‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 22 sur 82 · CHAPITRE XVIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIL

La Séparation.

Je me lève, bien décidé à partir, à partir sans le moindre délai , et , cette fois , ma résolution est inébranlable. J'éprouve le besoin de respirer un air frais , et j'ouvre ma croisée. Plusieurs voitures entrent dans la cour. Des femmes , des hommes , des malles... Hé mais, n'aperçois -je pas Georges , ce vieux valet de chambre qui m'a élevé,

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et qui vaut mieux que son maître ? u Georges , « Georges, me voici, monte, et dis-moi ce que tu « veux. »

Il entre, il me remet une lettre de mon homme d'affaires; mes intentions sont remplies. La boutique est louée, garnie; le modeste ameublement est en place. Hélas! j'avais tout oublié près d'elle. Je ne me souvenais plus même des mesures que j'avais prises "pour m'en séparer.

Une seconde femme de chambre arrive pour madame d'Ermeuil, une autre pour madame de Mirville ; des effets en quantité pour toutes deux. Oh, Sophie, as -tu besoin des étoffes de l'Inde? n'es-tu pas assez belle de ta seule beauté?

Il y a aussi pour moi du linge, des habits, de l'argent. De l'argent! il peut servir à entretenir la paix de Famé : il ne la fait pas recouvrer.

Comment lui apprendre qu'elle a un sort indépendant, qu'il faut qu'elle parte, qu'elle s'aille fixer rue Saint -Antoine , que je le veux, que je l'exige impérativement? Si j'annonce une éternelle séparation, elle ne voudra point partir; si je lui parle, je ne le voudrai plus.

Je vais lui écrire... Non, elle me cherchera, me trouvera , me gagnera : l'amour et le plaisir parlent, combattent pour elle. Je m'expliquerai avec Soulanges. Homme du monde , il sera indulgent , et en imposera à Fanchette par l'influence du rang... Que dis-tu? Quand elle t'a sacrifié ce qu'elle avait de plus cher, elle a cru se confier à XF. ,5

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un homme d'honneur; elle t'a rendu dépositaire de sa réputation. As-tu le droit de la lui ravir?

Mais le curé... Le curé est un homme, et il n'en est qu'un qui doive savoir que Fanchette...

Que ferai-je donc? En cherchant à classer mes idées, j'étais descendu au salon. Je m'y promenais machinalement, et j'avais pris, sans envie de les lire, un paquet de journaux qui venait d'arriver, et qu'un pur hasard avait fait tomber sous ma main. J'en parcourais un , en pensant à tout autre chose. Ce papier me servait de contenance, comme un éventail à une femme qui rougit ou qui veut en avoir l'air. Il m'arriva , je ne sais comment , de lire tout haut : L'abbé Aubry prêche demain à dix heures du matin , dans la cathédrale de Beauvais,^et en lisant, je ne pensais pas plus à l'abbé Aubry qu'au Grand-Mogol.

« L'abbé Aubry! le premier prédicateur de l'Eu- « rope ! Quelle est la date du journal, mon ami? « — Le 3 mai , madame. — Le 3 mai ! c'est vrai- « ment demain que l'abbé Aubry prêche, et je ne « l'ai pas encore entendu!... Mais dites-moi, mon- « sieur, pourquoi vous m'appelez madame? — Ce c( qu'on doit aux bienséances , à la société esti- « mable qui nous écoute... On ne doit rien qu'aux « bonnes mœurs , mon ami , et quand on paie « rigoureusement cette dette-là, on peut se dis- « penser des convenances. Mon ami , mon cher (( ami , je brûle d'entendre l'abbé Aubry. Vous «me conduirez à Beauvais, n'est -il pas vrai? —

