CHAPITRE XXVIII
Les visites.
Visites. Usage généralement adopté, je ne sais pourquoi. Temps perdu, pour ceux qui les font et les reçoivent. Ennui , et souvent dégoût pour les uns et les autres. Des visites ici ! Km village , comme à la ville, on ne peut donc vivre pour soi! Plus on est élevé, plus on est dépendant des convenances, de l'étiquette. La nature et l'amour; je ne connais, je ne veux connaître que cela.
Je ne brusquerai pas cependant ceux que madame d'Elmont a accueillis, qu'elle a retenus à dîner. Je les examinerai, et je m'amuserai peutêtre de leur originalité.
Il semble vraiment que les Parisiens seuls soient sans ridicules : en supposer aux autres, et s'en croire exempt, est le premier de tous. Jugeons ces gens-ci sans prévention.
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Voilà le propriétaire d'un bien de huit à dix mille francs de revenu. Il arrondit les épaules, s'écoute parler, et parle comme un cuistre. Il dit pesamment à Sophie qu'une femme charmante est un effet de commerce , qui doit circuler pendant le jour , et que le mari est trop heureux de retrouver le soir. En conséquence de ce raisonnement , il se place à côté d'elle. Celui-là ne dînera pas souvent au château.
Le curé se félicite de notre retour aux champs. Il espère reprendre , avec madame , ces conférences si ^Ttiles à une ame pieuse. Il lui présente le dernier mandement de monseigneur, et s'assied aussi auprès d'elle. Ma femme n'est plus accessible pour moi. Elle me regarde en souriant... Elle n'a pas d'humeur! Elle se trouve donc bien entre ce curé et ce gros campagnard. Imbécile que je suis! je sens que je fais la mine, et elle me sourit parce qu'elle sait que mon sourire répond toujours au sien.
Sourions , soyons gai. Quelques heures de contrainte tourneront au profit de l'amour.
J'ai , vis-à-vis de moi , un monsieur qui se hâte de m'apprendre qu'en cherchant à doubler les produits de sa terre, il en a mangé la moitié. Il ne se décourage point. Il est sûr de tirer de la soie de l'ortie, et du coton des toiles d'araignées. En conséquence , il n'a semé cette année que de l'ortie , et il ne s'occupe que de la multiplication des araignées. Il achète toutes celles qu'on lui ap- XF. 28
porte, et il a déjà cinq cents livres de miel, pour attirer les mouches que mangeront ses fileuses.
A ma droite, est une dame qui fait des bourses très-jolies, et qui laisse le soin de son linge à une servante , qui n'y touche jamais. Elle la chasserait , si monsieur ne trouvait que personne ne fait le bœuf à la mode comme Ursule. Je remarque que la dame est louche ; qu'elle a une épaule un peu élevée, et la poitrine rentrante. Ursule pourrait bien savoir faire autre chose qu'un bœuf à la mode.
A ma gauche, est une petite mère, qui a le malheur d'avoir un fils qui, à cinq ans, ne s'occupe que du jeu. Elle prévoit que ce sera un trèsmauvais sujet , et c'est bien malgré elle qu'elle le met en pénitence tous les jours. Très -heureusement, elle a un petit chien, très- joli, très-caressant. Aussi ne mange-t-il que des gimblettes, et couche avec elle ; ce qui fait que monsieur n'y couche plus.
Près de madame d'Elmont est une autre dame , qui appelle son mari mon cœur , qui tient une maison conséquente ^ et qui ne manque jamais de dire : malgré que , et ce nest pas qu'à lui que telle chose arrive. Les femmes de village , qui veulent donner une certaine idée de leur érudition , affectent de parler comme le journal du département.
On pouvait , sans prévention , s'amuser un peu de tout cela , à l'exception pourtant de la dame au petit chien. Je n'ai jamais pu supporter l'oppres-
sion , et je crois que l'enfant de cinq ans est opprimé. Pauvre enfant! quel père a-t-il donc?
J'affectai de ne pas dire un mot à cette femme. Je fis tomber la conversation sur les objets qui pouvaient intéresser nos autres convives, et bientôt tout le monde parla à la fois. Chacun montait insensiblement le ton, pour couvrir la voix de son voisin, et le vacarme fut porté au point qu'il n'était plus possible de saisir un mot. Je riais de bon cœur, en pensant qu'à la fin de cette inintelligible conversation , je serais au même point qu'en sortant de ces beaux cercles où on croit avoir entendu de très-jolies choses, et dont on n'emporte pas une idée.
