‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 32 sur 82 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Roïnan astronomique.

Tout s" lise, tout passe, jusqu'à Mesmer, Fenaigle et Gall. Cette belle chaleur du sang s'affaiblit ; ces émotions voluptueuses se dissipent; les plus douces, comme les plus brillantes illusions cèdent à la voix impérieuse du besoin : l'ambitieux dort quelquefois; les amans ]tous les jours... plus ou moins cependant.

Il était tard quand je m'éveillai. Soulanges était déjà dans une bergère. Il attendait mon réveil, un livre à la main. « Il me semble, mon ami, te que vous ne perdez rien pour vous endormir « après les autres. J'ai demandé le déjeuner. Un « convalescent doit avoir appétit en ouvrant les « yeux. — ■ Supérieurement pensé , mon cher Sou- « langes. Allons, je vais me lever. Georges? — « Monsieur ? — Habillez - moi . . . Qu'est devenu « l'habit que j'avais hier ? — Mon cher ami , vous « n'avez plus ici d'habits , de culottes , ni de cha- K peaux. Je me défie de mon sommeil , je vous «l'ai déjà dit, et j'ai envoyé tout celao.. — Où? « — Je vous le dirai quand je vous rendrai la « liberté. — Voilà qui est un peu fort. Georges , «où sont mes habits? — Voilà, monsieur, des « pantalons , des robes de chambre du meilleur «goût, des bonnets de coton, des madras, des

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« casquettes. Monsieur a de quoi choisir. — Où a sont mes habits, vous dis -je? — Je l'ignore, « monsieur. — Vous mentez. — Monsieur de Sou- « langes m'a fait faire une malle ; m'a envoyé '( chercher un commissionnaire. J'ai aidé à char- « ger la malle ; monsieur de Soulanges a glissé « une adresse dans la main du porteur; il est parti. (( — C'est bien joué, très -bien joué, mon cher ce Soulanges. Mais puisque vous attaquez, je peux « me défendre. Des précautions , aussi adroitece ment prises, piquent mon amour-propre, et ce m'invitent à les déjouer. Nous voilà en état de ce guerre : tenez-vous bien. — Oh, c'est ce que je ce compte faire. Déjeunons, mon ami.

ce — ^ Ah, mon Dieu!... mon portrait!... ce porec trait chéri, qui me tenait lieu de tout... qu'en ce avez-vous fait? Je ne supporterai pas cela, par ce exemple. — Mon ami , vous dormez aussi bien ce que moi: je l'ai détaché, sans que vous ayez ce donné signe de vie. — J'espère, monsieur, que ce vous allez me le rendre. — Je vous laisse le choix ee entre deux partis. Vous vous contenterez d'ace voir, quatre fois par jour, le portrait à votre ee disposition, et pendant cinq minutes, à chaque ce fois, ou je le renverrai à madame de Mirville. ce — Vous avez une fureur de faire des régleeemens!... et vous savez combien de temps ils ce durent. — J'entends. Quand vous tiendrez le <e portrait, vous ne vous en dessaisirez plus, Mais ce je le reprendrai demain matin, et sans pitié je

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« le ferai disparaître pour quinze jours. — Cette «menace me ferme la bouche. Allons, je rece- (c vrai, de vous, le portrait quatre fois par jour, a et je vous le rendrai fidèlement. Déjeunons. — (c Déjeunons.

« — Le portrait, mon ami? — Ce portrait et a une digestion facile ne s'accordent pas. — Vous « êtes un tyran, un tyran inexorable. — Pour «que de grands mots produisent leur effet, il « faut bien se garder de rire en les prononçant. «Prenez-vous encore quelque chose? — Le por- « trait, si vous voulez me le donner. — Oh, le bel « effet de lumière î Observez donc , mon ami , ces « rayons qui jouent à travers les masses de vos « marronniers. — Hé , mon ami , j'ai tant vu le « soleil ! — Passons sur ce balcon. Jouissons de « la fraîcheur de la matinée. — Soulanges , vous « voulez me détourner de mon objet , et vous vous « y prenez gauchement. Je connais tous les rébus « qui entrent dans la fabrication d'une idylle , la «nature, la campagne, les oiseaux, les coteaux, «les troupeaux, les pipeaux. Tout cela ne vaut « pas Sophie, ne vaut pas même son portrait.

« — Ce jugement est un peu hasardé. Madame « de Mirville est charmante , sans doute , comme « la rose qui est éclose hier , et qui se flétrira à « midi. Madame de Mirville et cette rose seront «remplacées par d'autres fleurs, dont on admi- « rera un moment l'éclat, dont on savourera un « moment le parfum, et on ira, ensuite, cultiver

UNE MACÉDOIJN' E.

«la fleur nouvelle, qui aura succédé à celle-ci, et « qui Faura fait oublier. Mais la nature, toujours «jeune, toujours forte... — ^ Mais le papillon, qui « suce le miel de la fleur, vieillit et meurt avec « elle. Ainsi tout est égal entre eux, sous le rap- « port de la durée. Mon portrait.

« — Qu'appelez-vous, la durée ? Le temps existe «en effet, pour une portion de matière organi- « sée , d'une modification à une autre ; mais pour «l'ensemble des choses, il n'y a pas de succes- «sion. — Ail, vous voulez m'entraîner d'objets « en objets, d'une discussion à une autre. — Ce «grain de sable sera peut-être verre demain; le « verre sera cassé après-demain , et il serait plai- « sant que le grain de sable et le verre voulussent «avoir leur almanach, non d'un an, d'un mois, «d'une semaine, mais un almanach à secondes, « et qu'ils prétendissent mesurer le temps à l'uni- «vers, d'après leur existence d'un jour. Voilà « pourtant ce que nous faisons, nous autres grains «de sable, qui, semblables à la boule de neige, «que grossissent les enfans, roulons jusqu'à ce « que le dégel restitue à la terre les parties inté- « grantes de cette pauvre boule, qui se croyait « quelque chose parce qu'elle était bien blanche , « et bien grosse relativement à une fourmi. Nous « ne sommes qu'un point imperceptible , saillant «ici, s'éteignant là, dans la foule innombrable « de points , qui meurent et qui renaissent sans « interruption. — Ce que vous dites là est très-

«moral, pourrait être le sujet d'un sermon, et « n'a rien de commun avec un portrait.

« — Ce portrait est un point , comme cette pla- « nète que vous voyez là -bas. — C'est Vénus. Cl Croyez -vous, Soulanges, qu'on fasse l'amour « dans Vénus? — Comment, si je le crois! On fait « l'amour partout où il y a chaleur et mouvement. « — On ferait là-bas l'amour comme ici! — Comme t( ici, précisément, cela ne me paraît pas proba- « ble. — Comme ici, ou comme là, on aime toute jours bien, quand on sent avec énergie. — K Comme vous. — Comme moi. — Vous êtes mo- « deste.

c( — Mais pourquoi avancez-vous, Soulanges, (( qu'une planète , grosse comme la terre , n'est u qu'un point dans l'univers ^ — C'est que cette (c terre, que nous considérons comme le premier « des mondes, parce que nous avons la vanité de «tout rapporter à nous, n'est elle-même qu'un « point dans l'immensité ; c'est que si nous pou- « vions nous transporter sur cette boule, consa- « crée, je ne sais pourquoi, à la mère des amours, « nous verrions , dans le fond du tableau , autant « de mondes encore que nous en apercevons d'ici, « et que, si nous allions au dernier de ces mon- « des , nous n'aurions encore devant nous que « l'infini. — Que l'infini! Il faut pourtant que tout « finisse. — Oui, pour le grain de sable, le verre, « et la boule de neige. Mais pourquoi, être peni< sant et orgueilleux, ne voulez-vous pas que le

UNE MACliDOINE. 33^

u monde soit infini ? — Parce que je ne conçois ; pas l'infini. — De ce qu'un sourd et muel , sans H instruction, ne conçoit pas que deux et deux « font quatre, s'ensuit-il que la géométrie n'existe upas? — Les géomètres se communiquent, s'en- « tendent ; je peux parvenir à m'entendre avec « eux : donc la géométrie existe. Mais l'infini!

