une douce rêverie. Il repassait dans sa mémoire ce qu'il avait fait pour son pupille , ce qu'il se proposait de faire encore. Il le voyait parvenu, à traversées écueils, à l'époque où l'homme vigoureux et de mœurs pures peut inspirer de l'orgueil à la vierge qu'il préfère. Il le voyait cherchant sa félicité dans son cœur , aimant sa femme comme on aime celle à qui on doit sa première jouissance. Il le voyait renaître dans des enfans , sains et forts comme leur père , et il se disait avec complaisance : ce sera mon ouvrage.
Il semble que les ténèbres ajoutent un charme de plus à la douce sérénité qui accompagne par^ tout rhonnéte homme. Les ténèbres éloignent de lui les distractions ; c'est dans les ténèbres qu'il cause en paix avec sa conscience.
Debout aussitôt que Adolphe, il fît apporter le déjeuner : c'était du pain , du cresson et de l'eau. Le jeune homme marqua de Fétonnement. « C'est a en vivant en Spartiates, dit François, que nous
« nous rendrons dignes des délices d'Athènes. »
Le tuteur portait deux bâtons sous le bras. Adolphe lui demanda à quel usage il les destinait. « J'ai cru, monsieur, qu'un bâton peut être utile « en route. — Comment, François, nous allons « voyager à pied ! — Je ne ne crois pas, monsieur , c< que les Spartiates se servissent de carrosses. — « Allons ! allons î François, je conviens que ce qui « m'est échappé chez M. Phidiot était un peu poéti- « que. — C'est-à-dire, exagéré. Monsieur, ne nous « parons jamais des vertus que nous n'avons point: « le masque tombe , l'homme reste. Le jeûne , « d'ailleurs , n'est vertu que pour l'indigent qui a « le courage de se soumettre à la nécessité. — i( Comme vous vous exprimez , François ! — C'est « l'effet de la lecture , monsieur. Si j'avais lu trente « ans plus tôt, je jouerais peut-être un rôle dans « l'Etat. — Et vous ne seriez pas mon tuteur, « mon ami , mon guide. » François lui prit la main : «Je m'applaudis d'être toujours François. »
Il y avait dans la chambre voisine une table convenablement servie , et le remise attendait à la porte.
On arriva sur les bords de la Marne, et on ne trouva dans la prairie que du bétail qui paissait l'herbe que les chevaux de la marine n'avaient point écrasée. François se récria sur la spoliation des propriétés ; les pâtres lui répondirent que dans ce canton les regains n'appartiennent point au propriétaire. «C'est-à-dire, reprit François,
« que les véritables propriétaires sont ceux qui a n'ont pas de propriété : ça ne durera pas tou- « jours. »
Le bouillant Adolphe , occupé d'objets plus relevés, accusait M. Phidiot de lenteur, de négligence, lorsqu'il parut enfin à la téte de ses pionniers.
Deux fourgons suivaient lentement. L'un portait des tentes, des marmites , des bidons; l'autre était chargé de provisions de bouche, d'une marquise élégante pour l'Inachus , le Gadmus , le Cécrops , d'une tente plus modeste pour le tuteur, et d'une autre qui devait servir de magasin et de garde-manger.
François avait adopté l'idée d'Adolphe. Il pensait qu'un jeune homme bien constitué se fortifie en couchant sous la tente pendant la belle saison, et que le travail modéré est père de l'appétit et du sommeil.
François voulait que les ouvriers fussent bien payés; mais il entendait qu'ils gagnassent leur salaire en travaillant , et non en promenades de l'atelier au village , et du village à l'atelier.
Il avait donc pris à loyer quelques effets de campement, et les menus ustensiles nécessaires.
Et, comme il prévoyait tout, il comptait prévenir les effets dangereux des pluies d'automne, en faisant bâtir, dès que les excavations nécessaires à la formation du lit du Scamandre auraient suffisamment élevé le terrain.