Sophie porte involontairement un doigt à ses oreilles , et le plus profond silence règne aussitôt dans la salle. Bonnes gens , qui parlent quand on le veut, qui se taisent au premier signe, et qui ne se doutent pas que leur aveugle déférence s'adresse au château , aux équipages , aux diamans €t au cuisinier ! Dépouillez le propriétaire , ils prendront le ton familier et protecteur.
Le curé saisit habilement ce moment de calme pour parler des pauvres de la paroisse. « Bravo! « lui dis-je , monsieur le curé ; tous les temps et « tous les lieux sont propres à une bonne action. « Madame de Francheville voudra bien faire la «recette, n'est-il pas vrai, mon aimable amie?» Je n'avais pas fini , qu'elle était debout. Une jolie quêteuse fait toujours bien les affaires des pau-
vres, en pareille circonstance. Les uns donnent pour lui être agréables ; les autres par ostentation ; ceux-là , par humanité ; ceux-ci , parce qu'ils n'osent refuser. Tout le monde a donné , et qu'importe , à la famille qui met le pot-au-feu , les motifs qui le lui ont procuré ?
Monsieur le curé met l'argent dans sa poche , nous remercie par une inclination circulaire , et nous entretient des réparations à faire à l'église. J'examine nos convives , et je trouve l'inquiétude dans tous les yeux. On tremble que je propose de rebâtir l'édifice, et on se dit peut-être intérieurement qu'on a déjà payé son dîner assez cher. Il faut rassurer ces gens-là. « Monsieur le curé , a le temple le plus agréable à la divinité, est un «cœur pur, fervent et soumis, et il ne faut pas ce d'argent pour ouvrir ces temples-là. »
Cette opinion est la plus damnable de toutes , car , où il n'y a pas d'église , il n'y a pas de clergé. Le curé se pince les lèvres , et n'insiste point : un seigneur de village a le droit d'être adamite... chez lui.
La gaieté reparaît sur toutes les physionomies, et nos dames campagnardes parlent de petits jeux: toutes y gagnent. Laides ou jolies sont embrassées; les premières d'une manière moins prononcée; mais le baiser, le plus léger, produit toujours de l'effet sur celle qui n'en obtient que de l'occasion.
J'aime aussi les petjits jeux : un mois plus tôt
j'aurais appuyé la proposition. Mais, pour baiser et être baisé , je n'ai besoin ni du Pigeoîi vole , ni du Corbillon. Et puis mes gros campagnards enlaceraient de leurs bras robustes le corps aérien de Sophie; leurs figures enluminées altéreraient la fraîcheur de son teint , et ce n'est point ali vautour que sont réservés les baisers de la colombe... Non, point de petits jeux. Mais comment éloigner une idée qui semble plaire à tout le monde?
«Madame, on vous demande. » C'est Justine qui parle à Sophie. Sophie sort; j'en suis enchanté. Qu'on joue maintenant à ce qu'on voudra; je suis prêt à tout... pourvu cependant que Sophie ne rentre point.
(c Monsieur , on vous demande. » Je me lève : je suis Justine. «Qui donc me demande ?^ — ^Moi, «monsieur. — Que me veux -tu? — Que vous al- « liez joindre madame. — Où est-elle ? — Dans son «appartement. — Avec qui? — Elle est seule, — « Qui l'avait demandée? — Encore moi, monsieur. « — Et pourquoi? — ^Pour lui éviter ces gros bai- « sers de village , et vous procurer à tous deux un « moment de plaisir. Pendant que vous causerez, « madame d'Elmont fera les honneurs du salon. « — Tu es une fille unique! w
Elle est sur son ottomane. Elle réve; je m'approche. Elle lève les yeux sur moi, et ses yeux disent : Amour et plaisir. Je crois saisir l'un et l'autre... elle m'échappe; elle me rappelle la confiance de sa mère. C'est à elle que madame d'El-
mont a remis le dépôt précieux. Elle veut le mé~ nager, le conserver. Elle est sûre d'elle; elle ne cédera point de huit jours... Pauvre Sophie! Femme qui aime est vaincue avant d'avoir cédé , et quand elle s'est rendue, que lui reste-t-il à faire?... Recommencer.
