‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 31 sur 82 · U N E M A G É 1) O I IS E · texte numérisé non relu

U N E M A G É 1) O I IS E

« que dans ma téte, et mon cœur s'empresse de «rendre justice au vôtre... Pourquoi ces yeux «baissés, cet air d'embarras? L'honnête homme «lève la téte; il aime à fixer celui qui l'estime... « Tu pleures, mon ami? — C'est de joie et de re- « connaissance. Ah! monsieur, quel homme vous « seriez, si vous n'aimiez pas tant... — Chut, chut, «Georges. Tout homme aime quelque chose, et « qu'y a-t-il d'aimable comme les femmes? Viens « reprendre ta place et tes fonctions auprès de « moi. »

Comment le législateur Soulanges va-t-il nous ranger ? Nous serons trois autour d'une table ronde, et je défie tous les faiseurs de lois, nés et à naître, d'empêcher que je sois à côté, ou en face de Fanchette. Soulanges me place vis-à-vis d'elle; c'est tout simple : j'en suis aussi éloigné que le permet le diamètre de la table. Mais une table de trois couverts n'est pas grande , et on a des pieds pour quelque chose... «Va tourner, « Philippe : Georges nous suffira. »

a Dînerai-je avec mes gants?» demande Fanchette, avec le ton modeste d'un client qui parle à son rapporteur. « Non, non, répond Soulanges, « ce n'est pas l'usage. Mais j'ai tout prévu : j'avais « mes raisons pour vous éloigner l'un de Fautre. » Il n'a pas prévu que nos mains se rencontreront, quand je lui passerai une carafe, quand elle me passera une aile de poulet, et nous avons aussi

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nos raisons pour nous passer toujours quelque chose... Soulanges sourit.

Je me lève, et je vais ranger les cheveux de Fanchette, qu'elle a religieusement placés sur les plus beaux yeux du monde. « Alte-là, dit Sou- (c langes. J'invoque l'autorité des réglémens. Il est c( écrit , art. 8 : Ses cheveux noirs bouclés descen- « dront jusque sur ses yeux. — Oui , mon ami. Mais « il est écrit, art. i^^ : On se regardera comme on a voudra , et comment voulez-vous qu'on se re- « garde les yeux bouchés ? Vous avez fixé des « heures où Fanchette doit lire ou travadler de « Vaigudle. Festonne-t-on sans y voir? — Diable, il a y a contradiction entre ces deux lois-là. Il faut « en rapporter une. — U article 8, mon cher Soute langes. — Non , mon ami, V article i^'^. — La mate jorité décidera. C'est à mademoiselle à faire « pencher la balance , et l'amour l'emportera. »

V article 8 est supprimé.

Le dîner se passa en plaisanteries, et, jusqu'à un certain point, Soulanges atteignait à son but : le cœur est calme, quand la gaieté s'y introduit.

Il ne nous fut pas aussi facile de nous posséder pendant l'heure consacrée à la conversation. Soulanges s'efforçait de la faire tomber sur des sujets sérieux et instructifs. Amour ^ disait Fanchette; bonheur^ lui répondais-je , et, agissant d'après ma manière d'interpréter et de commenter la loi, la jolie main ne sortait pas des miennes. Je la près-

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sais, je la baisais; la montre était là. Je comptais scrupuleusement les quatre secondes; je m'arrêtais à la cinquième, pour recommencer aussitôt. Soulanges se dépitait. « De quoi vous fâchez-vous, « mon ami ? Relisez les articles i etZ \ On se pren- « dra la main quand on voudra. Moi je le veux « toujours. Mademoiselle Fanchette pourra^ quela que/ois, se laisser baiser la main. Quelque/dis « ne détermine rien , et la loi doit toujours être (( expliquée en faveur de ceux pour qui elle ^st « faite. )j

Je continuais; Fanchette riait aux éclats; Soulanges frappait du pied.

Il sauta au plafond, quand je commençai à user de la prérogative que m'accordait V article l\. Je n'avais cherché ni les joues, ni le front, ni le menton. « Qu'avez-vous encore, mon cher Sou- « langes? Le jury prononce sur la question inten- « tionnelle. Je déclare n'avoir pas eu l'intention « de rencontrer les lèvres de Fanchette. Qu'avez- « vous à me reprocher ? »

Soulanges se fâche tout de bon. Il m'enlève Fanchette; il la porte dans le salon. Fanchette trouve une porte de dégagement , elle suit le couloir, et rentre dans ma chambre à coucher. Soulanges se désole : il voit son code du matin déjà tombé en désuétude.