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«Oh, avec un sensible plaisir. — Nous partirons «après dîner. — De suite, si vous le voulez. — « De suite, soit. Habillons-nous. Pendant le temps « que nous donnerons à une toilette négligée , « Baptiste nous trouvera des chevaux. Vous nous «prêterez Baptiste, n'est -il pas vrai, comtesse? « — Oh, très-volontiers. — Mon ami, nous arri- « verons assez tôt pour voir le chœur de Beau- « vais : c'est, dit-on , une des merveilles- de l'église « chrétienne. — Que sera-ce quand vous y serez? « — Du sentiment, mon ami, et pas de pointes, «je ne les aime pas, et vous avez assez d'esprit « pour ne pas recourir à de pareils moyens. Allez «donc vous habiller. Me promènerez -vous dans «Beauvais, en veste de nankin et en culotte de « peau? — Chère Sophie, je vole et je reviens. — «Comtesse, ce soir nous visitons la cathédrale, « demain nous entendons le sermon de l'abbé «Aubry, et nous revenons à l'heure du dîner, «pénétrés de l'éloquence, de fonction de l'ora- « teur. — Prenez garde , madame , prenez bien « garde. On dîne ici à quatre heures précises, et «vingt minutes de retard dessèchent un rôti, ou « forcent le chef à le laisser refroidir. L'observation est de l'oncle Antoine.

Je n'ai donc plus besoin de prétextes pour m'éloigner de ce château. Je vais en partir avec la seule femme qui soit au-dessus de Fanchette qui puisse me la faire oubher... L'oublier! La fuir - oui, sans doute; l'oublier! jamais.

Me voilà dans mon appartement. Georges apprête ce qu'il me faut , et j'entre dans ma chambre à coucher. Maintenant je peux lui écrire ; je ne quitterai plus Sophie d'une seconde. Je ne serai plus e:5j:posé aux charmes tout-puissans de ses regards; je ne craindrai plus ses soupirs, ses tendres plaintes... Mais elle? que va-t-elle penser, combien va-t-elle souffrir? pauvre Fanchette !... pauvre moi !

Je tâche de me monter la téte. Je m'arme de la plume cruelle qui va rompre toutes nos relations. Je cherche des expressions austères comme mes motifs. Je relis ce que je viens d'écrire... C'est l'amour qui soulève un coin de son bandeau. C'est toujours l'amour.

Je déchire, je recommence, je déchire encore. Enfin je m'en tiens à ceci : « Nous nous sommes «égarés l'un et l'autre, chère Fanchette, et nous « pensons trop bien , tous deux , pour ne pas ab- « jurer une erreur de cette nature. Je quitte ce « château , pour n'y rentrer que lorsque vous en « serez sortie. Il est inutile de prendre congé de « madame d'Ermeuil , d'emporter les effets que «vous avez ici. Vous trouverez, dans l'asile que «je vous ai fait préparer, ce qui est nécessaire «aux besoins présens, et je vous ai ménagé des « ressources pour l'avenir. Si elles se trouvent in- « suffisantes, je pourvoirai à tout

« Mon domestique vous conduira. C'est un «garçon discret, qui ne vous fera pas de ques-

ce tions, par cela seul que je ne lui aurai pas or- « donné de vous en faire.

« Partez avec lui , aussitôt qu'il vous remettra «la présente. Partez, je le veux... » Je le veux! oh, quelle expression!... Pas de ménagemens. Il est des circonstances où, pour frapper juste, il faut frapper fort. «Partez, je le veux, et vous « n'avez que ce moyen de conserver mon estime. »

Mon estime! Hé, oui, mon estime. Comme elle a fort bien dit : Entre jeunes gens, il n'y a de séducteur que l'amour.

« Georges? — Monsieur? — Connais-tu déjà ici « une femme de chambre qui se nomme Fan- « chette ? — Oh , monsieur, il suffit de l'entrevoir «pour s'informer de son nom. C'est la fille la « plus séduisante... — Ce n'est pas de cela qu'il « s'agit, Georges. Un de ses parens éloignés, mon « intime ami, m'a écrit de Marseille, et me charge « de lui faire parvenir des secours. Fanchette en- « tend le commercé de mercerie, et j'ai chargé « mon homme d'affaires ... — J'entends aussi , «monsieur, et c'est pour elle qu'il a loué cette « jolie petite boutique , rue Saint-Antoine. Toute « autre que mademoiselle Fanchette me devrait « des remercîmens. J'ai eu un mal , pendant deux «jours, à faire porter, à ranger! mais quand on « la voit , on est payé de ses peines.

