‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 441 sur 441 · XI L · texte numérisé non relu

XI L

Caroline voulut insister : M.*^* déploya toute sa fermeté. Ce n'était plus l'ami, le protecteur de la jeune personne et d'Edouard ; c'était l'homme en place , cherchant , poursuivant les coupables , juste comme la loi, mais sévère comme elle.

Son valet de chambre le conduisit à la maison qu'il avait au hameau. 11 y passa le reste de la nuit. Il réfléchissait aux moyens qu'il emploierait , et il n'en trouvait aucun. Mais mademoiselle Lori réfléchissait aussi de son côté. Depuis plusieurs jours, Caroline n'avait rien fait, rien dit; elle n'avait vu, elle n'avait entendu que ce qui se rapportait à son amour. Mademoiselle Lori ne perdait rien , parce qu'elle entrait dans des détails de ménage, et elle voyait juste, parce que sa tête était calme. Elle avait remarqué les assiduités de Lafleur auprès d'Angélique; elle avait prévu un mariage , et elle ne savait à quoi attribuer une absence de deux jours , à laquelle cependant elle ne s'était pas arrêtée : les amours de Lafleur l'intéressaient peu. Les évènemens de la nuit fixèrent ses idées.

Elle soupçonna que la tendresse de cet homme pouvait être feinte, et n'être qu'un prétexte pour épier ce qui se passait chez mademoiselle Luceval : il n'était plus difficile de pressentir l'emploi de son temps depuis qu'il n'y avait paru.

Une réflexion d'un genre plus sérieux encore se présenta à elle, et l'agita fortement. Elle pensa que le méchant déjoué peut ne pas s'effrayer

d'un crime capital. Elle trembla pour Caroline, et sans lui rien dire de ses alarmes, ni de son projet, elle alla trouver M.'*^*", qui fut frappé de la justesse de ses observations.

Il était présumable qu'on avait fait disparaître Lafleur, et il était difficile de le trouver, sans donner à cette affaire une publicité déshonorante pour toute une famille. M.*^* voulait punir; mais il désirait ne frapper que les coupables.

Il avait un cocher , vieilli à son service , et qui avait contracté des habitudes dans la maison Luceval, lorsque son maître la fréquentait. On lui fit sa leçon, et il alla simplement demander des nouvelles de son ami Lafleur, bon vivant, qu'il regrettait de ne plus voir aussi souvent qu'il le désirait. Lafleur , très-tranquille , parce qu'il ignorait qu'on se fût expliqué, Lafleur attendait , ainsi que sa maîtresse , le résultat de leurs menées. Ils apprirent avec quelqu'étonnement que M.**^ était resté au hameau, et la visite du cocher ne laissa pas de les inquiéter un peu. Cependant Lafleur, accoutumé à payer d'effronterie , fut le premier à proposer la matelote : il comptait faire jaser son camarade.

Ils étaient à peine sortis de l'enclos, que deux gendarmes, en habit bourgeois, les joignirent, déclinèrent leur qualité, notifièrent à Lafleur qu'il eût à se rendre chez M.***, et que, pour éviter l'éclat, il marchât vingt pas derrière le premier d'entre eux, tandis que le second suivrait à une

égale distance. Lafleur voulut résister. Deux canons de pistolets , dont la bouche lui menaçait les yeux, le rendirent docile. Il obéit, en disant que lorsqu'on ne se reproche rien, on peut paraître devant tout le monde.

M.^*^ lui fit quelques questions d'un ton propre à l'intimider , et le drôle ne se déconcerta point. Il répondit qu'il avait, à la vérité, fait sa cour à mademoiselle Angélique, parce qu'elle lui avait plu; qu'elle avait cessé de lui plaire, et qu'il avait passé ces deux derniers jours à faire, auprès de madame, son service habituel. « Ecrivez a madame « Luceval qu'elle se donne la peine de venir me « certifier la chose, et si vous avez dit vrai, on « vous rendra la liberté. - — Mais, monseigneur , « ne serait-il pas plus simple.... — Ecrire, ou l'ex- « position et les fers , choisissez. »

Lafleur ne, se souciait pas d'écrire, et vous en savez la raison. Les gendarmes tirèrent de leur poche certains instrumens, qui ôtent jusqu'à la liberté de manger; et Lafleur sachant très-bien qu'il ne pouvait lui arriver rien de pis que ce dont M. l'avait menacé , essaya de conserver Fusage de ses mains, en contrefaisant son écriture.

Vous pressentez avec raison qu'il l'avait contrefaite dans les deux épitres. Il cherchait , cette fois, à donner à ses caractères une forme et une inclinaison différentes. Il y réussissait assez bien; mais il y mettait du temps. On le força d'écrire sous la dictée, et les trois écritures n'offrirent

que des traits de ressemblance qui n'avaient rien de très- frappant.