« — Mon cher ami, vous êtes borné, et vous « voulez que tout vous ressemble. L'aversion que « vous inspire l'idée de la destruction de votre « être, vous fait admettre facilement une éternité « de choses , parce que vous voudriez être éternel «vous-même. — J'avoue que ce système ne ré- « pugne pas à ma raison. — Dites qu'il flatte vos (c espérances secrètes, et convenez qu'il n'y a pas c( plus d'analogie entre votre frêle machine et «l'éternité, qn entre un ciron et l'infini. Or, si «vous admettez la première, pourquoi rejeter le «second? Le monde n'est pas infini, dites-vous. *f Que voulez-vous qui le termine? Un fossé, une «haie, un mur, le chaos? Vous ne voulez sans « doute ni mur, ni haie, ni fossé? — Non, j'aime « mieux le chaos. — Prenez garde : le chaos sup- « pose l'espace , avec le dérangement de toutes « choses. Si vous admettez l'infini de l'espace , « pourquoi vouloir le chaos ? Pourquoi l'ordre , « qui règne autour de vous, ne régnerait-il point « partout?— Je sens que cela impliquerait contra- « diction. — Et il ne peut y en avoir dans l'arran- « gement du grand tout. L'univers s'écroulerait

34o UNE MACÉDOINE.

(( sur lui-même , si quelqu'une de ses parties ces- « sait un moment d'être soumise à la loi générale. « — Mais je le crois. — Le monde est donc infini? « — Je le veux bien. Donnez-moi mon portrait. (( — Oh, c'est trop juste, le voici. »

Sophie n'est qu'une rose ! Elle vivra ce que vivent les roses; elle passera comme elles! Arrêtons sa fugitive existence; prolongeons-la; embellissons-la de toutes les illusions, et que l'Amour, après s'être long-temps bercé sur cette tige svelte, sur ce sein embaumé, brise son arc et ses flèches. Sophie lui a rappelé Psyché : rien ne lui rappellera Sophie.

«Hé bien, mon ami, vous avez eu un moment <( de calme ; cette tête s'est reposée , même en « voyageant clans les cieux. Convenez que les «sciences sont bonnes à quelque chose, et cul- « tivez-les... A quoi pensez-vous donc? — ^ Aux « transports, à la fureur divine, qui doivent agiter « sans relâche les heureux habitans de Yénus. — « Et ceux de Mercure, ce petit volcan perdu dans « l'orbite du soleil? C'est là que les amans brûlent « de feux inextinguibles, et que la jouissance ne « produit que la soif de jouir. — C'est là que «j'aurais dû naître, c'est là que je voudrais vivre, (f Je me sens digne d'être mercurien... Je le suis « peut-être. — Et Fanchette aussi ? Et Sophie « aussi. — La bonne idée ! — Pourquoi n'aurais-je « pas, comme vous, le droit d'en émettre d'extrait ordinaires? — Au moins vous développerez celle-

UNE M à CEI) O IN E. 34 I

« ci. — Et en peu de mots. Le soleil, disent les u physiciens , pompe , attire les vapeurs les plus u légères de notre globe ; pourquoi ne pomperait-il u pas Mercure comme nous? — Prouvez d'abord « que dans Mercure il y ait quelque chose à pom- <( per. Les rivières de la petite planète pourraient « bien n'être qu'un composé de métaux en fusion. « — Je vous passe votre infini, monsieur. — Et (c moi les vapeurs aqueuses de Mercure. Conti- « nuez. — Si le soleil a la puissance de prendre « là , il doit avoir celle de porter ici. — A la c( conséquence. — Elle est très -simple. Le germe «précieux d'un mercurien s'est perdu là -haut, «n'importe comment; un rayon l'a aspiré, et l'a « déposé dans l'atmosphère de Paris. Il est passé, « avec d'autres particules de matière subtile, dans «l'estomac de mon papa, et de l'estomac... — La « bonne plaisanterie ! Il est fâcheux pour vous de « ne pouvoir l'appuyer d'aucun raisonnement. — «En trouverez- vous contre? — Vingt, et un seul « suffit. Les exhalaisons terrestres ne peuvent ar- « river qu'à un certain degré d'élévation , comme « le liège , que vous avez retenu au fond d'un «vase, s'arrête à la superficie de l'eau; comme «un aérostat cesse de monter, lorsque l'air, qui '( l'environne , est aussi léger que l'air qu'il reri- « ferme. Ainsi un corps céleste ne saurait être «dépouillé de la moindre de ses parties, et je « conseille à Zéphire de renoncer, pour lui et ses « deux boutons de rose , à leur origine aérienne»

« — C'est bien dur. — Mais bien raisonnable , « et s'il nous venait ici des germes de Mercure , (c très -probablement ils ne s'y développeraient <c pas. — Pourquoi cela ? — Parce que chaque « globe doit produire des êtres analogues à la « qualité de sa matière , et à sa température , et ce que rien dans Mercure , brûlant , ne peut être (c en analogie avec rien de ce qui existe sur notre « froide et humide terre.

« — Savez-vous , mon cher Soulanges, que vous « me donnez là une grande idée de la fécondité « de la nature? — Pourquoi tout en elle ne serait- <c il pas infini ? Combien l'imagination s'agrandit (C et s'élève, lorsqu'on pense que ce nombre infini « d'étoiles sont autant de soleils qui vivifient une « quantité infinie de planètes , que nous ne dis- « tinguons pas , parce qu'elles n'ont qu'une lua mière de réflexion , trop faible pour percer l'es- « pace immense qui les sépare de notre terre, « Quelle richesse , et quelle prodigieuse variété « dans les espèces , si on admet que tout est dif- « férent dans chacun de ces globes ! — 11 est îk- « cheux pour vous de ne pouvoir appuyer cette « supposition d'aucun raisonnement. — J'établirai « du moins des vraisemblances.

« Examinez d'abord l'incalculable variété , en « tout genre , qui existe sur notre globe. Voyez «ici des hommes blancs et, barbus; là, des hôm- « mes blancs et imberbes ; plus loin , des hommes «cuivrés; là -bas, des Nègres, des Lapons, des

UNE MACÉDOINE. S/jJ

<( Cafl'res , des Albinos , des chiens de trente este pèces, et une multitude d'autres animaux, qui (c ne peuvent vivre que dans l'air,

«Voyez les poissons, pour qui l'air est mortel, «et qui, par leur forme extérieure, n'ont aucun « rapport avec les habitans de l'air. Remarquez « l'extrême disproportion qui existe entre une « baleine et un goujon , entre la voracité du re- « quin , et les habitudes paisibles d'une carpe.

« Remarquez ces espèces emplumées, dont l'at- « mosphère est le domaine. Presque étrangers aux « animaux aquatiques et terrestres , les oiseaux «varient encore, entre eux, par la grosseur, les «nuances de leur plumage et leur instinct.

« Arrêtez -vous à cet insecte, qu'on n'admire «pas, parce qu'on le voit tous les jours, et que « l'habitude rend insensible à tout : la chenille est « un prodige unique sur notre terre. Elle rajeu- « nit , et se fortifie , en se parant d'une nouvelle « peau. A une époque déterminée , elle change « entièrement de forme , ensuite elle prend des « ailes. Après avoir rampé sur la terre , elle se « balance dans le vague des airs , et elle meurt , « ayant offert à nos yeux , inattentifs , trois anit maux tout-à-fait différens.

« Considérez la quantité de plantes et de fleurs T qui existent entre le brin d'herbe et le chêne , v< entre la violette et le lis. Réfléchissez aux va- <f riétés que présente le corps du globe lui-même , <c en métaux, en minéraux, en espèces de terres,

a et osez condamner la nature à se borner, ail-' «leurs, à une froide et insignifiante uniformité.

