‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 21 sur 82 · U IV E M A C É I) O 1 ]N E. 1\'J · texte numérisé non relu

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tache de lui ouvrir. Je m élance; je lui saisis le bras. «Il est bien extraordinaire, mademoiselle...» Ah, mon Dieu, c'est Fanchette! N'importe, je ne reculerai pas. Je suis monté sur un ton de sagesse qui éloigne toute espèce de danger.

(f Fanchette, que faites -vous ici? — Il est si « doux d'imiter ce qu'on aime dans ce qu'il fait « de louable ! — Par grâce, Fanchette, ne parlons «pas de ces folies-là. — N'en parlons pas, mon- « sieur. Vous cherchiez Claire, et moi aussi. J'ai «pensé que fille sensible qui n'est, à minuit, ni «avec son père, ni avec sa mère, doit être avec « son amant. — Je l'ai pensé comme vous, Fan- « chette. J'ai trouvé Claire ici , et je Tai rendue à « ses parens. — Qu'elle est heureuse , monsieur , «mille fois heureuse, puisque son bonheur est « votre ouvrage! • — Fanchette, ne prenez pas ce «ton doux, tendre, enchanteur, qui va à l'aoïe , « qui l'agite, qui la tourmente. — Vous ne vous «apercevez pas, monsieur, que votre ton esta «l'unisson du mien. — Éloignons-nous au moins « de cette malheureuse maison ; qu'Eustache ignore « que celui qui le prêchait il n'y a qu'un moment , «est bien plus coupable que lui. — Coupable! «Et de quoi donc? — Ne discutons pas, made- «moiselle, séparons-nous. )>

Je m'éloignai. Fanchette me suivit. Je l'entendais soupirer derrière moi. Si vous connaissiez Fanchette, vous sauriez quel effet devaient faire sur moi ces soupirs... Un air frais les portait à

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mon oreille ; écho d'amour les répétait dans mon cœur. N'importe , je doublai le pas : le gardien des mœurs publiques ne devait pas avoir de nouvelles faiblesses.

...J'entends toujours derrière moi ce pied léger, qui foule à peine l'herbe naissante de mai. Ce pied!.,, cette jambe!... mon imagination ne s'arrête pas. Si je me tourne, je suis perdu. Qu'entends-je?... un faux pas, une chute! une maudite bouteille vide l'a fait trébucher. Refuserai-je à Fanchette ce que j'accorderais à la dernière des inconnues , et la sagesse doit-elle être poussée jusqu'à la barbarie? Elle se plaint, peut-être autant de ma dureté que du mal qu'elle ressent... «Non, je ne suis pas un homme cruel. Relève- « toi; appuie ton bras sur le mien... » Déjà je l'ai relevée ; déjà je sens sa main sur mon cœur. Il semble que ce cœur veuille s'élancer hors de moi, pour s'aller unir au sien.

Que faire ? Elle marche difficilement; je ne puis la quitter. Il y a une grotte dans ce jardin, elle s'y reposera un moment. Je n'y entrerai point; je l'attendrai en dehors... J'y entrai, et il était grand jour, quand nous en sortîmes.

« Fanchette, qu'allons-nous devenir? Être surce pris avec vous, en sortant de cette maison, moi « qui en ai arraché Claire ! Oh , c'est vous , c'est « vous seule... — Ne nous reprochons rien, monte sieur. Entre nous , il n'y a de séducteur que Tact mour. » Comme elle pense ! comme elle parle !

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Serait-il vrai que les idées se conimuiiiquent comme le désir, et que, sans le chercher, sans s'en apercevoir, on apprend la langue de l'objet qu'on aime?

