‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 424 sur 441 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Vanité plus forte qu amour.

Marguerite était simple, elle était sage; mais elle avait un cœur , et que fait-on de son cœur à seize ans ?

Elle n'avait vu dans Adolphe qu'un garçon plus beau et plus aimable que ceux qu'elle avait rencontrés jusqu'alors. Elle n'avait remarqué ni ses habits, ni l'opulence qui l'entourait. Il avait un cœur aussi, elle ne pouvait en douter; le reste lui était indifférent. Elle ignorait le mot amour ^ et elle se laissait aller au plaisir d'aimer, comme un ruisseau pur et calme suit la pente qui l'entraîne.

Elle ne concevait pas pourquoi sa mère lui avait défendu de retourner à l'atelier. Mais , soumise , même à des volontés qui lui paraissaient inexplicables, elle avait pris son ouvrage, s'était assise en face de la porte , regardant du coin de l'œil la

62 LA FAaiILLE

bonne femme, qui allait et venait en garnissant son panier ; elle la suivait de l'œil encore pendant qu'elle descendait la montagne , et à peine l'avaitelle perdue sous les ceps qui paraient le coteau , qu'elle avait couru sur un tertre, d'où l'on découvrait la prairie. Elle regardait la tente d'Adolphe, et ses joues se coloraient, son sein s'agitait doucement , une tendre mélancolie humectait ses paupières.

Depuis le retour de sa mère, elle n'avait cessé de parler d'Adolphe.

La bonne femme avait cru nécessaire de l'éclairer sur l'état de son cœur , et elle avait commencé un très-beau discours sur le danger d'aimer. Elle oubliait que vingt ans avant , son vieux père lui avait dit les mêmes choses, et les avait dites en vain.

La mère Dufour, aussi peu riche en pensées qu'en raisonnemens , eut bientôt épuisé son propre fonds, et elle débitait ce qu'elle avait retenu de monsieur son curé , sur ce qu'il appelait le péché capital, lorsque François et son mari parurent.

Dès que la petite entendit qu'il était question de la marier, elle cacha sa jolie figure dans le sein de sa mère; mais elle souriait, comme toutes les petites filles à qui on parle mariage pour la première fois. La pudeur se couvrait de l'aile maternelle ; le sourire était pour François.

En effet, la présence du tuteur pouvait doimer

des espérances. Quand Marguerite sut quelle était maîtresse de son choix, 'elle se releva un peu , pencha sa tête sur l'épaule de sa mère , et se déclara en rougissant , mais sans balbutier , pour le joli garçon avec qui elle avait dansé.

François était touché de ses charmes et de son ingénuité. Il sentit que cette précieuse égaUté, qu'on cherche en vain sur la terre , c'est l'amour qui la donne. Il maudit intérieurement les préjugés; mais, inébranlable dans son affection pour Adolphe , il dit nettement à Marguerite que M. Luceval était le seul excepté.

L'incarnat qui colorait ses joues s'éteignit à l'instant. Semblable à la tendre fleur que tranche la faux impitoyable , elle retomba sur le sein de sa mère.

« Allons, allons, dit le père Dufour, parlons «. raison, mon enfant. Ton joli danseur est un ce gros monsieur, qui ne peut descendre jusqu'à « nous. Cependant , on ne le remarque pas à Paris. « Tu n'y serais qu'une femme comme tant d'autres, « et tu peux être la première du village.

« ]>[icolas Dupont n'a que vingt-cinq ans , et il « n'est pas mal fait. Il est vrai qu'il est un peu ce bête ; mais , il ne faut pas tant d'esprit pour aicc mer sa femme , et faire ses petites affaires.

« Nicolas Dupont, reprit la maman ! bon travailce leur , garçon sage , économe , qui sera riche « quand il aura payé les dettes de la succession

« de son père , et ta dot est plus que suffisante « pour dégager ses terres.

« Ajoute , poursuivit le papa , qu'il joue du ser- « peut comme un ange , qu'il est marguillier de la « paroisse , et qu'au lieu d'être confondue dans la « nef, tu figureras dans le cœur à la grand'messe « et aux vêpres. Tu porteras tous les jours le tablier « de taffetas , le fichu à dentelles, et nos femmes, (c en passant devant toi , te feront la révérence. »

Le cœur féminin est un composé de bien des cordes. Il en est une qui résonne toujours plus haut qùe les autres : celle que la vanité pince. La petite se remit sur son escabelle , et écouta assez tranquillement François , qui lui représenta qu'elle ne serait jamais madame Luceval; mais qu'elle pouvait être marguillière , dès que les formalités d'usage seraient remplies, et qu'il y aurait de la démence à sacrifier un bonheur prochain à des chimères.

