CHAPITRE XX
Le duel.
J'étais à peine éveillé , que les idées de la veille se reproduisirent avec violence. Le sommeil répa- I rateur ne m'avait redonné des forces , que pour me rendre plus sensible aux indignités dont on accablait Sophie. Cependant l'être le plus exaspéré jouit , au moment du réveil , d'une sorte de liberté d'esprit , qui lui permet, jusqu'à un certain point , de raisonner sa position et ses démarches.
Je pensai, je réfléchis. Je m'avouai , à moi-même , que ce qu'on appelle le point d'honneur n'est qu'une misérable chimère ; que la gloire d'un duelliste ressemble à ces météores , qui éblouissent un moment , mais qui renversent l'ordre , et que la raison range au nombre des fléaux. Je sentais que le moyen le plus sûr d'achever de perdre une femme, dans l'opinion des honnêtes gens, est de se battre pour elle : la plus estimable est vraiment celle dont on parle le moins.
Si je succombe , d'ailleurs, j'ajoute aux peines d'une femme que j'adore, et dont je suis si tendrement aimé. La mort de mon adversaire ne lui rendra pas le repos. Dans l'un ou l'autre cas, au contraire, la malignité la poursuivra avec plus d'acharnement que jamais.
Cependant, pardonner à ceux qui attaquent
UNE MACÉDOINE. l6l
Sophie clans sa réputation, et qui m'ont séparé d'elle, est un effort de prudence qui me paraît impossible. Laisser le calomniateur impuni, c'est avoir l'air de craindre ; c'est lui assurer un double triomphe. Un galant homme n'a rien que la ressource du combat singulier, pour châtier un polisson, qui a un rang dans le monde, et qui n'a pas violé les lois écrites.
Le sort en est jeté. Je m'abandonne à l'ascendant irrésistible de deux sensations qui m'occupent exclusivement, qui se lient , se confondent, la vengeance et l'amour. Je me vois sur le pré ; je fonds sur mon adversaire, je le perce de part en part, et je souris du rire affreux de la haine.,. De la haine... Hé, qu'a-t-elle de condamnable, lorsqu'elle est si cruellement provoquée ? C'est trop long-temps discuter : je cède à la soif de punir.
« Georges, faites-moi donner à dîner. »
Il prévoit tout, ce bon Georges : je suis servi à la minute. Je dîne , mon Jean-Jacques ouvert à côté de moi. Je tiens le volume, où se trouve l'apologie et l'examen raisonné du duel. Julie ne veut pas que Saint -Preux se batte, voilà tout. Elle croit raisonner, lorsqu'elle n'est que sensible. Ses argumens les plus spécieux ne sortent point de sa téte; ils partent du fond d'un cœur alarmé. Elle écrit ce que me dirait Sophie, si elle soupçonnait mon dessein. Sophie ferait son devoir : je ferai le mien.
262 UJXE MACÉDOI]V£.
Je veux prendre une épée, et le grand costume oblige à en porter une. « Georges , donnez- « moi un habit brodé, un chapeau à plumet; « n'importe lesquels. »
Je vais sortir, courir dans vingt hôtels, et je me conduirai selon les circonstances.
« Mon carrosse... Chez la baronne de Quincy. » C'est là que se rassemblent de vieilles coquettes , qui se consolent du malheur de ne plus plaire , en dénigrant la jeunesse, et en jugeant l'innocence d'après elles.
Le cercle est nombreux. On se lève, on me salue en souriant. On se replace, on me regarde, on se parle à l'oreille. Il est clair que je suis l'objet de l'attention générale... Trouverai-je ici ce que je cherche ?
Les hommes aussi se permettent de chuchoter ! Je me sens rouge de colère. Je les fixe les uns après les autres, de manière à leur faire baisser les yeux. Que quelques femmelettes fassent ou disent des sottises, peu m'importe, après tout. Mais des hommes! j'ai l'épée au côté.
On annonce mesdames d'AUival et de Valport. Elles passent près de moi; je ne daigne pas les apercevoir. Elles vont s'asseoir près de la baronne. Elles lui parlent bas. Elles éclatent de rire, en me regardant. Les misérables !
Deux hommes s'approchent d'elles. Je ne les connais pas ; mais je vois clairement que ce sont les amans d'aujourd'hui. Ils paieront cher ce Iriste
UNE MACÉDOllVE. ^63
et court honneur, si j'apprends qu'ils aient parlé de Sophie ! Le cercle se resserre autour de la baronne. Le rire se communique, de proche en proche. Je ne me possède plus. Je vais faire un éclat. Il sera terrible.
Mais à qui me prendrai-je? que dirai-je, puisqu'on ne m'adresse rien qui m'autorise à faire une scène? Sais-je d'ailleurs si ces deux hommes sont coupables? Justifierai-je des bruits injurieux , en me déclarant, sans le moindre à-propos, le défenseur d'une femme dont on ne parle pas, assez haut, du moins, pour que je puisse l'entendre ? Oh, si un mot, un seul mot arrivait jusqu'à moi!
S'il vient, ce mot, je me tairai. Mais je tâcherai de connaître les auteurs de la calomnie, je leur chercherai une querelle, étrangère à tout ceci, une querelle sans fondement. Je passerai pour un brutal; mais je n'aurai pas compromis Sophie, et je l'aurai vengée.