« — Yoilà en effet plus que de la vraisemblance. « Ah , mon cher Soulanges , que n'est-il possible c( de visiter quelques-uns de ces globes, de repaître (c ses yeux d'un spectacle toujours nouveau , touc( jours enchanteur î — Les boutons de rose ne « seraient pas là l'objet de l'admiration générale. « — Et pourquoi? le beau est toujours beau. — « Tout est relatif, le beau , le laid , le mauvais , le «bon. Quelle impression produit un loup sur une « hirondelle, un œillet sur un hibou, une laitue « sur un corbeau , le plus beau cheval sur un han- « neton ? Les linots et les chardonnerets se sont-ils c( arrêtés dans les bosquets d'Ermeuil pour con- « templer la comtesse, madame de Mirville et « Fanchette ? Sont - ils venus se percher sur un « doigt effilé , ou sur une épaule d'albâtre , pour « becqueter des lèvres purpurines ? Ils ont fui à (f l'approche de la beauté , et sont allés porter « leurs amoureux baisers à leur timide compagne.

« Si les habitans d'un globe diffèrent essentiel- « lement des habitans d'un autre , quel cas voulez-vous qu'ils fassent de ce qui ne peut agir «sur aucun de leurs sens? — Quoi, vous leur « donnez aussi des sens étrangers aux nôtres î — « Sans doute ; les sens sont-ils autre chose qu'une «conséquence de notre organisation? Y verriez- « vous sans yeux? entendriez-vous sans tympan? « goûteriez-vous sans palais ? — Mais quels sens

« doniierez-vous aux habitans d'un autre globe ? « — Je ne leur en donnerai aucun , bien que je « sois certain qu'ils en ont , résultant également «de leurs organes; mais dont je ne peux avoir «d'idée. — Quoi, votre imagination... — Mon « imagination est dans la dépendance de mes « sens , et ne peut aller au-delà de ce qu'ils em- « brassent. Si je veux tracer la figure d'un ani-- « mal , qui n'existe pas sur notre terre , je suis « forcé d'emprunter différentes parties des divers « animaux connus. Je fais un monstre; mais que « produis-je aux yeux ? la téte d'un cochon , la « queue d'un cheval , les oreilles d'un lièvre , les « pâtes d'un chien basset, le corps d'un droma- «daire, toutes choses qui ont frappé ma vue, et « qui se sont gravées dans ma mémoire. Or, si les « sens des habitans de Mercure et de Saturne sont « tout-à-fait étrangers les uns aux autres , com- « ment les mettrez-vous en rapport entre eux, « ou eux avec vous ?

« Quand on s'égare au - delà des bornes de sa « vue , on ne peut juger de l'inconnu que par des « analogies toujours très-imparfaites, surtout dans « ce cas-ci. Mais supposons que nous montons , «ou que nous descendons dans Mercure, car il « n'y a ni haut ni bas. — Il n'y a ni haut ni bas ! « — Non, mon ami : quand, ce soir, nous rem- « placerons ceux , qui sont maintenant sous nos «pieds, nous aurons toujours la téte en haut, et « les étoiles fixes sur notre téte. — Laissons cette

3Ai) UNE MACÉDOINE.

i< question incidente. Nous voilà montés ou descente dus dans Mercure ; qu'y voyons-nous ? — Rien , <f je crois, parce que l'excessive vivacité de la lu- « mière nous a éteint la vue. Mais admettons que « nous puissions voir quelque chose, et revenons «aux analogies, car il m'est aussi impossible, je « le répète, de rien préjuger de ce qui existe là, c( que de tracer ici la figure d'un animal qui ne « ressemble à rien de ce que j'ai vu. Je vais me « tenir dans Je plus grand éloignement possible c( des ressemblances connues. Je^préte aux jolies « femmes de ce globe la figure qui ressemble le « moins à celle d'une jolie femme de notre terre. « J'en fais des huîtres. — Oh , des huîtres ! — Si «je les compare à elles-mêmes, que dirai-je à « votre entendement et au mien ? — Rien du tout. « — Aimez- vous mieux que je les assimile à quel- « que chose de ce que nous appelons , très - im- « proprement , matière inerte , à cette pierre , par «exemple, que nous brisons, que nous taillons, « et qui pourrait bien avoir une vie qui nous «échappe, en raison de la différence organique « absolue ? — J'aime à vous en voir douter. — « J'ai peut-être tort. On a trouvé au centre de «masses énormes, pétrifiées depuis des siècles, « des animaux pleins de vie , et nul ne peut don- « ner ce qu'il n'a pas. — Cette réflexion peut « nous mener loin. Observez que cette pierre a « été partie intégrante de la terre; que si elle a « une vie , c'est de la terre qu'elle la tient , et

UNE M A C É 1) O l N E.

a puisque nul ne peut donner ce qu'il n'a pas, la « terre est vivante. — Votre conséquence est parc< faitenient juste. — Je plaisante, mon ami, je ne « crois ni aux prmcipes , ni à la conséquence. La c( terre vivante ? ii-t-on jamais fait un pareil rêve? «. — Eh, pourquoi en serait-ce un? — Quel ani- «mal, que cette boule sans organes, sans intelli- « gence, sans action! — Faut-il que tous les ani- « maux aient, comme vous, des bras et des jambes? « Les poissons, les reptiles en ont-ils? Sans intel- « ligence , sans action , dites-vous ? L'action de la <( terre est continuelle, car action et mouvement sont la même chose. Et de quel droit lui réfute sez- vous de l'intelligence , par la seule raison « que la vôtre ne peut se mettre en contact avec « la sienne?.. Ah, regardez cet homme qui est assis « dans la rue, ce modèle barbu de l'académie de « peinture ; essayons à deviner ce qui se passe « sur sa téte. Prenez votre télescope. Yoyez-vous «sur cette protubérance, qui sans doute est une « haute montagne, ce petit vieillard endoctrinant « un enfant? — Je ne vois rien. — Supposez que « vous voyez, comme je suppose que j'entends.

« Mon fils, dit le petit vieillard , je suis parvenu « à une extrême vieillesse...

«Il est au moins âgé de deux mois.

« Stercus, notre Dieu, irrité de nos péchés, nous « a punis un jour par un déluge universel.

« Ce jour - là , le modèle devait poser à l'acadé-

o( mie, et il s'était lavé les cheveux et la barbe, « dans un seau d'eau.

«Je me suis sauvé seul, avec ma femme, sur la « plus haute de nos montagnes.

« Cette montagne est la loupe que vous aperce cevez au sommet du crâne.

« Les eaux se sont insensiblement retirées. Ma «femme et moi avons fait des enfans, tant que « nous avons pu , et nous nous sommes remis à « moissonner cette terre fertile, que Stercus a faite « tout exprès pour nous.

« Vous sentez que les instrumens aratoires sont « les pâtes et l'aiguillon.

«Le succès passait nos espérances, et la vanité « s'empara de nos têtes. Stercus nous punit une « seconde fois. Il envoya, dans nos immenses fo- « rets, une armée innombrable de géans, mar- « chant en ligne, qui faisaient ployer devant eux «les arbres les plus forts, qui poussaient géné- « rations sur générations, qui les enlevèrent en- « fin , et les firent disparaître de la surface de « ce globe.

« Les succès dont parle le petit vieillard, avaient « occasioné certaine démangeaison, et les géans, « qui marchaient en ligne , étaient les dents de «certain meuble d'ivoire, ou de buis, que vous « connaissez bien.

« Un savant , échappé du massacre , prononça « que cette partie de la terre serait toujours en

«proie à tous les fléaux; qu'il fallait habiter une c( autre partie du monde ; qu'il devait y avoir des «antipodes, sans doute plus heureux que nous, « et que ce qu'il y avait de mieux à faire, était de « nous retirer chez eux. Comme Stercus^ qui au- « trefois conversait famiUèrement avec nous, n'a « pas dit à nos ancêtres qu'il y eût des antipodes, « on cria à l'hérésie , et on commença par manger « le savant.