Il se proposa ensuite pour faire à M. Nicolas les ouvertures nécessaires, parce qu'il est reçu qu'une fille doit mourir vierge, avant que ses parent fassent une proposition directe à l'homme qui lui convient le mieux.

La petite ne répondit rien, et vous savez... qui ne dit rien consent. Le père et la mère Dufour protestèrent à M. François qu'ils seraient éternellement ses obligés.

Nicolas était un gros réjoui qui profitait du bon

LUGEVA.L. 65

temps , qui supportait le mauvais , et qui devait , à sa gaîté inaltérable , cette égalité de caractère que n'ont ni les riches , ni ceux qui veulent s'enrichir , ni les courtisans , ni les coquettes , ni les fripons... Revenons à Nicolas.

Son bien rapportait quinze cents bonnes livres de rente ; mais il fallait vendre la moitié des terres pour libérer l'autre.

Nicolas, qui savait s'accommoder aux circonstances , pensait qu'en joignant un travail modéré à sept cent cinquante livres de revenu , il serait encore le plus huppé du village , et il était disposé à faire le sacrifice que lui imposait la nécessité.

En écoutant les propositions de François , il entr'ouvrait des lèvres vermeilles; il montrait des dents blanches comme l'ivoire , et une fossette , au milieu de chaque joue , faisait valoir une figure riante , qui respirait et qui promettait le plaisir.

Nicolas pensait , en riant , qu'il est fort agréable de doubler ses petites rentes , sans se donner d'autre peine que de signer au bas d'un contrat de mariage. Il sentait combien il est doux de devoir à une très -jolie fille son bien-être, et ces nuits heureuses qui font oublier les travaux du jour. Déjà, il se croyait dans son petit ménage, au sein de l'aisance et de la paix. Il s'éloignait à regret de sa gentille ménagère; il comptait les heures du jour... mais, le soir il revenait des champs , le sourire sur les lèvres , et la chansonnette à la bouche. Sa petite Marguerite l'atten- XI L 5

dait sur le seuil de la porte ; ses bras s'ouvraient à Tépoux fortuné , et un doux baiser était le signal du souper, du plaisir et du repos... Une réflexion attristante changea tout à coup la figure de Nicolas.

ce Monsieur François , si j'osais m'expliquer avec « vous... — Qui vous en empêche, monsieur Nice colas? — Je suis dans un embarras... Je crains « de vous déplaire , et cependant il faut que je « parle. — Nicolas , je suis un paysan comme

vous ; vous êtes , dit-on , honnête homme comme c( moi , et entre honnêtes gens , franchise et (( loyauté^ c'est là ma devise.

c( — Vous m'encouragez , monsieur François. n Je vous dirai donc qu'il y avait autrefois ici « une fille jolie comme Marguerite, et... et... diable! « je ne sais comment vous conter cela. — Comme « vous pourrez ; mais , finissons-en. — Vous ne « vous fâcherez pas , monsieur François ? — Hé , « non , vous dis-je. — Hé bien, cette fille, qui reste semblait tant à Marguerite , et qui, comme elle, ee n'avait rien , se trouva riche tout d'un coup, ce Un pauvre diable, qui ne possédait que de la (c gaîté, se proposa, et fut écouté. Savez-vous ce ce qui arriva ? — Vous allez mêle dire. — La gaîté , ce la paix, l'innocence, disparurent un beau jour ce de la maison, et l'enfer s'y établit. — Et la raiee son de cela , monsieur Nicolas ? — C'est que le ee pauvre mari était devenu père à la fin du

sixième mois. — Quoi ! Nicolas ! vous me croi-

a riez capable... — Ecoutez donc, monsieur France cois , cette affaire - là est assez sérieuse , pour « qu'on aime à savoir ce qu'on fait. Franchise et « loyauté^ voilà votre devise : mettez le cœur sur « la main. Comment Marguerite a-t-elle gagné « cette dot de douze mille livres ? »

La question était pressante. François ne savait pas mentir , et il sentait que la vérité pouvait inspirer à Nicolas une défiance assez fondée.

