‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 43 sur 82 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Les Pyrénées.

Nous sommes arrivés à Perpignan. Nous nous enfonçons au centre des Pyrénées, en tournant par Pau, Tarbes et Saint- Gaudens. Nous en-

UNIi MACÉDOIA'E. 5l()

trous dans la vallée de Campan. Nous avons traversé des masses de roches, vieilles comme le monde , présentant partout des sites effrayans ou romantiques. Insensibles à ces variétés de la nature, au contraste de ses tableaux, je n'ai vu que Sophie, Sophie n'a vu que moi.

Nous trouvons, sur les rives de l'Adour, une terre sauvage et presque inculte; une maison en ruines : cette terre , cette maison sont à moi.

«Ah, crois- tu que tu ne tiennes pas heu de « tout à rhomme qui consent à vivre ici ? — Ah , H crois-tu qu'on puisse penser, sans douleur, que <( tu n'aies que ce moyen extrême à opposer à a l'inconstance ? »

Je ne me plains pas de l'amertume de ses réflexions : je les ai provoquées, et elle en est avare. J'aime mieux cependant l'entendre, que la voir mélancolique et muette. Parler, la soulage; ses affections concentrées , contenues , deviendraient dangereuses.

C'est pour m'aider à me vaincre qu'elle est ici , et elle ne fait aucune observation sur le désagrément des localités. Ah, je suis là, toujours là; toujours une caresse pour elle, toujours quelque chose de sentimental à lui adresser. Quand la réflexion pourrait-elle naître? I^es Dieux ont rebâti la cabane de Philémon et de Baucis : il fallait rajeunir leurs cœurs, ils n'eussent pas eu besoin de cabane.

Madame d'Elmont n'a pas les mêmes motifs de

5^0 UJYE MACÉDOINE.

se résigner; aussi ne l'est-elle pas. Elle m'engage fortement à envoyer prendre des ouvriers à Saint- Gaudens. Le bon Georges, que je ne peux haïr, pressent avoir besoin d'indulgence ; il redouble de zèle et d'activité. Madame d'Elmont vient d'exprimer un désir, et déjà il est sur sa mule.

Madame Dulac, la pétulante Justine, ne dissimule rien. Elle se trouve mal, très-mal dans nos montagnes ; elle le dit très-haut. Mais elle ajoute , en riant, que l'empire de madame est plus doux que celui d'un mari , quel qu'il soit , et qu'on peut trouver mieux que le sien , même au milieu des Pyrénées. Justine se mariera partout. Partout aussi elle redeviendra veuve, pour se remarier encore.

Son maître d'hôtel l'a laissée partir sans résistance. Une dot de plus, une femme de moins, voilà qui arrange bien des hommes. C'est assez comme cela qu'on se prend aujourd'hui.

Mon fermier ne cultive point ma terre, parce qu'il me paie ime très -modique redevance, et que lui et sa famille dînent avec deux oignons crus, et du pain de sarrasin. Je rendrai ces genslà laborieux et aisés : leur bail expire ; je doublerai le prix du loyer.

La femme et les deux filles, toujours crottées, couchent avec une trentaine de chèvres, que deux petits garçons mènent paître pendant la journée. Les femmes ont des jupons qui ne passent pas le genou; les corsets sont percés au

UNE MACÉDOINE. 52 ï

coude; point de fichu sur une gorge tannée, que le soleil noircit encore tous les jours : on ne pense pas à la regarder. Les petits garçons sont en guenilles, et tout cela rit, chante, joue du galoubet. Le bonheur ne tient ni à un habit, ni à une table somptueuse. La représentation est un fardeau; l'opulence et l'extrême civilisation flétrissent le cœur, ou lui préparent des peines.

Nos voisins ne sont ni plus opulens, ni plus propres que les gens de la ferme. Pas une femme, â qui on ose toucher le bout du doigt. Sophie , au milieu d'elles, est la rose qui s'élève dans un champ de chardons. Elle attire , elle fixe ; on ne voit qu'elle.