La baronne se lève. Elle vient à moi, elle me conduit dans un coin du salon. « Qu'avez - vous ? « vous paraissez inquiet, agité. — Je vous avoue, « madame, que je trouve assez extraordinaire que « tout le monde rie ici, excepté moi. Cette con- « duite ne s'accorde point avec les usages admis « entre gens bien nés. — Convenez de bien des « petites choses dont nous parlons là-bas, et ce rire i( qui vous offense n'aura rien que de flatteur pour « vous. Être bien, au mieux avec une des plus jo- « lies femmes de Paris; l'entendre dire, à l'oreille,
« dans les cercles les plus brillans; fixer l'envie « d'un sexe et la jalousie de l'autre, c'est beau , « très -beau. J'avoue qu'on s'égaie un peu sur le <c compte de la jolie femme. Mais que vous im- « porte ? avec une figure comme la vôtre, on se « doit à la société ; on ne prend d'amour que ce fc qu'il en faut pour s'amuser quelques raomens, « et on ne s'intéresse pas bien vivement au sort « à venir de l'objet du jour. — Je vous proteste que «je n'entends rien à tout ce que vous me dites. — « Pardonnez-moi, et je suis très-sûre que ceux « qui ont fait courir cette histoire ont servi votre « amour-propre, et que vous leur en savez très- « bon gré. — Je voudrais les connaître pour les dés- « abuser. — ^Les désabuser! cela n'est pas possible , « et je ne crois pas que ce soit réellement votre ce intention. Un homme à bonnes fortunes être « modeste! — Je ne suis pas un homme à bonnes « fortunes , madame. Ce rôle-là ne s'accorde point « avec ma façon de penser. — De la discrétion! « fi , quel ridicule ! heureusement pour nos plai- « sirs, messieurs de Solignac et de Vercelles nous « ont mises au courant. Ils sont vraiment vos « amis : ils ont publié partout votre triomphe. »
Jamais homme ne fut plus profondément blessé; jamais il n'en coûta autant à personne pour se contenir. La rage était dans mon cœur, et un sourire forcé sur mes lèvres. Je regrettais de n'être pas né dans cette classe oû la colère s'exprime avec les poings. J'aurais écrasé la baronne,
UNE MACÉDOINE. s65
Soligriac et Vercelles. Quels sont-ils? Sans doute les amans nouveaux des d'Allival et des Valport. Peut-être les faveurs de ces créatures ont-elles été le prix de la diffamation de l'innocence. On les nommera dans la soirée, ces êtres aussi vils que leurs maîtresses : écoutons.
La baronne ne me quitte pas. Elle m'entraîne au milieu du cercle de corruption. Je ne sais si ma physionomie en impose, ou si elle peint quelque chose de ce qui se passe dans mon intérieur; mais le rire s'éteint à mon approche ; l'embarras perce. Peut-être éprouve-t on des remords... Les remords sont un reste de vertu : il n'y en a point ici.
On emploie le moyen ordinaire pour se dispenser d'avoir une idée, et surtout une idée honnête : on fait venir des cartes.
J'en suis bien aise. J'aurai une contenance quelconque : je serai plus difficile à pénétrer.
On arrange une bouillotte. On m'invite à faire un boston avec la Valport , Vercelles et Soîignac. On me les a nommés; je les connais.
Me faire jouer avec de pareils individus! est-ce une nouvelle perfidie? Veut-on m'exposer au trait malin, à ces mots équivoques que saisit toujours celui qui est intéressé à bien entendre ? Ne senton pas que c'est une tragédie qu'on prépare?... Oh, elle sera sanglante.
La partie commence. Je me possède; je montre
l66 UNE MACÉDOINE.
un sang-froid, dont je ne me croyais pas susceptible. Je parais être à mon jeu.
Je joue tout de travers; je perds les plus beaux coups. J'attends, pour rompre toute mesure, un léger reproche de mes partenaires. Ils paient et se taisent... Je les ferai parler.
Je tiens, en cœur, avec madame de Yalport. Je lui fais manquer toutes les levées, et je lui dis qu'on ne prend pas les cartes , quand on joue avec aussi peu d'intelligence qu'elle. Vercelles me répond, avec aigreur, que ce ton est déplacé à l'égard d'une femme, et que madame de Yalport joue mieux que moi. Je lui réplique très -haut qu'il en a menti.
Solignac me met la main sur la bouche : je m'écrie qu'on ne touche pas un homme comme moi au visage, et je lui jette les cartes à la téte.
Un murmure d'improbation s'élève de toutes parts. Mesdames d'AUival et de Yalport s'écrient qu'il est affreux de se porter à de pareils excès... Elles en ont bien d'autres à se reprocher! Solignac et Yercelles me lancent des regards foudroyans. Ils sont braves; tant mieux.
La baronne se met entre nous. Elle se plaint sans ménagement. Elle ne conçoit pas que j'aie pu manquer aux égards dus à sa maison, à sa présence. « J'avoue, madame, que je sui^ le plus « mauvais joueur de l'Europe. Je ne suis pas maître « de moi quand je perds. J'ai insulté ces messieurs
VNE ]MACÉJ)01NE. 267
et d'une manière qui éloigne toute espèce d'ac- (( commodément, je le sais; mais on sait aussi, « entre hommes, comment doit se terminer une « pareille affaire. » Je pris mon chapeau; je sortis brusquement. J'attendis sous le vestibule Solignac et Yercelles : ils ne tardèrent pas à paraître.
Vercelles m'adressa quelques mots sur des procédés auxquels, disait-il, il n'était pas fait. Je lui coupai la parole. ((Point d'explications, monsieur; «je ne les aime pas. — Hé bien, monsieur, de- «main, à six heures du matin, au bois de Vin- « cennes. — J y serai. Quelles sont vos armes ? — « L'épée. — Soit. »
Je rentrai chez moi, enchanté de la tournure que prenaient les choses. J'allais venger madame de Mirville, sans que son nom ait été prononcé; je trouve une lettre... c'est la première qu'elle m'écrit. Quel charme , quelle délicatesse , quel abandon ! elle entre dans des détails affligeans , et le sentiment perce à chaque ligne; il la soutient, il la console. Sa mère est totalement désabusée; mais le monde est fortement prévenu. Elle se repose sur madame d'Ermeuil du soin de détruire les plus fâcheuses impressions. Elle n'a de force, de courage, de volonté que pour aimer. Elle a prouvé à sa mère sa tendresse et sa soumission : le reste lui est indifférent. Elle veut me voir, quoi qu'on en doive dire; elle m'attend demain à midi... à midi! et à six heures du matin
!^68 UNE MACÉDOllVE.
peut-être... Ah, Dieu, mon Dieu, l'aurais-je vue pour la dernière fois !
