CHAPITRE IV
Conclusion.
Edouard ne quittait pas Caroline. Elle lui devenait plus nécessaire chaque jour, et sans s'interroger encore sur la nature d'un sentiment qui croissait sans cesse , il allait dès le matin chercher près d'elle le plaisir et le bonheur. Leur intimité , leur confiance mutuelle, n'avaient de bornes que celles qu'impose la décence, et déjà ces noms si doux, d'ami, d'amie, ne suffisaient plus. C'était mon petit frère, pour Caroline; ma petite sœur, pour Edouard.
C'est avec le président que M.*** avait lié une nouvelle correspondance. C'est par lui q^u'il était régulièrement informé des progrès sensibles de la femme aimable sur un homme qui ne pensait ni à se défendre, ni à se donner. Satisfait de son sort actuel, il semblait ne rien désirer de plus.
M.*** crut indispensable de le forcer à se prononcer. Caroline avait vingt ans. La liaison qui existait entre eux, ne pouvait plus être considérée comme un jeu d'enfans, La réputation de la protégée devait être enfin compromise, et ceux
qui pouvaient penser à un parti, avantageux sous tous les rapports, devaient être écartés par la présence continuelle d'Édouard. Il était urgent qu'il se retirât, ou qu'il proposât sa main. M/'''' écrivit au président :
« Un homme attaché à la cour , riche , jeune « encore, mais d'un jugement solide, a entendu « parler avec éloge de mademoiselle Luceval.
« Il connaît les sentimens qui m'attachent à « elle , et il est venu franchement s'expliquer avec te moi. Il désire une compagne aimable plutôt que « séduisante, et il m'a prié de pressentir la de- « moiselle.
« Je m'adresse de préférence à vous, monsieur, « parce que je sais qu'un mariage de pure conve- « nance flatte peu une jeune personne , et qu'elle « a besoin , pour se déterminer , des conseils de la « raison.
« Dites-lui que mon intervention dans cette <( affaire est la preuve la plus sûre du mérite de « celui qui se propose, et que je n'attends que te votre réponse pour le lui présenter. »
M.^*^ était bien convaincu de la conduite que tiendrait Caroline ; aussi n'était-ce pas du tout pour elle qu'il écrivait. Il savait encore que la délicatesse ne publie pas les sacrifices qu'elle fait à l'amour, et que sa lettre, adressée à mademoiselle Luceval, eût passé de ses mains dans son secrétaire, pour n'en sortir jamais. Il fallait qu'elle eût de la publicité.
Le président avait sa leçon faite par un billet détaché. Comédien aussi, mais par les vues les plus droites, il arrive chez Caroline. Il se montre embarrassé, et cependant sa figure est riante. Il hésite, il paraît chercher ses mots. On sent qu'il veut annoncer quelque chose qui n'a rien de fâcheux, mais qui exige certains ménagemens. La curiosité est piquée; on l'interroge, il se défend faiblement; on le presse, il tire la lettre de M/** et la présente à Caroline d'un air aussi satisfait que mystérieux.
La jeune personne lit, et Édouard est frappé de l'altération de ses traits. Il court à elle. Il ne se permet pas de l'interroger ; mais ses yeux lui disent clairement : Je partage vos plaisirs ; supporterezvous seule vos peines ? Caroline l'entend; la lettre échappe de ses mains, le président se hâte de la relever.
L'imagination troublée du jeune homme ne sait à quelle idée s'arrêter. Il tire le président à l'écart, et l'adroit confident se laisse conduire. Il est accablé de questions, qui se succèdent sans relâche ; il paraît céder enfin à l'importunité. « Cette a lettre, dit-il, est de M.**^, qui a cru, ainsi que « moi , annoncer une nouvelle agréable. Vous avez « vu combien nous nous sommes trompés, et « cependant je ne désespère de rien , si vous me « promettez d'employer votre ascendant sur ma- « demoiselle Luceval. Prenez, lisez. Et pourquoi (f voulez-vous , s'écria Edouard, après àvoir lu,
ce que j'abuse de l'amitié de ma petite sœur, pour « la décider en faveur d'un homme que son cœur c( repousse? — Oh, que son cœur repousse! Elle « ne le connaît pas. — Ni ne désire le connaître : « elle vous l'a prouvé comme à moi. — Écoutez, « monsieur Ducoudrai , les grands partis ne sont « pas communs. — Eh , n'y a-t-il que ceux-là qui « rendent une femme heureuse? — Celle qui n'a « pas de beauté... — Ne doit pas être difficile, « n'est-ce pas? Il faut qu'elle se jette dans les « bras du premier qui se présente ? Mais quelle c( manie avez-vous tous de vouloir que Caroline « soit laide? Elle ne l'est pas, monsieur; elle ne « l'est pas du tout. — Elle ne l'est pas , elle ne « l'est pas! il n'y a pas quatre mois, qu'à cet « égard vous la jugiez comme nous. — J'ai jugé u comme bien d'autres, monsieur, très-précipi- « tamment et très-mal. Mais laissons cela... — Oui, « et tâchons de nous entendre. Croyez-vous qu'elle « puisse refuser les propositions d'un homme tel « que M.^*^... — Comment, si je le crois! — S'ex- « posera-t-elle à perdre son amitié? — On n'intc dispose pas un homme respectable parce qu'on « n'est point de son avis. Un grand parti , un homme c( attaché à la cour ! grands mots que tout cela , et «qui ne présentent aucun sens. — Vous avez « peut-être vos raisons pour penser ainsi. — Non « monsieur, je n'ai pas de raisons... Un mari qui « trouvera mauvais que je peigne, que je chante, a que je m'entretienne à toute heure avec sa
a femme ! — Écoutez donc , cela est assez naturel. « — Sa femme! sa femme! je ne me mêlerai pas « de cette affaire-là , monsieur; bien certainement , « je ne m'en mêlerai pas. »
Le président quitta le jeune homme avec Tair d'un mécontentement marqué. Il retourna près de Caroline ; il insista de manière à ce que madame de Surville pût paraître instruite du sujet de la conversation. Elle se joignit au président. François, qui survint, et à qui on confia le projet de mariage , fit aussi des représentations d'autant plus vives, qu'il n'était pas dans le secret, et qu'il ne craignait pas de se trahir. Caroline ne savait auquel entendre ; Edouard rongeait le bout de ses doigts dans un coin.