« Cependant on réfléchit , et on convint qu'il « n'y avait pas d'inconvénient à s'assurer si le sa- « vaut avait eu tort ou raison. Plusieurs colonies « partirent par différens chemins. Les jeunes gens, « toujours présomptueux, s'engagèrent dans d'im- « menses déserts, dans des gouffres profonds, où « la nature ne produit rien , et où ils périrent « tous.

« Vous comprenez que les antipodes sont les « habitans de la barbe, et que les déserts et les « gouffres sont le front, les joues, les narines et « la bouche.

«Les plus sages, mon fils, et j'étais du nom- « bre, suivirent les forets sans bornes, où nous « trouvons partout une nourriture abondante. A « la fin d'un voyage, tel que personne n'avait osé « le croire possible , et qui dura au moins une «demi-journée, nous arrivâmes à la partie in- « férieure du globe ; nous reconnûmes qu'il y a «réellement des antipodes, et nous réhabilitâmes « la mémoire du savant. '

35o UNE MACÉDOINE.

« En vérité , je vous le dis, mon fils, et je vous a le dis pour vous guérir de la manie des voyages , « nous avons trouvé nos antipodes aussi raalheureux que nous, et assujettis aux mêmes fléaux. «Détachons-nous, en esprit, de cette terre dé mi- «sère, et espérons que Stercus ^ dans sa miséri- (( corde, nous fera passer de ce monde dans un « meilleur.

«Croyez-vous que le petit vieillard soupçonne, « sous Fépiderrae qu'il pique et qu'il piquera, «jusqu'à ce que monsieur le modèle se fâche sé- « rieusement, croyez-vous, dis-je, qu'il soupçonne « sous cet épiderme la vie et l'intelligence?

« — Vous êtes l'Ésope de l'astronomie. Mais re- « venons aux dames de Mercure : je les préfère , « tout huîtres que vous les faites , à votre petit « vieillard.

« — Retournons dans Mercure. Nous voilà au « milieu d'un cercle d'huîtres les plus distinguées « de la planète, et qui probablement sont fières de «leur naissance, de leur opulence, comme bien « des dames de ce monde-ci. Elles se ferment pen- « dant le jour, pour se garantir de la chaleur, et, « comme beaucoup de nos dames, elles s'ouvrent « la nuit pour correspondre entre elles, sans vue, «sans ouïe, sans odorat, sans tact, sans goût, « mais par des sens qui leur sont propres. De jolis « messieurs huîtres sont au milieu du cercle, im- « mobiles, mais très-aimables, très-aimés, et fai- « sant leur cour à ces dames, nous ne savons

UNE MACÉDOINE. 35t

comment. Nous passons, nous repassons dans It (f cercle. On ne nous voit ni ne nous entend ; on «n'y sentirait pas même un Hottentot enfumé, « et couvert d'huile de poisson. Si nous mettons « le bout du pied sur le bord festonné de la coc( quille d'une de ces dames, elle se ferme, à peu « près comme nous fermons l'œil, lorsqu'un corps «étranger s'y introduit, sans que nous puissions « dire ce que c'est.

« — Je vous arrête , l'homme aux systèmes. « Vous dérogez à vos principes. Si la dame huître « sent le bout de mon pied , elle a le sens du ton- «cher. — Vous avez raison, et, comme je vous « le disais tout à l'heure, on ne peut juger de l'in- « connu que par des analogies imparfaites, qui « toujours nous ramènent à nous.

« Que sera - ce si nous supprimons les analo- « gies, qui du moins nous donnent des idées quel- « conques, et si nous nous bornons à dire que/ ces « habitans de Mercure , n'ayant aucun rapport « avec nous, échapperont nécessairement à toutes « nos recherches? — Que ce n'est pas la peine d'y « aller.

« — Concluons ^qu'il est très - probable que «chaque monde a sa physionomie, qui lui est « exclusivement propre ; que chacun doit vivre « chez soi, et qu'il y aurait de la folie à se rendre « visite, si la chose était possible, si même nous « devions trouver là-hauî, ou là-bas, des êtres à « peu près conformés comme nous. — Oh, alors.

352 UNE MACÉDOIIVE.

«je ne balancerais pas; je partirais. — Vous gè- « leriez en arrivant dans Saturne, et toute la sa- « tisfaction que vous tireriez du voyage, serait la « certitude que votre corps existerait aussi longce temps que Saturne lui - même , parce qu'il ne « dégèle jamais sur cette planète-là. Si vous alliez « dans Mercure, vous n'y trouveriez pas d'alimens « propres à votre estomac , pas une goutte d'eau «pour vous désaltérer; votre sang s'évaporerait «en transpiration, et je crains bien que, sur « quelque globe que vous pussiez arriver^ une « mort prompte fût le prix de votre noble audace.

« Il n'est pourtant pas impossible que les ha- « bitans de certains globes puissent se communi- « quer entre eux, si on conclut de leur proximité « que leur organisation est à peu près la même. «La lune, la plus voisine de ce gros vilain Sa- « turne , décrit son cercle autour de la grande pla- « nète en quarante- cinq de nos heures. Or, Sa- « turne a dix mille lieues de diamètre, et la lune, « qui parcourt un tel espace en si peu de temps , «doit raser Saturne d'assez près, pour que les « habitans des deux globes puissent se voir, et « même se parler, s'ils ont des yeux, une langue, « et les poumons de Stentor. — Mon cher Sou- « langes, ils passent peut-être les uns chez les « autres, à l'aide d'un prinstoc. — Qu'est-ce qu'un « prinstoc? — C'est le nom que donnent nos ha- « bitans des Pays-Bas à une longue perche, dont a ils fixent un bout à terre; ils s'enlèvent sur l'ex-

UNE MACÉDOIIVE. 353

« trémité supérieure , et franchissent ainsi des fos- « sés de dix -huit à vingt pieds de largeur. — Oh, «je ne prétends pas que la lune, dont nous parte Ions, passe précisément à dix -huit ou vingt « pieds de Saturne. Et puis votre prinstoc éloi- « gnerait un peu les voyageurs de leur but. — « Comment cela? — Ce gros Saturne fait son tour, «sur lui-même, en dix de nos heures. Ainsi un point parcourt en une heure trois mille lieues « environ , et d'après cette force de rotation des « deux globes, vos hommes aux prinstocs tombe- « raient probablement dans quelque province , « fort éloififnée de celle où ils auraient eu l'inten- « tion d'aller. Peut-être sauteraient - ils chez des «ennemis, chez des anthropophages, et dans ce « dernier cas, le résultat du prinstoc n'aurait rien « d'amusant.

« Vous apercevez-vous que nous voilà plus que « jamais lancés dans les analogies, et que, petit à « petit, nous avons fait, des gens de Saturne, des « hommes semblables à nous ? Revenons au sys- « tème de variété infinie, et croyons que les hau bitans de Saturne ne peuvent avoir la téte faite « comme la nôtre, car il n'en est pas une sur « notre terre que la prodigieuse rapidité du mou- « vement de Saturne ne fît tourner en un instant. «Peut-être n'est -il ici aucun animal, qui ne fût « suffoqué là par l'action de l'air, que ce mouve- « ment presse et pousse avec une violence , dont « la plus forte de nos tempêtes ne peut nous don- XF, 23

354 UNE M A CÉDOI N E.

« ner d'idée. Il est donc plus que vraisemblable (c que les habitans de Saturne n'ont ni poumons, « ni tête, et par conséquent pas d'yeux. A quoi « d'ailleurs leur serviraient-ils? Saturne met trente « ans à faire sa révolution autour du soleil ; ainsi « certaines de ses parties ont des nuits de quinze « ans. Dix fois plus éloignés que nous de l'astre « lumineux, ses habitans ne le verraient pas plus « grand que nous voyons certaines étoiles fixes , « et il ne faut pas d'yeux où il n'y a pas de lu- « mi ère.