Je m'efforce d'éloigner cette idée , elle se reproduit sans cesse. Elle me suit dans toutes les pièces de mon appartement, où je cherche à lui échapper; elle me torture, elle me désespère.
Que je lui écrive. Qu'il lui reste au moins quelque chose de moi. Je me mets à mon secrétaire... que vois-je î mon portrait, peint par Augustin. Je l'avais ouhlié depuis long-temps. Il ne doit pas me ressembler aujourd'hui : j'étais tranquille , heureux quand on l'a fait. N'importe , il ressemblera pour Sophie : elle m'a toujours vu ce que je suis sur l'ivoire. Je mettrai ma lettre dans la boîte. Je la lui enverrai par Georges... Oh, combien ce portrait peut lui être précieux demain ! demain , peut - être , il s'effacera sous les larmes... les miennes sont prêtes à couler. Je me sens faiblir. Revenons à nous ; soyons homme. Il faut vaincre pour Sophie et pour moi.
J'écris. Mon cœur est un volcan ; la lave roule sur le papier. J'ai dit beaucoup , et il me semble avoir tout à dire encore. Une feuille succède à l'autre; je ne peux m'arrêter... Hé, mais... n'ai-je pas un moyen de plus pour satisfaire à mon inépuisable tendresse ? Je n'ai qu'un parent , qu'un cousin éloigné, que je n'ai jamais vu... Non, je ne serai pas injuste à son égard, en me montrant généreux envers Sophie. Je lui donne le tiers de
UNE MACÉDOINE. à6c)
mon bien; le reste à celle pour qui sera mon dernier soupir.
. . . N'est-il pas quelqu'un encore , que je ne verrai plus, mais que je ne dois pas oublier, en exprimant mes dernières volontés ? Je n'ai pu faire son bonheur : qu'au moins je lui fasse quelque bien. Mille écus de rente à Fanchette.
Je roule mon papier. Je le passe dans l'anneau d'un des tiroirs de mon secrétaire : c'est le premier meuble qu'on ouvrira, si je succombe... si je succombe ! Finir à la fleur de mon âge ! au moment où l'amour me comble de ses dons les^ plus précieux! ne jamais revoir Sophie!... Oh, mon Dieu, mon Dieu!
Un mot à Soulanges. « Je me bats demain avec « messieurs de Solignac et de Vercelles. Ce sont «des infâmes, que j'ai lieu cependant de croire « gens de cœur. Mais comme je ne les connais « absolument pas , soyez chez moi à cinq heures « du matin. L'arme convenue est l'épée.
« L'affaire est de nature à ne pouvoir être arec rangée. Ainsi , il est inutile d'en parler à qui que « ce soit. »
Il est minuit : nos amis doivent être rentrés. «Georges, vous trouverez probablement encore « M. de Soulanges chez la comtesse d'Ermeuil. «Portez -lui cette lettre. Remettez -la en main « propre.
« Passez ensuite rue Cérutti , n" 1 5 , chez la « mère de madame de Mirville. Vous demanderez
'l'jO UNE MA.CÉDOIN>:.
<c à parler à la jeune dame. Vous lui donnerez « cette boîte. - — Monsieur ne se couche pas? — « Je n'ai besoin de personne. Dites , en sortant , à « mon cocher que je monte en voiture à cinq «heures du matin.» -
Georges est parti. Je sens la nécessité de prendre quelque repos. Je me jette sur mon lit, à moitié déshabillé. Mon sang est en fermentation; le sommeil fuit, et si mes yeux se ferment un moment, je ne suis pas moins agité. A chaque fois que je m'éveille, j'invoque le retour de la lumière. Je me lève avec le soleil, la tête pesante, les membres brisés. Qu'est-ce donc que je vais faire? une action juste ou louable m'a-t-elle jamais tourmenté ?.., Il n'est plus temps de rien examiner.
Soulanges paraît; Préval le suit : ils ont leurs épées. a II n'existe pas un doute , me dit Soulanc(ges, sur la valeur de Solignac et de Vercelles. (c Mais ils affichent pubhquement le mépris des « mœurs , et de la dépravation au crime , il n'y « a souvent qu'un pas. J'ai pensé que peut-être (c ils ne seront pas seuls, et j'ai prié monsieur de ce m'accompagner. »
Préval, que je connais très -superficiellement, m'assure de son dévouement. Je crois moins à l'intérêt que je lui inspire, qu'au désir d'humilier madame de Valport, en la faisant connaître à son amant. Quel que soit son motif, j'accepte ses services.
UNE M ACÉDOI.VE. U7I
Cinq heures sonnent. Chaque coup de marteau me frappe au cœur. Je rouvre mon secrétaire; je reprends la lettre de Sophie; je la relis; je la porte sur ce cœur navré ; je la resserre avec respect; je donne la clé de mon secrétaire à Soulanges... je prends mon épéef
«Monsieur, monsieur, me dit Georges hors de «lui, il se passe quelque chose d'extraordinaire. « Jamais vous ne sortez si matin. — ^ Silence, Geor- « ges. » I^e bon homme tombe à mes pieds, il embrasse mes genoux: «Dites~moi, s'écria-t-il en «sanglotant, ce que vous voulez faire de cette « épée... ces messieurs ont la leur, et vous êtes «tous trois en fracs... Vous ne répondez pas! « ayez quelques égards pour mes longs services ; « ayez pitié de mes cheveux blancs. » Ce n'est pas assez d'être bourrelé d'amour, il faut encore souffrir par l'amitié... oui, l'amitié. Au moment où, peut-être, je vais perdre la vie, les distances disparaissent devant moi. Georges est mon ami; il me le prouve depuis que j'existe. Je le relève , je le presse dans mes bras... je suis obligé d'employer toutes mes forces pour me dégager des siens. Je sors, je fuis.