Mon amour, mon assiduité, mes soins, mes prévenances, devraient la convaincre de la sincérité de mon retour. Elle y croit, dit -elle, et cependant je la vois triste et languissante.

Craint-elle encore que mon cœur soit à Paris? Croit -elle devoir me cacher des soupçons injurieux? La justice, qu'elle paraît me rendre, n'estelle que la suite d'un effort sur elle-même ? Examinons.

Je varie ses plaisirs; je lui en crée partout. J'anime pour elle jusqu'aux rives de l'Adour. A un exercice salutaire succèdent l'amour et le repos. Elle sourit à mes efforts soutenus , elle m'en sait gré, et, au milieu de nos jeux, elle se tourne vers Paris ; sa figure se glace ; un soupir, mal étouffé , parvient jusqu'à moi. Je l'ai entendu, il a froissé

mon cœur. Elle le voit, elle le sent, elle se précipite dans mes bras ; elle me comble de caresses ; elle croit donc me devoir une réparation. Le trait acéré de la douleur est donc toujours dans son sein !

Que faut -il pour l'en arracher? Quel homme pourrait faire plus que moi? Que je la voie gaie et confiante, et je serai récompensé.

Son état n'est plus douteux ; il commence même à se manifester. L'amour maternel n'a point de bornes, et cependant il rapproche, à chaque instant davantage , de celui à qui on doit le bonheur d'être mère. L'enfant chéri, placé entre eux, est le médiateur aveugle et puissant qui sollicite , qui obtient l'oubli de tous les torts.

Pénétré de cette vérité, je lui parle de notre enfant. Des trois, je ne fais qu'un tout indivisible, aimant, heureux. Elle sourit à cette idée; un sentiment nouveau l'anime , la pénètre. La sérénité est sur son front; la joie est dans son cœur. Elle est inaccessible à ces tristes sensations, qui, malgré mes soins empressés, se reproduisaient trop souvent.

Ton fils j lui dis-je , quand elle redevient sombre et silencieuse... Elle écoute, elle répond; la conversation s'engage; l'enfant en est constamment l'objet. Je suis loin de sa pensée peut-être ; mais son imagination n'est plus à Paris, dans cette église... Elle est là, près de moi, toute à ce que je lui dis. Ses yeux se portent sur son sein ; elle

UIVE MACÉDOINK. 523

le regarde avec attendrissement; une douce larme s'échappe de sa paupière... Cher enfant! tu n'es pas né, et déjà tu es le bienfaiteur de ta mère!...

Il en est une encore... seule, sans appui, elle redoute le moment tant désiré ici. Son œil contristé s'éloigne de son sein ; s'il s'y porte involontairement, il ne trouve que des larmes. Elle pleure aussi... sa malheureuse fécondité.

Et qu'a-t-elle fait qui la condamne à l'abandon? pourquoi cette inexplicable différence?... Qui la surpasse en beauté? Qui l'égale en modestie, en douceur , en résignation ? Qui peut aimer plus qu'elle?... J'ai du moins assuré sa fortune; elle m'a vu retourner à l'autel; elle a dû juger que je l'avais quittée, quittée pour elle... Ne lui devais-je que cela?

Sophie s'arrête, m'examine. Ses yeux se tournent alternativement vers Paris et sur moi... Et moi aussi je lance des regards avides, vers cette cité, où j'ai laissé tant de choses, tant de souvenirs! Des souvenirs! je ne les laisse nulle part; ils me suivront partout; ils m'accompagneront dans la tombe.

Sophie laisse échapper un profond soupir!... Insensé, que fais-tu? quel nouveau délire t'égare? tu te livres à son impulsion, et tu oublies que Sophie lit au fond de ton ame , que son amour inquiet y démêle ta plus secrète pensée ! Reviens à ton épouse , à une épouse charmante , dont l'ex-

5^4 IJ NE M ACÉ DO ÏWE.

tréme susceptibilité, fatigante peut-être, prouve le plus exclusif attachement.