« — Mon ami , mon ami , descendez donc ; les « chevaux sont mis , et vous ne finissez pas. — Je descends, chère Sophie.

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(( Georges , voilà le bail , les quittances des « fournisseurs , du receveur du droit de patente , « et les clés du nouveau domicile de Fanchette. c( Dès que je serai parti, vous la prendrez à l'écart, «vous lui remettrez tout cela; ensuite vous lui « donnerez cette lettre. Vous la laisserez maîtresse « absolue du parti qu elle voudra prendre. Pro- (( bablement elle vous proposera de l'accompagner « jusqu'à la grande route. — Je le lui proposerai, « moi , monsieur. — A la bonne heure. Vous enc( trerez avec elle dans une auberge décente , et « vous la ferez monter dans la première diligence « qui passera pour Paris. Vous viendrez ensuite « me trouver à Beauvais , à l'hôtel de la Téte- « Noire. »

Je descends; je rencontre Sophie, qui, dans son impatience, vient au-devant de moi. Je lui présente la main; nous descendons, nous traversons rapidement le vestibule... Fanchette est sur les degrés de la cour. Elle est partout , cette Fanchette ! Mais ma Minerve et son égide sont à côté de moi. Cependant il faut détourner les yeux, ou aller révoquer mes ordres , déchirer ma lettre, me condamner à d'interminables faiblesses. C'est au moment même où mon cœur brisé se révolte contre ma raison, que je m'arme d'un courage stoïque. Je porte Sophie dans la calèche ; je m'élance après elle ; Baptiste pique les chevaux. Je lui crie de fouetter plus fort. Je m'éloigne avec rapidité, et à chaque temps de galop, je

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sens que laissé derrière moi la moitié de ma vie. Jai l'autre auprès de moi. Ali, Sophie, c'est pour toi seule que je veux vivre ; mais , égards pour le malheur; tendre intérêt pour ma victime! Hé, ne suis-je pas aussi la sienne? Ah, s'il n'existait pas une Sophie, je terminerais tant de souffrances, de combats. J'oserais être heureux, en dépit des préjugés, à la face de l'univers.

« Mon ami, à quoi pensez-vous donc? — Chère « Sophie, je jouis du spectacle de la nature raajeunie. » La nature, la pluie, le beau temps, sont les heureux échappatoires de ceux qui n'ont rien à dire, ou qui ne veulent pas dire ce qu'ils pensent.

Sophie suit cette première donnée, elle admire tout , et dans la moindre fleurette elle adore le créateur. Ah, c'est dans Sophie qu'il faut le le connaître et l'adorer... Et Fanchette !... Il a fait deux chefs-d'œuvre.

Il n'y a que trois lieues du château d'Ermeuil à Beauvais. Nous allions d'un train à les faire en trois quarts d'heure. La rapidité de la course , le bruit des roues, ne nous permettaient pas de tenir une conversation suivie, et j'avais tant de besoin de pouvoir parler à moi seul !

Nous arrivons. Nous voilà dans la cour de la Téte-Noire. L'hôte, l'hôtesse, leurs gens ne laissent rien à faire à la femme de chambre de Sophie, Ils nous aident à descendre ; ils s'emparent de nos paquets; ils les portent au plus bel appar-

tement. Cet appartement-là doit être payé chei\ n'y passât-on qu'une heure, et n'y prît-on qu'un œuf frais. Tout le monde va, vient autour de nous ; on cherche à lire sur nos figures combien rapportera l'honneur de nous recevoir. C'est une bien belle auberge que celle de la Téte- Noire; beaucoup plus belle que celle de l'Aigle-Impérial de Chantilly... Mais à l'Aigle-Impérial, il y avait une Fanchette ! Ici l'amour ne fera pas un temple d'un grenier à foin.