J'entends Georges qui m'appelle à haute voix , qui ordonne à mon suisse de refermer la porte cochère, qui défend à mon cocher de marcher. Ces bonnes gens voient nos épées. Incertains, irrésolus, ils se parlent, ils se consultent; c'est à
'A'JI TJJfE MACÉDOINE.
Georges qu'ils obéissent. Je ne suis plus maître chez moi.
Bientôt un bruit effrayant se fait entendre. Je tourne la tête... Georges, en descendant précipitamment , est tombé ; il a roulé les degrés , sa figure est ensangWtitée. Je cours à lui, je l'enlève , je le porte chez mon suisse. « Qu'on lui «prodigue les secoura, et qu'on aille à l'instant « appeler mon chirurgien. » La porte s'entrouvre , je m'échappe, je cours à pied. Soulanges et Préval sont derrière moi; ils m'appellent; je m'arrête; je tire ma montre... cinq heures et un quart ! « Il «est impossible, avec une voiture de louage, « d'être à six heures à Vincennes. Je suis un « homme déshonoré. »
Soulanges retourne à mon hôtel. Le suisse lave la plaie de Georges; mon cocher est allé chercher le chirurgien ; mes domestiques sont dispersés dans la rue, sans doute pour observer la route que nous allons tenir. Soulanges ouvre la porte; il saute sur le siège; il sort, ventre à terre. Le cocher avait ouvert la portière pour me recevoir; il n'a pas eu le temps de la refermer. Nous nous élançons Préval et moi ; Soulanges hache mes chevaux, à coups de fouet.
Bientôt nous sentons la caisse tiraillée par derrière. Je regarde... Trois de mes domestiques sont montés. Ce sont des jeunes gens, qui n'ont pas eu le temps encore de s'attacher à moi ; il sera facile de les contenir.
UNE MAC^DOlJflî. -2^^
Au détour du boulevard , uous sentons une nouvelle sscousse. Je sors la téte ; un de mes gens est descendu. Un autre descend à la place de la Bastille ; le troisième quitte la voiture au haut du faubourg Saint-Antoine. Que veulent -ils faire? Que m'importe. Je suis défait de tout surveillant importun.
Nous sommes au-deLà de la barrière du Trône ; j'ai encore un quart d'heure à moi, j'arriverai... Étrange empressement !
Nous arrêtons devant l'auberge qui est à l'entrée du bois. Une voiture arrive au grand trot. Solignac, Vercelles, deux inconnus en descendent et viennent à nous. Je marche en avant ; je m'enfonce dans le jeune taillis, à droite; je m'arrête dans une clairière. Je regarde autour de moi... « Soyez tranquille, me dit Soulanges, tout se pasce sera dans les règles. » Je jette mon frac et je me mets en garde.
Sohgnac est celui quft j'ai le plus grièvement insulté : il se présente le premier. Nos fers se croisent; je l'attaque; il pare; il tire; je riposte... Je le vois chanceler... Il tombe.
De ma vie je ne sentirai une angoisse semblable à celle que j'éprouvai en voyant un homme immolé , immolé , par moi , à un préjugé barbare. L'amour, la vengeance, le faux honneur, toutes les illusions qui nous abusent , disparurent en un instant. Je laissai aller ma tête sur ma poitrine ; je m'appuyai sur le pommeau de mon épée san-
glante ; je tombai dans un profond accablement.
(c Monsieur, me dit Vercelles, ce n'est point de « la sensibilité qu'il faut apporter ici.. Voyons si « vous serez aussi heureux avec moi que vous u venez de l'être avec le pauvre Solignac. Ma foi, « lui répond Préval, vous êtes bien bon de vous « déclarer le chevalier de madame de Valport. Si « vous connaissiez comme moi cette .... là , vous « ne vous battriez que pour n'avoir rien de com- « mun avec elle. Je serai à vous, répliqua Ver- « celles, quand j'aurai fini avec monsieur. »
Il m'attaque vivement. Je ne pense plus à vaincre; je ne sais pas même si je tiens encore à la vie; je me défends machinalement... Une fraîcheur au mamelon droit me fait juger que je suis frappé. Mes yeux se voilent; mes idées s'éteignent; mes genoux faiblissent; tout disparaît devant moi.
CHAPITflE XXI.
La convalescence.
Mes yeux se rouvrent. Je les porte autour de moi... Où suis- je? Quelle est cette chambre?... Une femme à genoux, qui paraît prier; une autre au pied de mon lit, dans l'attitude du désespoir; un vieillard assis, la figure cachée dans ses deux mains... « Rendez-le-moi, mon Dieu, dit à demi- « voix la femme qui prie. » Cette voix ne m'est
UINE MACÉDOINE. 'Jl^5
pas inconnue; mais je ne puis encore fixer mes idées.
Je veux parler... Je n'ai pas la force d'articuler un son. Mais je sens que je reviens à la vie, quoique je ne reconnaisse point ceux qui sont autour de moi.
Ils craignent de voir ma figure; ils tremblent d'y lire mon arrêt de mort. Comment modérer leurs alarmes , leur faire connaître que j'existe , lorsque je suis sans haleine, lorsque je me sens incapable du moindre mouvement?... Un profond soupir les rappelle près de moi.