Caroline, excédée enfin, prit une plume, répondit à M.*^^ en termes très-mesurés , mais trèssignificatifs , et elle crut mettre fin à tant d'importunités en lisant à haute voix ce qu'elle venait d'écrire. Edouard se remettait à chaque mot , et finit par sourire à sa petite sœur. Il sentit que c'était à lui seul qu'elle sacrifiait un état brillant , les jouissances de l'ambition et les agrémens de la cour. Il se demanda s'il ne lui devait pas un dédommagement, et on n'est pas loin de l'accorder, lorsqu'on se fait une semblable question.
François croyait que le cœur de Caroline était libre, et dans cette position, on ne résiste pas long-temps à la reconnaissance et à des offres éblouissantes. Il annonça partout le mariage pro-
posé, la résistance momentanée de la jeune personne, et son prochain acquiescement aux vœux (le ses amis. Tout le monde le crut , tout le monde applaudit à l'élévation d'une femme qui la méritait à tant de titres, et on n'attendait que le moment de l'en féliciter.
Madame Luceval fut la seule qui ne partagea point l'erreur générale. Elle ne savait rien du jeu concerté entre M."^*, le président, et madame de Surville ; mais elle avait démêlé les plus secrètes pensées de Caroline, et elle s'arrangea en conséquence.
Elle sortit enfin de chez elle , et cacha sa confusion à ceux qu elle rencontrait , sous un maintien fier et menaçant, qui les forçait à baisser la vue ou à s'éloigner : Texcès de l'impudence impose quelquefois autant que des qualités. Elle arriva chez Caroline , interdite d'une visite aussi extraordinaire , dans les circonstances où se trouvaient respectivement la mère et la fille.
Mais en est-il qui ôtent à une mère le droit de se rapprocher de son enfant? Que celle-ci fût guidée par le repentir, l'affection, ou l'envie de nuire, elle comptait sur des égards, et Caroline était incapable d'en manquer.
La jeune personne attendait l'explication de cette démarche, et l'air caressant, le ton d'intérêt de madame Luceval, lui donnèrent d'abord des soupçons. Rien de plus doux, de plus insinuant que son langage. Elle convenait que ma-
demoiselle Julie avait été constamment l'objet de ses soins les plus tendres ; mais celle qui , par son mérite, une fortune déjà assurée et la plus active des protections, pouvait prétendre à tout, ne devait pas raisonnablement s'offenser d'une préférence qui n'était autre chose qu'un faible dédommagement. La preuve la plus certaine de sa tendresse pour ses deux enfans , était la joie que lui inspirait la nouvelle qu'elle venait d'apprendre. Elle était ravie du sort réservé à celui de ces enfans dont l'esprit juste et la prudence saisiraient avec empressement une occasion qui ne se présente pas deux fois dans la vie, etc. etc.
Caroline démêla le piège, et se piqua, peutêtre avec quelque raison , qu'on la crût faite pour y donner. Si elle ne franchit pas les limites fixées par la nature et la décence , elle ne put s'empêcher de laisser entendre qu'elle appréciait ces démonstrations à leur juste valeur, et elle se prononça sur l'établissement projeté avec une énergie qui eiit réduit au silence toute autre femme que madame Luceval.
Cette dame sentit qu'on l'avait pénétrée, et qu'il était inutile qu elle se contraignît davantage. Elle savait que la modération se lasse enfin , et qu'en poussant vivement Caroline , elle amènerait une scène qu'il serait facile de tourner contre elle. Elle convint qu'une mère peut ne pas s'offenser de quelque résistance ; mais elle observa que l'indépendance civile n'autorise pas un enfant
54c> LA FAMILLE
à rejeter les conseils de l'expérience et de la raison, et ne le dispense pas même, dans des circonstances majeures, d'une soumission absolue, à moins que l'aveuglement et l'opiniâtreté ne soient mis à la place du devoir.
L'attaque était vive. Il fallait y répondre; il fallait discuter si une mère, que l'autorité prive des droits qu'elle peut lui ôter, en conserve réellement quelques-uns, ou se borner à opposer à la chaleur, toujours croissante de madame Luceval, Line fermeté respectueuse. Caroline se décida pour le second parti : c'est celui qui convenait à sa délicatesse.
Madame Luceval , piquée à son tour d'un calme qui ne s'accordait pas avec ses projets, ne ménagea plus rien. Elle ne pouvait, disait -elle, se tromper sur les motifs d'une semblable conduite et d'une résistance aussi déplacée. C'est à une passion insensée, aux plus condamnables séductions , qu'il fallait attribuer le procédé outrageant d'Edouard envers Julie. Il était affreux de se déclarer, avec cette impudence, la rivale d'une sœur de qui on n'a reçu aucun suj et de plainte ; il fallait enfin que M.**^ connût celle qu'il protégeait , et qu'il retirât un appui qu'on n'avait jamais mérité, et qu'on était même incapable de reconnaître.