Il était évident que des deux manières qu'il avait employées en présence de M/*^ , une au moins n'était pas la sienne. Il avait donc des raisons de la cacher. Il ne put rien répondre à cet argument. Il commença à perdre la téte , et, pressé de questions et de menaces, il avoua tout. Il se déclara l'auteur de la lettre et du billet. Le prétendu paysan, qui était allé à l'hôtel , était un coquin de ses amis. C'est lui qui avait parlé à Caroline à travers ses persiennes , et il était maintenant à l'office, en attendant de nouveaux ordres de madame Luceval.

On fut aussi prendre cet homme; on le mit avec Lafleur dans une voiture préparée à petit bruit dans une arrière-cour; on baissa les stores et on les mena à Bicétre.

Madame Luceval ne voyait pas rentrer ses gens. Elle avait aperçu Edouard et sa mère , l'air calme et serein, suivant l'allée qui conduisait chez Caroline. Certains pressentimens l'agitèrent. Elle brûla toutes ses notes. Depuis que le mariage était arrêté , elles ne pouvaient être d'aucun usage, notamment celle qui avait rapport au tableau : ceux qui se dévouent à l'hymen , peuvent invoquer l'amour ; mais la malignité de la rédaction déposait contre les intentions de la dame.

M. n'avait pas besoin de nouvelles preuves.

Il se rendit chez madame Luceval et lui parla en homme convaincu.

« Le plus cruel supplice des méchans est d'être « forcé d'applaudir au bonheur de ceux qu'ils <c ont persécutés. » Madame Luceval voulut interrompre.... (c Voilà le procès-verbal des dépo- « sitions de vos complices; il est en règle; je <c peux vous perdre; taisez- vous. Je ne viens pas « ici pour vous entendre , mais pour vous donner « des ordres.

« Demain, on viendra vous prendre, et vous « vous laisserez conduire. Vous présenterez votre « fille à M. Ducoudrai : je veux qu'il la reçoive « de vos mains.

« Après la célébration, vous signerez votre sé- « paration absolue d'avec votre mari : l'acte sera a prêt. Vous partirez aussitôt, et vous irez ca- « cher, à soixante lieues de Paris, au moins , « votre infamie et vos remords , si vous êtes susce ceptible d'en avoir.

« Jusqu'à ce que le patrimoine de votre mère « soit dégagé , vous vivrez d'une pension modi-- « que, que j'engagerai les jeunes époux à vous « assurer.

« Vous avez entendu mes volontés; gardez- « vous de vous en écarter. N'oubliez pas que ce vous m'avez donné des armes contre vous , et c( que je ne m'en dessaisirai jamais=

« M. Luceval , c'est à votre impardonnable fai--

LllCEVAL.

« blesse qu'il faut imputer une suite de fautes a que vous pouviez, que vous deviez prévenir. « Qui fait sentir son autorité à sa femme , est un « tyran ; qui n'est pas maître chez lui , est un sot.

« Mademoiselle, vous êtes la seule à plaindre. « Victime d'une éducation vicieuse et d'exemples fc dangereux, vous devez sentir la nécessité de « rectifier votre caractère et votre jugement: vous « n'avez que cette voie pour vous rendre digne « de quelque intérêt. Je vous verrai quelquefois u ici, où vous resterez avec votre père , et je m'em- « presserai de vous être utile dès que vous l'aurez « mérité. » Il sortit.

Madame Luceval soupira , pleura et ne s'emporta point. Ce n'est pas qu'elle n'y fût très-dis= posée; mais ce procès-verbal!... et puis, son mari ne pouvait manquer d'être touché de ses pleurs. Il avait toujours été bien avec Caroline et François; ils pouvaient tout sur l'esprit de M.^*^, et, Luceval attendri, le reste allait de sûite.

Mais le mari , tout à l'idée d'être affranchi dans vingt-quatre heures, sans avoir fait la moindre démarche , sans s'être mêlé de rien , sans être exposé aux reproches et aux criailleries , le mari , trop heureux, donnait très-peu d'attention aux larmes de sa femme. Elle sentit enfin que, depuis des années , elle n'inspirait plus que la crainte , et ce lien-là tend à se rompre , en proportion qu'il est serré.

Mademoiselle Julie répétait les dernières pa-

rôles de M/^^. Ce qu'il pouvait lui procurer de plus agréable , ce qu'il entendait sans doute , c'était un mari, et Édouard n'était pas le seul bel homme qu'il y eût au monde. Cette idée d'un prochain mariage la faisait sourire involontairement, et la touchait plus que la douleur de madame Luceval , qui s'aperçut encore qu'une mère qui a perdu l'estime de ses enfans, ne doit plus compter sur leur affection.