Un second soupir, plus pénétrant que le premier, me rend à moi, à elle. Je m'approche, je prends sa main, je la passe sous mon bras; je lui propose de continuer notre promenade; je lui demande de quel côté elle veut prendre : « Tous «me sont indifférens, quand je suis seule. — « Seule , Sophie ! — Vous venez de franchir les « Pyrénées. »

Elle m'a pénétré; je devais le prévoir... je l'avais prévu. Il faut penser tout haut, quand on a une physionomie expressive : on s'arrête au premier mot , et la figure reste muette.

J'ai dissimulé quelquefois; je n'ai jamais menti: tout mensonge est une bassesse. Je ne peux prendre sur moi d'en imposer à Sophie ; elle ne me croirait pas, et elle m'estimerait moins.

Je lis sur son visage , dans ses yeux. J'interprète ses mouvemens, sa marche même est significative : tout en elle annonce un chagrin concentré, mais violent. Malheureux ! j'ai perdu en un instant le fruit de trois mois de soins !

Je la ramène. Toujours plus mécontent de moi, je m'efforce de lui parler. Je ne lui adresse que des mots. Elle y répond par un sourire amer et douloureux.

Dans l'état de souffrance où je suis, on a besoin d'épancher son cœur. Je cherche madame

UIVEMA.CÉDOINE. 5*2 5

d'Elmont. Elle m'écoute avec indulgence; elle admet ma justification, elle me plaint. «Mais, « ajoute-t-elle, l'amitié et Tamour voient le même « objet sous des rapports bien différens. L'une «aime à pallier, à atténuer des torts, supposés « ou réels ; oublier ce qui la blesse est pour elle « une jouissance. L'autre n'oublie rien; il compte, « il accumule , il exagère tout ; il ne cherche pas « de preuves, le soupçon lui en tient lieu. Il juge, « il condamne aussi promptement qu'il accuse. «Doublement malheureux, quand il a prononcé, «il s'attendrit, il s'afflige, il revient, pour s'éloi- « gner encore. La jeunesse s'use dans ces alterna- «tives, et, quand l'âge a dissipé le prestige des «sens; qu'on examine, froidement, le passé, on « sent , mais trop tard , qu'on a fait volonlaire- « ment son malheur. On rit des chimères, aux- « quelles on attachait tant d'importance ; on ne « voit plus que des bagatelles dans ce qu'on dé- « corait du nom pompeux de catastrophes.

« Vous devez reconnaître ma fille dans la pre- « mière partie de ce second tableau ; mais loin de «la blâmer, supposez, un moment, que vous « partagiez son cœur ; que vous ayez seulement « lieu de soupçonner un partage , votre caractère «impétueux vous permettrait -il de vous renfer- « mer dans les bornes d'une douleur passive ? Elle « souffre , elle ne se plaint pas : que peut-elle de « plus pour votre tranquillité ?

« Prenez garde cependant que son cœur est

5l6 UNE MACÉDOINE.

ce tout amour ; qu'il s'affecte dans îa proportion <( de sa sensibilité ; que ses forces ne sont pas « inépuisables , et qu'une douleur soutenue est « une lime sourde, qui, à la longue, ronge tout. «Votre conduite, envers ma fille, mériterait les « plus grands éloges, si elle vous coûtait quelque « chose. Mais il vous suffit de laisser aller votre (c cœur pour calmer le sien, naturellement soup- « çonneux et jaloux. Continuez d'opposer vos «soins, et une patience inaltérable à des peines « cuisantes , que vous causez sans doute , et que « vous seul pouvez dissiper.