On nous demande si nous voulons être servis chez nous. Il y a donc dans cette auberge une table d'hôte. J'engage Sophie à descendre. Satisfait de moi-même, heureux, à ce qu'il me semble, d'avoir rompu avec Fanchette , j'éprouve cependant un certain fonds de tristesse, qui s'oppose à ce doux abandon , dont j'ai contracté l'habitude avec Sophie. Elle décide que nous dînerons dans notre appartement. Je me soumets.

Elle renvoie Caroline. . . Vous savez bien ? cette femme de chambre arrivée ce matin. Me voilà seul avec elle. Quel prétexte trouverai -je donc, qui m'autorise à garder le silence , moi qui ai toujours tant de choses à lui dire?... Une migraine. Oui, une migraine; cela prend comme un coup de feu, et se passe à volonté : n'est -il pas vrai, mesdames?

J'allais porter la main à mon front : « Mon ami, «me dit-elle, vous savez combien je vous aime, « combien je vous estime. Je ne me défie ni de

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« votre volonté ni de la mienne; mais la jeunesse a et l'amour sont deux séducteurs , devant qui « disparaissent les résolutions les plus sages . . . <( Nous l'avons éprouvé , cher ami. De quoi s'en « est-il fallu que nous devinssions coupables ? J'ai a ordonné à Caroline de ne me pas quitter un « moment pendant ce petit voyage. Je vous dece mande pardon d'avoir cru cette mesure nécesa saire , et je vous prie de n'y voir qu'une preuve « nouvelle du sentiment exclusif, invincible qui « m'unit à vous.

« J'ai pensé qu'il était inutile que cette courte a explication se fît en présence de Caroline : faites- « moi le plaisir de la rappeler. »

J'y courus, moi qui, dans toute autre circonstance, aurais maudit cette Caroline, qui la maudirai peut-être dans deux heures... Oh, quel cœur que le mien !

Nous nous mettons à table. Elle conserve son ton doux , tendre , moelleux , ce ton qui va à l'ame, et qu'elle seule sait entendre. Elle parlait comme si toous étions seuls. Elle veut aimer; elle veut le dire hautement; elle consent que tout l'univers le sache; elle permet les interprétations; elle ne les craint pas : son amour et sa conscience , que lui faut-il de plus?... Oh, quelle femme! Sa candeur, sa franchise ne permettent pas au soupçon de naître. Une autre, qui se conduirait ainsi, ne chercherait qu'à plaire, à attirer par des aveux, à fixer par des privations. Elle est incapable de

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lien calculer. Elle fait tout par le sentiment intime du bien et du mal. Son amour est plus que sa vie; sa vertu lui est plus chère que son amour.

J'abrégeai le dîner, sous le prétexte qu'il faut voir au grand jour les détails minutieux de l'architecture gothique. Elle prit mon bras, et Caroline , soumise à ses instructions , marchait à côté d'elle. Elle a l'air étonné, cette Caroline, et vraiment il y a de quoi l'être. Aimer avec passion , et se faire garder à vue , c'est ce qu'on ne voit pas tous les jours.

Nous passâmes deux heures, au moins, dans la cathédrale. Je paraissais regarder tout avec une extrême attention, et je ne voyais dans ce chœur qu'une Madeleine. Qu'elle est belle, cette Madeleine! Elle est plus, elle est jolie... Jésus lui pardonna; qui ne pardonnerait à Fanchette?

Lorsque nous rentrâmes , Sophie me rappela que j'avais bien mal passé la nuit précédente... Une nuit! hélas, c'était la troisième. Elle m'engagea à me retirer chez moi. « Mon ami, Caroline «s'asseoira près de mon lit; je lui parlerai de « vous : ce sera presque vous avoir avec moi.

J'avais besoin de me reposer; j'avais besoin d'être seul. Je pris la main de Sophie, je la baisai. Elle m'embrassa tendrement. Pourquoi ce baiserlà ne fit-il pas l'effet rapide et brûlant de ceux qu'elle m'avait précédemment accordés?... Ah, Fanchette, Fanchette!

