‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 15 sur 82 · II N E M A C É D O 1 N E. I · texte numérisé non relu

II N E M A C É D O 1 N E. I

sin (le madame de Mirville? Vous verrez qu'il en aura chargé son camarade , uniquement pour épier l'instant où Fanchette sortirait de ma chambre. Ce Baptiste me déplaît. Il ne peut rencontrer Fanchette sans lui adresser de ces œillades... et il trouve toujours quelque moyen de la rencontrer!... Si Fanchette n'adopte pas les vues que j'ai sur elle, j'enlèverai Baptiste de cette maison, je le prendrai à mon service, et je réglerai l'emploi de son temps de manière que le drôle ne puisse disposer d'une heure.

Fanchette s'aperçut que j'étais livré à (Tes idées peu agréables. Elle me présenta un verre de limonade, et pendant que je le prenais : « Qu'avez- « vous, monsieur! — Rien , Fanchette. — Vous «paraissez préoccupé. — Non, Fanchette. — Vous «ai -je déplu, monsieur? — Hé, non, c'est cet « animal... — Il me déplaît plus qu'à vous. — Vrai- « ment, Fanchette? — Il n'est qu'un homme pour « celle qui aime bien. — Que deviennent les au- « très? — Importuns ou indifférens. »

Mais je ne m'aperçois pas que cette Fanchette prend sur moi un ascendant réel , que j'ai la faiblesse de lui marquer de la jalousie... qu'en pensera-t-elle? Qu'on n'est pas jaloux sans amour... Et cet amour-là, ne le lui ai -je pas à peu près déclaré?... Que fera-t-elle de cet aveu? Elle m'obsédera, me subjuguera, me réduira... Je lui échapperai; je partirai demain; oui, demain à la

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pointe du jour. Je veux être sage, je veux être tout à Sophie... pauvre Sophie !

Très -heureusement ces dames n'avaient pu ni entendre notre conversation , ni observer le trouble nouveau qui m'avait agité. Elles avaient saisi le moment où je causais avec Fanchette , pour tirer dans l'embrasure d'une croisée les parens de rencontre., auxquels, sans doute, elles faisaient une nouvelle leçon.

Les portes s'ouvrent tout à coup... c'est madame de Mirville et le curé du village, madame d'Ermeuil et Soulanges; c'est du Pteynel qui crie qu'on ne se promène pas, qu'on ne va pas à l'église à l'heure du dîner. Le curé fronce un peu le sourcil, et ne dit mot, parce qu'il est d'usage qu'un curé de campagne n'ait pas d'avis à lui , quand il est chez son seigneur. Il se place à côté du petit propriétaire voisin, qu'on admet les jours de grande féte, ou d'ouverture de chasse. Ils parlent peu , parce qu'ils ont bon appétit , et quand ils parlent, ils parlent bas. Ils répondent par oui et non , quand on les interroge , et la réponse est toujours accompagnée d'une légère inclination et d'un sourire qui signifie : Je vous remercie de vouloir bien vous apercevoir que je suis là.

Mesdames d'Allival et de Valport avaient pris chacune la main de leurs parens , et s'avançaient pour les présenter à madame d'Ermeuil. J'étais

impatient de savoir si elles auraient le courage de répéter la ridicule histoire qu'elles m'avaient contée, ou l'impudence d'en faire une autre devant moi. Soulanges, en les humiliant plus que jamais à mes yeux , arrangea tout , sans se douter de rien. «Parbleu, s'écria- 1- il , avant qu'elles « aient eu le temps de proférer une syllabe , on « a raison de dire que les femmes ont toujours « l'esprit du moment. Il n'était pas possible , dans «la circonstance actuelle, de faire une plus heu- « reuse rencontre, et nous devons des remercî- « mens à ces dames, qui ont eu l'adresse de nous « amener deux hommes, qu'on n'a pas quand on « veut , même en les payant très-cher. »

Vous présumez qu'à ces derniers mots la cousine et la belle-sœur quittèrent les mains de leurs chers parens : une femme d'un certain état ne peut descendre , en public^ jusqu'à l'homme qu'on paie, n'importe comment et pourquoi.