Caroline salua respectueusement sa mère , et se retira sans répondre un mot. Madame Luceval se voyait réduite à n'écrire que la vérité, parce que
LUCEVAL. 54ï
mademoiselle Lori avait été témoin de l'entrevue ; mais , sans mentir sur le fond , il est cent manières de l'arranger, de le dénaturer, et c'est ce que fit madame Lucevai dans une très-longue lettre qu'elle adressa à M.*''''. Elle y développa tout son art , tout son manège ; elle y classa toutes ses notes ; elle fit l'histoire de la naissance et des progrès de l'inclination de Caroline , et partout le poison était caché sous l'enveloppe du sentiment. Elle gémissait sur la nécessité d'accuser sa fille ; mais pouvait-elle taire qu'elle fût l'unique cause de ces derniers emportemens qu'il lui importait de justifier ? Avait-elle pu , sans humeur , voir rompre un mariage qui eut fait la consolation de sa vieillesse ? Est-ce d'une sœur que la triste Julie devait recevoir un tel coup , et les assiduités , très-peu décentes d'Edouard auprès de Caroline , ne prouvaient-elles point qu'elle s'était emparé de l'esprit de ce jeune homme ? Cependant, sensible et indulgente mère, elle avait tenté de la ramener à l'équité et à la raison ; elle venait à l'instant même d'employer tous les moyens pour la rendre docile aux vues de son auguste protecteur. Hélas ! il ne lui en restait qu'un auquel elle recourait à regret : c'était de supplier M.^^^ de ne pas souffrir des refus offensans pour lui, et nuisibles à la jeune personne, et de lui donner une dernière preuve de sa bienveillance , en la forçant d'être heureuse.
Tl est certain que si M.*^^ eût réellement eu Fin-
terition de disposer de Caroline, madame Luceval pouvait le brouiller irrévocablement avec elle , et c'était déjà quelque chose; ou, si Caroline cédait, elle devenait malheureuse, Julie était vengée, et c'était beaucoup. Édouard, séparé de celle qui le subjuguait, forcé de chercher dans la société un objet digne de remplacer celui qu'il aurait perdu, et n'y trouvant que des femmes ordinaires, reviendrait probablement à la plus belle. Oh ! alors il ne resterait rien à désirer.
Mais M.^**, déjà instruit des moindres circonstances , connaissait trop madame Luceval pour se tromper sur ses intentions. Il les démêlait à chaque ligne , à chaque mot ; il fut indigné. Il répondit de la manière la plus sèche , la plus brève , et il finissait en protestant qu'il publierait cette lettre , si le blâme général , qui frappe les pères , n'influait enfin sur le repos et même sur la réputation des enfans.
Madame Luceval ne se rebuta point. Uniquement occupée de perdre Caroline , elle dévora cette nouvelle humiliation ; elle sentit qu'elle n'avait plus de ressources que dans Edouard luimême , et c'est par le mépris qu'elle tenta de briser ses nouveaux liens.
La crainte de perdre Caroline avait décidé le jeune Ducoudrai. Ses irrésolutions, ses combats, ses réflexions , tout avait tourné à l'avantage de l'amour. Caroline le voyait dans les traits , dans les mouvemens, dans les moindres expressions, dans le silence même de son ami. Il n'avait qu'un mot
à prononcer ; Caroline l'attendait pour y répondre. Certain d'être aimé, qui pouvait donc le retenir? Une crainte assez puérile , je l'avoue : vous allez en juger.
Édouard, un mois auparavant, était aux pieds de Julie, ivre d'amour et de désirs. Comment avouer à sa mère et à Caroline , qu'à cette passion , qu'il croyait devoir être éternelle, en a déjà succédé une nouvelle , à laquelle peut-être elles ne croiront pas. D'ailleurs, que penseront-elles d'un jeune homme qui sans cesse donne et reprend son cœur ? Caroline osera-t-elle se flatter de fixer celui que la beauté même n'a pu retenir, et si elle s'arme contre elle-même, qu'elle se refuse aux vœux de l'objet de tous les siens... Caroline ne pensait à rien de tout cela : Édouard n'était pas moins embarrassé.
Cependant il n'y avait pas un instant à perdre , le jeune homme le croyait du moins. M/^^ ne cessait d'écrire des lettres très-raisonnables, trèsraisonnées , sur lesquelles le président et madame
de Surville dissertaient , mais dissertaient
Édouard ne leur trouvait pas le sens commun ; mais , enfin , Caroline pouvait se laisser persuader et se rendre. Diable ! diable ! comment donc faire ? avancer d'un pas, et voir si Caroline fera l'autre.
Les deux amans s'étaient réunis de bonne heure, de très -bonne heure : les jours n'étaient plus assez longs. Édouard voulait parler et ne trouvait rien qui fût assez clair pour se faire en-
tendre , et en même temps assez insignifiant pour qu'il pût rétrograder. Au défaut d'un discours qui dît le pour et le contre , il tenait les mains de Caroline dans les siennes , et Caroline ne les retirait pas. Edouard les pressait tendrement ; ses yeux se fixaient sur son aimable amie ; tout en lui respirait l'amour , et un amour d'autant plus vif qu'il était étranger à toute espèce d'illusions , et qu'il s'était développé lentement. Caroline, déjà heureuse par la certitude de l'être bientôt, ne pouvait cependant pas dire : Je vous pénètre, je vous entends ; mais si vous ne parlez pas , comment voulez-vous que je réponde ?