« Ses yeux sont ouverts , s'écrie l'une. Espé- « rons, madame; il vivra. Mon Dieu, Dieu de mite séricorde, s'écrie l'autre, ne décevez pas ce faite ble espoir; n'abusez pas de votre souffrante et « soumise créature ! — Mon maître , mon cher «maître!... » Tous trois m'entourent, me pressent, m'enlacent dans leurs bras. Je les fixe, les uns après les autres, d'un œil égaré, incertain sans doute... Je les reconnais. Sophie tient une de mes mains ; Fanchette a saisi l'autre. Elles les mouillent de leurs larmes, «Ah, me dit Sophie, « celles-ci sont des larmes de plaisir. » Georges s'éloigne pour cacher les siennes.
La comtesse et son ami entrèrent. « Que faites- «vous, dit Soulanges! voulez -vous lui ravir un <c souffle de vie? Éloignez-vous tous trois. Passez « dans la pièce voisine. Permettez que celles qui «sont ici, pour le servir, s'approchent enfin de
« lui. » Georges paraissait disposé à sortir ; Sophie et Fanchette n'entendaient rien. Penchées l'une et l'autre sur moi, elles cherchaient la vie dans mes yeux ; leurs mains rappelaient la chaleur fugitive sur mes joues, sur mon front. Soulanges fut obhgé de réitérer sa prière. Il le fit avec une fermeté qui ne leur permit pas de résister. Elles sortirent , et je vis entrer deux sœurs grises. Respectables filles ! Elles ne sont guidées que par le zèle de la charité, et leurs soins sont ceux de l'amour le plus tendre , ceux que m'ont sans doute rendus jusqu'à ce moment... Ah, je puis les nommer, les voir même dans l'état où je me trouve. Sophie et Fanchette ne sont pas dangereuses pour moi : ce qui me reste de sang est glacé.
«Vos médecins et vos chirurgiens, me dit Sou- <c langes , ont expressément défendu qu'on vous « laissât parler, quand vous reviendriez à vous. Je « lis sur votre physionomie une sorte d'anxiété , « qui n'est peut-être que le désir de savoir ce qui « s'est passé depuis que vous êtes privé du senti- « ment. Je vais vous satisfaire , sous la condition « que vous ne direz pas un mot. » Il était bien « inutile de me recommander le silence.
« Lorsque vous êtes tombé , Vercelles a pro- «voqué Préval, et il a eu le sort de Solignac. « Cette affaire est donc absolument terminée ; « mais souvenez-vous , mon cher ami , qu'on n'en « cherche pas , quand on est aussi sensible que « vous à la mort d'un homme. Vous vous êtes
uwii: MAcÉDOljyi; 277 « battu avec Vercelles comme quelqu'un qui veut « se faire tuer , et il s'en est bien peu fallu que « vous y ayez réussi.
« On s'est hâté de porter dans votre carrosse « Solignac et Vercelles. Mais vous sentez dans « quel embarras nous nous sommes trouvés Prête val et moi, quand nous avons jugé que vous ne « pouviez supporter le mouvement d'une voiture «quelconque. Nous ne cessions de proposer, et « nous ne trouvions rien que d'inexécutable.
« La blessure de Georges était à peine bandée , « qu'il a fait mettre un cheval à votre cabriolet. Il (c a pris le chemin du boulevard , par un senti- « ment naturel à ceux qui sont en peine, et qui « cherchent quelqu'un : on sait qu'on découvrira « de plus loin, sur une route large et droite, que <c dans une rue étranglée. Le domestique , qui est «descendu le premier de derrière votre voiture, « a conduit Georges jusqu'à la Bastille; le second «l'a mené jusqu'au haut du faubourg, et le troi- « sième au bois de Yincennes. Ils avaient espéré « voir quelqu'un de votre connaissance, quelqu'un « qui a de l'empire sur vous, et qu'ils mettraient « aussi sur vos traces : voilà les motifs de leur « conduite, qui vous a paru inexplicable et à moi « aussi.
« Ils sont arrivés tous quatre , et m'ont trouvé « délibérant encore avec Préval sur ce que nous « avions à faire. Il est inutile de vous dire dans «quel état est tombé Georges, quand il a pu
*2jS UNI- MACÉDOINE.
«juger du vôtre : vous le connaissez. La douleur « ne lui a pas ôté le courage. 11 a couru à l'au- « berge, qui est à l'entrée du bois; il a fait ap~ «porter un matelas et une couverture; vos jeunes « gens avaient coupé des perches et des harts. « Nous avons fait une espèce de brancard, et nous «avons entrepris de vous porter à votre hôtel. « Beaucoup de gens se sont offerts pour nous re- «layer; mais nous avons jugé que vous éviter «une secousse, c'était peut-être vous sauver la « vie : un ami se prête , se ploie à tout ; l'homme « salarié ne pense qu'à gagner son argent.
« Nous étions excédés tous six , en arrivant à « la barrière. Pré val et moi surtout éprouvions , « dans tous nos membres, un mal, une roideur, « qui ne nous permettaient plus d'agir. Il a fallu « arrêter.
« Il était convenu avec ceux qui accompa- « gnaient Vercelles et Solignac , qu'on répondrait « aux commis qui feraient des questions : Que le « plafond d'une salle à manger de Saint -Maur « était tombé sur sept, à huit personnes qui dé- « jeûnaient ; que les deux qu'on rapportait , dans «le carrosse, avaient été tués sur la place, et «qu'on craignait pour la vie d'un autre, qu'on « allait essayer de transporter.
«En nous reposant, il a fallu entrer avec les « commis dans des détails, qui ne se sont peut-être <' pas accordés avec ce qu'ont imaginé les amis de « Solignac et de Vercelles sur la chute de ce pl^-
UJVi: MACÉDOlJXE. l'jq
«fond. Au reste, j'ai déclaré, pour éloigner tout (( soupçon , qu'aucun de nous n'avait été témoin « de l'accident.