Dans les circonstances difficiles, François, nouveau Fabius^ prenait le parti de temporiser. Il engagea Nicolas à l'accompagner, et ils prirent en silence le chemin de la plaine de Marathon.

François marchait en réfléchissant sans relâche. Il croyait trouver quelque moyen propre à mettre dans le jour le plus éclatant la chasteté d'Adolphe, et je crois l'avoir dit, les idées que l'on cherche, ne sont jamais celles qu'on trouve. François ne trouvait que des phrases, et , comme des mots ne sont pas des preuves , il ne répondait rien aux questions réitérées de Nicolas. Il lui serrait de temps en temps la main d'un air qui voulait dire : Vous êtes un brave homme ; je suis content de vous.

Le brave homme , qui n'entendait rien à la pantomime , cherchait en vain la signification de ces serremens de main. Il ne concevait pas davantage le silence opiniâtre de M. François. Il pensait, au reste, qu'on ne le marierait pas malgré lui; que M. Luceval serait sans doute plus communicatif que

M. François , et qu'un jeune homme vivement attaqué, répond toujours avec véhémence. Or, ajoutait Nicolas, quand on est en colère, on ne pense pas à tromper.

Le voilà donc marchant toujours , et arrangeant les traits principaux de sa harangue. Je Fai dit encore quelque part : les hommes ont tous à peu près les mêmes idées ; ils ne diffèrent que dans la manière de les rendre. Cette différence tient uniquement à leurs habitudes , et au tourbillon dans lequel les pousse l'aveugle déesse. Sixte - Quint, gardant ses cochons, n'était pas un politique aussi rusé que profond. Bossuet, vacher, ne nous eût pas laissé ses œuvres immortelles; mais il eût parlé avec éloquence de ses vaches et de ses prés. Ainsi Nicolas, agité, mu, entraîné par ses alarmes , devint orateur un moment.

Ils sont déjà dans la tente d'Adolphe , et le bon tuteur n'a rien trouvé encore. Le jeune homme est assis devant une table chargée de livres. Son grand œil bleu a là douceur qui annonce le calme et le contentement de l'ame; la candeur siège sur son front ; la vertu se peint dans tous ses traits.

« Vous allez connaître , monsieur , lui dit France cois , les suites fâcheuses que peut avoir un « désir innocent en lui-même, et vous sentirez « la nécessité d'une circonspection absolue, surce tout avec celles qui ne possèdent que leur récc putation. Répondez à Nicolas ; car , pour moi , ce je ne sais que lui dire.

« Monsieur, reprit Nicolas, la ligne droite est « toujours la plus courte : je vais donc aller au « but sans détour. Marguerite a seize ans, vous « en avez dix-neuf ; elle est jolie , vous êtes beau « garçon ; elle a l'innocence de son âge , vous « connaissez les vices des grandes villes; vous a avez de l'or, vous en donnez, et on n'en donne a pas sans motif.

(c Excusez ma liberté , monsieur, et laissez-moi « finir. Mes parens m'ont laissé peu de chose ; « mais ils m'ont inspiré des sentimens dont je « ne m'écarterai point , parce que c'est le meilleur « des héritages. Si Marguerite a été faible, ou si « elle a promis de l'être plus tard, vous me ferez « mourir de honte et de chagrin. Marguerite, « souillée par le vice , méprisée de ses compagnes , « abandonnée enfin de vous , ne vivra plus que « pour pleurer sa faute ; sa beauté se flétrira c( comme la rose que dessèche le vent du midi ; « le cercueil sera son seul espoir, et elle y des- (i cendra avant le temps.

« Peut-être, après des années, passerez - vous « par notre village. Peut-être penserez -vous à a cette pauvre jeune femme que vous aurez tant « aimée. Yous vous informerez d'elle , et on vous « répondra : Son mari est mort de sa peine ; elle « est morte de ses regrets. Ses enfans , sans sou- « tien , errent à l'aventure , et c'est un beau mon- « sieur qui a causé tous ces maux-là.