Son premier soin fut de faire dresser des tentes. Lorsqu Adolphe les vit tendues, et la sienne dominant toutes les autres, il s'écria : « Je crois voir « Milliade dans la plaine de Marathon. »
La comparaison n'était pas formellement exacte; mais, l'intention n'était pas douteuse, et, puisqu'il est convenu que toute comparaison cloche , où est l'inconvénient de se comparer à ce qu'il y a de mieux ?
On fit peu de chose pendant cette première journée. Chacun s'occupa d'abord de pourvoir à son existence. Les terrassiers se répandirent ensuite dans la campagne , pour se procurer des journaliers, et M. Phidiot, après avoir raisonné son plan avec le terrassier en chef, fit planter quelques jalons, et retourna à Paris.
Mais, le lendemain, dès le point du jour, la terre résonna sous les coups de pioche, comme l'Etna sous les marteaux des Cyclopes. Adolphe était partout. Il encourageait les ouvriers par son exemple , par ses discours , et par le vin qu'il faisait distribuer à ceux qui se distinguaient par leur activité : ce dernier moyen manque rarement son effet.
Avec quelle facilité le sein de la terre s'entr'ouvrait, amolli par les libations! «Ah! sans doute, ce disait Adolphe , Annibal ne déracina les rochers « des Alpes, Alexandre n'asservit la mer devant « Tyr , qu'en prodiguant le jus de la treille. « Grâces immortelles soient rendues à Bacchus ! »
A la fin de la semaine, notre Miltiade, notre Annibal , notre Alexandre vit avec une joie inexprimable le lit du nouveau fleuve entièrement creusé. Douze pieds de large , ma foi !
Adolphe voulut que le jour où l'onde bouillante franchirait la faible digue qui la retenait encore, fût un jour solennel. Il aurait volontiers renouvelé les jeux olympiques, les jeux pythiques , les jeux isthraiques ; mais , ses gens n'en ayant aucune idée, il se borna, malgré lui, à donner une féte villageoise.
Déjà on avait dépecé et distribué un veau et deux moutons; déjà des échalas, transformés en broches, tournaient sur des fourches fichées en terre; une pièce de vin défoncée désaltérait les cuisiniers et provoquait la gaîté bruyante; l'aigre violon du village , chargé de rubans de toutes couleurs, précédait les jeunes filles, qui s'avançaient en dansant, pour sauver l'ennui du chemin, lorsque des nageurs, vêtus de blanc, parururent, portant sur leurs épaules, deux nacelles, qu'ils lancèrent dans le lac : c'était une galanterie de François.
D'un bras vigoureux, Adolphe saisit la rame. Il veut aborder le premier dans l'île de Cythère, et bien qu'elle offre encore l'image de la stérilité , il prononce que c'est là que se donnera la fête, et qu'elle sera consacrée à Vénus.
Parmi les paysannes , on distinguait telles jouvencelles, que la déesse eût facilement admises
au nombre de ses prétresses. Une petite Marguerite se faisait particulièrement remarquer. Parée de sa seule beauté et de son innocence, elle semblait attendre, et non provoquer l'amour; cependant , les mouvemens précipités de son sein annonçaient la fermentation du sang , ou , si vous Taimez mieux, son extrême sensibilité.
Adolphe n'avait jamais senti battre son cœur, parce qu'il n'avait pas devancé l'époque où la nature fait , du plus doux des plaisirs , le plus impérieux des besoins. Il n'avait donc aucune idée de séduction. Mais, il pressait doucement la main de Marguerite , lorsqu'il dansait avec elle, et, lorsqu'il cessait de danser, il la conduisait sous sa tente, parce que, disait-il, elle y serait mieux qu'ailleurs.
François eût pensé qu'elle y devait être plus mal. Mais, François était occupé à répandre partout l'abondance , sans profusion ; à empêcher que la joie ne fût portée jusqu'à l'ivresse, qui la tue ; à veiller à ce que celle à qui la nature avait refusé ses dons, participât à la fête comme la plus belle de ses compagnes.