« — Vous êtes cruel, mon cher Soulanges; supcc posons -leur -en, qui soient organisés comme <c ceux des chats et des oiseaux nocturnes. — Tout cf à l'heure, vous mettiez des hommes et des prins- (c tocs dans Saturne; vous le peuplez maintenant ce de hiboux et de chauve-souris. Laissons les com- « paraisons , toujours inapplicables du connu à « l'inconnu, et contentons-nous de croire que les (( gens de la grande et de la petite planète doivent « connaître parfaitement leur conformation res- « pective, s'ils ont des sens qui les rendent habiles « à observer et à juger.

« — Voilà qui me dégoûte furieusement des «voyages. — Restez ici; jouissez de la vie; ne « vous inquiétez plus de ce qui se passe ailleurs, « et aimez cette terre qui nous donne à tous ce ce qui est utile à la conservation et aux plaisirs des « êtres qu'elle produit.

« — Que dites-vous ? C'est la terre qui m'a pro-

UNE M4CÉDOINE. 3.^5

« cluit! — Et quoi donc? — Voilà une idée plus c( extravagante encore que les autres. — Voilà mes « gens superficiels, qui prononcent sur tout, sans « avoir rien approfondi. Répondez-moi, monsieur, a de quoi se forme et se grossit un animal quelce conque dans îe sein de sa mère? — De la nour- « riture qu'elle lui communique. — L'animal, nou- « veau -né, est -il habile à produire au moment « de sa naissance? — Il ne le sera que lorsque « son corps aura pris l'accroissement nécessaire. .( — A quoi devra- 1- il cet accroissement et ses «moyens prolifiques? — Parbleu, à ses alimens. « — De quoi se composeront-ils ? — De fruits , de «légumes, d'herbes , pour la plupart des ani~ « maux. — D'où viennent ces fruits, ces herbes, c( ces légumes? — De la terre. — Donc la terre « vous a produit.

(c — Vous m'étonnez, mon cher Soulanges. Je (c ne vous croyais pas si profond. — Moi, mon ami, « je ne sais rien. J'ai lu quelques livres , et les idées <c des autres font fermenter les miennes ; c'est le « coup électrique qui se communique de proche « en proche. — Oh, nous parlerons encore astro- (( nomie ; ces rêves - là en valent bien d'autres. — « Ceux surtout qui échauffent le sang et la téte, « et qui troublent le sommeil. — A propos de cela, « Soulanges, passez -moi le portrait : il est temps « de redescendre sur la terre. — Le portrait? en «écoutant, en répondant, vous l'avez mis dans « votre poche. — C'est parbleu vrai. Vous me faites

« tout oublier, rusé que vous êtes. — Ce n'est pas « moi, cest rastronomie. Vive la science! — Oui, « quand j'en aurai.

« — Ces messieurs sont servis. — Dînons, Sou- « langes. Il est agréable de régir l'infini, le verre « à la main... Cette Sophie, si séduisante, si aima- « ble , si candide et si spirituelle , viendrait tout « simplement d'une botte de céleri ! — Ou d'une «truffe élaborée; tous deux ont de la vertu. — « Ce teint si frais , ces lèvres rosées , seraient un «composé de laitues, de concombres, de cres- « son ! — Un brochet , quelques côtelettes d'un «mouton, formés comme elle, ont peut-être ar- « rondi cette gorge que vous aimez tant, et que « je soupçonne si jolie ! — Un verre de Pomard « là-dessus. Je le bois à Sophie. — Mon ami, c'est « boire aux laitues, aux truffes, aux brochets, aux « côtelettes. — Pas du tout, monsieur; en admet- « tant qu'ils soient principes, ils le sont comme « les couleurs qui entrent dans la Composition c( d'un tableau. Je jouis quand je vois les Sabines; « la palette a disparu. A Sophie et à David. — A la « comtesse. — Et à tous ceux, et surtout à celles « qui concourent à embellir notre existence.

ce Soulanges, je fais une réflexion. Tout notre « être vient de la terre, et y retournera pour être « autrement modifié. Cela semblerait indiquer la « fragilité des individus, mais l'éternité des espèces « et des choses.

« — Sans doute, mon ami, la matière est éter-

f( nelle. Si on admet un commencement , rien a n'existait , et il y a eu création. S'il y a eu créa- « tion, il a fallu d'abord créer l'espace; on ne sau- « rait meubler un boudoir avant que la maison « soit bâtie. Où mettre cet espace ? Nulle part ? « Cela ne se peut pas. Dans une étendue déjà « existante ? L'étendue et l'espace sont la même «chose, et si vous admettez l'éternité de l'éten- « due, vous devez admettre l'éternité de la mate tière. Pourquoi le tout serait- il postérieur à la « partie ?

« — Georges, donnez-nous du café. — Point de « café, Georges; ce sont des caïmans qu'il faut à «votre maître. — Vous en prenez, Soulanges; ce vous vous imposez une privation... — Qui ne me « colite rien, si elle est utile à mon ami. Voulez- « vous faire un trictrac? — Je le veux bien... Une «gorge faite avec des côtelettes!,.. — Six points «d'école, mon cher. — Soit. Croire presser des « lèvres de rose , et ne baiser que des radis rouges «ou des betteraves!... — ^ Encore une école, mon « ami. — Hé, comment voulez-vous que mon ima- « gination se concentre dans un trictrac , lorsque «nous arrivons des extrémités de l'univers? — « Lorsque nous arrivons des extrémités de l'uni- « vers ! Quelle tournure d'idée et de phrase ! Lors- « que nous venons d'errer dans l'infini.

«' — Monsieur, voici une lettre de madame de « Mirville. — Donne , mon bon Georsfes, donne... « — Hé bien, que signifie cette dilatation de phy~

«sionomie, ces sauts, ces exclamations? — Mon (c ami , je suis dans l'ivresse. Sa mère consent que « j'aille la joindre dans sa'terre de Champagne. Elie ce permet que nos jours ne soient qu'une suite de « jouissarîces et de félicités. — La mère est donc « aussi folle que sa fille et que son amant? — So- « phie m'annonce son départ , avec les expressions « de l'amour en délire. Elle emmène , avec elle , « son architecte et son peintre - décorateur. Sa « mère et moi partirons à la fin du mois. Quelles « sensations délicieuses l'espérance seule me fait c( éprouver!... Mais pourquoi attendre l'expiration « de ce mois éternel? Je me porte bien , très-bien, « à merveille. Mon ami, je vais prendre la poste; «je veux la devancer. Quelle surprise je lui mé- « nage ! Elle part ; elle croit me laisser à Paris ; « elle soupire , en pensant à l'intervalle qui nous (c sépare , et qui s'agrandit à chaque instant. Elle « arrive, je cours, j'ouvre la portière. Elle me re- « connaît, elle jette un cri, et se précipite dans « mes bras. Je l'enlève, je la porte... Georges, en- « voie chercher des chevaux. — Georges, restez (C ici. — Par grâce, mon cher Soulanges, par pitié... c( — Je suis impitoyable. — Mon ami, mon bon (( ami. — Vous ne partirez pas. — Je m'évaderai. « — Je vous en défie : je suis votre soleil; je vous « soumets à la loi de l'attraction. — Si vous étiez « immobile comme le soleil, je ne vous craindrais 4( pas. — Le soleil immobile ! Il tourne sans cesse « sur lui-même. — Sans changer de place ? — On

UNE MACEDOINE. 35c)

«le dit. — Hé bien, pirouettez ici, moi je m'en « vais eu Champagne. — En robe de chambre et c( en bonnet de nuit? — Je m'habillerai an Palaisce Royal. — Les savans ne sont pas de la même « opinion sur le mouvement du soleil. — Oh, laiscc sons là les savans, — Il en est qui croient que « tous les soleils possibles marchent en tournant «sur eux-mêmes, d'occident en orient, entraî- « nant avec eux les planètes qu'ils régissent. — u Cette opinion me paraît la meilleure. Comment « supposer un corps céleste tournant sur lui-même, « à la même place, et n'étant sujet à aucune in- « fluence qui le pousse ou l'attire? Soulanges, la (c Champagne est pour Paris sur la route d'orient « en occident : attirez-moi en Champagne. — Mon « ami, on explique tout à présent, et la fixité du « soleil comme autre chose. Vous avez vu quelle quefois de ces rouages en artifice, qu'on place « sur une nappe d'eau. On met le feu à l'artifice, u La machine reste exactement à la m.ême place, « et tourne sur elle-même autant de temps qu elle (c est soumise à l'action du feu. — Cette compact raison n'est pas satisfaisante. Votre artifice passe « en deux minutes, et le soleil est éternel. — Une « comparaison encore sur l'éternité du soleil. Nous « connaissons certaines mouches , qu'on nomme ce éphémères, parce qu'elles ne vivent qu'un jour. a Dans les infiniment petits , il existe peut-être ce des insectes , qui échappent à toutes nos reee cherches, et dont la durée n'est que d'une se-^

36o UNE MACÉDOINE.

t< conde. Il en faut cent vingt pour deux minutes^ « et certes , lorsque cent vingt générations ont « vu une même chose , elles sont fondées à la « croire éternelle.