« Ne croyez pas qu'en rapportant à vous les « chagrins de Sophie, je prétende blâmer l'espèce « d'attachement que vous conservez à Fanchette. «Mépris à l'homme, qui délaisse, qui oublie, « sans retour, la femme qui s'est donnée à lui, «et qui a un gage de sa faiblesse! Ma fille croit « voir de l'amour où je ne trouve que l'intérêt «que doit éprouver un cœur honnête, et si la «prévention lui permettait de réfléchir, elle sen- « tirait, comme moi, que la femme pour qui on « fait tout , à qui on sacrifie tout , est nécessaire- « ment celle qu'on préfère. »

Ah, je m'aperçois que je n'ai pas dit la vérité, toute la vérité à madame d'Elmont. Elle pense qu'un simple intérêt... Je ne peux me résoudre à la dissuader. Qu'elle soit, au contraire, mon appui auprès de sa fille ; qu'elle la persuade ; elle y parviendra, je l'espère. Moi, je m'efforcerai de

UNE M A.CÉDOINE. 5^7

me vaincre; de me posséder, au moins; de ne jamais renouveler ces scènes douloureuses.

Je^prie madame d'Eimont de m'accompagner chez sa fille. Je sais combien la présence d'un tiers soulage celui qui s'attend à des reproches, combien elle en adoucit l'expression. Ah, puis-je craindre une expression dure de la part de Sophie !

Nous entrons. Elle est sur une chaise longue, dans un état d'abattement , qui me touche autant qu'il m'inquiète. Je ne suis plus que l'impulsion d'un cœur, qui s'éloigne quelquefois d'elle; mais qui lui appartient, qui ne peut s'en détacher. Il ne lui échappe pas une plainte; mais elle n'entend plus ce langage, qui la fit si souvent tressaillir d'amour et de volupté. Elle n'y répond plus, elle est sourde aux représentations, aux instances de sa mère. La raison, qui s'exprime par la bouche de cette femme estimable, a perdu son empire. 11 n'y a plus ici ni union, ni harmonie. Parviendrai-] e à les faire renaître, ou suis-je condamné à aimer seul ?

Aimer seul ! Quel mot ! Quelle idée cruelle il présente! Quel état que le mien, si Sophie le prolonge! Chaque heure, chaque instant le rendront plus insupportable. N'importe, je serai tout à elle, je remplirai tous mes devoirs.

Que dis-je? Elle n'a pas oublié ces mots, prononcés avec l'accent le plus tendre , dans une circonstance bien plus affligeante pour elle. « Ah !

528 UNE M A CÉDOINE.

« me disait - elle , lorsqu'elle m'eut remis cette « lettre qui nous a perdus tous deux , si vous pouce vez vivre sans moi, je ne peux vivre sans v8us. » Je lui rappelle ses paroles; je prie, je presse, je m'humilie , et je n'en rougis point : le moyen qui la rendrait au bonheur ne peut être indigne de moi. Elle répond enfin; mais son sein s'agite; sa voix est altérée ; le reproche est sur ses lèvres ; il y expire : me ménager, c'est m' aimer encore.

Elle ne m'adresse que des choses insignifiantes ; mais du moins elle a parlé. Je parle à mon tour; j'emploie la plus puissante de mes ressources; je lui parle de son fils. «Vous l'aimerez, dit-elle; «jurez-moi que vous l'aimerez. — - Sophie, que «m'annonce ce ton solennel et prophétique! Il « me glace d'effroi. Je la presse dans mes bras, sur mon cœur; elle reçoit mes caresses, elle y est insensible.

Les jours, les semaines, les mois s'écoulent, et rien n'a changé ici. La douleur s'y est fixée; j'ai perdu le pouvoir de l'en bannir, et j'ai la force de la supporter.

Cette figure, brillante, il y a si peu de temps, de jeunesse , de santé, de fraîcheur, est éteinte et flétrie. Sophie n'est plus que l'ombre d'elle-même. Elle dépérit, je ne peux ni me le dissimuler, ni me pardonner des maux, que j'ai fait naître; que mes imprudences ont alimentés; qui tuent cette tendre victime.

Voyage funeste ! Sans la folie qui nous a con-

(hiits à ce château d'Ermeuil, je n'eusse distingué, je n'eusse aimé qu elle. Elle serait heureuse, et mon bonheur égalerait le sien.