Adolphe et Marguerite , cachés sous cette tente , pouvaient tout et n'osaient rien. Adolphe regardait la beauté timide, qui baissait les yeux en rougissant, et que son trouble rendait plus belle encore. Pas un mot qui décelât leurs désirs. Quelques soupirs exprimaient leur embarras, et
ils retournaient danser , pour sortir de la contrainte où ils étaient Fun et l'autre.
En passant dans File, en repassant, Marguerite, au moindre mouvement de la barque, s'appuyait sur le bras d'Adolphe , la première fois , parce qu'elle avait vraiment peur, les autres fois, parce qu'elle y trouvait du plaisir.
Sur la fin de la journée, ils se parlèrent un peu. La pastourelle rougissait encore , en regardant le beau jeune homme; mais, elle lui souriait quelquefois, et Adolphe, la voyant moins timide, s'enhardissait de son côté.
11 apprit qu'elle venait tous les jours apporter à manger à son père , et il ne Favait pas remarquée ! Il sut que son père s'appelait Jacques Dufour, et il se promit bien de doubler le prix de ses journées.
Une question en amenait une autre. Marguerite lui dit qu'elle était Faînée de six enfans, et que cette famille ne vivait que du travail de son père. Adolphe décida à Finstant, que Jacques Dufour serait transformé en Caron , emploi facile et peu assujétissant; que la mère Dufour aurait le gouvernement des basses-cours ; que les petits enfans feraient ce qu'ils pourraient ^ et Marguerite rien , parce qu'il ne fallait point qu'une aussi jolie fille se fatiguât. Le naïf Adolphe ne voyait dans ces arrangemens que de la compassion , que de la bienfaisance.
Et, comme les Champs-Éhsées n'étaient pas
plantés encore , que les basses-cours n'existaient que sur les plans , et qu'il était indispensable de mettre la famille de Jacques Dufour dans une certaine aisance , Adolphe présenta sa bourse à Marguerite.
Marguerite avançait et retirait sa petite main. L'or a, comme l'aimant, sa force attractive ; mais, Marguerite, malgré son innocence, sentait l'inconvenance d'accepter. Adolphe leva ses scrupules , en la priant d'offrir de sa part cet argent à sa mère.
Elle retourna au village, uniquement occupée du généreux jeune homme, et elle marchait éloignée de ses compagnes, pour penser plus librement à lui.
Adolphe , renfermé dans sa tente , n'invoquait point Morphée : songes rians d'amour voltigeaient autour de sa couchette , et valaient mieux que le sommeil. Le jour le retrouva rêvant à la jolie fille , et formant des projets dont il ne dit rien à François, à qui, jusqu'alors, il n'avait caché aucune de ses pensées.
Il sortit, et se mêla parmi les ouvriers. Il comp tait les minutes , les secondes ; ses yeux se tournaient sans cesse vers le village , et Marguerite ne paraissait point.
Une femme se montre dans l'éloignement , et le cœur d'Adolphe se dilate. Elle porte un panier au bras... C'est elle, c'est elle sans douter. Elle approche... Ce n'est plus elle! ce ne sont point XII. 4
5o L A FAMILLE
les grâces légères de Marguerite. Il regarde plus attentivement, il se flatte encore que ses yeux le
trompent Non, non, dit -il enfin, ce n'est
pas elle , et il soupire profondément.
Une femme de quarante ans entre dans l'enceinte, et cherche celui auquel le panier est destiné. Adolphe l'aborde en tremblant. O amour! tes premiers fruits sont les alarmes ; les derniers sont les regrets.
« Ma bonne, vous cherchez peut-être Jacques (c Dufour ? » Un oui très-sec fut sa réponse, (c Vous êtes peut-être son épouse ? » Un oui plus sec fi^t tout ce qu'il obtint. Le moyen, après cela^, d'oser parler de Marguerite !
