CHAPITRE XXIL
Oh , comme la santé me régnent !
Fanchette rentra de très-bonne heure, un consommé à la main ; je ne vis plus la sœur Elisabeth : qui peut-on voir auprès de Fanchette? Oh^ qu'elle me paraît bien, cette Fanchette! La dou^ leur siérait-elle aux femmes, ou reviens-je à la vie avec des organes nouveaux? Il me semble voir; Fanchette pour la première fois ; mes yeux ne peuvent se détacher du visage charmant. « Prenez « donc garde, monsieur; votre bouillon tombe sur
U NE M A C É D 0 1 N E. 'iq £
« VOS draps. » Je pense bien à mon bouillon , vraiment.
Pourquoi baisse-t-elle ses yeux noirs, elle qui aime tant à chercher dans les miens l'amour et la volupté? Les yeux baissés, et un teint incarnat!... Il y a contradiction. Ah, sœur Ehsabeth est là; elle en impose... J'ai déjà grand besoin de la présence de Georges.
Le voilà. Qu'il soit le bien venu. « Georges, vos « soins me suffiront désormais. Donnez cent francs « à la sœnr Elisabeth, que je remercie du fond du « cœur, et qui ira prendre sa compagne chez mate dame de Mirville. — Monsieur, nous ne recevons «jamais d'argent. — Non? Georges, du café, du «sucre, des liqueurs... Une grande caisse bien « remplie. Vous la ferez porter à la communauté. « Une provision particulière pour les deux bonnes «sœurs, dont j'ai tant à me louer. »
Georges part. La sœur Elisabeth se lève , et me fait une révérence... un peu mondaine. Jolie petite sœur î Fanchette la retient jusqu'au retour de Georges, sous le prétexte qu'elle est obhgée de veiller sur sa boutique. Elle n'y veillait pas les jours précédens. Que signifie cette fantaisie ? De la légèreté , du caprice ! Fanchette ne serait- elle qu'une femme comme il y en a tant?
« Sœur Elisabeth, le lit me fatigue , me déplaît ; « je voudrais me lever, v Sœur Elisabeth s'empresse et m'habille. Fanchette ne lui aide pas. Elle se re-
cule; elle semble craindre de me toucher. Cette conduite est inexplicable.
Je suis piqué , très-piqué. J'ai renoncé à elle ; mais je n'entends pas qu'elle cesse de m'aimer... Yoilà bien l'injustice là plus complète! J'en conviens; mais qu'a-t-elle? Je veux le savoir.
Et moi aussi, je trouve des prétextes, quand j'en ai besoin. « Fanchette, je voudrais voir votre (c petit ménage , l'arrangement de votre boutique. » Elle ne peut refuser, elle vient à moi, elle m'offre son bras. Son visage est serein; mais elle ne me regarde pas.
Je me promène , avec elle , dans la boutique , dans l'arrière-boutique, dans sa petite cuisine. Je remarque, en gros, l'élégance d'une propreté recherchée; les détails m'échappent, parce que je cherche des mots, qui la forcent à une explication, en éloignant tout espoir d'un rapprochement. Je ne trouve rien qui remplisse ce double but. Que diable, je n'ai jamais passé pour un sot! Ah, les cordes de la raquette ne sont pas toutà-fait retendues.
Elle s'arrête ; elle me regarde enfin elle paraît aussi préoccupée que moi. Elle m'avance un siège; elle me fait asseoir; elle se tient debout devant moi... Elle va parler, bon. Elle donnera lieu à une réponse, et une phrase en amène toujours une autre.
« Monsieur, j'ai amené, dans des circonstances
DNE MACÉDOINE. 2()3
« bien différentes, ces momens si doux, ou j'é- « puisais dans vos bras la volupté et ma vie. Je « sais comment se termine , entre nous , une conte versation particulière , et ce n'est pas pour moi c< seule que je dois vous aimer. Yous n'avez pas « un mouvement secret , une pensée d'amour qui « m'échappent , et je veux vous sauver de vous- « même. Il faut rentrer à votre hôtel. Madame de c( Mirville vous aime passionnément; mais sa vertu « lui est plus chère que son amour ; vous serez «en sûreté avec elle. Ici, vous perdrez la vie, « parce que demain , ce soir, dans une heure peut- « être, je n'aurai plus la force de me vaincre; je « n'aurai pas même celle de le vouloir. Partez , «monsieur, emportez, avec vous, mon cœur el «tout mon être; emportez jusqu'au souvenir de « quelques jours heureux que j'ai dus à votre pré- « sence. JMais si madame de Mirville consent à « vous donner la main ; si le charme de cette «union suffit à votre cœur, souvenez-vous alors « de la rue Saint-Antoine ; venez sans crainte voir « quelquefois Fanchette. Elle ne vous dira pas un « mot d'amour. Elle respectera le nœud qui vous « liera à une autre. Jusque-là, elle ne doit rien à «madame de Mirville, et vous rendre, mainte- « nant, à sa tendresse, à ses innocentes, mais vo- « iuptueuses caresses, est l'effort le plus pénible « que puisse faire une femme qui aime autant que « moi. »
Dames du grand monde , dont on respecte la
tl^E MACÉDOINE.