«Vous êtes, poursuivit Soulanges, sans coutu- « rière et sans femme de chambre. Celui-ci est le « tailleur de la duchesse d'Egre ville , qui donne « le ton à la cour ; celui-là est le premier coiffeur « de l'Europe. Allez, messieurs, allez vous reposer « à l'office , et après le dîner , on utilisera vos ta- « lens. »

Les deux femmes me regardèrent d'un air si humble, si suppliant, que la pitié succéda à une envie de rire immodérée. Cependant je crus devoir profiter de cet incident, pour exécuter un

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dessein conçu de la veille, et auquel on ne devait pas opposer de résistance. Un clin-d'œil , presque imperceptible, fut saisi par madame deYalport, qui s'approcha de moi , pendant que Soulanges faisait un long et pompeux éloge du perruquier et du tailleur, qui sortirent à reculons , le nez incliné vers la terre. Cet acte d'humilité était plutôt l'effet de l'embarras que d'une véritable modestie, car rien n'est plus sotement orgueilleux que ces gens, dont Paris abonde, qui ne sont d'aucune utilité, et qui vivent sous différentes dénominations aux dépens des pères . des maris et des femmelettes à qui ils ont persuadé qu'ils sont des personnages.

«Le monde est indulgent, dis-je à madame de «Yalport, et ferme les yeux sur une faiblesse, « que couvre le voile de la décence. Il juge rigou- « reusement les femmes qui affectent le mépris «des mœurs, et la sévérité s'étend jusque sur « celles qui les fréquentent. Je n'abuserai pas de « la position où vous vous êtes mise ; mais j'es- « père que vous vous ferez justice. Vous sentez « qu'il n'est pas convenable que vous restiez ici «plus long -temps. Trouvez un prétexte pour « partir demain matin, et,.. — Mais, monsieur... « — Mais , madame , c'est le seul moyen de m'en- « gager au silence, et réfléchissez que si je parle, «vous partirez également à la suite d'un affront, « que je veux vous épargner. — Gomment , parce « que nous avons voulu vous mystifier un mo- <( ment, vous tirez des conséquences... — La nuit

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« dernière, vous avez aussi mystifié Préval et Mauu tort : j'ai vu et entendu comme eux , et décidé- « ment j'exige que vous établissiez ailleurs le théâtre « de vos mystifications. Si dans une heure vous n'a- (c vez pas pris votre parti, j'éclate devant tout le « monde, et je ne crains pas que vous me démence tiez : j'ai des témoins irrécusables. Je suis d'ail- « leurs de ces hommes qu'on croit sur leur pa- « rôle. ))

Elle s'éloigna , sans ajouter un mot. Sophie s'ap^ procha à son tour. Trop pure pour rien soupçonner, elle me demanda de quoi je parlais à madame de Valport. Je pensai que le danger est souvent dans l'imprévoyance, et que dans ce siècle-ci, l'innocence a besoin d'être éclairée, dussent les lumières la dépouiller d'une partie de sa candeur. Je lui dis ce que je savais, et tel était son éloignement à croire ce dont elle était incapable, qu'elle me fit répéter. Je lui demandai le secret; elle me le promit; mais elle ajouta qu'aucune considération ne la déterminerait à parler désormais à ces femmes , ni même à les approcher. Je souris , avec tendresse , à l'expression de ces sentimens, qui ne sont pas communs aujourd'hui, et qu'il est si doux de trouver dans celle en qui on a placé ses plus chères espérances.

Il me semble que je m'exprime froidement. Madame de Mirville n'occuperait-elle plus la première place dans mon cœur?... Elle lui appartient... Elle la conservera toujours... C'est que cette Fan- XV, ' 8

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chelte... Oh, comme elle me regarde! Il faut la fuir, il le faut absolument.

CHAPITRk XL

Encore une nuit épouvantable.

i( Que faites-vous ici? n^avez-vous pas entendu « la cloche ? Descendez , descendez donc. Il est c( cruel pour moi de voir refroidir le plus joli dî~ « ner. » Il est clair que c'est du Reynel qui parle. « Aimable comtesse, faites-moi servir ici : je tien- (( drai compagnie à mon ami. » Vous devinez que ce désir, si flatteur pour moi, est exprimé par ma charmante Sophie. «Descendez, madame ; je « veillerai à ce que monsieur ne manque de rien. » Sans doute vous reconnaissez Fanchette.