« Ma tendre amie , tu me vois brillant de santé... « — Mon ami... je t'en prie, accorde-moi un jour... « une heure... »
Je la relève, radieuse et fortunée... C'est l'Aurore, qui s'échappe des bras de Titon, pour se présenter à l'admiration des mortels. Voyez -la, délirante encore , se couvrir du voile des grâces y en célébrant la volupté.
«O mon ami, cent ans d'une pareille vie ! — « Mille ans , l'éternité ! Viens , viens errer dans ce « parc, où nous sommes tout à nous. L'amour heutf reux aime le silence et le recueillement. — Mon «ami, recueillons-nous ici. Savons-nous si nous (( pourrons y rentrer? — Je t'entends, ma Sophie; « madame d'Elmont, toujours craintive, toujours « prévoyante... Justine! Justine!... Hé, venez donc, c( mademoiselle. Apportez - nous en diligence tout « ce dont on peut avoir besoin depuis sept heures « du soir jusqu'à huit heures du matin...
« De la pâtisserie, des confitures, bon... Du Ma- (c laga et du Madère; à merveille. — Mon ami, ne « porte pas plus loin tes recherches. — Tu as rai- « son : la ceinture brillante de Vénus ne doit pas « toujours être vue. — Je crois, monsieur, que je
« peux VOUS remettre les doubles clés ? — Oui , « Justine. Laisse-nous.
ft Ma Sophie , tu as beaucoup marché ce matin. « — Et beaucoup fatigué hier. — Tu dois avoir be- « soin de repos. — M'en promets-tu? — Juges-en. a — Le pouls est tranquille.
ce Viens, cher ami, viens reposer dans mes bras... «Soyons donc sage, monsieur... Vous me l'avez «promis... vous... Ah, Francheville, tu es ado- « rable ! «
Pan, pan. «Qui est là? — A-t-on jamais porté « l'extravagance à ce point ! Se coucher à sept «heures du soir! — Maman, nous sommes fati- « gués. — Le joli moyen de vous remettre ! — Mon « ami se porte à merveille : j'en suis sûre , ma- « man. — Je désire que cela continue. — Ah! et «moi aussi, maman. — Bonsoir, mes enfans. — « Bonsoir, maman. »
Avec de la ténacité , on arrive à son but : nous voilà émancipés
« Ah , Sophie , quel beau jour succède à une « nuit délicieuse ! jouissons de celui - ci , levons- « nous. Allons revoir tes lilas et tes linots. — Non, ( allons rendre à ces gens d'hier leur ennuyeuse « visite , et n'ayons plus de rapports avec eux. « Nous, mon bon ami, nous, toujours nous, rien « que nous. — Le moyen le plus sûr de les em- «pécher de reverftr, c'est de ne pas aller chez « eux. — Ils nous accuseront de grossièreté ou de
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« hauteur. Donnons un moment à Fusage , et le « reste de notre vie à l'amour.
« — - Laissons , puisque l'usage et toi le prescri- «vent, des plaisirs et des épanchemens divins, i( pour aller nous ennuyer à l'heure... Que dis- « je? je te verrai, je te parlerai, je te touche- « rai , et l'ennui peut-il pénétrer dans le cercle « magique , que les grâces ont tracé autour de a toi ? »
Madame d'Elmont se propose de nous accompagner. Nous déjeunons , nous nous habillons , nous partons.
C'est sans doute à celui que les hommes ont établi médiateur entre le ciel et eux , que sont dues les premières marques de considération et même de respect : nous descendons chez le curé.
Une gouvernante très-jeune, et d'une figure assez remarquable, nous reçoit, et met tout en combustion dans le presbytère. Elle chasse de la salle à manger des poules qui paraissent avoir le privilège de sauter sur la table, sur les chaises, et d'y faire tout ce que bon leur semble. Les poules s'enfuient à l'aspect du balai, crient, courent, volent, et nous rasent, en passant, le nez et les oreilles. Une d'elles couve dans une vieille perruque de monsieur le curé. Protectrice courageuse de ses enfans à naître , elle s'élance , elle va fondre je ne sais sur qui. Ses oncles s'accrochent à la perruque; elle enlève nid et poussins; les œufs tombent, se brisent ; voilà une omelette sur le
plancher. « Dix-sept poulets perdus , dit en sou- « pirant la petite bonne. Monsieur le curé, ajoute- « t-elle , en s'efforcant de sourire , n'en sera pas « moins enchanté de recevoir ces dames et mon- « sieur. »
On ne met pas des souliers blancs dans des œufs cassés. On ne se sert pas de chaises sur le siège et le dossier desquelles des poules ont fait... vous savez bien... La petite bonne nous conduit dans la chambre à coucher de monsieur le curé , qui est dans son jardin, qu'elle va appeler, et qu'elle nous invite à attendre.