Madame de Surville entra; elle fut se placer à côté de mademoiselle Lori , et tira son ouvrage. Le plus grand silence régnait dans l'appartement. La bonne mère avait l'air de travailler , et elle ob servait son fils. Elle touchait au moment désiré, elle le voyait; mais elle craignait de le prévenir. Mademoiselle Lori , son feston sur ses genoux , ses ciseaux à terre , regardait Edouard et Caroline. Tableaux d'amour ont toujours quelque chose d'attrayant pour une fille, eût-elle soixante ans.
Edouard , toujours incertain , persistait à se taire; mais le regard de Caroline devint si doux, si caressant ! Regarde-t-on ainsi l'homme qu'on serait capable d'affliger, pensait-il ? C'en est fait, je risque tout , je me déclare; mais je prends un détour. Il se lève tout-à-coup et s'écrie : « Finissons notre a tableau ! »
LliCEVA^L.
Jolie manière d'amener line déclaration , disait tout bas mademoiselle Lori ! Il va parler, pour peu qu'on l'aide, disait de son côté madame de Surville. C'est le tableau qui parlera, murmurait Caroline, et elle se rappelait une ancienne lettre de M.*^ qui lui disait : Quand vous aurez trouvé l'homme qui vous convient , vous arriverez insensiblement l'un et l'autre au point de n'avoir plus besoin d'aveu.
Edouard a pris la pierre blanche , et il commence à tracer. « Comment, mon ami , vous allez « voiler l'amitié ? — Caroline ? — Edouard ? — « Nous voilà tous deux en face de l'autel. — Eh « bien , mon ami ? — au moment du sacrifice. — « Achevez donc, cruel homme ! — Ne voyez- vous « rien à changer ? » Caroline rougit, ne répond rien^ s'éloigne d'un air timide, embarrassé. Avais-je raison , pensait Edouard , de craindre de mé déclarer? Elle m'a entendu, et au lieu de m'encourager... Affligé, pensif, il va se jeter dans un fauteuil , à l'extrémité de l'appartement.
Madame de Sùrville se lève en souriant; elle embrasse les deux enfans , et s'approche du tableau. Elle efface le trait d'Edouard^ et dessine à son tour. « Mon ami , dit-ellè à son fils , n'est-ce « pas là ce que tu voulais faire ? » Elle va prendre Caroline ; elle la tire mollement à elle ; la jeune personne se laisse conduire, lève sur la toile un œil humide , et le repose doucement sur Édouard. Edouard , transporté , lui présente une palette ; XIL 35
Caroline lui offre des pinceaux. Ils peignent; ils sont distraits ; à chaque instant ils quittent , ils reprennent leur ouvrage, et sur l'ottomane, sur le chevalet, partout ils trouvent l'amour.
« Mon fils , vous irez demain à Paris. — Qu'y « férai-je , maman ? — Il convient que vous dece mandiez l'agrément de M.^*"". — Il me recevra « mal. —Il vous recevra bien. — Et ses projets? — « Il y renoncera. — En faveur d'un jeune homme « qu'il connaît à peine ? — Il prend à vous le plus « vif intérêt.
<( IN^on, non, dit tristement Caroline, cette dé- « marche est inutile. M.**'' a été le confident de « mes premiers soupirs , de mes premières peines, a et il persiste à vouloir briser mon cœur. Il est ^< à vous, Édouard; je vous le garderai; je résis- « terai aux sollicitations de M/*^. Je ferai ce qui « dépendra de moi pour lui inspirer des sentimens « plus favorables ; mais jamais je ne disposerai de « ma main, que de son consentement. »
Édouard allait faire une réponse bien sentimentale , bien dramatique. Caroline s'y attendait , et déjà elle arrangeait sa réplique. N'est-ce rien que d'aimer et d'être aimée? l'union des am es n'est elle pas tout ? le reste mérite-t-il de lui être comparé ? Voilà ce qu'elle allait dire , ou autre chose peut-être, et c'est ce qu'il est difficile de savoir, parce que madame de Surville prit la parole et leva les craintes d'une part , et les scrupules de l'autré.
« Venez ici , mes enfans. Lisez , et rendez grâces « à l'homme sage qui est enfin parvenu à vous I a unir. » Elle leur remet quelques parties de la correspondance secrète de M.^*^ et du président. Les jeunes gens dévorent ces lettres et tombent dans les bras l'un de l'autre. « Ah ! dit Caroline « en versant des larmes de joie, je serai double- « ment heureuse : je le serai de l'aveu de mon « bienfaiteur. »
Mais qu'est-ce donc qu'ils peignaient ? ce qu'a tracé madame de Surville. Et qu'a-t-elle tracé ? finissez , monsieur l'auteur.
Pour Edouard et quelques êtres fortunés , l'amour est fils de l'amitié. Plus sage , plus prévoyante que Vénus , cette autre mère tient ici l'enfant par ses ailes ; elle le porte sur le devant de l'autel ; elle sourit avec lui au sacrifice , qui maintenant est offert à tous deux. L'amour avance un bras et couronne les amans. De l'autre main, il tient ses armes, et les remet à l'amitié : il renonce au pouvoir de faire des inconstans.