« Que répondriez-vous à un de ces insectes à «secondes, qui vous affirmerait que le rouage «d'artifice est éternel, parce que cent dix -neuf « générations l'ont vu avant lui , et que sans doute « des générations sans nombre le verront après ? — « Je fermerais la bouche à l'insecte , en lui répon- « dant que j'ai vu le commencement de l'artifice, «et que j'en vais voir la fin. — Si, au lieu de « vivre soixante ans , les hommes vivaient quel- « ques millions d'années , vous trouveriez peut- « être aussi quelqu'un qui aurait vu le commen- « cément du soleil. — Prenez garde, Soul anges , « vous voilà en contradiction avec vous-même. Si « le soleil a commencé , que devient l'éternité de « la matière ?

« — Je vais concilier ce qui vous paraît contra- « dictoire. Il est constant , mon cher ami , qu'en « 1.^72 on découvrit une étoile nouvelle dans la « constellation de Gassiopée; en 1664, on en dé- « couvrit deux dans l'Eridan , et il est convenu « entre nous que les étoiles sont autant de soleils.

« D'où sont venus ces trois soleils-ci? Du néant? « Le néant est un mot vide de sens ; il n'est , du « moins, applicable qu'à une portion de matière a qui change de modification, et qui, si elle avait « de la mémoire , perd le souvenir de ce qu'elle a

UNE MACÉDOIIVE. 36 J

« été. Ces soleils étaient sans doute des planètes « qui se sont embrasées lorsque l'équilibre entre « le feu et l'eau aura cessé à l'avantage du feu. — « Oh , mon ami , s'il y a partout , comme ici , équi- « libre' entre le feu et l'eau, que devient le sys- « tème de variété infinie? — J'avoue que je suis « battu , pour avoir encore raisonné par analogie. « Quelle que soit la cause de l'embrasement de « ces trois planètes , il nous suffit de savoir qu'il «s'est opéré en 1572 et en 1664, et que trois « soleils nouveaux nous sont apparus dans l'im- « mensité des cieux. Si demain notre lune s'en- (fflammait, nieriez- vous l'existence de ce petit «soleil-là, quelque incommode, d'ailleurs, qu'il « put être pour nous ? — Non , sans doute , parce « que j'aurais été témoin de ce grand change- « ment. — Je vous l'ai dit : vous ne pouvez voir «les planètes que régissent les étoiles, à cause « de la faiblesse de leur lumière réfléchie et de « leur extrême éloignement , et il n'y a ici de dif- « férence pour votre entendement , entre notre « lune embrasée et ces trois planètes , devenues « soleil, que dans le plus ou le moins de distance.

« — Des planètes qui se transforment en soleils! « cela est difficile à croire. Quel désordre une « telle révolution doit occasioner dans les mondes « voisins! — Nous appelons désordre ce qui nous « nuit individuellement. Ainsi une épidémie qui « moissonne des miUiers d'hommes , un tremble- « ment de terre qui engloutit toute une généra-

« tion, sont désordre relativement aux victimes, « et ne sont qu'une conséquence forcée des lois «générales. Ces nouveaux soleils doivent, par « une suite de ces mêmes lois , forcer leurs lunes , « s'ils en avaient, étant planètes, à venir se coller « à eux, et brûler avec eux; ce qui esjt très-mal- (c heureux, je l'avoue, pour les habitans, s'il y en « a, mais ce qui ne dérange en rien l'harmonie « universelle. — Je vois l'harmonie qui régnait u dans cette lune-là, furieusement dérangée. — Un «homme meurt dans un petit village; on l'en- « terre, et les autres continuent à jouir de la vie. « Les habitans d'une planète ne sont pas plus (c pour l'infini, qu'un homme pour un village, et c( il n'y a encore ici de différence que du petit « au grand.

« — Allons, vous avez réglé en souverain le « sort des lunes attachées à ces planètes devenues « soleils. Que faites-vous des planètes leurs voi- «sines? — -Moins sujettes, par leur éloignement, « à la force d'attraction , elles prennent un mouce vement de rotation, et décrivent leur cercle au- (( tour du nouveau soleil, planète hier, chef de « mondes aujourd'hui.

«—Mon cher Soulanges, tout cela m'embar- « rasse fort. Si un corps céleste a un commence- « ment comme soleil , il doit aussi avoir une fin , « car ce qui alimente ses feux , ne saurait être im- « périssable. — Impérissable ! Ceci sera l'objet d'une « nouvelle discussion. Mais je pense, comme vous,

liNE MACEDOINi:. 363

ce que les soleils finissent par s'éteindre. Nous sau vous que la constellation des Pléiades était comu posée de sept étoiles , et il n'en reste que six. u Une autre étoile s'est éteinte dans la petite Ourse , « une autre encore dans Andromède. — Et vous «allez me dire, peut-être, que ces soleils sont K devenus planètes , et ont produit de nouveaux « habitans? — Je le dirai certainement. Je fais plus, « je le crois.

« — Ainsi ces grandes masses suspendues sin* ce nos tètes sont assujéties aux mêmes variations ce que nos petits corps si frêles , que nous aimons ce tant, que nous cherchons tant à conserver? — ce Sans doute, et ces variations sont plus ou moins ce lentes , en raison de la grandeur ou de la pecc titesse des masses ; mais elles sont certaines ce partout, sur tout, et j'y tiens essentiellement, ce parce qu'elles lient toutes les parties du système ce qu'il n'y a ni production, ni destruction. Tout ce varie, tout change de forme. Ce que nous appec( Ions, très-improprement, putréfaction dans les ce animaux , n'est que la division des parties orgacc niques, opérée par une multitude d'êtres qui ce naissent pour s'en nourrir, et se réunir ensuite ce au grand tout.

« — Voudriez-vous bien résoudre une difficulté ce que je vais vous proposer? — Très-volontiers, ce si je le peux. — Un soleil a brûlé des miUions u d'années. Comment remplacez-vous la portion

«de matière que le feu a consumée? — Rien ne «se consume, mon ami. Le feu s'éteint par une «raison inverse à celle qui l'a allumé. — Rien ne « se consume ! Qu'est devenu le bois qu'on a mis «ce matin dans ma cheminée? — Une pincée de « cendres. — Et vous prétendez qu'une pincée de « cendres est égale au volume d'une bûche. Ainsi « dans un boisseau de cendres vous me présen- « terez une foret. — Avez-vous vu quelquefois ar- « racher un arbre? — J'en ai vu arracher cent. — « Tant mieux. Avez-vous jamais remarqué dans la « terre une cavité égale en profondeur à la hau- « teur de l'arbre qu'on venait d'en extraire? — Je « n'ai vu de vide que la place qu'occupaient ses « racines. — De quoi donc était composé ce chêne, « qui étonnait par sa grosseur, son élévation, et « l'étendue de ses rameaux? — Pouvez-vous me le «dire? — Il se composait essentiellement d'eau, « d'air et de feu. Le feu extérieur, qu'on a appli- « qué à votre bûche, a développé le feu intérieur; «l'air qu'elle renfermait s'est répandu, plus ou « moins chaud , dans votre chambre ; l'eau s'est « exhalée en fumée ; la pincée de cendres est une « faible portion de parties terrestres qui ont suffi « pour unir entre eux les trois autres élémens , et «faire un corps solide de choses qui, en appa- « rence , ont le moins de solidité. Pressez une «éponge mouillée dans votre main, vous en ex- « puisez l'air et l'eau ; vous la réduisez au dixième

(( de sou volume ordiuaire , et vous ne lui avez u oté aucune de ses parties. Il en est de même de « ce que le feu parait avoir consumé.