Voilà des réflexions qui viennent bien à propos. Il faut se tirer d'ici. La porte du jardin est ouverte, et peut-élre les habitans ne. circulent pas encore dans le village. Je hii prends la main; je l'entraîne après moi... « La porte est fermée; la « gâche a été fixée par deux ou trois gros clous de « charrette. Il est clair qu'Eustache est levé, qu'il

a fait le tour de son jardin... Oh, Dieu, Dieu, « s'il fût entré dans cette funeste grotte!... — Il y ce eut trouvé des êtres heureux comme lui. — Quel calme, mademoiselle, quelle indifférence! Elle a peut vous convenir à vous, qui n'avez rien à «perdre... — Depuis que je vous connais, monte sieur. — Pardon, mille fois pardon. Ma conduite « est celle de l'amour en délire; mes expressions « sont d'un barbare. Ah, dis moi, répète-moi que « tu me pardonnes... » Elle m'embrassa.

« Fanchette , il faut pourtant sortir d'ici. — Eus- « tache s'est levé, monsieur, tourmenté par l'inc( quiétude, brûlant de savoir comment la mère « Servent a traité sa fille. Il est impossible qu'il « soit chez lui. — Qui t'a donc appris à connaître « le cœur humain? — Ne doivent-ils pas se ressem- «bler tous? Je n'ai étudié que le mien. Aurais-je « un moment de repos , si je craignais pour vous?

« — Mais nous parlons, nous parlons, et le temps

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«s'écoule... Entends -tu la cornemuse du vacher « du village? Va donc, ange de délices, ou de ma- « lédiction , approche-toi de cette croisée, de cette «porte, écoute; si tu n'entends rien, ouvre... si <( tu le peux. »

Le volet était poussé simplement; la croisée, la porte étaient fermées. « Monsieur, il faut casser « un carreau. — Cassez-le donc, Fanchette; je me « sens incapable d'agir. )»

Un caillou brise la frêle barrière. Elle s'élance... elle a ouvert la porte de la rue. « Sortez, monte sieur, séparons -nous. Nous rentrerons au châ- « teau comme nous le pourrons ; le jugement nous « reviendra , lorsque notre mutuel isolement lui « permettra de se reproduire. «

Je sors comme un fou qui s'échappe des Petites-Maisons; je cours, sans savoir où je vais... Personne encore dans les rues! quel bonheur!... Mais comment regagner mon appartement?... Si on y entre avant moi?... .Une chambre rangée; un lit qui n'est pas défait... Oh , il y a de quoi perdre la tête.

J'étais dans des transes mortelles, et pour compléter mon supplice , je rencontre , au détour d'une rue... qui? l'aimante, la vertueuse Sophie, pâle, défaite, pouvant à peine se soutenir. Elle n'a pas dormi plus que moi ; mais quelle différence! inquiétude, vœux, pureté de son côté; et du mien... Je suis un misérable!

Mais renoncerai-je au cœur de la plus parfaite

UNE MACÉDOINi:. AU

(les créatures , en lui dévoilant l'affreuse vérité , ou descendrai-je lâchement jusqu'au mensonge? J'ai menti avec facilité à la mère Servent : je rassurais une mère craintive ; je conservais la réputation d'une enfant , sans expérience. Ici je vais mentir, parce que le vice a besoin d'un masque, et je ne suis pas assez dégradé pour être insensible à ce que ma position a d'humiliant.

«Ah, mon ami, quelle nuit j'ai passée! avec « quelle douloureuse impatience j'attendais le jour! «Deux de ces nuits-là encore, et je perdrais la « vie et mon amour... Pardonnez-moi, mon Dieu, «de le préférer à vous... Mais, dites-moi donc, « cruel homme que vous êtes , où vous avez passé « cette nuit? — Je sors de chez Servent. Claire est *( au sein de sa famille ; elle dort à côté de sa mère, « qui travaille. — Où avez-vous été? Qu'avez-vous « fait ? »

Elle ignore Tescapade de Claire. Ses parens n'en ont pas de connaissance positive, et d'ailleurs ils m'estiment assez pour croire que je n'en parlerai pas même à celle... A celle que tu adores, allais-tu dire, ingrat, perfide! Je ne dévoilerai pas la faute de Claire : mésestimer quelqu'un est un tourment pour Sophie.

Il faut pourtant répondre quelque chose. Je dirai... que dirai- je? «Claire était rentrée chez « elle; je retournais au château. Un bruit affreux « m'étonne et m'arrête; il partait de cette maison. » J'indique du doigt la première qui s'offre à moi.