Hommes insensés, imprévoyans, nous jouons avec la passion naissante. Elle flatte, elle attire; le masque des ris et des jeux cache ses formes effrayantes ; nous nous livrons en aveugles. Bientôt le charme s'évanouit; une main de fer s'appesantit sur nous ; elle nous courbe sous la verge du remords. Des jouissances, passagères, sont payées par des larmes de sang.

Réflexions tardives et inutiles ! Détournerontelles le coup qui me menace ? Elles le rendront plus cruel... Mais est-il donc impossible de le prévenir ? La persuasion m'a-t-elle fui sans retour ? Elle aime encore, et je désespère!

Je vais à elle, je tombe à ses pieds; je la conjure de vivre pour son fils et pour moi. Je lui peins le bonheur passé; je le pare de nouveaux charmes ; je lui prouve qu'il suffit d'un acte de sa volonté pour le rappeler, le fixer à jamais. J'invoque sa raison , sa générosité ; je reviens à son fils, à moi, au vœu ardent de conserver une épouse adorée ; au besoin que ce malheureux enfant aura bientôt d'une mère. Elle est ébranlée, attendrie, elle me presse la main !... Faveur inappréciable aujourd'hui, et dont j'avais perdu l'habitude !

Elle n'éprouve point le dégoût de la vie, ditelle; elle consent à prolonger la sienne; elle la XF. 34

53o UNE MACÉDOINE.

consacrera tout entière à son fils. « Mais toi, «que me veux-tu? Que puis-je pour toi! t'offrir « l'aspect fatigant d'une femme , qui a perdu tous « les agrémens qui t'avaient séduit. Sans force , « presque sans vie, je suis encore tout amour, et «je ne peux plus en inspirer.

« — Ainsi toujours prompte à te créer des chi- « mères, tu méconnais ta puissance et mon cœur I «Est-ce de tes charmes seuls qu'il fut, qu'il est « idolâtre ? N'est - il pas entraîné par la réunion « précieuse de toutes les qualités ? Ces charmes , a que tu crois flétris sans retour, ne renaîtront- « ils pas quand tu l'auras fortement voulu ? Soft phie, tu n'as que vingt ans, et tu désespères de «la nature! Seconde -la, et cette fleur, languis- « santé sur sa tige, se relèvera plus fraîche et plus «brillante. De la confiance, de la gaieté, et ces « tendres épanchemens , qui faisaient le charme «de notre vie, voilà les moyens que t'offre l'a- « mour, qu'il met à ta disposition, et qui te ren- « dront à tous ceux qui te chérissent. »

En lui parlant ainsi, je la couvre de baisers, ^on teint s'anime, le sourire reparaît sur ses lèvres ; une nuance de volupté se montre dans ses yeux; elle s'accroît graduellement, elle parvient à son comble... « Encore un moment heureux, dit- « elle. Je n'en espérais plus... Je ne croyais pas pou- « voir supporter ces délices... Ah, Francheville, « encore... encore... Que cette mort serait douce! »

Ces mots m'arrêtent ; ils me font frissonner. Je

UNE MACÉDOIJVE. 53 ï

la regarde; sa physionomie conserve l'expression du plaisir ; mais sa faiblesse est extrême.

Je m'assieds auprès d'elle; je me reproche mon imprudence; je m'accuse ; je me repens. « Je m'at- « tendais à ce reproche , dit-elle. Je n'ai rien ob- « tenu que de la complaisance et de la pitié. Non, « je ne peux plus inspirer d'amour. »

Est -il possible d'empoisonner ainsi les plus doux momens; de déchirer un cœur, avec cette froide cruauté; de tourner, de retourner, sans cesse, le fer dans la blessure! Je suis au désespoir; mais aussi ma patience s'épuise. Je sens l'impossibilité de résister, plus long -temps, à l'injustice, à la multiplicité de ces inculpations; je vais éclater... Malheureux, possède-toi; elle est mourante !