« Alors , vous couvrirez votre visage de vos

« mains ; vous fuirez à grands pas , vous voudrez « vous cacher aux autres et à vous ; la justice « éternelle vous poursuivra sans cesse ; vous m'en- « tendrez la nuit vous reprocher mon malheur; « vous verrez Marguerite vous accuser de ses faute tes ; les cris plaintifs de ses enfans vous brise- (c ront le coeur. Plus de repos le jour, plus de « sommeil la nuit. \ous appellerez la mort, et « vous serez condamné à vivre pour souffrir (i). Il a en est temps encore ; évitez tant de maux. Laiste sez-nous des mœurs; éloignez - vous avec vos « richesses , ou faites-nous les envier par l'usage « que vous en saurez faire. »

Adolphe , frappé de la vérité et de la force du tableau, eût à l'instant renoncé à Marguerite , si déjà le sacrifice n'eût été consommé. Docile , lorsqu'il avait des torts , il avait aussi cette noble fierté qui naît de l'estime de soi-même. Il croyait mériter des éloges , et il s'indignait qu'on le soupçonnât d'un crime.

a Yoilà, dit-il avec dignité à Nicolas, voilà Cy- « rus rendant à son époux la belle Panthée , qui « lui appartenait par le droit de la guerre ; voilà « le jeune Scipion qui brûle pour la fiancée d'Al- « lucius, qui triomphe de lui-même, et qui la

(i) Simple et honnête Nicolas, qui croit qu'une femme séduite , abandonnée , malheureuse , occupe un homme d'un certain genre , au delà de vingt-quatre heures !

a renvoie. Voilà le Chevalier sans peur et sans « reproche respectant , dans une ville prise d'as- « saut , la pudeur de sa prisonnière. Croyez-vous « que celui qui relit de tels traits avec délices, « que celui qui élève son ame jusqu'à celle de ces <:< héros , puisse être un vil séducteur ? — Pardon « encore, monsieur; mais, je ne vous entends « pas. Il est question ici de Marguerite et de Nice colas, et non de Panthée et du Chevalier sans « peur.

« Je vais me faire entendre , reprit Adolphe. Marte guérite a surpris un moment un cœur qui n'avait « pas aimé encore , et qui sentait le besoin de se « donner. Le délire n'a été qu'un éclair, auquel a « succédé le retour de la raison. Mais j'ai cru « qu'en renonçant à Marguerite , je pouvais goû- « ter au moins l'innocent plaisir d'en être estimé a et béni; j'ai cru qu'il est un- prix que l'honnêteté « peut décerner à la pudeur , et qu'elle peut re- « ce voir sans rougir. Tels sont mes motifs , mon « ami, et je jure, par la chaste Diane, que ja- « mais... — Ne jurez pas, monsieur. Votre Istn- « gage , cette figure ouverte et franche , valent « mieux que tous les sermens. — Vous croyez « donc à ce que je vous dis, Nicolas ; vous croyez « que Marguerite est pure, et que les bonnes « mœurs peuvent s'allier à la fortune ? — Oui, je « le crois maintenant , monsieur, et je vous prou- « verai que l'intérêt n'est pas toujours, ainsi « qu'on le croit, ce qui dirige le pauvre. J'épou-

« serai Marguerite , et je l'épouserai saus dot. — (c Pourquoi sans dot ? Pourquoi me priver « de la satisfaction que je me promettais en ce « moment ? — Je vais vous le dire , monsieur. Ceux « qui sauraient que Marguerite est devenue riche, « ne vous ont point entendu comme moi , et on « médit au village comme à la ville. — Hé bien , (c brave homme, ce que je destinais à cette belle ic enfant, je vous l'offre, jé vous le donne, à la « seule condition de la rendre heureuse. — Won , « monsieur, non. Il est, dit-on, des maris qui « trafiquent de leurs femmes, et je ne veux point « passer pour un de ces maris-là. Je suis jeune, « je suis fort , je travaillerai un peu davantage, et « ma jolie ménagère ne manquera de rien.

« Je croyais , reprit Adolphe , après un moment « de réflexion , que pour faire le bien , il suffisait « de le vouloir. François , mon cher François , « trouvez donc quelque expédient qui concilie (( mes vues et la délicatesse de ce digne garce çon-là. »

François , qui avait tout écouté dans le plus profond silence, comm ença it déj a à s'agiter sur sa chaise . Bientôt il se mit à sauter, en frappant ses genoux de ses deux mains : vous savez que c'est sa manière d'exprimer qu'il est content de lui. « Le (C voilà , dit-il , monsieur; je l'ai trouvé , je le tiens , « et si Nicolas résiste encore , ce n'est qu'un orc( gueilleux, un ingrat qui ne mérite pas qu'on V daigne s'occuper de lui.