naissance et le rang, dont on recherche l'esprit, les grâces, la beauté, que celle de vous qui égale Fanchette en délicatesse, en dévouement, condamne les transports que j'éprouvai en écoutant cette fille unique. Je la presse dans mes bras; mon cœur bat contre son cœur, mes lèvres cherchent ses lèvres... «Laissez-moi, monsieur, par « grâce , laissez-moi. Ne voyez-vous pas que je « brûle ? Ayez pitié de nous deux. » Elle se dégage , elle fuit. Elle va retrouver sa raison et des forces auprès de la sœur Elisabeth.
Georges rentre. Un crocheteur est à la porte; il ploie sous la caisse de friandises : tant mieux. Mes bonnes sœurs se souviendront quelque temps de moi.
Sophie et la compagne d'Elisabeth paraissent, et il n'est que huit heures ! Qu'elle est bonne , attentive, prévenante, cette chère Sophie! « Ma- <c dame, lui dit Fanchette, monsieur a résolu de ce retourner chez lui. Il sent qu'il est déplacé ici, « et vous encore davantage. J'ai besoin à deux « pas de son hôtel, pour des affaires de commerce, « que j'ai négligées depuis douze jours. Je vais lui (( envoyer son carrosse. » Elle n'attend pas de réponse; elle s'éloigne. Sans doute elle veut éviter un dernier adieu. Un dernier adieu est si cruel , pour un cœur tendre!
Georges va chercher un fiacre. Il y met les deux sœurs et la caisse. Il ferme la boutique , et retourne à l'hôtel , pour m'y préparer ce qu'il me
UNE MACÉDOIfSIi. 2C)5
faut. Me voilà seul avec Sophie. Depuis que j'ai été blessé , c'est la première fois qu'elle est seule avec moi.
Que de charmes! que cle grâces dans tous ses mouvemens! Quelle douce et pure volupté dans toute sa personne! Quel tendre et entier abandon ! Quelles expressions enchanteresses ! C'est ainsi que parlait l'amour, quand il avait son innocence.,. Laquelle des deux aimé-je le plus?
Nous avions souvent été seuls au château d'Ermeuil; mais les portes étaient ouvertes. Sophie, d'ailleurs , se défiait d'elle et de moi.
A.ujourd'hui , un reste de pâleur lui persuade que je ne suis pas à redouter encore. Sa confiance est entière, et je jure sur mon honneur que je ne pensais pas à en abuser.
Elle est assise sur mes genoux ; elle a un bras passé autour de moi; l'autre main, que je couvre de baisers , ne s'échappe que pour effleurer mes yeux, mes joues, être reprise et dévorée encore. Elle oublie une longue contrainte ; elle veut prendre du bonheur pour l'époque, très-prochaine, où elle sera obligée de s'observer... Déjà je ne suis plus à moi , et ses lèvres fixées sur les miennes achèvent de m'égarer. Le siège que j'occupe se renverse; le lit, auquel il touche, prévient une chute... Il en amène une autre... lit heureux!... Lit!...
«Ne pleure pas, mon amie, oh, ne pleure pas.
Q.g6 VISE MACEDOINE.
« Ma fortune, ma main, mon cœur, ma vie, tout « n'est-il pas à toi? Permets que j'essuie tes lar- « mes; que les plus tendres baisers en tarissent « la source... )> Elle est au désespoir; elle me repousse ; elle fuit à l'extrémité de la chambre; elle se jette à genoux sur le carreau; elle demande pardon à Dieu pour elle et pour moi. En me nommant, elle se tourne, elle me regarde, avec une expression qui a quelque chose de céleste. Je m'élance, je suis à genoux auprès d'elle, je prie avec elle... Le Dieu de Sophie doit être le mien.
Cet acte de piété modère sa douleur. « Il se re- « pent aussi , mon Dieu , il vous demande grâce ; « pardonnez-nous à tous deux. Ah, mon ami, que « ce péché a de charmes, et qu'il est cruel d'être « obUgés de nous le reprocher ! Péché charmant, « la privation que je m'imposerai désormais est « plus que suffisante pour t'expier. »
Nous étions à genoux , l'un à côté de l'autre. Nos mains , élevées vers le ciel , se rencontrèrent ^ je ne sais comment... Ma bouche retrouve sa bouche; je respire son haleine, et son haleine est dévorante. «Ah, m'écriai-je, les patriarches se « mariaient-ils autrement , et les patriarches n é- « taient-ils pas les enfans chéris de, ton Dieu ? — « Crois-tu que nous puissions les imiter? crois-tu «que Dieu l'ordonne? crois-tu du moins qu'il le « permette?... Oh, oui, mon ange, je reconnais sa c< volonté à ce torrent de délices qui coule dans.