« — J'ai bien peur, mon cher Soulanges, que u vous ayez raison. — Pourquoi peur? — Quoi, le « soleil peut s'éteindre et la terre s'enflammer, et « vous ne voulez pas que je tremble ! — Tremblezc( vous quand vous pensez à votre fin, que vous a savez être inévitable ? Ne venez- vous pas de la «provoquer vous-même l'épée à la main? Qu'im- « porte que vous finissiez d'un coup d'épée ou de (c l'excès du fi:'oid, ou de celui de la chaleur? Cette « mort est-elle plus douloureuse que celle qui ter- « mine les maladies, longues et cruelles, auxquelles c( est assujéti le sexe le plus aimable et le plus dé- « licat ?

« Oui, mon ami, le soleil est sujet à des alté- « rations. On a vu sa surface s'encroûter sur di- « vers points. On y aperçoit , à l'aide des téles- « copes, un grand nombre de bouches qui jettent « des torrens de feu. Les bords de ces fournaises « sont formés de croûtes noirâtres, sensibles à la « vue. Le soleil est donc un corps opaque qui « brûle , et qui doit s'éteindre quand son feu man- « quera d'aliment.

« Après la mort de Jules César, la chaleur fut «si faible pendant deux ans, probablement par « l'effet de ces croûtes , ou écume , que le soleil « pousse par intervalles à sa superficie , qu'à peine « les fruits et les légumes mûrirent en Italie. Les

366 UNE M A C ÉDvOINE.

« augures n'auront pas manqué de dire que la fin «du monde allait venger la mort de César, qui (des payait; les gens éclairés auront réfléchi; les « gens raisonnables se seront résignés à finir quel- « ques jours plus tôt.

« Si le soleil doit un jour redevenir planète, la (( terre doit , par une conséquence toiite simple , a devenir soleil. Peut-être l'a-t-elle déjà été. Peutc( être même a-t-elle fait partie de notre soleil, (c Elle peut n'être qu'une de ces énormes croiites «que la force volcanique, ou telle autre cause a « lancée au loin dans l'espace. — La supposition « est forte, autant que bizarre. — Hé! elle n'est « pas trop dénuée de vraisemblance. Partout on « rencontre sur ce globe des traces d'un feu qui « n'est plus. Partout on trouve des amas de pier- « res calcinées et noires , entassées sans ordre , et « paraissant avoir été agitées dans tous les sens « par la plus violente fermentation. Les pierres « que ce globe produit lentement dans ses en- «trailles, s'y forment au contraire par couches « horizontales et régulières.

« Au reste, que notre terre ait été, ou non, un « soleil , son embrasement futur est présumable , « d'après une observation cent fois répétée. La « diminution sensible des eaux laisse aux feux « des volcans plus d'activité et plus de moyens de «s'étendre. Ces volcans, mon cher ami, sont a déjà un commencement d'incendie général. — «Qui pourra fort bien, mon cher ami, ne pas

a s'étendre plus loin. Vous prétendez que les eaux « diminuent. Moi , je suis fondé à rejeter une asc( sertion que vous ne prouvez pas.

« — Saint- Orner, qu'on prétend être le Portus- ■( Icius , où Jules César s'embarqua pour aller «soumettre l'Angleterre, est aujourd'hui à huit « lieues de la mer. — Qu'on prétend être , dites- « vous ? Vous donnez une présomption pour une ce autorité. — Laissons le Portus-lcius.

«Fréjus, ce port célèbre dans l'histoire, qui «recevait les galères romaines, n'existe plus. Son « ancien bassni est séparé de la mer par un lac « d'eau douce.

« Aigues-Mortes , où Louis IX s'embarqua pour « la conquête de la Palestine , est maintenant à « plusieurs milles de la mer.

« Damiette, qui en est éloignée de dix milles à «peu près, était située à l'embouchure du Nil, « lorsque Louis IX l'assiégea et la prit.

«Le château de Rosette, en Égypte, n'était « pas , il y a cent ans , à une portée de fusil de « la mer : il en est présentement éloigné de plus « d'un mille.

« — Que prouvent ces faits - là ? Que la mer « abandonne une partie de terrain pour en court vrir une autre. — Et qu'a-t-elle été couvrir, (c quand elle s'est retirée des sommets des plus « hautes montagnes ? — Ah , les cimes des Alpes «ont d'abord été autant de petites îles? — Oui, « monsieur l'incrédule, et les corps marins, et les

« coquillages pétrifiés qu'on y rencontre , prou- « vent la vérité de ce que j'avance. — Qui sait si « autrefois il n'y avait pas là des cabarets , et de « jolies marchandes d'huîtres à la porte.

ce — Mon ami, je ne plaisante jamais quand je «défends mes opinions, et je vais vous écraser « sous le poids des preuves. — Diable ! — - La ce montagne du canton de Lucerne , nommée le « Champ du Bélier , n'est qu'un amas de coquil- « lages de mer pétrifiés. Les colline^ des environs « de Pise offrent à l'observateur des bancs d'é- « cailles d'huîtres de deux à trois milles d'étendue. « On voit de ces bansc à six lieues de Bordeaux , ce entre Condillac et Saint -Macaire. La substance c( des pierres qu'on tire de la montagne Saxencc hausen , près de Francfort sur le Mein , n'est « qu'un composé de petites coquilles pétrifiées. Il ce n'y a presque pas de province qui ne présente ec le même spectacle à l'oeil scrutateur des secrets ce de la nature.

ce Que répondrez- vous à Fulgose, auteur italien, ce qui rapporte qu'en 1460, dans le canton de ce Berne, à cent brasses de profondeur, on déee couvrit un vaisseau tout entier, et dans ce vaisce seau les ossemens de quarante personnes ? — ce Je répondrai à Fulgose qu'il en a menti. — Nier ce un fait , attesté par une foule de témoins , est ce une extravagance. Allez donc aussi au Champ ce du Bélier , à Pise , à Bordeaux , à Francfort et « ailleurs , donner un démenti à vos yeux.

« — Ne VOUS fâchez pas , Soulanges. Ce n'est « pas avec de riiumeur qu'on établit des vérités. «Je crois tout ce que vous me dites; mais per- « mettez -moi de vous faire modestement une « question. Que sont devenues ces eaux qui ont «couvert des montagnes, éloignées aujourd'hui « de la mer de cent et de deux cents lieues ? — « ... Diable!... diable !... je ne sais trop que répon- *< dre à cela. — Il faut pourtant répondre à tout , « quand on veut faire passer un système.

(f Georges , pourquoi cuisez-vous ma limonade «ici? Je ne veux de feu que le matin. — Mon- « sieur , il y en a si peu ! En faisant votre îimo- « nade moi-même, je sais comment elle est faite; «en la faisant ici, je suis toujours à vos ordres. « — Prenez donc garde. La force d'ébullition en-

« lève l'eau par- dessus les bords du vase. —

« Mon ami... mon cher ami, la difficulté que vous « venez de m'opposer est résolue. — Bah! qu'ont « de commun les Pyrénées et ma cafetière ?

