SCÈNE III
SCIPION, TÉLÉMAQUE, ZAMÉ; nègres, né-
GRESSES , se rangeant autour de Télémaque. TÉLÉMAQUE.
Je suis opprimé ; vous l'êtes comme moi. L'esclavage m'est insupportable; vous devez en être las. Je brûle de me venger ; qui de vous n'en a pas le désir? Si ce désir est légitime, qui doit, qui peut nous arrêter ? Ecoutez-moi.
Je ne crains pas de rencontrer ici de ces hommes pusillanimes , qui, s'étonnant d'une grande entreprise, reculent à l'aspect du danger. Je ne prétends pas exciter votre courage, allumer votre ressentiment , en retraçant des attentats , toujours présens à votre mémoire. Je ne vous parlerai pas des cicatrices dont
88 LE NOIR ET LE BLANC, vous êtres couverts; je n'invoquerai pas les mânes de ces malheureux, qui, incapables de supporter leurs maux et d'en punir les auteurs, se sont donné la mort , seule ressource que laissent à l'homme la faiblesse et la lâcheté. Je laisserai, dans la paix du tombeau, ces tendres enfans, que des mères désespérées ont étouffés dans leur berceau. Non, je ne vous rappellerai pas des souvenirs cruels, que le temps n'efface jamais. Cependant, nos ancêtres, nos amis, nos femmes, nos enfans , l'Afrique enfin, demandent vengeance , et ne sont pas encore vengés ! Repentonsnous, unissons -nous, et que le cri liberté se fasse entendre pour la première fois sur ce rivage détesté.
TOUS, en étouffant leurs voix.
Libetté! libetté!
T É L É M à QUE.
Fille de la nature , elle appartient à tous les hommes. Le lâche s'en laisse dépouiller, et gémit en silence: l'homme courageux , surpris ou égaré , peut tomber dans les fers; mais bientôt, rappelant son énergie, cédant aux mouvemens d'une juste indignation, il secoue ses chaînes. Elles tombent, et écrasent ses tyrans.
TOUS , tombant à genoux.
Salut, bonne libetté, salut.
TÉLÉMA QUE.
Que cet enthousiasme est beau! qu'il est d'un heureux augure! ( On se relevé. ) Cependant, je ne vous dissimulerai pas les périls qu'il vous faudra affronier.
ACTE III, SCÈNE III. 89 Ij'entreprise est dangereuse , autant qu'elle est honorable. Les blancs sont accoutumés au meurtre, et nous ne savons que souffrir. Ils ont fait de la guerre un art terrible ; et, sans ressources dans notre génie, sans armes que celles du désespoir, nous n'avons pour nous que la justice de notre cause, une fureur aveugle, qui peut être impuissante, et si nous succombons, les plus affreux supplices nous sont réservés. Défendons-nous jusqu'au dernier soupir. Qu'une mort glorieuse soit au moins l'objet de nos derniers vœux. Hé! n'est-elle pas préférable à l'infamie dont nous sommes couverts, à la vie déplorable que nous traînons, à la vieillesse affreuse qui nous attend?
TOUS
Oui, nous vlé libetté, ou mouri.
TÉLÉMAQUE
Qu'il m'est doux de vous voir partager mes transports ! Mes amis , je viens de vous mettre à une épreuve que je croyais nécessaire. Avec quel plaisir je reconnais combien elle était inutile ! je vous ai peint des dangers exagérés sans doute : examinons maintenant les avantages que nous offrent notre courage, notre patience, notre sobriété.
Deux républiques nègres se sont élevées au milieu des blancs , et reposent aujourd'hui sur des bases inébranlables. D'abord peu nombreux , comme nous , mais comme nous déterminés à mourir ou à vaincre ; persévérans dans leurs projets; trouvant bientôt une armée dans l'affection de leurs frères, comme nous
trouverons , dans les nôtres , les ressources qui nous manquent encore; se retirant aujourd'hui dans des rochers inaccessibles; demain, se répandant dans la plaine comme un torrent destructeur , et portant avec eux la dévastation et la mort; emportant dans leur retraite les riches moissons qu'avaient cultivées leurs mains; harcelant, fatigant sans relâche un ennemi , que sa mollesse leur livrait quelquefois sans défense ; élevant des remparts , livrant des batailles , se consolant d'une défaite par l'espérance d'une victoire , et voulant être libres enfin , n'ont-ils pas forcé les blancs à dépouiller leur fierté, à traiter avec eux en égaux, et à consacrer leur indépendance ? Nègres de Sarmaca et de la Jamaïque, mes héros et mes modèles, comme vous , nous détestons l'esclavage ; comme vous , nous adorons la liberté; comme vous, nous trouverons dans nos rochers des retranchemens formés par la nature. C'est de là que partiront des coups , d'autant plus sûrs, qu'ils seront moins attendus. C'est là que nous jouirons enfin de nous-mêmes, sans superflu, mais sans besoins; sans orgueil, mais sans bassesse; sans lois peut-être, mais sans vices. C'est alors que l'univers, étonné, connaîtra ce que peuvent des hommes libres. Amour sacré de l'indépendance, à toi seul appartient le droit de produire des héros , et de faire des prodiges!
SCI PI ON.
Vif, vif Télémaque.
TOUS
Li va gouverné, li va commander nous.