La mère Dufour déposa son panier, et entra dans la tente de François. Adolphe croyait ne perdre qu'un jour, et cette perte lui paraissait insupportable. Qu'eût-il fait, s'il eût prévu les chagrins qu'on lui préparait ?
ic Monsieur, dit la bonne mère à François, on « a donné hier cette bourse à Marguerite. On ne « fait pas présent d'une somme aussi forte à une rt fille de seize ans, sans avoir sur elle de mau- « vais desseins. Je suis pauvre, monsieur; mais, « je ne vendrai pas l'honneur de mon enfant. (C Voilà la bourse. Rendez-là à M. Luceval, et « dites-lui qu'on ne doit pas employer la. richesse « à corrompre l'innocence, et à porter la honte
dans les familles. »
François n'était point préparé à cette sc'ène, et
LU CE VAL. 5l
il n'avait pas le talent d'improviser. Il ne connaissait d'ailleurs ni Marguerite , ni sa mère. Il ignorait ce qui s'était passé la veille ; il craignait d'entrer dans des détails défavorables à Adolphe , et cependant il fallait parler.
Un homme d'esprit eût dit de belles choses ; François voulait en dire de bonnes. Il se recueillit, pendant que la mère Dufour essuyait des larmes qu'elle s'efforçait de cacher. Et, au village aussi , on rougit donc d'avoir des mœurs î
François voulut être instruit des moindres particularités , et Marguerite n'avait rien caché à sa mère. Elle n'avait dansé qu'avec le beau jeune homme ; il lui avait souvent serré la main ; il l'avait plusieurs fois conduite sous sa tente , et enfin il lui avait donné de l'or.
Notre tuteur, malgré son inexpérience, démêla à travers tout cela une inclination naissante, qui pouvait devenir un sentiment profond et dangereux. Tendre et prévoyant comme un père, il trembla à son tour.
Cependant il s'efforça de justifier la conduite de son pupille : il ne voulait pas qu'il eût à rougir, même devant la mère Dufour. Il observa qu'il était tout simple qu'un jeune homme dansât avec celle qui lui paraissait la plus aimable ; que rien n'était plus innocent que de lui presser la main; qu'enfin un danseur qui sait vivre repose sa danseuse dans le lieu le plus commode. Il ajouta que la tente de M. Luceval n'avait ni portes
ni verroux, qu'elle était restée ouverte à tout le monde, et qu'enfin le meilleur usage qu'il pût faire de son superflu, était de le verser dans le sein de Fhonnéte indigence.
En débitant ces lieux communs , qui ont servi si souvent de masque au vice , François affectait un air aisé, qui pouvait imposer à la mère Dufour , mais qui ne soulageait pas son cœur. La discrétion d'Adolphe y avait porté le coup le plus sensible.
Le bon homme s'occupa ensuite des mesures qu'il fallait prendre contre deux enfans que la nature rapprochait , et que les convenances séparaient sans retour. C'était une grande affaire pour François que de terminer celle-ci sans qu'Adolphe soupçonnât la part qu'il y avait prise. S'il allait passer de la dissimulation à l'indifférence , et peut-être à la haine ? tel est cependant l'effet de la moindre comme de la plus légitime contradiction. François était frappé de cette idée , et, faible et bon , comme la mère Dufour , il mêlait ses larmes aux siennes.
Après avoir long-temps raisonné , ou déraisonné ensemble, ils convinrent que le terrassier en chef ferait une querelle à Dufour ; qu'il serait rayé de la liste des pionniers, et qu'il toucherait le montant de ses journées jusqu'à ce qu'il eût trouvé de l'ouvrage ; que Marguerite serait exactement surveillée, et que si Adolphe se permettait une démarche hasardée, François en serait aussitôt averti.
Pauvre François , pourras-tu t'armer de courage , déployer pour la première fois l'autorité que t'a confiée le père de ton pupille ? Je n'ose l'espérer.
La mère Dufour se retirait, et la bourse était toujours sur la table.