Il fallait, à la vérité, que la petite personne refondît son caractère, et se formât le jugement. Elle ne savait trop comment s'y prendre; mais elle se proposa de demander des conseils à sa sœur, et c'est ce qu'elle pouvait faire de mieux.

Le lendemain , dès le matin , l'amitié , la gaité , le bonheur et l'amour étaient réunis chez Caroline. Elle était habillée avec la plus grande simplicité. Etait-ce réellement modestie, ou savaitelle qu'une mise trop recherchée nuit même à la beauté ? Voilà ce qu'on ne m'a pas dit.

On sortit en ordre pour aller prendre la famille Luceval, au son du violon et du galoubet. Chaque coup d'archet donnait une crispation de nerfs , vous savez à qui. Il fallut cependant paraître et se montrer décente. Luceval, lui, était vraiment bien aise du bonheur de sa fille aînée, et Julie avait vu, d'un coup d'oeil, trois ou quatre jeunes gens assez bien tournés , qu'elle se promettait de fixer à son char , en attendant les avis de sa sœur.

M/^"^^ conduisait la jeune épousée d'un air ga-

lant et satisfait. Il n'en était pas moins à ce qu'il avait résolu. Il ne fit grâce de rien à madame Luceval. Il invita à haute voix Edouard à lui présenter la main. Il n'y eut pas moyen de reculer. Il fallut accepter le bras de celui qu'on eût voulu voir à... et marcher en téte de la file. Le bon homme Luceval offrit le sien à madame de Surville ; François s'appuyait sur celui de Marguerite, et tous deux pleuraient de joie. Deux ' jeunes gens s'emparèrent de Julie. Je ne sais pas trop quel rang prirent le président , Duval , le chanteur et les autres ; mais cela est assez indifférent , n'est-ce pas ?

J^e cortège défila au bruit des canardières et des bra^^o des paysans , chamarrés de rubans de toutes les couleurs. On arriva au lieu préparé pour la cérémonie. Edouard s'était rapproché de sa jeune amie , et madame Luceval s'était cachée dans la foule : elle espérait être oubliée. M.*** la rappela d'un coup d'œil. Elle jugea qu'il était au moins inutile d'emporter en partant un ridicule de plus. Elle trouva le moyen de sourire, en présentant Caroline à son époux et au célébrant. La jeune personne fit une grimace qui parut difficile à interpréter; mais on a su depuis que sa mère lui avait serré un peu vivement le bout des doigts.

Tout est terminé. Les époux sont irrévocablement unis, et on lit dans tous leurs traits le plaisir

LA FAMILLi:

qu'ils éprouvent à l'être. Pendant qu'on les entoure, qu'on les félicite, qu'on les embrasse, madame Luceval , humiliée de toutes les manières, va signer l'acte qui la sépare à jamais du plus faible, mais du meilleur des hommes. Elle monte en voiture , elle part , et n'ayant plus rien à redouter, elle jura, dit -on, et d'une manière très -prononcée : je ne garantis pas le fait.

Cette noce se passa comme toutes celles où on célèbre l'union de deux jeunes gens assortis. Ceux-ci se trouvèrent au mieux de la journée , et ils convinrent franchement que la première nuit leur parut délicieuse. Si vous conservez un souvenir agréable de la vôtre, renouvelez -la en finissant cet ouvrage : il aura du moins quelqu'utilité.

Caroline aima Edouard toute sa vie , et le rendit parfaitement heureux. Édouard eut bien, par-ci, par-là, quelque tentation d'être infidèle; mais il se disait qu'on ne peut aimer qu'une amie , et que la meilleure qu'on puisse avoir, c'est sa femme.,, quand elle est bonne. Cet exemple est très-rare , et voilà pourquoi je le cite.

François eut encore la satisfaction de tenu dans ses bras l'enfant de Caroline. H le berçait, comme il avait fait les autres; il se berçait luimême de l'espoir de l'élever; mais...

M. céda enfin aux importunités de Julie, et il la maria. Il s'en repentit , et elle aussi. Son

mari fut celui des trois qui eut le plus de sujet de se plaindre. Ce n'est point parce qu il est rare , que je cite cet exemple-ci.

Tous les braves gens, avec qui je viens de vous mettre en relation , moururent les uns après les autres. C'est malheureux; j'en suis fâché comme vous; mais qu'y faire? Consolez-vous, comme moi , en pensant , qu'après la consommation des siècles, nous les retrouverons dans la vallée de Josaphat, ce qui est infaillible.

Et comme nous aurons là tous nos organes , ce qui est encore incontestable, et que je conserverai probablement la manie de conter , puisque je serai absolument le même, je vous ferai l'histoire du fils de Caroline, qui pourra vous amuser, quand vous serez las de jouer de la trompette, car, quoi qu'on en dise, jouer de la trompette pendant toute une éternité , et sans reprendre haleine , c'est bien long.

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