Je lui dérobe un juste ressentiment. Je vais Fexhaler auprès de madame d'Elmont.

ce Persévérez, me dit-elle, soyez toujours bon, « généreux. Peut-être, hélas î votre indulgence ne « lui sera pas long-temps nécessaire. »

Cette dernière pensée me ramène auprès de Sophie, impassible et résignée. Un faible cri lui échappe; il est suivi d'un second. La nature semble faire des efforts soutenus. Vais-je être père?... Oui , tout l'annonce , et le terme n'est pas arrivé.

Nouveau sujet d'alarmes ! N'en avais-je pas assez? Cependant Richelieu, né aussi à sept mois, est mort octogénaire. Oui, mon enfant peut vivre;

UNE M ACÉDOIWE.

il vivra, pour être le consolateur de son père, et son appui près de sa mère infortunée.

On n'avait pu prévoir que les secours deviendraient sitôt nécessaires, et l'homme de l'art, à qui elle a donné sa confiance, habite la ville de Pau. Dix lieues à faire ! Il est impossible xju'il arrive assez tôt. Je fais partir Georges et ses camarades ; je les envoie aux villes les plus prochaines. Je leur ordonne de consulter la voix publique, de choisir d'après elle, et surtout de faire une extrême diUgence.

Madame d'Elmont et Justine lui donnent les premiers soins. Je suis là, toujours là. Elle semble me voir avec satisfaction. Elle m'appelle, elle me prend la main ; elle m'attire près d'elle ; elle semble vouloir m'unir à son enfant. Elle me donne le doux nom de père ; elle me sourit. Ah ! elle a tout oublié pour se livrer au plaisir d'être bientôt mère, et mon enfant la rattachera à la vie.

Les douleurs cessent et se reproduisent ; elles se dissipent , et se font sentir encore ; mais elles sont faibles et deviennent rares. Le reste de la journée , et une partie de la nuit se passent dans ces alternatives. Je suis tranquille, et j'attribue ces douleurs passagères à une suite d'émotions bien opposées. Je me persuade qu'elles disparaîtront tout-à-fait. Espérance ! hochet de tous les hommes !

IJIVE M A CÉDOINE. 533

A minuit Georges revient ; la figure , et le ton de celui qu'il me présente inspirent la confiance. Philippe, un de ses camarades, en amènent un second , un troisième. Ils se réunissent autour de Sophie. Ils l'examinent, ils délibèrent. Mes yeux ne cessent d'interroger les leurs : je n'y remarque rien d'inquiétant.

Ils m'invitent à me retirer, à engager madame d'Elmont à me suivre : nous répondons que nous sommes inséparables de Sophie. Ils annoncent un accouchement prochain , et peut-être difficile : raison de plus pour ne pas nous éloigner.

Toujours des douleurs, mais faibles et courtes. L'un des trois, pour lequel les autres semblent avoir de la déférence, me tire à l'écart. « La na- « ture est sans force, me dit-il tout bas; il est à « craindre que seule elle n'opère pas la déli- « vrance. » Sophie ne nous a pas perdus de vue. Elle a remarqué un frémissement dont je n'ai pas été maître. « Faut-il mourir, s'écrie-t-elle doùlou- «reusement, avant d'avoir vu mon enfant! — « Vous ne mourrez point, madame; mais votre « état demande des précautions ; il prescrit des « mesures indispensables. » Il profite de ce moment d'alarme pour parler d'instrumens. Leur aspect produit toujours une sorte de crise. Il est probable que celle-ci n'augmentera pas, et il ne veut pas la renouveler. Je le tire à l'écart à mon tour. Je l'interroge. « Vous êtes un homme, me

« dit-il; vous en déploierez, s'il le faut, le carac- « tère et l'énergie. Je ne dois pas vous cacher que (f je ne réponds de rien. »

Non, je ne suis plus homme; non, je n'ai ni caractère, ni énergie, quand je tremble pour elle ; je ne suis plus qu'un faible enfant. Ma douleur éclate, je le sens, et je ne peux m'éloigner.