« Prenez, prenez, bonne femme, lui dit le « tuteur, j'approuve l'emploi qu'en a fait M. Lu- « ceval. » Et la mère Dufour, rassurée sur le principe du bienfait , reprit gaîment le chemin de son village.
Adolphe l'avait vue entrer dans la tente de François. Il s'en était approché, il avait prêté l'oreille, n'avait rien entendu, s'était éloigné, marchait au hasard, revenait sur ses pas, s'éloignait encore , abordait le père Dufour , brûlait de lui parler de sa fille , et sa voix expirait sur ses lèvres.
« Je n'ose confier ma peine, et j'ai un ami dis- « posé à tout faire pour moi ! allons trouver « François. Déposons ces alarmes dans le sein de « la probité; puisons-y du moins des consola- « tions. »
11 entre. François avait les deux coudes appuyés sur un secrétaire, et ses mains couvraient son visage. Il paraissait absorbé dans de profondes réflexions. Adolphe , debout près de lui , respectait sa méditation , et une voix intérieure lui disait qu'il en était l'objet.
François se relève, et voit le jeune homme dans une attitude suppHante. Il lui montre un siège de
la main. Adolphe saisit cette main et la baise avec ardeur.
a Je vous entends, monsieur. Vous aimez, (c vous projetez une folie, et vous attaquez mon « cœur pour en faire votre complice. Écoutez- « moi.
« J'ai été le domestique de votre père : ne me « le rappelez point; je ne l'ai pas oublié. A ce a titre, je ne vous dois que de la condescen- « dance, je le sais; mais, monsieur, votre père « m'a élevé au rang de son ami, il m'a confié, à « ses derniers momens , le soin de votre fortune « et de votre réputation. Je dois compte à sa mé-^ a moire de la conduite que je tiendrai dans cette « conjoncture difficile. Il m'en coûtera de vous « affliger; mais si vous n'avez pas la force de « surmonter et de vaincre une affection d'un « jour, j'aurai, moi, celle de déployer l'auto - « rité que j'ai sur vous. Oubliez Marguerite , je « le veux, je vous l'ordonne au nom de votre « père.
(c — Ah, François, comme vous me traitez! a n'ai- je pu sans crime être sensible aux charmes a de l'innocence et de la beauté? Ai- je cessé « pour cela de respecter en vous celui auquel ce mon père mourant a transmis tous ses droits ?... »
Adolphe , en ce moment , pouvait consentir à se détacher de Marguerite. Une réplique ferme de François le rendait à lui-même, au moins pour quelques jours.
Mais , François arrangeait , lorsque son pupille entra, le discours qu'il venait de prononcer. Il attendait de la résistance , et la docilité d'Adolphe le toucha sensiblement. Il lui ouvrit ses bras , le pressa sur son sein... Ses forces étaient à bout.
« Asseyez- vous , mon cher enfant. Si j'ai tout « fait pour vous depuis votre naissance ; si pour « vous j'ai renoncé à la douceur d'être père ; si « votre félicité future est depuis dix - sept ans « l'unique objet de mes soins , n'abusez pas de « ma faiblesse; ne me forcez pas à consentir à « votre déshonneur , à en supporter seul tout le « blâme , à mériter les reproches que vous m'adres- « serez, quand l'ivresse sera dissipée et que votre c< raison s'armera contre moi.
« — Mon déshonneur , François , mon déshon- « neur ! — On dit Marguerite jolie , et je la crois « sage. Mais qu'en voulez-vous faire ? Votre maî- « tresse ? vous n'êtes pas corrompu à ce point. « Votre femme ? elle ne vous convient pas.
« — Elle est jolie, elle est sage, et elle ne me « convient pas ! Quelle est donc la femme qui me « convient , François ? — Celle qui par sa fortune , « son rang , son éducation , ses qualités , a droit « de prétendre à vous, et remplira mes espé- « rances.