Le lit de monsieur le curé n'est pas fait encore. Un oreiller est tombé à droite , un second à gauche : monsieur le curé aime à avoir la téte haute. Une aube ici, une culotte là; un tablier de taffetas noir sur un prie-dieu; un petit soulier vert dessous : il faut mettre quelque part sa parure des dimanches. Mais le soulier vert, l'aube, la culotte, le tablier noir, ne nous permettent pas plus de nous asseoir en haut qu'en bas. Nous nous décidons à aller trouver le curé dans son jardin.
Moins magnifique que Joad, et par cela même plus modeste dans son ton et ses manières , il nous salue de cinquante pas, et s'approche, en saluant, jusque sur le bout des pieds de mesdames. C'est très -bien, pensé -je, car il est écrit : Quiconque s'abaisse sera élevé; et, pour accomplir la pro-
phétie, je prie le curé de se relever, et de recevoir nos salutations.
«Nous vous dérangeons, monsieur le curé. — « Pas du tout, monsieur. — -Vous ne faisiez donc « rien dans votre jardin? — Ah! je m'amusais. Je « faisais la guerre aux hannetons , aux chenilles , « et je la ferai ce soir aux cousins. — Je ne sais, « monsieur le curé , si cette guerre-là est bien or- « thodoxe. — Comment donc, monsieur? se dé- « fendre, soi et ses propriétés, est de droit na- « turel. — Monsieur le curé , il est incontestable « que Noé introduisit dans l'arche , je ne sais pour- « quoi, j'en conviens, une paire de hannetons, de « chenilles et de cousins; car, depuis Adam, il n'y « a pas eu de création : ainsi le droit divin , d'a- « près lequel ces espèces existent, est ici en oppo- « sition avec le droit naturel. Si vous admettez le « dernier, craignez que le cheval que vous usez, « que le bœuf que vous mangez , ne l'invoquent à « leur tour. — Mais, monsieur. Dieu a fait tous les « animaux pour le service ou la table de l'homme. « — Comme il a fait votre téte pour porter perce ruque. Et puis vous avouerez qu'il y a des exce ceptions à votre principe très-général. Les han- «netons, les chenilles, et les cousins, par exem- (c pie , ne sont propres ni à votre service , ni à « paraître sur votre table. Vous les tuez uniquece ment parce qu'ils vous gênent, et j'ai bien peur, « monsieur le curé , que ce prétendu droit naturel
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« ne soit réellement qne le droit du plus fort. « Ceci peut donner lieu à une longue et savante c( discussion qui nous fera passer une heure de « plus à table, quand vous voudrez bien venir « prendre place à celle du château. »
Nous quittons le presbytère; nous entrons chez rhomme aux huit ou dix mille livres de revenu, au dos de carpe, et aux phrases à prétention. Il nous reçoit avec des complimens interminables ; le premier fourbe fut un complimenteur. Tout ce que nous entendons du galimatias de celui-ci, c'est qu'il a eu l'intention de nous dire des choses agréables et polies.
Tout est inintelligible chez cet homme -là. Il nous fait voir son jardin , c'est tout simple : à quoi servent un jardin, des bosquets, qu'on sait par cœur, si ce n'est à les faire admirer aux autres? Le propriétaire de celui-ci nous en a fait remarquer la belle tenue, et en effet il ressemble à un jardin de plantes botaniques. Sur de petites plaques de fer-blanc, attachées au haut de bâtons, fichés en terre, on lit ici, lactucœ, là, asparagi; dans ce carré , on lit hrassicœ , dans celui-là , sativœ; dans cette plate -bande, rapœ ; dans cette autre, cœrefolium...