Sophie insista. La position où se trouvait Fanchette lui imposait l'obligation de céder. Mais il fallait quelqu'un pour nous servir, et rien ne la forçait de renoncer à cette satisfaction. Elle était toujours là. Toujours attentive, elle prévoyait, elle devinait tout, et la moindre chose était faite avec une aisance, une prestesse , une grâce!... Oh, comme l'amour sert, quand il veut s'en donner la peine!

Je ne pouvais rien dire de particulier à Sophie : je lui parlai raison, et la sienne m'étonna. Un sens droit, un jugement sain, des connaissances sans prétention ajoutèrent la considération aux

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sentimens qu'elle m'inspirait déjà. Oh! pensai-je , qvielle somme de bonheur une telle épouse répandrait sur ma vie !

Fanchette écoute attentivement. Sans doute , elle n'a pas rassemblé encore un grand nombre d'idées, et cependant elle paraît entendre. Aurait-elle aussi de l'esprit? Hé, pourquoi n'en aurait-elle pas cette pauvre Fanchette , par la raison même que tant de grands seigneurs n'en ont point ?

Ces réflexions m'occupaient malgré moi. J'étais distrait, je n'entendais plus ce que me disait madame de Mirville. Je ne sais ce que je lui répondais... c( A~t-on jamais vu pareille extravagance, « s'écria madame d'Ermeuil , en remontant fort à a propos? Elle est inexplicable , répondait Sour. langes. Et ne donner que les prétextes les plus «frivoles, ajoutait la comtesse. Ces femmes-là ne « font rien comme personne , répliquait Soulanges. «Ma foi, madame, poursuivit du Reynel, votre « terre , pour être charmante , n'est pas la terre « promise, et nous ne serons pas plus mal servis, « parce que vous aurez deux convives de moins. » Je compris que la cousine et la belle-sœur s'étaient exécutées , et je ne daignai pas même demander comment elles avaient coloré ce brusque départ.

Encore Baptiste! Oh, le vilain homme! qu'a-t-il imaginé de nouveau qui l'autorise à entrer où est Fanchette ? « Madame la comtesse ne doit plus

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« compter sur le tailleur et le perruquier. — Com- « ment cela , Baptiste ? — Ils prétendent avoir des (c affaires pressantes à Paris. . . » Ils prétendent ! Le drôle est -il fin? «Ils ont envoyé chercher des «chevaux, et sont partis avec ces dames. Mon (c ami, vous les avez bien jugées, me dit tout bas « la femme charmante. »

11 y a dans toutes les affaires un bon et un mauvais côté. On perdait à la vérité deux hommes du premier mérite; mais il n'y a plus qu'une robe à faire ; madame de Mirville n'est pas exigeante , et Fanchette a tant de zèle! elle reprend son ouvrage et sa place, en me regardant en dessous d'un air qui veut dire : Je me trouve si bien ici !

M. Baptiste arrange une table de boston. Il va, vient, tourne, retourne. Il a un œil à ses jetons, et l'autre se porte à la dérobée sur Fanchette... voyez si ce faquin finira... ah, le voilà pourtant sorti.

Au fond, je ne vois pas de quoi je m'inquiéterais : Fanchette n'est plus cette petite fille d'auberge qu'on pouvait impunément poursuivre de la cave au grenier. C'est la femme de chambre de madame , qu'on doit respecter en elle , et qui sans doute la fait coucher à portée de son appartement.

Mais pourquoi tous ces calculs? N'ai-je pas un moyen sûr de me défaire de ce Baptiste ? Il suffit , pour cela, de raconter à madame d'Ermeuil la scène de nuit qui s'est passée à l'Aigle impérial...

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Oh , le trait sera noir ! je rougis d'en avoir eu l'idée. Haïr, persécuter un homme, parce qu'il a des yeux et un cœur! non, non, je ne hais, je ne haïrai jamais personne.

