‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 37 sur 82 · XV, 2Q · texte numérisé non relu

XV, 2Q

45o UNE MA.CÉD0I1VE.

'( aux caleçons et aux guêtres de peau, des capu- « chons tombant aux extrémités des épaules.

a — Il est vrai, monsieur, que je n'ai pensé « qu'à l'essentiel : c'est que l'habitude me rend (c insensible à la gêne et aux piqûres. Nos colons « d'Amérique supportent les moustiques et les « maringouins , parce qu'ils gagnent beaucoup « d'argent; moi, je vis au milieu de mes mouches «et de mes araignées, qui sont bien moins in- « commodes , parce que l'année prochaine je leur « devrai une fortune immense. — Et celle-ci ? — « Oh, celle-ci, je fais les avances : vous savez « qu'il faut semer avant de recueillir.

« Venez, mesdames, venez par ici. » Nous entrons, presque ployés en deux, sous un vaste hangar, où sont déjà tous les ustensiles nécessaires à une filature. « C'est ici que je ferai mon « coton et ma soie. Un fabricant de Lyon va « m'envoyer dix métiers, et dix ouvriers du pre- (c mier mérite. Je compte faire du velours de c< toutes couleurs , que je donnerai à dix francs «l'aune, sur lesquels j'en gagnerai sept.

«Sortons par-là. — Oh, très- volontiers : je ne «saurais rester plus long -temps dans cette atti- « tude. — Voyez -vous ce bois qui est là devant « nous? il a cent cinquante arpens, et j'y ai déjà «mis trois millions d'araignées des champs, de « celles qui font cette superbe toile blanche qui « vole au gré du vent, et qu'on appelle vulgaire-

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« ment fil à Jésus. C'est du coton de la première «qualité. Vous sentez que les rameaux de mes « arbres empêcheront mes toiles d'aller se perdre « dans la campagne ; mais comme cette espèce « d'araignée aime le soleil et le grand air, j'ai mis «dans ce bois cent cinquante ouvriers, occupés « en ce moment à en arracher toutes les feuilles; « et, comme il faut tout prévoir, j'ai acheté deux «mille grelots à mulets, et je les ai fait coudre « sur la veste , les culottes et les bas de mes ou- « vriers. — A quoi bon cette mesure ? — Vous c ne le devinez pas? — Non, en vérité. — Mes « fileuses, averties par le bruit des grelots, se re- « tirent dans les crevasses de la terre, ou dans « celles de l'écorce des arbres, et évitent ainsi le « pied destructeur. — Voilà, par exemple, un ef- « fort de génie. — N'est-il pas vrai ? Je vais vous « étonner bien davantage. Vous sentez que mes « arbres, dépouillés de leurs feuilles... — Crève- « ront. — Sans doute ; mais ils resteront debout « vingt ans encore , et ils m'auront procuré , en « coton, vingt mille fois ce qu'ils m'eussent rendu « en fagots. Revenons. Vous sentez que mes ar- «bres, dépouillés de leurs feuilles, laisseront un « libre passage aux hirondelles, et vous savez que « les hirondelles mangent les araignées. Je vais « faire entourer et couvrir mon bois d'un treillage «en fil de fer, et à mailles, serrées au point de « n'y pouvoir passer le bout du petit doigt, — «Voilà une idée vraiment admirable. — Vous goû~

(( tez donc mes plans ? — J'en suis enchanté ! — «Tant mieux. Vous avez du crédit, et vous m'ai- (c derez à obtenir un brevet d'invention. »

Il nous invite à venir suivre les progrès de son établissement. Nous le quittons , bien décidés à n'avoir plus besoin de ses guêtres , ni de se^ caleçons.

(c Bon ami , ne trouves-tu pas qu'on devrait in- « terdire cet homme-là ? — Non , mon ange. Il se <c ruinera d'une manière plus originale que la plu- « part de ceux qui font des entreprises, voilà « tout , et il ne faut pas interdire ces gens-là. Ils «sont très -utiles aux ouvriers qu'ils emploient; «ils le sont même à la masse des citoyens, en « rétablissant , autant qu'il est en eux , l'équilibre « des fortunes. — Mais leurs femmes , leurs en- « fans?... — Travailleront à leur tour pour ceux « qui ont aidé à les ruiner, et avant la quatrième « génération , leurs enfans en auront ruiné d'au- « très. — Tu parles de cela bien à ton aise ; si on « nous ruinait, nous? — On ne ruine pas les gens « raisonnables et satisfaits de leur sort; mais, assez «ordinairement, leurs enfans dissipent, et tout « est bien.

« — Gomment donc, ma fille raisonne! — Soft phie fait tout, et fait tout bien. Cette bouche « charmante embellit la raison , comme elle sourit « aux amours. — A^ous la gâtez , monsieur. — Cela « n'est pas possible, madame. Te louer, ma So- « phie , c'est simplement être vrai, et quelque

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« étendue qu'on donne à Téloge , il ne peut être « exagéré. »

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