«Cependant vous paraissiez à chaque instant « vous affaiblir davantage. Nous avons oublié la «fatigue, et nous nous sommes remis au bran- « card. Nous sommes parvenus, avec des efforts «incroyables, en face de la place de la Bastillfe, «et là, nous allions céder à un découragement « absolu , lorsque Georges s'est souvenu que nous « n'étions qu'à quelques pas de la boutique de « Fanchette. Il nous a assurés qu'elle vous rece- « vrait avec empressement. Nous nous sommes « décidés à vous porter chez elle , dussions-nous « succomber sous le faix.
« Notre espérance n'a pas été déçue. Vous de- « vez à Fanchette les premiers secours qu'il a été « possible de vous donner. Nous vous avons laissé «à sa garde, après vous avoir mis dans ce lit. « Préval et moi avons couru chez les chirurgiens « et les médecins du quartier ; Georges est allé à « l'hôtel prendre du linge , et bien des petites « choses qui vous sont nécessaires. Il y a trouvé «madame de Mirville. Egaré encore, tremblant « pour votre vie , il a annoncé comme certain le « malheur que nous redoutions tous ; il en a cité « les principales circonstances ; il a indiqué le lieu « où vous étiez mourant. Un quart d'heure après, « madame de Mirville est entrée dans cette cham- «bre, d'où elle vient de sortir pour la première « fois.
uSo U N E M A G É D O l N £.
ce Vous avez été saigné cinq fois en trente - six « heures. Hier, pendant toute la journée , les gens « de l'art n'ont rien pu prononcer. Ils ont com- « mencé à espérer ce matin, et je reconnais, %vec « une satisfaction indicible , la justesse de leurs « pronostics, w
Ce que je compris de ce récit, trop long pour la faiblesse de mes organes, c'est que j'avais causé bien des peines de toute espèce à mes amis, et que j'étais chez Fanchette. Je n'aurais pu rendre aucune des circonstances particulières, rapportées par Soulanges, si depuis il ne me les avait répétées.
Je me rappelle pourtant que je fus étonné de la réserve avec laquelle il avait parlé de Sophie et de Fanchette , qui toutes deux avaient du prendre à cet événement une part... et puis cette boutique , qui s'était trouvée là si à propos , qui avait été si promptement garnie, que Georges connaissait si bien!... Il était plus que vraisemblable que Georges avait été mon agent, et mes motifs, aux yeux d'un homme du monde, ne pouvaient s'ac- ' corder avec mon amour pour madame de Mirville. Que de circonstances propres à éclairer quelqu'un moins pénétrant que Soulanges ! et pas un mot de tout cela ! Il a voulu ménager ma sensibilité, ou il a craint de s'expliquer devant madame d'Ermeuil.
Cependant l'attention que je lui avais donnée, et cette suite de réflexions avaient épuisé ce qui
UNE M.iCÉDOIiVE. iSî
me restait de forces ; je retombai dans un accablemeîit profond. Un certain mouvement, que je démêlai autour de moi , m'en tira bientôt. J'étais entouré de gens de l'art, qui consultaient sur mon état. Sophie et Fanchette, debout au pied de mon lit, gardaient un morne silence; elles retenaient leur haleine; leurs yeux, constamment fixés sur ceux des chirurgiens et des médecins, y cherchaient l'espérance. «Il y a de la fatigue et «de l'engorgement, dit un de ces messieurs qui « paraissait avoir de l'ascendant, sur les autres. Il «faut rouvrir la veine, ne point parler au ma- « lade, ne pas lui permettre de parler, et le tenir « au bouillon de poulet. »
On me saigna ; je perdis encore le sentiment. Quand je revins à moi , je reconnus , près de mon lit, Soulanges, un médecin, un chirurgien, et nos bonnes sœurs grises. Je crus entendre, dans la chambre voisine, un bruit sourd qui ressemblait à des gémissemens. Je pensai que ce pouvait être une illusion de mon cerveau vide et dérangé. Cependant je portais mes regards de ce côté. Soulanges sortit; je n'entendis plus rien, et je cessai de m'occuper de cela. J'ai su depuis que Sophie et Fanchette avaient cru me perdre une seconde fois, et qu'elles s'abandonnaient à la plus vive douleur.
Cette crise fut la dernière. Sur le soir, il y eut un changement en bien , tellement prononcé , quç le chirurgien et le médecin se retirèrent, en
'-iS^ UNE MACÉDOINÇ.
recommandant qu'on ne s'écartât en rien du régime prescrit. Mes idées étaient encore sans suite; mais d'une netteté rassurante pour moi, pour moi seul, puisqu'il m'était défendu de les communiquer.
La comtesse se leva. Soulanges et elle me souhaitèrent une nuit tranquille. Ma physionomie leur exprima ma reconnaissance. « Il nous ente tend, il nous répond, dit Soulanges. Nous au- « rons, avant huit jours, la satisfaction de le voir « convalescent. Madame de Mirville va sans doigte « se retirer avec nous. — Me retirer, monsieur! « l'abandonner mourant , et mourant pour moi ! « — Permettez-moi de vous observer que voilà « deux nuits que vous passez. — J'en passerai « cent. Je ne quitterai pas l'amant le plus tendre , « le premier des hommes estimables. Je ne renonce cerai pas au bonheur de suivre, de saisir le re- « tour de la vie dans ses veines épuisées; ne Fes- « pérez pas. — Mais, ma chère amie , votre mère, « le monde... — Le monde, toujours le monde, « madame la comtesse ! Si mon ami l'eût apprécié «comme moi, il n'aurait pas exposé sa vie, la «mienne, et peut-être celle de Fanchette... Ma « mère ! ma mère sait que je l'adore; que sa pré- « sence m'est nécessaire comme... comme l'air que « jé respire. Elle me plaint ; elle a pitié de moi. « Bonsoir , mes amis. A demain. »
Je repassai dans ma téte certaines expressions de Sophie. «S'il avait connu le monde comme
U JV E M A C É D O I IV E. 283
« inoi , il n'aurait pas exposé sa vie, la mienne, « et peut-être celle de Fanchette ! » Elle sait l'intérêt que j'inspire à Fanchette, et je suis à ses yeux le premier des hommes estimables! Je n'y conçois rien ; je m'y perds.