Il était temps que je me retirasse. J'étais à peine

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dans ma chambre, que Georges y entra. Recommander la discrétion , c'est avouer qu'on a des ménagemens à garder , ou quelque chose à craindre. Je n'avais ordonné le secret sur rien; aussi Georges s'approchait de moi , une lettre à la main , et il avait nommé Fanchette avant d'avoir refermé ma porte... Oh, s'il m'eiit trouvé chez Sophie!

« Hé bien , Georges ? — En vous quittant , m once sieur, j'ai entrevu mademoiselle Fanchette, dans « le bosquet qui est au bout du jardin de la com- « tesse. J'ai été l'y trouver. — Après ?^ — Elle s'éc( tait assise. Une main couvrait la plus jolie pe- « tite figure... — Pas de détails. Poursuivez. — Je « lui ai remis les clés , les papiers et votre lettre. «En la lisant, elle a pleuré. — Elle a pleuré, « Georges? — ■ Oh , monsieur , de manière à fendre (f un cœur de rocher. J'ignore ce qui pouvait Faf- « fliger ainsi. — Je le sais, moi, je le sais. — Il le uveut, a-t-elle dit en sanglottant; il l'ordonne; «j'obéirai. Mais trois jours, trois jours seulement!... « Et puis du galimatias où je n'ai rien compris. « — Mais finissez donc. Où est Fanchette, en ce « moment? — Sur la route de Paris, monsieur. — « Sur la route de Paris ! — Je lui ai fait part des « instructions que vous m'avez données : elle m'a suivi sans résistance. — Vous a-t-on vu sortir du « parc avec elle? — Personne, monsieur, et nous «ne connaissons personne à l'auberge où elle a « attendu la diligence. J'ai voulu lui faire servir quelque chose; elle a tout refusé.

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« Sur un coin de la table où je lui avais fait a mettre un couvert, elle a vu du papier, une « plume et de l'encre , et elle a écrit cette lettre , « qu'elle m'a dix fois prié de vous rendre bien « exactement. — Hé , voyons-la donc cette lettre , a homme sans pénétration. — Hé, monsieur, je « vous la présente depuis que je suis entré chez « vous. »

Homme sans pénétration 1 Si les valets sentaient la bassesse de leur condition ; s'ils étaient capables de se venger du caprice, de la dureté, du mépris , en osant lever les yeux sur nous , en démêlant au fond de nos ames la faiblesse, le vice, à travers le misérable vernis qu'on appelle le bon ton, quelle différence y aurait -il du maître au valet? celle qui existe entre un habit doré et une veste de gros drap.

ce Georges, retirez-vous. — Monsieur n'a pas be- (c soin ce soir de mes services? — Non... Ah, Geor- « ges? — Monsieur? — Si demain, au château d'Erccmeuil, vous entendez parler de Fanchette, vous « ne direz rien de ce que vous savez. — J'entends , «monsieur, il y a du mystère. — Vous souriez, <i en prononçant ces mots ; vous y mettez de la « malignité, je crois? — ^Moi, monsieur? — Vous. « Au reste , je n'ai rien à me reprocher. — J'en «suis persuadé, monsieur. — C'est assez, laissez- « moi. »

Il a levé les yeux sur moi. Il a voulu me pénétrer ; il y a réussi , peut-être : le coupable est

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toujours puni, ne fût-ce que par la crainte de l'être.

La voilà cette lettre, écrite dans un moment d'angoisse : le papier a été mouillé de ses pleurs. Je brûle de la lire; je frissonne en l'ouvrant.

« Monsieur ,

«Vous ne m'avez rien promis, j'en conviens. « Cependant j'ai dû compter sur les égards dont « un homme , tel que vous , ne saurait s'écarter , « même avec une inconnue, et vous avez froissé, « brisé , sans compassion , un cœur qui ne battra « que pour vous. Je ne vous avais donné d'autres « droits que ceux de l'amour heureux , et vous c( vous permettez, en y renonçant, de disposer de a mon sort à venir en maître absolu ; vous m'a- « dressez les ordres lesplus durs ; vous me les trans- « mettez par votre domestique : voilà ce que je « ne conçois pas.