« — Faut-il vous citer, François , ces souverains « assyriens et grecs , qui ont porté leurs esclaves « sur le trône ! — Cet usage-là n'existe plus , mon- « sieur. — Pierre-le-Grand l'a rétabli sans rien
« perdre de sa grandeur. — Pierre-le-Grand , que ce je ne connais pas , ne devait probablement « compte de sa conduite à personne , et vous êtes « comptable de la vôtre à vos égaux, qui sont « nombreux, et à moi, qui vous conjure d'avoir « pitié de la peine que vous me causez.
ce Cruel enfant , connaissez-vous celle que vous « voulez vous associer? Savez-vous si elle a les ce qualités que votre prévention lui suppose ? Sa- « vez-vous si vous l'aimerez dans un an , dans « un mois? et quelles suites funestes ne devez- « vous pas redouter de la précipitation qui vous « égare ! Quoi , parce qu'une fille vous paraît « jolie, vous vous rendez sans examen , sans ré- « flexion ; vous allez braver pour elle l'opinion c( publique, souvent injuste, mais toujours res- « pectable. Yous me citez des princes, esclaves « eux-mêmes de leurs passions ! Je vous citerai , « moi , le grand Cyrus , respectant , fuyant la « belle Panthée, que le sort des armes lui avait a soumise , et la remettant lui-même dans les bras «de son époux.
« Yoilà un exemple de véritable grandeur , (c voilà le modèle qui vous entraînerait , si vous ce aviez le moindre rapport avec ces héros auxcc quels vous vous assimilez. Mon cher enfant, ce n'empoisonnez pas mes derniers jours; accordez ce quelque chose à ce pauvre François, pour qui c( vous n'avez rien fait encore ; qu'il ne dise pas ce en expirant de douleur : Je m'étais donné à un
« ingrat qui a sacrifié, sans remords, l'ami de son « père et le sien à une fille qu'il n'avait fait « qu'entrevoir. »
Quand François avait la téte montée , il parlait aussi bien qu'un autre.
Adolphe était assis, et François avait pris à son tour le langage , l'accent, l'attitude d'un suppliant. Adolphe était ému et ne se rendait point : François tomba à ses genoux.
ce C'en est trop , c'en est trop ! s'écria le jeune « homme. Je m'immole à la reconnaissance. Le « sacrifice est fait: acceptez -le, François.»
Ainsi, l'exagération est le partage de la jeunesse. L'inclination la plus ordinaire est une passion profonde, qui doit durer autant que la vie, et on s'étonne à vingt ans de se réveiller indifférent pour celle qu'on croyait adorer la veille.
Ainsi, cette faiblesse de François, dont nous redoutions les effets , et qui pouvait être plus dangereuse qu'une excessive sévérité, cette faiblesse ramena Adolphe, parce que son cœur était pur et aimant.
Voilà pourtant comment nous jugeons de tout par anticipation , et , malgré l'expérience , nous ne voulons pas nous pénétrer de cette vérité, que l'événement le plus simple dépend du concours de mille circonstances impossibles à prévoir. Revenons.
François n'avait jamais été amoureux , et cependant il réfléchit tout à coup que l'impression du
moment dissipée, Adolphe reviendrait peut-être à un sentiment qui pouvait n'être pas durable, mais se prolonger jusqu'au dénoùment fâcheux qu'il n'avait pas le courage de prévenir. On a sitôt fait de se marier, quoiqu'il soit si rare de s'en féliciter ensuite ! Il résolut d'opposer à l'amour les sentimens qui peuvent flatter une ame sensible , et ceux qui doivent l'armer contre sa sensibilité.
Vous conviendrez que François ne raisonnait pas trop mal.
Après avoir remercié tendrement son pupille de sa condescendance à ses prières , l'avoir félicité de la victoire qu'il venait de remporter sur luimême, il frappa le grand coup.
Il observa que Marguerite , jeune , intéressante , devait être sauvée des écueils de son âge ; qu'en renonçant à des projets que la raison ne pouvait avouer , il ne convenait pas à M. Luceval d'abandonner à son mauvais sort une jeune personne qu'il avait aimée un moment.