«Toutes ces plantes, monsieur, sont donc étran- « gères, dit Sophie? — Il faut dire exotiques ^ ma- « dame. — Exotiques, soit. — Non, madame, elles « sont indigènes, Lactucœ veut dire des laitues; <-<^ asparagi , des asperges; hrassicœ ^ des choux;
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ii satwœ, des carottes; rapœ ^ des raves... — Hé , «• monsieur, pourquoi ne pas appeler tout simple- « ment les choses par leur nom connu? — Un «nom trop connu devient vulgaire, et il est dé- « montré, madame, qu'on n'attache maintenant « quelque prix à une plante , qu'autant qu'elle a « un nom grec ou latin. Allez, madame, allez au «jardin des plantes... — De quel jardin parlez- « vous, monsieur, car je ne connais pas de jardin «sans plantes? — Je parle, madame, du jardin, « ci-devant dit du Roi. — Au moins cette dénomi- « nation est précise. — Allez-y, madame, et vous « verrez les promeneurs en admiration devant « cinq cents étiquettes, par cela seul qu'ils ne les «entendent pas. Ils passeraient avec dédain, s'ils «y lisaient -.panais, betteraves ^ romaines, etc. Il « y a un mois, une fort belle dame s'arrêta devant « cœrefolium. Elle admirait la douceur harmo- « nique de ce mot, et affirmait que la plante doit « avoir la tige amoureuse et l'odeur zéphirienne. «J'ai transcrit le mot, et je l'ai fiché là. ^ — Et « qu'avez-vous semé dessous ? — Monsieur, j'y ai « mis des oignons de lis, parce que je ne connais « pas de plante qui ait plus de rapports avec la « définition de la dame. Tige amoureuse , c'est-à- « dire taille fine, svelte, élancée... — Je suis fâché «pour vous, monsieur; mais c'est du cerfeuil « qu'il fallait mettre là. — Quoi, monsieur, ce cœarefblîum si harmonieux... — ^ Signifie tout uni- « ment du cerfeuil. » Ma Sophie et sa maman
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éclatèrent de rire; mon savant rougit, et nous prîmes congé de lui, pour le tirer d'embarras.
Nous passons chez l'époux fortuné qui s'entend appeler mon cœur, et c'est madame qui s'empare de nous. Elle a la haute main dans la maison, et les douceurs qu'elle adresse à son mari ressemblent à la dorure qu'on applique, d'une main, sur des fers qu'on rive de l'autre.
Le lieu que madame soigne et affectionne, particulièrement, c'est le poulailler, et c'est là qu'elle nous conduit. Encore des poules ici ! J'espère qu'il n'y a pas de couveuses. Celles-ci ont les extrémités des plumes tournées vers la téte, au lieu de l'être du côté de la queue , « et rien n'est beau « comme cela , parce que rien n'est plus rare. — « Par la même raison , madame , un bossu est bien « plus beau qu'un bel homme , car une bosse est « plus rare qu'un dos uni. — Cela peut être, mon- « sieur, mais je n'aime pas les bossus. — Ni moi «les poules aux plumes retournées. — Ah, mon- « sieur, si vous saviez ce qu'elles valent ! Malgré iique la saison ne soit pas encore très - avancée , « elles me font des pontes conséquentes, et ce « nest pas qua moi que cela arrive. Celles que «j'ai données, l'an dernier, à ma voisine, pon- « dent déjà tves-conséquemment , malgré qu'elles « n'aient encore que huit mois. Venez, mesdames, «je vous feraii^ admirer mes œufs, et mon cœur, « si vous le permettez, en enverrat un demi-cent « au château. — Madame a ouvert ce matin sa
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«boîte aux T. — Non, monsieur, j'ai pris du cho- (f colat. »
Nous voilà chez la dame à l'épaule élevée et à la poitrine rentrante. Exceller en quoi que ce soit , c'est être quelque chose : l'auteur d'un bon madrigal vaut mieux que celui d'une mauvaise tragédie. Madame fait des bourses , toujours des bourses, rien que des bourses; mais elle les fait si jolies ! Elle en fournit l'épouse de monsieur le préfet , celles du secrétaire-général et des conseillers de préfecture. Elle ne les a jamais vues , et peut-être ne les verra -t-elle jamais ; mais elle en reçoit des lettres très -obligeantes; elle sait qu'on parle d'elle dans la capitale du département.
Elle me conte à l'oreille que son mari a besoin d'un protecteur pour le dessèchement d'un marais, dont les eaux ne peuvent s'écouler dans l'Oise, qu'en traversant les terres des voisins, et elle ajoute finement qu'elle compte faire , avec des bourses vides, ce que d'autres ne savent faire qu'avec des bourses pleines. Pas trop béte !...
Du reste, madame ne se mêle de rien chez elle ; elle ne sait pas même où est son mari : moi, je m'en doute. Je sors , d'après le prétexte connu... Celui-là éloigne les curieux ou les surveilîans. Je fais une inspection générale des lieux ; je trouve dans une mansarde monsieur avec Ursule : je croyais que le bœuf à la mode ne se faisait qu'à la cuisine.