« Allons, allons, dit-il, il faut que je m'exécute « de bonne foi. Je sens le vice de ma rédaction, a et je supprime toutes mes lois. Mais mademoi-

« selie , c'est à vous que je confie ce dépôt préce cieux, celui d'une vie qui vous est chère. Rap- « pelez toute votre prudence. Prévenez ces émo- « lions, dangereuses pour mon ami, et pénibles « pour tous deux , lorsqu'elles, demeurent sans réc< sultat. Or, Je suis ici. — Je répondrai à votre « confiance, monsieur; je m'en montrerai digne. »

De quel ton auguste elle a prononcé ces effrayantes paroles ! Plaisante-t-elle ? Non, vraiment. Elle reprend son scliall , elle remet ses gants; elle s'assied devant une table de jeu ; elle ne voit plus que le tapis vert.

Oh , cela ne durera pas. Je suis assis près d'elle , et j'ai des moyens sûrs de rétablir mon empire... <( Otez votre main, monsieur... Laissez mon ge- « nou... Vous me faites mal au pied. — Je me re- «tire, mademoiselle. — Vous me ferez plaisir, « monsieur. — Vous me chassez; je ne reviendrai « plus. - — Mon ami ! — Fanchette ! — Vous m'affli- « gez. — Je vous obéis. — Revenez, de grâce, re- « venez. — Je reviens, mais je boude.

«Mademoiselle, une quinte majeure se com- « pose de l'as, du roi... » C'est Soulanges qui parle. « Mademoiselle , laissez mon pied , à votre tour. « — Qu'il est méchant! — Voyez vos cartes. Que « voulez-vous faire de mes deux doigts emprison- « nés dans votre gant? — Mais taisez-vous donc ! « — ^Je veux parler, moi. — A-t-on jamais vu « prendre ainsi une leçon de piquet? — Mon cher « Soulanges, a-t-on jamais choisi im pareil mo-

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a ment pour la donner? — Ma foi, mon ami, vous « me ferez perdre volonté ou patience. — Ma foi, « mon ami, je vous invite à les perdre toutes deux. (( — Mademoiselle , vous justifiez bien mal ma cona fiance. — Monsieur de Soulanges , regardez-le. « — C'est un très -joli homme, je le sais, made- « moiselle; mais ce n'est pas une raison pour le « tuer. — Le tuer, monsieur de Soulanges, le tuer, « moi, qui donnerais ma vie pour conserver la «sienne! — Je ne veux pas que vous mouriez, «mademoiselle; mais si vous voulez qu'il vive, « allez-vous-en, et ne revenez plus.

« — Ah, Soulanges, quel ton vous prenez avec « elle! — Peut-être en trouverai-je un qui me « réussira. — Elle sort, mon ami? — Tant mieux. « — Brouillée avec moi! — Ce n'est pas avec vous, ce — Rappelez-la donc. — Je m'en garderai bien. « — Je cours après elle. — Quel homme ! «

Je la suis, je la joins dans mon antichambre; je l'arrête, je la prends dans mes bras... Une lumière! c'est cet hypocrite de Georges. «Monsieur « s'expose à se blesser. — Non, monsieur, je ne « m'expose pas. — Mademoiselle ne saurait des- « cendre sans y voir. — Il y a un réverbère sur « l'escalier. — Mais pour arriver jusque-là? Phi- « lippe! vite, un second flambeau. — Georges, je « me fâcherai sérieusement. — Mademoiselle, la « voiture est à vos ordres. » Elle descend sans dire un mot. Elle supporte tout pour moi, jus» qu'à l'humiliation !

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Je rentrai. Que poavais-je faire de mieux! Soulanges riait à son tour à gorge déployée, ce Vous « l'emportez , monsieur. — J'avais tout disposé « pour cela. — Sans les obligations que je vous ce ai... — Vous m'en aurez bien d'autres. —Je ne ce le crois pas. — Vous serez donc bien fin . — Peut- <c être autant que vous. — Mon cher ami, vous avez ce la fièvre chaude. — A la bonne heure, soit. — ce Pourquoi donc ne pas vous laisser conduire ? — « Hé , vous faites de moi tout ce que vous voulez, ce — Raisonnons un moment. — Cela vous est ce bien facile , homme à la glace !

ce — Vous ne rêvez que folies ; je vous éveille, ce ai-je tort? — Je ne dis pas cela. — Vous aimez ce deux femmes à la fois... — Mon ami, je crois ce que j'ai deux cœurs. — Vous vouliez d'abord en ce garder une ici le jour et la nuit. — J'aurais égace lement voulu garder l'autre. — Du repos et de c< la sagesse, voilà ce qu'il vous faut. — Vous croyez (( cela? — D'ailleurs, si Fanchette fût restée ici, ce quand auriez-vous lu la lettre que Georges a sans ce doute à vous remettre ? quand y auriez-vous récc pondu? — Une lettre de Sophie! — De Sophie , ce plus jolie peut-être que Fanchette; qui vous ce aime autant qu'elle; qui a un nom, un rang; ce que vous avez perdue dans le monde ; à qui vous ce devez une réparation, et €[ui, à tous égards, mécc rite la préférence. Georges, vous avez une lettre <c pour monsieur ? — La voilà.

ce — Lisons-la ensemble, mon ami : vous sa-

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(( vez que vous n'avez plus de secrets pour moi.