« Hé , mon ami , c'est celle du notaire. » Qu'a ce pauvre notaire à démêler avec moi? Je ne puis cependant me rétracter. « Le notaire se portait aux «dernières violences envers sa jeune femme, qui « pleurait , et demandait grâce. Je frappe à coups « redoublés. On ouvre; j'entre, et je me déclare « le défenseur de l'épouse infortunée. On s'em- « porte, et j'oppose le raisonnement au soupçon, « la modération à l'aveugle fureur. On m'écoute, « on parvient à s'entendre , après des discussions «interminables. Le mari demande grâce à son « tour. La jeune femme pardonne du fond de son « cœur. Je les quitte, et j'allais rentrer, heureux « d'avoir ramené la paix dans un ménage. »

Femme unique! Elle me comble d'éloges; elle me prend la main; elle passe un bras à mon cou; elle me sourit; elle oublie la fatigue et l'inquiétude ; elle en est trop payée par la satisfaction de trouver son amant toujours plus digne d'elle. Meurs donc , tigre , qui fais couler ses larmes , et qui n'en taris la source qu'à force de bassesse et de fausseté.

Fanchette passe à côté de nous, et Sophie lui parle avec bonté. Combien ces marques d'affection , toujours répétées , ajoutent à ce que je souffre! Si Fanchette répond avec une certaine liberté d'esprit, je la méprise, je la déteste sans retour. Son embarras est égal au mien. Elle rougit, elle pâlit , elle balbutie , et c'est encore la femme incomparable qui la rend à elle-même. Sophie loue

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sa vigilance, sa prévoyance : elle porte un panier au bras... des œufs, du beurre frais, du fromage. Où a-t-elle été prendre cela?

Elle répond aux choses flatteuses que Sophie lui adresse, par une simple révérence. Elle s'éloigne, et je lui vois essuyer une larme... Est-ce le repentir qui la lui arrache ? Peut-être est-ce la pitié qui la donne à celle que nous trompons tous les jours. Madame de Mir ville inspirer de la pitié à Fanchette !

On était déjà levé au château. Tout le monde m'y marquait de l'amitié , et on faisait courir Baptiste et André, pour savoir enfin ce que j'étais devenu. J'entre. Sophie me présente comme un de ces êtres rares qui honorent l'humanité. On plaisante sur le compte du notaire , et Sophie se fâche. On revient; on juge la chose de sang-froid; on me félicite ; on m'applaudit. Supplice horrible ! Suis-je coupable au point de l'avoir mérité ?

Réfléchissez, jeunes gens, au nombre incalculable d'inconvéniens qu'entraîne l'inconduite. Pour masquer la mienne , je ne trouve, dans l'embarras où je me suis mis, d'autre expédient que de diffamer un homme, qui peut-être aime sa femme, comme Sophie mérite d'être aimée.

Je me jette dans mon lit, bourrelé de remords, et cependant mes yeux se ferment : j'étais excédé de toutes les manières. Le juste seul doit dormir d'un sommeil tranquille. Agité par des songes cruels , courbé sous la ^erge de ma conscience ,

j'expiais, loin de tout objet de séduction, le malheur de m'étre laissé séduire... Séduire! L'ai-je été? Non. Mon misérable cœur va sans cesse audevant du sien.

Le sommeil le plus pénible calme le malheureux, le rend à lui-même et à la raison» A mon réveil, je me promis bien sincèrement de fuir Sophie, pour échapper à Fanchette. « Je gagnerai «la première poste à pied, puisque je ne peux « encore monter à cheval. Là, j'attendrai une oc- « casion pour retourner à Paris. Rendu chez moi, «j'écrirai à Sophie; je prétexterai des affaires «inopinées, et peut-être m'aimera- 1- elle assez « pour me croire sur ma parole : elle a cru... elle «a bien voulu croire... Vous riez, messieurs, de « mes scrupules, de mes combats. Recueillez- vous , « et si ensuite vous me trouvez ridicule , la na- « ture ne vous a donné que des sens. »

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