Fanchette me prépare un bouillon. Sophie le prend, me le présente; elle remet la tasse à Fanchette , en lui souriant avec affection ; Fanchette lui sourit à son tour... elles sont de la meilleure intelligence, et elles ne font pas un mouvement, elles n'ont pas une idée , qui ne soient inspiration d'amour... tout cela s'expliquera sans doute.
Combien nous sommes dépendans des circonstances! un événement imprévu change tout mon être. Je suis calme, dénué même de sensations auprès de deux femmes, dont le seul aspect me jetait dans une sorte de délire. Je regardais à peine deux petites sœurs , dont les traits piquans eussent au moins fixé mon attention deux jours auparavant : je ne suis plus moi. Serait -il vrai que la violence de nos passions tient au plus ou au moins de chaleur de notre sang ? que de gens on sauverait du déshonneur, ou du supplice, si on les saignait à propos !
Je m'endormis, en réfléchissant à mille autres choses, étrangères à tout ce qui m'intéressait, et qui se présentaient à mon esprit, sans ordre, sans liaison. Pourquoi l'idée, le mot même que nous cherchons semblent-ils nous fuir? Ne suis-je pas le maître de m'occuper exclusivement de tel
a84 UNK MACÉDOINE.
OU tel objet , comme il suffit de ma volonté pour remuer un doigt ? Mon cerveau ressemblerait -il à ime raquette , susceptible de renvoyer les objets qui la frappent, sans puissance pour les choisir?... Fi donc! voilà du matérialisme. Quoi qu'il en soit de mon cerveau, je dormis d'un sommeil doux et tranquille, et il était grand jour lorsque je m'éveillai.
Tout dormait autour de moi, à l'exception de Sophie, ce Elle veille, et Fanchette dort! » Je prononçai ces mots involontairement, mais assez haut pour être entendu. «Ah, me répondit So- « phie, tressaillante de joie, laissons-la dormir. Si « vous saviez ce qu'a souffert cette digne fille, les « fatigues excessives qu'elle a supportées , vous la « plaindriez. Moi, je l'aime de tout mon cœur, « parce qu'elle vous aime , parce qu'elle s'est at- « tachée à vous par la reconnaissance. Combien « elle est digne de tout ce que vous avez fait pour « elle!... A propos, je vous dois mille et mille re- « mercîmens. La tirer de l'état de domesticité, lui « assurer un sort indépendant, uniquement parce « qu'elle a paru me plaire ! porter la modestie au « point de la faire partir secrètement, pour vous «dérober, selon votre usage, à des éloges bien « mérités, et m'établir votre légataire, au moment «où vous alliez mourir pour moi!... Les trésors « de l'univers ne m'eussent pas consolée de ta «perte; mais cet acte de générosité ne me dit-il « pas que ton dernier soupir eût été pour ta So-
uphie?» Elle m'embrassa tendrement, si tendrement ! « Je ne dirai plus rien à mon ami : les mé- « decins défendent de lui parler. Mais pouvais-je « résister au besoin de lui adresser quelques mots u de consolation et d'amour ! »
Fanchette étendit les bras. « Il a parlé , ma « chère amie; il a parlé distinctement, s'écria Soft phie. Il vivra pour moi , pour jouir du bien « qu'il vous a fait, et que vous méritez à tant de « titres! Ah, Fanchette, comme la joie t'embellit ! «il n'y a plus de traces de lassitude sur cette « figure -là. »
Fanchette fit un mouvement vers mon lit, et s'arrêta. «Embrasse-le aussi, bonne Fanchette : il « te doit ce prix de tes soins. » Fanchette me baisa, « bien modestement , au front. Elle était rouge a comme du corail.
Il est clair que mademoiselle Fanchette a fait une Histoire à Sophie sur sa boutique de mercerie, et sur sa disparition subite du château d'Ermeuil. Elle a couvert les alarmes de l'amour du voile innocent de la reconnaissance... Mensonges sur mensonges! que je suis injuste! A-t-il dépendu d'elle de modérer ses transports, lorsque, sans l'avoir prévenue de rien , on m'a offert mourant à ses yeux , et pouvait-elle avouer le secret de son cœur?
Mais comment Sophie a~t-elle eu connaissance de mes dernières volontés?... Ah, Soulanges aura donné à Georges la clé de mon secrétaire pour y
prendre de l'argent. Sophie était à l'hôtel ; le papier, roulé dans l'anneau du tiroir, l'a frappée: elle l'a lu. Me voilà au courant.
Je passai trois jours encore dans mon lit, traité en véritable enfant gâté. Fanchette , enhardie , donnait, à ce qu'elle appelait sa reconnaissance, autant de baisers que Sophie à l'amour. Je parlais peu; on me répondait longuement, et toujours pour me dire quelque chose de doux ou de flatteur. Mes petites sœurs, elles-mêmes, bien dévotes, mais gaies comme la folie décente, remarquaient en moi*certain air de langueur qui m'allait à merveille. Si elles l'avaient osé, elles m'auraient baisé aussi.
Une fois, au moins, dans la journée, Soulanges et la comtesse venaient ajouter à l'enjouement général. Soulanges ne paraissait pas croire beaucoup aux baisers de reconnaissance : je surprenais quelquefois certain sourire en dessous, qui confirmait mes craintes à cet égard... Fanchette, dans les premiers momens, aura mis son cœur à nu... au reste , je peux compter sur la discrétion de Soulanges.