a Vous avez clans ces environs , deux cents ar- « pens, divisés en vingt ou trente pièces , et loués « verbalement à autant de particuliers. On peut « retirer ces petits lots aux différens fermiers, <c sans faire un tort réel à aucun d'eux. M. Phidiot « bâtira une jolie métairie vers le centre. Nous a donnerons le tout à Nicolas. Nous lui ferons un « bail de vingt ans , à un quart au - dessous de la « valeur. Pendant la durée du bail , on pourra « acquérir les parties qui divisent votre terrain , « et cette ferme deviendra la plus belle du can- <c ton. Nicolas aura fait ses petites affaires, sans « donner à parler sur son compte , et vous aurez « arrondi vos propriétés , sans autre sacrifice que « celui d'une portion annuelle de votre superflu. »

Ces développemens ramenaient la tranquillité dans le cœur de Nicolas, et la gaîté reparaissait sur sa figure. Ses lèvres rosées recommençaient à sourire, et son attitude peignait à la fois le contentement et la reconnaissance.

a Hé bien, monsieur Nicolas, ce moyen vous « convient-il? lui demanda Adolphe. — Monsieur, « il est des propositions que je n'écouterai ja- « mais; mais je crois qu'il n'y a qu'un sot qui « puisse refuser celle-ci. Je vais de ce pas deman- « der Marguerite. Dans huit jours elle sera ma « femme, et... — Un moment , Nicolas ! Vous sor- « tez, et vous n'avez aucun garant de l'engagement « que j'ai pris avec vous. Je veux qu'un titre... — « Un titre , dites-vous, monsieur, un titre ! Croyez-

« VOUS que je n'aie pas un cœur aussi, ou le ju- « gez-vous indigne de répondre au vôtre ? Je sens « ce que vous valez tous deux. Aussi, mon pre- « mier garçon se nommera Adolphe ; le second ^ « François, et ils apprendront, en naissant, les « devoirs que de tels noms leur imposent. » Luceval allait répliquer : Nicolas était déjà loin. |

Que voulait donc dire ce père Dufour , pensait François? Il trouve Nicolas un peu béte!... mais c'est qu'il ne l'est pas du tout ce garçon- là... Ah ! je vois ce que c'est. Le papa tendait un piège de plus à la petite , et il voulait simplement lui dire : tu mèneras ton mari comme tu voudras. Il n'est pas maladroit, le père Dufour, car j'ai en effet remarqué que la femme la plus douce aime à être la maîtresse au logis.

Adolphe avait engagé , donné Marguerite. Il venait d'élever entre elle et lui une barrière insurmontable , sans que pour cela elle lui parût moins séduisante. Il sentait le besoin de relever , de soutenir son courage , et il continuait à parcourir ces pages admirables de l'histoire , qui ne prouvent pas que les héros, dont nous avons parlé , se sentissent la force de combattre , mais que , pénétrés du sentiment de leur faiblesse, ils se hâtaient d'écarter des objets trop dangereux.

Adolphe , aussi grand , ou aussi faible qu'eux , les admirait de bonne foi, sans prévoir qu'un jour je le mettrais en parallèle avec Cyrus, Scipion, Bayard, et même avec le fameux Joseph,

qui , ne pouvant renvoyer sa belle Putîphar , prit le sage parti de s'enfuir.

Cependant , François , fatigué des efforts d'imagination qu'il avait faits pendant la journée, trouvait convenable d'en consacrer le reste au repos , et , pour employer utilement quelques heures de loisir , il lisait par dessus l'épaule de son pupille. « Dites-moi donc , monsieur , ce que c'est « que Brescia ? — C'est une ville d'Italie. — Où « combattit le Chevalier sans peur ? — Où il se « couvrit de gloire. — Et qu'était-il , ce Chevalier (f sans peur ? — C'est ce fameux Bayard , qui donna « tant de lustre aux armes françaises. — Com- <c ment, monsieur, le Chevalier sans peur était « Français ! — Sans dou te ; qu'y a-t-il d'étonnant à « cela? — Il était Français, il se montra chaste « comme vos héros antiques , et il fut brave comme « eux. Apprenez-donc, monsieur, à apprécier les «. modernes , et n'érigez pas en divinités , des « hommes qui ne valaient pas mieux qu'eux. »

Page 1