« Vous vous persuadez que je n'ai besoin que « d'une existence pour vous oublier, et retrouver « ma tranquillité. Ce que je vous ai donné est « sans prix, et ne se paie pas avec de l'argent.

(c Au reste, vous m'avez bien jugée. Vous m'a- « vez crue capable de vous sacrifier plus que ma « vie, et cette idée a pour moi quelque chose de « consolant. Il est consommé ce sacrifice que vous « avez exigé. Puisse - 1 - il assurer votre bonheur ! « Puissiez-vous ne jamais me regretter! «

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Elle a raison, elle a raison. En l'abandonnant, avais-je des ordres à lui donner? devais-je charger un valet de leur exécution? Je l'ai humiliée de toutes les manières. Ma conduite me déshonore à mes propres yeux. Un vain repentir ne réparera pas les outrages que je dois lui faire oublier. Je prends la poste à l'instant. Je cours rue Saint- Antoine ; je dépouille tout ce qui tient à de vaines considérations; je tombe à ses pieds, je lui demande grâce ; je ne me relève qu'après lui avoir entendu prononcer le pardon... Si je la vois, je n'ai plus la force de m'en éloigner; je perds le fruit de mes combats, de mes efforts; vaincu par ses charmes, par ses pleurs, je me donne à elle sans retour; je déchire le cœur de Sophie; j'élève entre elle et moi une insupportable barrière... Sophie!... Fanchette !... Je ne sais quelle est celle que je dois préférer ; j'ignore quelle est celle que j'aime le plus.

Quoi , parce que madame de Mirville a un rang dans le monde, une fortune brillante... Elle a d'ailleurs tout ce qui peut assurer la félicité du plus délicat et du plus exigeant des hommes... Mais Fanchette , dépouillée du prestige du rang et de la fortune, est une femme aussi , une femme charmante , qui a tout fait pour moi , et je ne dois rien à madame de Mirville... C'en est fait, je pars.

...Malheureux! tu ne dois rien à madame de Mirville, et elle t'adore! et le monde, et les pré-

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jugés, et les convenances, veux-tu tout braver à la fois! Fait pour être utile à ton pays, pour prétendre à tout, passeras-tu ta vie, obscur, oublié, entre les bras d'une femme que tu cesseras d'aimer un jour, puisque cesser d'aimer est un malheur attaché à la condition humaine? Tes yeux s'ouvriront alors. Quels seront ton dédommagement, ta consolation?... Je reste. Il n'est qu'une sorte d'amour pour l'homme qui se respecte; c'est celui qu'il peut avouer publiquement.

Cette lettre... cette lettre ! Elle est encore dans mes mains! Je ne peux m'en détacher... Si je la relis, je pars... Je la brûle.

c( Georges!» Et en l'appelant, je sonne à casser sonnette et cordon. Il entre à demi déshabillé, a Mettez - moi au lit. Emportez mon habit , ma « malle, tout ce qui est à mon usage. Demain , de « très-bonne heure, vous déploierez, vous épous- « seterez tout, et je vous demanderai ce que je «voudrai mettre. Ces bottes... ces bottes surtout, « emportez-les. — - Elles sont cirées. — Empor- « tez-les, vous dis-je. »

Il ne me reste qu'un caleçon. Me voilà dans l'heureuse impossibilité de partir, à moins que je descende jusqu'à laisser voir mon extravagance à Georges, qui peut-être n'en a déjà que trop vu.

Je me jette dans mon lit. Je me tourne, je me retourne; le sommeil semble me fuir. Sophie et Fanchette m'obsèdent sans cesse. Elles sont là. Je les vois, brillantes d'attraits et d'amour... Oh^

grâce, grâce. Éloignez- vous , images adorées. Que je puisse reposer quelques heures, recouvrer ma raisou et mon jugement.

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