« Mais pourquoi, reprit Edouard, irais-je seul « à Paris ? Il est si doux de voyager avec ceux « qu'on aime : il y a toujours quelque chose à ga- « gner. On tire parti de tout , même d'un cahot , « et puis on se complaît à voir les heureux que « l'on fait : procurons cette jouissance à M."*^, et « partons tous trois. — Nous serons quatre, mon « ami. Le bon, le vénérable François, ne sera-t-il « pas heureux aussi de notre bonheur ? — Oui ,
« Caroline, oui, ma petite sœur. J'avais oublié le « digne vieillard ; mais quand une seule idée retn- « plit et charme l'ame, peut-on n'avoir pas de a distraction ? Je réparerai celle-ci ; je cours chez t( François, je l'amène, et c'est de la bouche de a mon amie qu'il apprendra ce que font pour moi ic l'amour et l'amitié. »
Il arrive , ce bon François , d'un pas un peu inégal , le dos voûté , appuyé sur sa canne et sur le bras d'Édouard. Il touche au terme de sa carrière; mais son cœur n'a pas vieilli,
Caroline va au-devant de lui; elle prend son autre bras ; les deux amans le soutiennent et règlent leur pas sur le sien. François les regarde alternativement ; il cherche à deviner : « Bon , « bon, dit-il en souriant, voilà ce que je désirais « depuis long-temps , et ce que je n'osais espérer. « Mais , mes enfans , comment concilier vos pro- K jets et ceux de M.*^*?»
L'heureuse Caroline le fait asseoir ; elle tire un fauteuil en face du sien, elle reprend les lettres du porte-feuille de madame de Surville; elle les déploie sur ses genoux et sur ceux du vieillard. Il porte pesamment une main à sa poche ; il cherche... « Je n'y vois plus, ma fille, et j'ai oublié « chez moi.... — Je vais vous lire, mon digne « ami. — Oui , oui , lisez - moi cela. » Et à mesure que Caroline lit, la physionomie vénérable s'épanouit; on y retrouve à peine les sillons qu'y ont gravés les ans. Des mains tremblantes ,
des yeux mouillés de larmes se lèvent vers le ciel. « Mon Dieu , dit-il d'une voix chevrotante , voilà « le dernier et le plus cher de vos bienfaits !
« Dites-moi, ma chère enfant, vos parens sont- « ils instruits,.. — Non, pas encore, bon Fran- <( cois. — Ma fille, ils devraient l'être , puisque je « le suis. Monsieur François , reprit madame de a Surville, ces enfans n'ont -ils pas dû penser « d'abord à ceux qui ont tout fait pour eux? Le « véritable père de Caroline n'est pas celui...— « Madame, ne cherchons jamais à justifier nos « torts par ceux qu'on a eus envers nous. Qui « s'habitue à composer avec son devoir le remplit (c rarement. — Mais , observez, monsieur François, « qu'il n'y a pas deux heures qu'on s'est expU- « qué , qu'on s'entend , qu'on est sûr l'un de « l'autre , et n'est-il pas temps encore pour Caro- « roline, de s'exposer à des brusqueries.... — Je « sens , madame , ce que sa position aura de dé- « sagréable ; mais celle qui se prépare à être mère, « doit se montrer fille respectueuse : c'est un « exemple qu'elle léguera à ses enfans. Venez, cf Caroline. Je ne vais plus dans cette maison , Je « la crains ; mais j'y reparaîtrai pour vous , et j'esc< père qu'on respectera mes cheveux blancs. »
Caroline était convaincue de la nécessité de cette démarche ; cependant elle s'y prêtait avec une extrême répugnance. Elle eut préféré écrire : cela n'expose à rien. François exigea impérativement qu'elle se présentât chez sa mère.
5f)0 LA FAMILLE
Lorsque François et la jeune personne arrivèrent chez madame Luceval, elle savait déjà ce qui s'était passé. On lui avait rapporté tout ce qui s'était fait, tout ce qui s'était dit, jusqu'aux choses les plus indifférentes. Elle sentait que M.*** l'avait jouée, qu'elle était complètement sa dupe, et elle cherchait les moyens de se venger aussi de lui , sans se compromettre. La chose n'était pas facile ; mais la haine ne désespère de rien.
Ce n'est pas dans un premier moment d'exaspération qu'on se laisse voir : on est trop facile à pénétrer. Madame Luceval fit dire à Caroline , tremblante à sa porte, qu'elle était indisposée. Vous sentez de quel poids la jeune personne fut soulagée. François lui-même n'était pas fâché d'échapper à une crise plus ou moins forte, mais qu'il jugeait inévitable. Il reconduisit sa pupille beaucoup plus vite qu'il ne l'avait amenée : il semblait craindre qu'on les rappelât.
Vous allez me demander comment madame Luceval avait pu être si promptement instruite. Rappelez-vous ce Lafleur et cette femme de chambre, dont je vous ai parlé à la fin du chapitre précédent. Mademoiselle Angélique était vierge, très-vierge ; mais elle avait trente ans , et c'est l'âge où on se fatigue de l'être. Le drôle parlait mariage: c'est le moyen de se faire écouter, et d'être toujours bien reçu. Il ne sortait pas de cette maison, et il y remplaçait Louison, qui ne pouvait plus s'y présenter, et qui en était au désespoir.