C'est un jeu bien heureusement imaginé que le boston. Il tire les êtres les plus froids de leur apathie ordinaire. Il remue les humeurs pendant deux heures au moins. La simple , la douce Sophie se fâchait, comme une autre, contre la comtesse, Soulanges et du Reynel. Fatigué d'entendre discuter sans cesse sur un petit morceau de carton, barbouillé de rouge ou de noir , je pris le parti de dormir; c'est ce qu'on a de mieux à faire, quand on est obligé de se taire, et qu'on veut échapper à ses propres pensées.

Il était assez tard quand je me réveillai. Les bostoniens avaient quitté ma chambre... Fanchette aussi était sortie. Où peut-elle être allée cette Fanchette?... Que m'importe, après tout?

Je me frottai les yeux... Non, elle n'est plus ici. Je suis seul, absolument seul. Ah, ah! mon lit est fait : je vais m'y mettre et continuer la nuit, que j'ai commencée à six heures du soir. Je la pousserai jusqu'à huit heures du matin , et une nuit de quatorze heures n'est pas trop longue, après les fatigues de tout genre que j'ai soutenues.

Au premier mouvement que je fis, je vis paraître M. Baptiste, qui portait deux bougies, et qui offrit de me servir de valet de chambre. Je le laissai faire, pour le punir, pour l'humilier.

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J'étais bien aise qu'il se souvînt près de moi qu'il n'est qu'ijn valet, ce Baptiste, qui se donne les airs d'aimer... Oh, encore de Tégoïsme!

Je lai demandai où étaient ces dames et ces messieurs. « Ils ont profité du moment où vous « reposiez, pour aller prendre l'air dans le parc.» Je n'osai lui demander où était Fanchette.

Il plaça sur ma table de nuit une carafe de limonade, du sucre et de l'eau, et me souhaita le bonsoir. Je l'entendis fermer ma porte à double tour et ôter la clé de la serrure. A quoi pense donc ce coquin-là ? pourquoi me mettre dans l'impossibilité de sortir, ou de recevoir personne sans son agrément ? Je sonnai à briser la sonnette. «Que veut monsieur? — Pourquoi m'enfermez- « vous? — Pour qu'on ne vous dérange point. — « Je veux être dérangé, moi. — Ce sera comme il « vous plaira. — Je le crois bien , parbleu. Mettez « la clé sur ma table de nuit, et contentez - vous «de tirer la porte. »

Ce drôle-là serait-il aussi jaloux de moi? Si je croyais qu'il eût cette impudence... Hé bien , qu'en arrivera-t-il ? Ma foi , rien du tout. N'est - il pas permis, quand on aime, d'envier l'amant favorisé, et même d'avoir contre lui un peu d'humeur ? Mais Baptiste en concurrence avec moi!... Et ne m'y mettrais-je pas avec un souverain qui aimerait Sophie... et même Fanchette? Baptiste fait bien de suivre l'impulsion de son cœur; mais, morbleu , j'ai raison de ne vouloir pas être sous

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la dépendance de Baptiste... Cependant cette porte fermée nie mettait à l'abri de tout danger. Point de visite de la part de certain objet, point d'entreprise de la mienne. J'aurais été sage... Oh ! bien certainement; mais je l'aurais été malgré moi, et a-t-on la gloire de vaincre, quand on n'a pas combattu?

Allons, allons, soyons de bonne foi. Non, je ne suis pas sûr de moi; non, je ne m'exposerai pas à une défaite presque certaine. Oui, je serai sage, je le- dois , je me le suis promis, je ne fausserai pas mon serment.

Je sonne une seconde fois; Baptiste rentre. «Je « pense, comme vous , qu'on pourrait me déranger. « Fermez ma porte, emportez la clé. Vous viendrez « demain quand je sonnerai. »

Lorsqu'on redoute sa faiblesse, n'y a- 1- il pas une sorte de vertu à se garantir de la chute , et même de l'envie de faillir? Cette victoire, que je remportai sur moi-même, m'inspira une satisfaction inexprimable. Je me crus tin homme audessus du vulgaire, un homme d'une moralité à servir d'exemple... Toujours le chien d'amourpropre î

« Pourquoi cette porte est-elle fermée à clé? — «Je l'ignore, madame. — Il peut se trouver in- « commodé cette nuit. — Sans doute. — Ne pouce voir pas sonner. — Et périr, faute de secours, (c — Je ne me retirerai pas sans savoir si on lui a «donné ce qu'il lui faut, sans lui souhaiter le

« bonsoir. Cherchez donc Baptiste , mademoiselle. « — Madame , j'y cours. »

Ce sont elles, les deux objets les plus redoutables pour moi, dont je me suis séparé autant que je l'ai pu, qui vont franchir la faible barrière que j'ai mise entre elles et moi... Je suis las de combattre, je m'abandonne aux circonstances, et je deviendrai... ce qu'il plaira à l'amour.