« — Il n'y a qu'un moment , l'eau montait au- « dessus des bords de cette cafetière. Elle est di- « minuée de deux doigts ; elle va diminuer en- « core. Quelle est la cause de cette diminution? « — Parbleu , elle est bien simple. L'eau se dilate « par l'effet de la chaleur, et se resserre à mesure «que cette chaleur se dissipe. Approchez -vous «d'une prairie inondée, dont l'eau s'est congelée « dans la nuit, vous voyez son étendue diminuée «de bien des pouces dans son pourtour, et vous

« reconnaissez encore des marques du séjour de « Teau, qui s'est resserrée sur son centre. — A « l'application. — Je vous en charge.

« — N'est -il pas convenu entre nous que le (( soleil doit s'éteindre un jour par la diminution (( successive de sa chaleur ? — Je ne nie pas cela. « — Si vous admettez un refroidissement succes- « sif , nierez-vous que la chaleur du soleil fût, il « y a un million d'ans , incomparablement plus « forte qu'aujourd'hui ? — Non. Cette seconde « proposition est une conséquence de la première. c< — Mon cher ami , votre foyer est le soleil , et « votre cafetière les Pyrénées. — J'entends. Le » soleil, par sa chaleur incomparablement plus «forte, a pu jadis dilater l'eau au point qu'elle (c ait couvert les plus hautes montagnes, et à me- « sure qu'il s'est refroidi , les eaux se sont retirées «sur elles-mêmes. — Et continueront de se res- « serrer dans la proportion du refroidissement du « soleil. — Vous ne vous apercevez pas que vous « faites de l'océan une omelette soufflée. — Par- « donnez -moi, et vous saisissez parfaitement « mon idée. Bravo , bravo ! — Encore une diffi- « culté à résoudre. — Et laquelle! — Comment «les huîtres de ce temps -là, organisées comme « celles d'aujourd'hui, supportaient-elles cet excè3 «de chaleur? — Tout devient habitude, mon «ami. La chaleur, en Syrie, est communément « de cinquante à cinquante-cinq degrés. Le froid, « en Laponie , est de trente à trente-cinq degrés :

tJIVE MACÉDOINE. 3^1

« il y a donc , d'une température à Tautre , la « prodifi^ieuse différence de quatre-vingt-dix de- « grés, et le Syrien et le Lapon se portent à mer- « veille.

« — Je ne sais si vous avez raison, mais je n'ai « rien à répliquer.

ce — La terre perdra insensiblement ses habi- « tans, par la diminution progressive des eaux de « la mer , qui sont la source des pluies et des « rivières. Ce qui restera d'hommes se retirera « dans les profondes vallées , passera vers les «pôles, où long -temps encore existeront une « fraîcheur et une fécondité , bannies du reste de « la terre. Le globe enfin subira la grande révo- « lution. Le feu intérieur s'étendra de toutes parts, a II remuera , il bouleversera ce terrain , où fleu- « rissent les sciences et les arts , et que nous fou- « Ions d'un pied tranquille. Partout il brisera les « barrières qui le retiennent. Mille , dix mille , « cent mille bouches volcaniques s'ouvriront, lan- « ceront des torrens de lumière, et notre humble « petite terre figurera à son tour parmi les étoiles « fixes , et occupera les astronomes des autres « mondes. — S'il y en a.

« J'espère , Soulanges , que ni nous , ni nos des- « cendans , ne seront témoins de ce dénoûment- « là. — Pour nous , il n'y a pas d'apparence ; mais «je ne garantis rien pour nos descendans. Au «reste, ces gens-là seront nos parens de si loin, « que ce n'est pas la peine de s'en occuper.

UJNTE MACÉDOIJVE.

« — Mais lequel des deux maux serait le moin- « dre , que le soleil s'éteignît , ou que la terre « s'embrasât ?

«— On demandait à Arlequin ce qu'il préfète rait , d'être roué ou pendu ; il répondit : J'aime « mieux boire. . ^ .

« — Arlequin, et plaisanterie à part, dites-moi « ce que vous pensez à ce sujet.

(( — Si la terre s'enflamme , tout sera fini à «l'instant pour ses habitans. — Hé, non. Nous « sommes animaux d'habitude , vous le disiez tout « à l'heure. — Ah, vous plaisantez à votre tour. « — Je ressemble à ces gens qui ont peur la « nuit, et qui chantent. Poursuivez.

« — Si le soleil s'éteint , notre terre roule dans « l'espace , sans lumière et sans chaleur à sa su- « perficie. Que d'alarmes, de cris, de pleurs! Aux «ris, aux jeux, aux amours, à l'éclat de la re- « nommée et de la puissance , succède l'aspect « affreux d'une mort prochaine , misérable et « prévue.

«... Mais bientôt on distingue une étoile fixe « quelconque. D'heure en heure , elle s'agrandit à « nos yeux ; l'espoir rentre dans tous les cœurs \ « une douce chaleur pénètre nos membres ence gourdis; nous avons retrouvé un soleil nouveau, «qui va rajeunir notre monde. On se cherche, « on se mêle , on se parle , on rit , on danse , on «célèbre le premier jour. Le danger commun, « le besoin réciproque de secours ont fait oublier

UNE MACÉDOINE. SyS

« l'inégalité des rangs. Les souverains se commu- «niquent, les grands sont sans fierté, l'ambition a et la guerre sont bannies par la catastrophe qui « a prouvé le néant de la gloire. L'âge d'or vient « de renaître.

« — Oh , mon cher Soulanges , quel tableau « séduisant î Vous me faites désirer la fin de notre c( vieux soleil. — Point de vœux indiscrets , mon « ami. J'ai peint la grande révolution en beau : «elle peut avoir des suites cruelles. Supposons, « au nouveau soleil , une force d'attraction telle « que notre globe ne puisse y résister. Cette « douce chaleur, qui nous ranimait il y a un mort ment, devient insupportable. Tout se dessèche, « tout périt, pour être remplacé par des animaux c( et des plantes d'une organisation conforme à « cette nouvelle température. Ou si cette petite «terre, toujours attirée, avance toujours, et se « colle enfin à l'étoile brillante... — Ah, méchant, « vous allez tout brûler ensemble ! — Oui ; mais « notre terre , en compensation des 'habitans « qu'elle a perdus , reçoit une portion de ceux du ce soleil , dont elle fait maintenant partie. — Vous « mettez aussi des habitans dans le feu ! — Et «pourquoi n'en aurait -il pas? Croiriez-vous , si «jamais vous n'aviez vu de poissons, qu'un ani^ « mal peut vivre dans un élément mortel pour «vous? N'y a-t-il pas une plante incombustible « sur votre planète , si aqueuse , si froide , si dif- « férente en tout du soleil par son état actuel ?

te Quoi, la nature aurait placé l'amiante ici, et ce rien de semblable dans le foyer universel ?

« — Laissons les habitans du soleil et les co- « lonies de Salamandres qu'il enverrait chez nous. ic Redonnons à notre pauvre petite terre l'équi- (i libre heureux , qui tout à l'heure y ramenait « l'âge d'or. Rappelons-y la paix , l'abondance et des amours. Que tout aime, que tout s'unisse. « Que la beauté , plus belle encore par le plaisir, « vole au-devant de son heureux vainqueur. Que « le premier des devoirs soit de communiquer la u vie , que le péril et la crainte ont rendue si «précieuse! — Ah, mon ami, quel rôle brillant (f vous joueriez sur cette terre régénérée ! — A «propos de cela, je n'ai pas répondu à Sophie^ «et voilà dix heures !... Vite, vite, du papier... «Ce n'est pas cela. Ce que j'écris est pauvre, « insignifiant. J'ai la téte pleine de soleils qui «s'éteignent, de planètes qui s'embrasent, et le « cœur froid comme un habitant de Saturne. Cou- «chons-nous, Soulanges. Je répondrai demain « matin. »

Le fripon! Je l'entends dire tout bas à Georges : « Je suis enfin parvenu à le distraire pen- « dant toute une journée. » Ah, vous y mettez de l'amour- propre, M. de Soulanges! Ah, vous caressez votre vanité ! Demain j'aurai mon tour.

VJSE MACEDOIJN E.

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