LUCEVAL. 55l
Caroline écrivit, à sa mère avec beaucoup de facilité : tous les basards maintenant frappaient sur le papier, et elle s'inquiétait peu de ce qu'il deviendrait. Pendant qu'elle écrivait, Edouard dit à sa mère : « Nous allons demain à Paris : pourquoi « ne profiterions-nous pas de l'occasion pour voir a le notaire ? — Mais c'est assez mon avis. Le mau- « vais temps pourrait revenir, et la pluie a fait « manquer plus d'un mariage. — Vous riez , « maman ; mais je prends très-sérieusement votre « réflexion. Profitons de la beauté de cette soirée « pour aller chez notre maire... — Faire afficher « votre mariage ? soit. Mais après , gare la pluie « et les tète-à-tétes de huit jours. — Oh ! ceux-ci « finissent toujours trop tôt. Ah ! dit François, il a y a bientôt vingt-un ans que j'ai été au village « pour un baptême. Il y a eu baptême et mariage. « Nous avions là un maire bien accommodant ; « mais il est mort, et on n'en trouve pas toujours « comme cela. »
Caroline ne pouvait se permettre d'appuyer les propositions d'Edouard , mais elle lui en savait bien bon gré , et comme la décence ne l'obligeait pas à les combattre , elle monta en voiture sans difficulté.
Au retour, on visita tous les habitans du hameau. Ils apprirent avec étonnement que Caroline ne serait pas une très-grande dame ; mais elle les assura qu'elle serait heureuse , et ils convinrent que l'un vaut bien l'autre.
Le le^demam, on partit pour Paris. M.**" reçut les jeunes gens comme un père tendre qui applaudit au bonheur de ses enfans. Il félicita François de pouvoir y sourire encore , et pour en jouir lui-même , il voulut que madame de Surville et ses enfans s'établissent chez lui pendant leur séjour dans la capitale. Il causait avec Caroline ; il l'excitait , il l'animait ; il la faisait valoir davantage aux yeux d'Edouard. Les mouvemens d'affection et d'estime , qui échappaient à l'auguste protecteur, flattaient l'amour-propre du jeune homme, et justifiaient son amour. Celle qui plaît à tous est toujours belle, et on peut mettre de l'orgueil à en être préféré.
En faisant sa cour à sa maîtresse , à M.*^" , Edouard tirait parti de tous les momens. Il était à tout , et ne cessait d'agir. Le contrat était signé ; les présens de noce étaient offerts, présens modestes, quant à leur valeur réelle, mais sans prix pour l'aimante et aimable Caroline. La fête du mariage était arrangée, et pour dernière preuve de bienveillance, M.*^* avait promis de donner la main à la jeune épouse.
On dinait chez lui, et on devait repartir le soir. Edouard s'était fait faire des uniformes neufs , qu'il comptait emporter au hameau. Il ne connaissait pas, disait-il, d'habit plus respectable, que celui sous lequel il avait acquis un peu de gloire, et c'est sous celui-là qu'il voulait unir des faisceaux de myrtes à un brin de laurier.
C'était l'heure de se mettre à table. M.**^ allait rentrer, et Thuillier ne paraissait pas. Thuillier? qu'est-ce que cet homme-là? encore un nouveau personnage! Eh! bon dieu, monsieur l'auteur, vous en avez déjà trop de moitié. Ne vous fâchez pas, monsieur le critique, celui-ci ne fera que paraître. Pas d'habits sans tailleurs; M. Thuillier est celui d'Edouard, et peut-être ne serez-vous pas fâché de le connaître. C'est un jeune homme très-poli, qui travaille très-bien, qui n'est pas très-cher, et qui fait crédit aux honnêtes gens. En vérité? vite, vite , son adresse. La voilà : rue d'Orléans Saint- Honoré, if 19..
M^""* et Thuillier parurent ensemble. Edouard voulait sortir pour passer son habit : M.^^* l'en empêcha , et il avait ses raisons. « Qu'avez-vous « fait là? s'écria l'officier. Vous savez que je suis « capitaine , et vous me mettes des épaulettes de « major ! » M.^^* s'approche d'Edouard avec cet air affable qui donne un nouveau prix au bienfait, et il lui présente sa nomination à ce grade. Edouard, stupéfait, attendri, lui prend la main, et la baise avec transport; Caroline oublie les distances, et se jette dans ses bras; madame de Surville demande et obtient la même faveur. Tout le monde est heureux. Le diner n'offre plus qu'une réunion de gens qui se conviennent, qui s'aiment, et qui jouissent tous à leur manière. Les amans retournent au hameau. Ils n'ont plus que trois jours d'attente , et ils vont les trouver si
longs î Fripon d'hymen , c'est pourtant toi qui arraches sans pitié le bandeau de l'amour !
Le piéton apportait tous les jours lettres et journaux. Edouard avait autre chose à faire , que de s'appesantir sur tout cela; il parcourait rapidement... Une lettre terrible, effrayante!... Il ne peut en croire ses yeux. Il la relit ; il la relit encore.
« On voit avec une peine sensible, monsieur, (( que vous êtes dupe de votre cœur et de votre « confiance. Vous allez vous lier par des nœuds « qui vous paraissent bien doux, et qui plus tard c( feront votre supplice. Pouvez-vous croire que, tf pendant des années, on protège ouvertement « une jeune personne, sans avoir des vues parti- « culières, et ignorez- vous avec quellç facilité la « grandeur, l'opulence et l'adresse triomphent de « l'innocence? Mademoiselle Luceval n'est pas jo- « lie; c'est par cela même qu'elle convient à un « homme âgé , qui n'a ni le loisir , ni la volonté « de surveiller sa maîtresse.