On a trouvé Baptiste. J'entends tourner la clé, la porte s'ouvre , les voilà toutes les deux. Sophie vient à moi, et Fanchette se retire dans un coin, d'où elle verra tout , d'où elle ne perdra pas un mot. Ma bonne Sophie , contrainte pendant toute cette journée, ne pense pas que nous avons là un témoin redoutable. Elle se livre, sans réserve, à cette candeur, à cet abandon auxquels il est impossible de résister. Elle a été à la promenade , uniquement pour ne pas se rendre ridicule. Son cœur est resté avec moi. M'en suis-je aperçu? Aije senti qu'elle ne formait qu'un vœu, celui d'être sans cesse auprès de moi ; d'adoucir l'ennui inséparable de ma situation ; de répondre aux accens de l'amour, par ce que l'amour a de plus tendre? Et elle me prodiguait ces caresses innocentes qu'elle m'avait promises , et qui , depuis , lui avaient paru si dangereuses. Et j'oubliai Fanchette et les ménagemens que je croyais lui devoir. Je retombai dans ce délire si poignant , si plein de charmes , que je ne pouvais supporter , et qui faisait le bonheur de ma vie. Ivre comme moi, Sor

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phie lie se ressouvenait plus qu'elle s'était restreinte à la douce , à la simple amitié. Heureusement, Fanchette veillait pour elle. « Voilà mate dame d'Ermeuil », dit-elle d'une voix altérée, qui me frappa, et me rendit à moi-même. Sophie, interdite, vit Fanchette, rougit, pâlit, balbutia, et dit enfin, avec calme et sérénité : «L'amour « sincère n'est pas un vice. — C'est ce que j'ai « toujours pensé, madame. — C'est le don le plus « précieux que le ciel puisse nous faire , quand il « est justifié par les qualités de l'homme que nous « avons choisi. Fanchette, vous avez le secret de « mon cœur : vous n'en abuserez pas , si le vôtre « est sensible. »

Fanchette prit sa main , et la baisa. « Yous «pleurez, mon enfant! Ah, vous aimez aussi, et « cette scène de tendresse a rouvert une plaie mal «cicatrisée encore. — Oui, madame, oui, j'aime « de l'amour le plus malheureux. — Demain, nous «parlerons de cela, Fanchette. Peut-être puis-je « vous être utile. — Non, madame , non , vous ne «pouvez rien pour moi. — Pardonnez-moi, ma « petite. Avec de la considération et de la fortune, « on aplanit bien des obstacles. Je vous rendrai « plus heureuse encore que je l'étais il y a un «moment. Votre amant sera votre époux. — Ja- «mais, madame , jamais. — Il le sera, vous dis-je. « Espérez et remettez-vous. »

Elle fit un tour par la chambre , s'assura que

j'avais ce qui m'était nécessaire , me donna un baiser sur le front, emmena Fanchette, et me laissa.

J'entendis ôter la clé ; mais on n'avait pas fermé ma porte. Que voulait-on? que projetait-on? Je le répète, je ne suis pas un ange; je n'ai plus de force, plus de volonté, je me livre à la fortune.

Le plus profond silence régnait autour de moi. L'horloge du château avait sonné onze heures, et je ne dormais pas. Tourmenté , par mille pensées affligeantes et voluptueuses, j'appelais le joui qui devait m'eiî distraire, et, quelque position que je prisse, je me sentais accablé par mon cœur. . Cet état était cruel. Je ne pouvais le supporter davantage. J'étais prêt à me lever, à aller chercher dans le parc la fraîcheur et le repos , lorsque mes yeux se portèrent sur la carafe de limonade. Je la vidai en deux fois. Bientôt je me sentis plus calme , et , de tous les senlimens qui se combattaient en moi, il ne me resta que celui de ma duplicité envers Sophie.