Elle est fort bien cette petite Ursule. Ses couleurs vives font ressortir ses yeux... Oh, le feu... l'action...
Nous arrivons chez la dame affligée des déportemens de son fils, de son fils qui a cinq ans, et si heureusement dédommagée par les qualités de son petit chien. Cette jeune maman est appétissante. Il est fâcheux qu'elle ait le cœur dur, ou plutôt qu elle n'en ait pas. Le premier spectacle qui s'offre à nos yeux, est celui d'un enfant, beau comme l'amour, attaché avec une corde au pied d'un lit. Il ne rit, ni ne pleure. Il paraît simplement être dans une position gênante , mais habituelle. Il mange avec tranquiUité un morceau de pain bis.
Fidèle dort sur un coussin, auprès d'un tas de gimblettes qu'il n'a pu que mâchonner. Ce que c'est que la satiété! Il nous entend, il se lève, il aboie, et vient se jeter dans mes jambes. D'un coup de pied, je fais voler Fidèle par-dessus la téte de sa maîtresse, et d'un tour de main, j'ai détaché l'enfant. Je le prends dans mes bras, je le caresse; Sophie le caresse à son tour. Il ne sourit pas; il paraît être insensible aux bons comme aux mauvais traitemens : on en a fait un automate.
Une grosse fille de basse-cour saisit le moment pour lui gUsser un morceau de pâté, qu'il avale furtivement... Je ghsse un louis à la grosse fille.
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« Conserve ton cœur tel qu'il est aujourd'hui. Il « vaut mieux que le rang et la richesse. »
Il était inutile que personne se contraignît : madame avait relevé son Fidèle, s'était assise à terre, le tenait sur ses genoux, et ne voyait que lui, pleurait sur lui, et répétait, en me regardant de travers, qu'il avait une pate cassée. J'aurais voulu que ce fut le cou.
Cette maison ne nous convenait pas; nous ne pouvions améliorer le sort de l'enfant; nous nous hâtâmes de nous retirer.
L'infortuné mari nous conduisit. Il me remercia d'avoir donné une leçon à Fidèle et à sa femme; il nous remercia de l'intérêt que nous avions marqué à son enfant. « Hé, monsieur, si « vous traitiez une fois votre femme comme je « viens de traiter Fidèle , vous seriez le maître « chez vous , et un mari doit l'être , lorsque sa a femme se conduit mal. » Le malheureux aime la sienne, il ne l'assommera pas.
« Ma chère amie , par où entrerons - nous ici ? (c Je ne vois pas un pouce de terrain perdu; mais « les orties débordent de droite et de gauche , et «couvrent, à peu de chose près, la surface de « cet étroit sentier. Comment passer là avec des « bas de soie, ou de coton à jour? Ma foi, écri- « vons-nous sur la porte. — Monsieur, mesdames ! « — Qui nous appelle ?»
C'est une espèce de laquais, qui porte je ne sais
quoi... « Ah, ce sont des guêtres de peau ! — Oui, « monsieur; il y en a ici vingt-cinq paires de toutes «longueurs et de toutes grosseurs; plus, des ca~ « leçons pour les dames. C'est moi qui suis chargé u de les offrir aux arrivans, et voilà un pavillon «divisé en deux parties, où chacun peut faire « modestement sa toilette.
« — Voilà un début qui promet. Maman, en- « trous dans le pavillon. — Mon gendre, passez de « l'autre côté; vous avez les yeux et les mains par- « tout. »
Le propriétaire nous attend à l'entrée de son vestibule. «Baissez-vous, baissez-vous, nous crie- « t-il, dès qu'il croit pouvoir se faire entendre. » Il était iimtile de nous recommander cela.
Le vestibule, la salle à manger et les autres pièces de la maison sont garnies de branches sèches, depuis' le plafond jusqu'à cinq pieds du sol. Il faut plier le dos, à peine de se prendre dans les toiles d'araignées, comme Mars dans les filets de Yulcain. « Faites attention à vos pieds, « serrez les coudes. » A terre, et contre les murs, sont fixées, en échelons, des ardoises suffisamment enduites de miel pour que les mouches puissent y manger, et la couche est ménagée de manière qu'elles ne puissent être arrêtées par les pâtes. On entend partout un bourdonnement insupportable, et on est continuellement piqué au visage et au cou. « Il eût fallu joindre, monsieur,