« Celui qui veut vous éclairer ne signe pas, « parce que la jeunesse est imprudente, et qu'un « grand est redoutable. Ces motifs ne vous paraî- « tront pas suffisans peut-être, et vous attribue- « riez à la calomnie l'avis qu'on vous donne, si « on ne l'appuyait de preuves irrécusables. Ce « soir, à minuit, M.*** et mademoiselle Luceval « se réuniront chez François , comme ils ont l'ha- « bitude de le faire chaque lundi. Depuis des an-
« nées, ce méprisable vieillard favorise ce com- « raerce, et c'est à cette coupable condescendance ce qu'il doit la décoration qui en impose à tant de « gens.
c( Mademoiselle Luceval est à plaindre : elle a « cédé à l'âge où on ne connaît pas le vice. Peut- « être désire-t-elle sincèrement rompre des liens « dont elle ne peut plus se dégager ; mais , dans tous (c les cas, vous ne devez pas être victime du liberti- « nage d'un homme puissant.
« Vous jugerez par vos yeux , et, si vous êtes pru- « dent , vous ne ferez pas d'éclat. »
Edouard était avec sa mère ; elle releva et lut cette lettre qu'il avait laissé tomber à ses pieds. Tous deux se regardaient , immobiles , terrifiés. Edouard n'était plus à lui ; toutes ses facultés étaient anéanties. « Cela ne se peut pas , s'écria- « t-il enfin , cela est impossible ! Je vais porter « cette lettre à Caroline. — Il me serait affreux, « mon fils , de cesser de l'estimer ; mais l'affaire est « assez sérieuse pour qu'on y réfléchisse un mort ment. — Eh bien, madame, relisons encore cet « écrit fatal , et voyons jusqu'à quel point il mé- « rite notre confiance.
« C'est parce que Caroline n'est pas jolie, qu'elle « convient à un homme âgé , qui n'a pas le temps « de surveiller sa maîtresse. Mais avec de l'or , un « grand ne se procure-t-il pas des agens sûrs ? Je <;< jugerai par mes yeux , et , si je suis prudent , je ne « ferai pas d'éclat. IX'est-il pas clair qu'on veut
« me séparer de Caroline, en prévenant, entre « elle et moi, toute espèce d'éclaircissement? Elle « est innocente, madame, j'en suis convaincu, « et si c'était une erreur , il me serait plus face cile, je crois de renoncer à la vie qu'à mon « amour.
« — Observez, mon ami, qu'on ne vous engage a pas à croire aveuglément. Que direz- vous, si « vous les voyez , en effet , tous deux se rendre à « minuit chez François? — Je dirai... je dirai... — <c Que l'auteur de la lettre vous veut réellement « du bien ; qu'il a craint de s'exposer en signant ; « qu'il est véridique sur tous les points, et que « vous lui devez une éternelle reconnaissance. — « Quelle reconnaissance bon dieu ! et qu'eût fait « de plus mon plus cruel ennemi? — Mon fils, « vous n'êtes pas en état de paraître , et vous êtes c( surtout incapable de feindre. A la veille d'un c( mariage , on a cent prétextes pour colorer une « absence de quelques heures; partez pour Paris. « Plus maîtresse de moi, je vais chez Caroline, « et j'aurai, je l'espère, la force de lui cacher « nos craintes et ma douleur. Cette nuit décidera a de votre sort. ^ — Oui... oui... je vais à Paris... je « m'établis chez le restaurateur en face de l'hôtel; « il n'en sortira personne que je n'observe, que « je ne suive, et malheur aux perfides qui m'au- « ront outragé! — De grâce, Edouard, mon fils!... c< mon ami!... — Le sort en est jeté... laissez-moi, « madame... laissez-moi. ))
Ce n'est plus cet homme doux et sage qui fixe à lâ fois l'estime et l'amour; c'est un furieux capable de se porter à toutes les extrémités. Il s'échappe, il monte à cheval, il arrive à Paris. Il se fait donner un cabinet, dont la croisée domine sur celles de M.**^. Il demande successivement trente mets, et ne touche à aucun. Les garçons ne peuvent s'empêcher de marquer leur étonnement : «Je veux rester ici; j'y veux rester jusqu'à « la nuit. Voilà de l'or; qu'on me laisse.»
La journée s'écoula en observations inutiles, et en réflexions de toute espèce. Tantôt il justifiait Caroline, tantôt il l'accusait. L'amour, la haine, la jalousie, la confiance, se succédaient rapidement. Il réunissait tous les extrêmes et ne savait à quoi s'arrêter.
Au déclin du jour, il descend, il gagne la rue, et va s'asseoir sur un banc de pierre à la porte de l'hôtel. Le plus grand calme y régnait ; pas le moindre mouvement qui annonçât un prochain départ, et il était neuf heures ! Déjà il maudissait celui qui lui avait écrit ; déjà il se promettait de le découvrir, et il jurait de venger sur lui les tourmens dont, pendant douze heures, il n'avait cessé d'être la proie.
Une sorte de paysan vient frapper à la porte , entre, et ressort un quart-d'heure après. Aussitôt Edouard entend du bruit dans les écuries ; le pas des chevaux fait résonner le pavé ; une voiture roule... M.""** va partir; il n'est plus possible
d'en douter. Edouard court , vole ; il entre à l'auberge où il a laissé son cheval ; il saute en selle ; il va comme la foudre ; il arrive au hameau , déterminé à surprendre M.**^ et Caroline, à leur reprocher et leur conduite coupable, et l'abus cruel qu'ils font de sa crédulité. Il les confondra, il les courbera dans la poussière, ou, s'ils osent joindre l'audace au crime , il en tirera la plus terrible et la plus éclatante vengeance.