Ce sentiment m'oppressait. Mais sa violence même annonçait l'absence momentanée des passions : quand elles nous obsèdent, nous sommes incapables de réflexion et de raisonnement.

Réfléchir péniblement et raisonner contre soimême, est encore un état auquel on cherche naturellement à se soustraire , et que de raisons bonnes ou mauvaises n'avais-je pas à m'opposer?

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Je les saisissais toutes, je me laissais bercer par ma conscience rassurée , et je m'endormis , persuadé que je n'avais rien à me reprocher.

Mon sommeil était fatigant, comme certaines des sensations qui l'avaient précédé. Des rêves tourmentans se succédaient sans interruption. Je m'éveillai, couvert de sueur, et m'estimant heureux d'échapper aux images qui me poursuivaient.

Un bruit singulier me frappa. Il se faisait dans ma chambre , et je ne pouvais le définir. Je regardai autour de moi, et je distinguai, à la lueur de ma bougie, quelque chose de blanc, qui ressemblait assez à ce qu'on appelle un fantôme. En fixant cet objet, je reconnus une femme, et dans cette femme, la trop intéressante Fanchette.

Elle était assise au pied de mon lit. Ses yeux étaient fixés sur moi ; ses mains étaient croisées sur sa poitrine. Le froid l'avait saisie. Ses mains étaient bleues ; ses dents se choquaient avec force , et produisaient ce bruit qui m'avait étonné à mon réveil.

«Fanchette, m'écriai-je, Fanchette, que faitesv( vous là? — Je vous regarde, monsieur, me ré- « pondit-elle doucement. — Mais le froid vous tue. « — N'importe, je vous vois. — Par grâce , Fan- « chette, retirez- vous. — Je ne le puis, monsieur; « toutes les communications sont fermées. — Yous ce allez donc mourir là ! — Qu'importe où, et comte ment je meure , si mourir est un bien pour moi ? « — Que dites-vous, Fanchette! — Souffrez que

« je demeure , monsieur. Vous n'avez à redouter, « près de moi , aucun genre de séduction. Non , « je n'ai pas su vous plaire. Vous l'avez cru cece pendant , vous me l'avez dit ; la présence de maçc dame de Mirville nous a éclairés tous deux, sur « vos véritables sentimens. C'est elle que vous ai- «rnez, elle le mérite, je ne me plains pas. Mais « permettez que je vous voie cette nuit , demain , « tous les jours, jusqu'au moment où mon amour « s'éteindra avec moi. — Fanchette, vous m'afflic( gez. — Ah , monsieur , n'ajoutez pas à ce que je a souffre : j'ai déjà trop de ma douleur, w

Un long silence succéda à ce court, mais pénétrant entretien. Elle me regardait , et je faisais de vains efforts pour détourner mes yeux des siens. Une force irrésistible me ramenait à cet objet dangereux, a Oh, regardez-moi, que craignez- vous? « Regardez -moi, me dit-elle en pleurant. » Elle tomba à genoux devant mon lit; elle prit ma main : la sienne était glacée. « Fanchette, ma a chère Fanchette , vous ne passerez pas ainsi le ce reste de la nuit. Je vais me lever , et vous viencc drez vous ranimer ici. — Vous lever ! Vous êtes ce mouillé de sueur. Pensez-vous aux suites... — Je ce ne pense qu'à vous. — Non, monsieur, vous ne ce vous lèverez pas. » Elle me tenait avec force, et j'essayai à rendre un peu de chaleur à ses mains.

Ses mains... ses bras... sa joue... que sais-je? Etais-je à moi? Puis-je dire par quels degrés... Elle est heureuse encore , dit-elle. Voilà les seules pa-

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rôles que j'entendis, et j'ignore si j'eus le temps d'en articuler une.

Quelle nuit, oh quelle nuit! J'aurais donné la moitié de ma vie pour convertir l'autre en une nuit semblable, en une nuit de vingt ans, s'il m'eût été possible d'accorder le plaisir et les mœurs.

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