« Que Marguerite s'applaudisse toute sa vie , « monsieur, de vous avoir rencontré! Donnez-lui « un époux jeune, laborieux, de mœurs irré- « prochables. Qu'une dot honnête lui permette « de choisir. Qu'au sein de l'aisance et de la paix , « heureuse avec un homme de son état, épouse « chaste , tendre mère , elle ne passe plus un jour « sans penser à vous et sans vous bénir. »
De l'exagération à l'enthousiasme l'intervalle
est imperceptible. Adolphe saisit avidement l'idée d'accabler de bienfaits celle à qui il venait de renoncer. Donnons cent mille écus ! s'écria-t-il.
« C est beaucoup , répondit François. Margue- « rite et son mari voudront vivre dans le grand « monde. Ils y seront neufs , gauches , déplacés. « On les chargera de ridicule; ils s'en aperce- « vront, ils souffriront , et ils regretteront leur « première médiocrité. Faisons-en de riches villa- « geois. Donnez dix mille francs à Marguerite , « quelques arpens de vigne à Dufour, et vous « assurerez la félicité de toute une famille. )>
L'imagination va vite. Celle d'Adolphe lui représente Marguerite couverte de soie , de dentelles, et ne sachant pas les porter. Ces petites révérences si jolies sous le bavolet , ces phrases naïves que dicte l'innocence, ces manières gênées qui peignent un modeste embarras, tous ces riens, charmans sur la pelouse, ou sous le chaume, sont infiniment déplacés sous des lambris dorés. Adolphe le sentait. Il voyait sa petite Marguerite constamment humiliée , et il ne se dissimulait pas que les ridicules de la femme sont partagés par le mari. Dix mille francs soit, répondit-il, après un moment de réflexion.
François vit bien qu'il avait frappé juste , et il se hâta de mettre Adolphe dans l'impossibilité de rétrograder. Il courut chercher le père Dufour , le père Dufour condamné une heure avant à être expulsé sans motifs. Il lui annonça en chemin les
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vues de M. Luceval; il lui détailla ce qu'il se proposait de faire pour lui; de sorte qu'en entrant sous la tente , le bon villageois n'avait plus que des remercîmens à adresser à Adolphe.
Il fut décidé que François et Dufour se rendraient de suite au village ; qu'on interrogerait le cœur de la petite , et qu'on prendrait les arrangemens préliminaires. Adolphe marqua quel qu'envie de les accompagner. Il était dans les convenances , disait-il , qu'il offrit lui-même son présent» a II est un genre de combat , lui répondit France cois, où on n'est vainqueur qu'en fuyant. Rap- « pelez-vous le grand Cyrus. « Adolphe soupira, et ne répliqua point.
En marchant à côté du père Dufour , avec qui il était difficile d'avoir une conversation suivie , François fit une réflexion , un peu tardive à la vérité. Il pensa qu'Adolphe ne pouvait guère se marier que dans trois ou quatre ans, et que s'il fallait, jusqu'à cette époque, donner dix mille francs à chaque joli minois qu'il rencontrerait , le trésor public n'y suffirait pas.
Cependant, sa fantaisie pour Marguerite annonçait certain penchant trés-prononcé qu'il pouvait être dangereux de ne pas satisfaire , et qui ne devait l'être que d'une manière légitime. François était bien embarrassé.
Si du moins, pensait-il, il pouvait reprendre son premier goût pour la Grèce ! Mais , que sont des Hélène , des Cléopâtre ,' auprès d'un bel œil
LUGE VAL. 6l
bleu ou noir , qui est là , devant vous , qui vous attaque, qui vous poursuit, qui vous subjugue ? C'était bien la peine de rassembler à grands frais, la ville d' Athènes, le fleuve Scamandre, l'Achéron, l'île de Crète, la vallée de Tempé, et autres semblables antiquailles. Diable î diable ! diable !