Sa mère tremblante veut en vain l'arrêter. Elle se repent amèrement de ne pas lui avoir laissé suivre son premier mouvement. Communiquer cette lettre à Caroline , innocente ou coupable , c'était lui imposer au moins la nécessité d'être circonspecte. Édouard, trompé, était heureux encore, et maintenant il peut se perdre... réflexion trop tardive !
Il est dans les bosquets ; il a des pistolets dans ses poches; il écoute, il attend.
Le bruit des fouets frappe d'at)ord son oreille. Bientôt de violens coups de marteau à la principale entrée annoncent qu'on n'use pas du moindre mystère , qu'on ne croit pas en avoir besoin. M."^^^ entre dans les jardins... et un homme l'accompagne !
Que penser de tout ceci? Si quarante ans de vertus publiques ne sont en effet que duplicité, hypocrisie, s'expose-t-on à en perdre le fruit en un instant, et le vice, lorsqu'il veut se cacher, s'entoure-t-il de confidens?
Edouard commence à se posséder, et cependant il suit M/**, qui se rend effectivement çhez François*
Caroline paraît en même temps, et elle a une femme avec elle. Edouard étudie les formes, la démarche... C'est mademoiselle Lori. Si cette fille est dans le secret, pourquoi s'échapper clandestinement de chez soi ! pourquoi risquer d'être rencontrée, compromise, lorsqu'il est si facile...
Les yeux d'Edouard s'ouvrent. 11 ne voit plus dans cette aventure qu'une trame infernale , qu'il ne pénètre pas encore. Il jette ses armes; il s'é* lance dans la maison de François ; il est aux pieds de Caroline; il s'accuse, il se repent, il demande grâce.
Caroline, François et M.*^^ étonnés, interdits, se parlaient , se répondaient sans se comprendre : l'apparition d'Edouard, ses regrets, ses prières ajoutèrent à leur stupéfaction. On parvint enfin à s'expliquer et à s'entendre.
Le paysan, qu'Edouard avait remarqué, était porteur d'un billet conçu en ces termes : « Le « vénérable François, attaqué mortellement, n'a « plus que quelques instans à lui. Il désire faire « à M.^*^ des révélations importantes, qui inté- « ressent essentiellement mademoiselle Luceval. « Il n'y a pas une minute à perdre. »
Caroline travaillait avec mademoiselle Lori. On a tant à faire la surveille d'un mariage ! Une voix inconnue lui avait crié à travers ses persiennes :
56o LA FAMILLE
« M.*** vient de perdre toutes ses places. Ij est poursuivi, fugitif. Il veut vous voir encore avant de s'expatrier. Allez chez François. »
Caroline et M.**^ avaient été entraînés par leur sensibilité : mais Edouard? comment avouera-t-il qu'il a cru son amie coupable, et comment le dissimuler ? Cette malheureuse lettre lui fût-elle parvenue à minuit, c'est à Caroline qu'il devait la remettre ; c'est chez elle qu'il fallait aller. Épier ses démarches , la suivre chez François , y entrer avec elle , c'est croire le délateur , c'est la mépriser, c'est se perdre à jamais dans son esprit.
Il venait de passer de la situation la plus violente à un profond accablement. On attendait qu'il parlât. Qu'était-il venu faire chez François au milieu de la nuit ? Sans doute il avait été abusé , comme les autres; mais de quel rfioyen s'était-on servi envers lui ?
Il avait eu la noble franchise de s'accuser ; il eut le courage de tirer cette lettre et de la remettre à Caroline elle-même, sans dire un mot pour se justifier. Il attendait tout de l'indulgence de celle à qui il allait consacrer sa vie. Rendant qu'elle lisait, il cachait sa honte, son trouble, sa rougeur , en se couvrant le visage de ses mains.
L'aimable fille s'avança vers lui, sans rien perdre de sa sérénité. Elle le regarda avec cette expression de tendresse, si propre à le rassurer.
« Édouard , vous m'avez fait le plus cruel outrage; « mais on avançait des faits positifs, et je conçois « qu'il est des circonstances où l'homme délicat « peut mettre son honneur au-dessus de son « amour. Mon ami, revenez à vous, reprenez coûte rage ; c'est Caroline qui vous parle , qui n'a « pas de ressentiment , qui ne peut que vous « aimer.
« Apprenez, jeune homme, lui dit M.***, à ne a jamais croire aux apparences. Plus maître de (c vous, vous vous seriez borné à me voir entrer « ici avec mademoiselle. Vous l'auriez méprisée , (C abandonnée; vous auriez déchiré le cœur le « plus sensible, et c'est ce que voulait votre en- « nemi.
« Comparons les deux écritures... c'est la même a absolument. Il n'est pas difficile de deviner la « main qui a conduit tout cela ; mais l'agent « dont on s'est servi, quel est-il? Voilà ce que « nous ignorons et ce qu'il faut découvrir. — Mon « digne protecteur, laissez tomber cette affaire « dans l'oubli : le méchant n'est-il pas assez puni « par le souvenir du mal qu'il a voulu faire? — « Mademoiselle, vous intercédez pour quelqu'un « qui ne vous a ménagée dans aucune circon- « stance : vous faites votre devoir; je remphrai le « mien. Retirons-nous, et demain nous nous réu- « nirons, comme s'il ne s'était rien passé d'extra- « ordinaire ici. Pour arriver au résultat que je me « propose , il faut être impénétrables, w