« Arrétez-vous à cette phrase-ci; à celle-là, à u cette autre. Dites-moi si Fanchette a cette faci- (( lité, cette grâce, cette abondance, cette chaleur. « — Oh , Fanchette n'écrit pas mal. — Lisez , lisez , « et avant d'être à la fin de la troisième page*, vous « ne révérez plus qu'à Sophie. »

Il a raison. Personne ne pense, n'écrit comme cela. Mais je le devine : il veut détruire une impression par une autre. Qu'y gagnera-t~il , si l'image séduisante de Sophie remplace celle de Fanchette dans ce cœur? Pauvre cœur! Et cependant trop heureux mortel!

« Georges , apprêtez - moi ce qu'il faut pour « écrire. — Et pendant que vous écrirez, il m'ar- « rangera un lit. — Ici! — Oui , ici. Je vous l'ai dit, i( je ne vous quitte plus. — Allons, Georges, un « lit à mon garde. »

Ecrivons... Ah! voilà deux lignes en post-scriptum , qui m'étaient échappées. « Je te dois un dé- « dommagement de ta docilité, de tes privations; « on te le remettra avec cette lettre. »

« Monsieur Georges , vous avez encore quelque « chose à me donner, — Ah, pardoji, monsieur. « J'oubliais un très-petit paquet que j'ai mis dans « la poche de ma veste. Mais comment penser à « tout, quand on est toujours en l'air, tout à vos « mouvemens , à l'inflexion de votre voix , aux si- « gnes de M. de Soulanges ? — En voilà assez, î( Voyons le petit paquet... C'est elle, c'est bien

« elle! c'est ainsi quelle me regarde, qu'elle me « sourit. Soulanges, voyez donc ce portrait. Il est « frappant de ressemblance, et jamais peintre n'a « fait d'idée une aussi séduisante figure... Oh, Soft phie, ma Sophie! femme adorablé et adorée!..» Je coMvre le portrait de baisers. Je le porte à mon cœur; je le reporte âmes lèvres... Qu'est-ce que cela? Une chaîne d'or. Elle a tout prévu; elle indique tout. Je passe la chaîne à mon cou. L'image précieuse est fixée sur mon cœur... Fixée, non. Je la prends, je la regarde, je la baise encore... « Mon « ami, vous n'êtes pas raisonnable. Pensez donc (.( à l'état où vous voilà. Faudra-t-il vous ôter juste qu'à ce portrait? — Non, Soulanges, non. Je me « possède et j'écris.

« Ces messieurs n'ont plus besoin de rien, de- (c mande Georges? Non, répond Soulanges.» Il congédie le vieux domestique; il ferme toutes les portes à double tour; il prend toutes les clés; il les met sous son oreiller ; il se déshabille avec la morgue d'un chef des eunuques du grand-seigneur.

« Ah çà, monsieur, je suis donc prisonnier « chez moi? — Je vous ai dit, monsieur, que je « dors profondément, et je ne veux pas que vous « m'échappiez pendant mon sommeil. — J'irai « courir les rues de Paris , à pied , à l'heure qu'il « est, n'est-il pas vrai? — Écrivez, écrivez, mon « ami. Moi, je vous souhaite le bonsoir. »

Oh , parbleu , il m'a donné là une bonne idée. Très-certainement je lui échapperai, et aussitôt

que je pourrai tromper sa sarveillance et celle de mes gens, tous conjurés contre moi... Continuons d'écrire...

11 dort, ou il en fait le semblant. Sachons jusqu'à quel point je peux compter sur son sommeil. Je n'ai pas la maladresse de lui adresser la parole : il ne donnerait pas dans un piège aussi grossier. Je me parle à moi-même, et sur tous les tons. Je reprends le précieux portrait; je me laisse aller à la vivacité de mes sentimens. Exclamations , invocations, passion, tout cela est employé, avec un enthousiasme vrai , parce que tout cela est senti, et il ne fait pas le moindre mouvement. Je lui passe sous les yeux une bougie allumée... Allons, c'est un homme mort jusqu'à demain matin. L'heureuse découverte !

Ai-je encore quelque chose à dire à la belle des belles, à la meilleure des femmes? Non. Je ferme mon paquet, et comme Soulanges, je vais essayer de fermer les yeux.

Fermer les yeux ! Trouvez donc du repos, vous qui avez trente ans, qui portez au cou le portrait de votre maîtresse , qui brûlez de la voir , et qui êtes agité par le souvenir du jour, et l'espérance du lendemain?

UFP: MA.CÉDOÏNE.

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