Je reçus le jour suivant une visite à laquelle je ne m'attendais pas. Je vis entrer dans ma chambre, Claire, Eustache et leurs parens. Ils me trouvèrent dans un fauteuil, et leurs figures rembrunies s'épanouirent à l'instant. Je reçus les félicitations et les embrassades de ces bonnes gens : celles-là étaient bien à la reconnaissance.
Fanchette leur avait écrit que s'ils voulaient revoir leur bienfaiteur, ils n'avaient pas un moment à perdre : ils étaient accourus. Le mariage devait se faire le jour même. «Mais, me dit la « petite Claire , il n'y a de plaisir pour personne , « quand on craint pour monsieur. Nous avons re- « mis la féte, pour venir vous pleurer, ou nous « réjouir près de vous. » Dites - moi , messieurs les spéculateurs, placez-vous souvent de l'argent comme cela ?
«Mes amis, votre bonheur ne sera pas différé. « Mes yeux, fermés depuis plusieurs jours, se route vrent au sourire des heureux que je vais faire. «Bonne petite Fanchette, où est Georges! il me « semble qu'il y a long-temps que je l'ai vu. — « Monsieur, il s'est mis à la téte de votre maison. « Mais il vient , ou il envoie souvent savoir com- « ment vous êtes. — Va le chercher , Eustache. « C'est le moyen de l'avoir plus tôt : un amoureux « de ton âge doit avoir des ailes. »
Je demandai bien bas, à Claire, si elle s'était encore perdue, depuis mon départ du château. Elle répondit non : ses yeux disaient oui.
Mes docteurs entrent en corps. Ils prononcent gravement que l'art m'a sauvé. Je crois que la nature a fait au moins autant que l'art. Ah , laissons-leur le petit plaisir d'annoncer partout la cure merveilleuse.
Mon régime est changé. On me permet un riz au gras, le blanc de poulet, et deux doigts de
^xS8 UNÉ MACÉDOIN^E.
vin généreux. J'ajouterai quelque chose à cela, de mon autorité privée : je me trouve en appétit. Il y a beaucoup d'analogie entre les médecins et les confesseurs : tout-puissans , sous la faux de la mort, à mesure qu'elle s'éloigne ils perdent de leur autorité; il ne leur en reste, bientôt, que l'espoir de la ressaisir, à la première occasion.
Ah, voici Georges. « Mon vieil ami, vous allez « conduire toute cette famille dans un hôtel garni, « où vous les logerez convenablement. Vous irez , « rue Notre-Dame-des-Victoires , arrêter une dili- « gence entière pour Beauvais. Vous mettrez , dans « les coffres, les provisions nécessaires pour un dî* « ner de noces de campagne, et demain vous ferez « partir ces braves gens -là. Ah !.. le lendemain du « mariage , Servent , sa femme et ses enfans vien- « dront s'établir à ma maison de la Chaussée d'An- « tin. Servent ne sait pas encore ce que c'est que « garder une porte; mais il ne faut pas bien du « temps pour apprendre à ne rien faire, à brûler « le bois et l'huile du propriétaire , et à répondre : « monsieur est visible , ou il ne l'est pas.
«Après demain, vers onze heures, je penserai (f qu'on se marie là-bas , et pensers de mariage ont « toujours quelque chose d'agréabje. Je verrai «d'ici le dîner, qui ne vaudra pas celui qu'avait <c arrangé du Reynel; mais un repas est toujours «bon, quand il amène les tapes sur l'épaule, « N'est-il pas vrai , Eustache ?
« A propos de du Reynel , pourquoi donc ne
« Tai-je pas vu? Monsieur, me répond Georges^ a je n'ai pas cru nécessaire de dire à tout Paris « que vous êtes chez mademoiselle Fanchette ; « mais tout Paris s'est fait inscrire à votre porte.
<•( — Adieu , Claire , adieu , Eustache ; adieu , Ta- « chard, adieu, père et mère Servent; adieu aussi «aux petits frères... Ah, ces pauvres enfans pa~ « raîtront-ils à la noce comme les voilà! Georges, a vous les ferez habiller sur le quai de l'École. »
Vous jugez bien que je recueillis encore quelques bénédictions. Mes petites sœurs voulurent savoir pourquoi on me bénissait. Fanchette leur raconta, avec beaucoup d'emphase, ce que je vous ai dit très-simplement, et pendant qu'elle contait, je prenais mon potage, je croquais l'aile de poulet, une aile tout entière, ma foi.
Hé, mais, les petites sœurs , enchantées du récit de mademoiselle Fanchette, me bénissent aussi* Elles prétendent que j'ai tout ce qu'il faut pour faire un saint. «La canonisation le plus tard pos- « sible , mes chères sœurs. »
J'ordonnai, j'exigeai que Sophie, Fanchette et une de mes religieuses s'allassent coucher. Elles résistaient : je déclarai que je ne me coucherais moi-même que quand elles seraient sorties. Elles cédèrent à la crainte de me voir abuser de mes forces renaissantes. Sophie envoya chercher un carrosse de place; elle offrit un lit à l'une des sœurs; Fanchette se retira, je ne sais où, et je
290 UNE MACÉDÔINE.
restai seul avec la petite sœur Elisabeth, la plus jolie des deux.
A la manière dont elle s'y prit pour me déshabiller, il fallut qu'elle eût une haute idée de ma sainteté, ou la conviction intime de rpon impuissance. Je remarquai, moi, qu'elle avait tout ce qu'il faut pour damner un élu.
Je dormis fort bien, quoique je fusse auprès d'une très-jolie fille. Mais je m'aperçus, le matin, que le diable et le vin de Beaune ne tarderaient pas à agir, et qu'il était temps de congédier les petites sœurs, si je voulais me conduire en homme à principes. Je résolus de rappeler Georges : une figure de soixante ans est, pour moi, le plus puissant des exorcismes.