C'est elle, qui peut-être me sera ravie, dans quelques instans, dont j'ai flétri , abrégé les beaux jours , c'est elle qui m'appelle , qui me console. Elle partage ses tendres soins entre sa mère et moi. Il semble que ce soit nous qui soyons menacés. Elle nous remercie du tendre intérêt que BOUS lui portons ! Elle regrette de m'a voir tourmenté ! Elle me demande pardon , à moi, l'unique cause de ses chagrins.

Les accoucheurs nous invitent à ménager la malade, à prévenir toute espèce d'émotion. Ils nous prient, pour la seconde fois, de passer dans la chambre voisine. Pourquoi exiger que nous sortions ? Ont-ils désespéré d'elle ? Ils ajoutent que le moment d'opérer est arrivé. Madame d'Elmont persiste à vouloir aider sa fille. Moi , je ne sais que souffrir.

Je m'éloigne de quelques pas ; je vois les apprêts effrayans... « Adieu, bon ami, adieu, me dit « Sophie.)) Je revole à elle; je la tiens embrassée; on emploie la force pour m'en détacher. Justine appelle Georges et PhiHppe ; ils m'entraînent à

UjNK m a c é n o I iv e. 535 l'extrémité de la maison ; ils m'y gardent à vue , et là, j'attends mon sort, dans les plus douloureuses angoisses.

Je prête l'oreille; je n'entends pas un cri... Peutêtre i'éloignement... peut-être aussi son extrême faiblesse... «Va, Georges, va à la porte de sa «chambre; je te promets de ne pas m'échapper. «Va, écoute, et reviens, à chaque instant, me «rendre ce que tu auras entendu...»

Georges ne revient pas. «Va, Philippe; par pi- «tié, tire-moi de l'incertitude affreuse où je suis. « — Si monsieur veut me promettre comme à «Georges... — Je promets, je tiendrai... Va. »

Humanité cruelle et mal entendue ! Ils veulent ménager mes yeux ; ils ne sentent pas qu'ils torturent mon cœur.

Je ne peux résister plus long-temps à ce que je souffre. J'oublie de vaines promesses; je sors, je m'élance, j'arrive... Je suis arrêté par madame d'Elmont, fondante en larmes, et ne pouvant articuler un mot. « C'en est fait, m'écriai-je , » et je tombe privé de sentiment.

Je me retrouvai sur mon lit. Madame d'Elmont, assise près de moi, s'abandonnait à sa douleur... Je veux la revoir encore ; je veux chercher la vie sur ses lèvres, Tanimer de la mienne : mes gens se jettent devant moi. « Laissez -le, dit madame « d'Elmont ; qu'il la voie ; qu'il lui adresse ses ten- « dres et vains regrets; qu'il pleure, et qu'il se « soulage.

536 UNE 3IAGÉD01I^E.

« — Il est donc vrai... c'en est donc fait!... Et « Fenfant? le malheureux enfant !... Vous baissez «les yeux; vous n'osez me répondre... J'ai tout « perdu. Je les ai tués l'un et l'autre.

« Cruels ! vous m'avez ravi son dernier adieu ; « vous m'avez empêché de recueilhr son dernier «soupir. Elle eût répété son pardon; il eût, ce «me semble, modéré ma douleur... Allons, mar- «chons, contemplons notre ouvrage... Qui m'ar- « réte encore ? qui me tient la main ?... C'est Geor- « ges, baigné dans les pleurs.

« Hé , que me font vos larmes à tous ! Vous me « plaignez, au lieu de me punir. Je vais me faire «justice; je vais voir ma victime»»

Quel spectacle , grand Dieu ! cette femme , naguère brillante d'attraits , n'offre plus que l'image hideuse de la destruction, du néant. Il ne reste rien d'elle. Je ne la reconnais plus. Cet organe si doux, si pénétrant, ne résonnera plus à mon oreille. Ce cœur brûlant ne répondra plus au mien. Tout est éteint, tout est mort. La tombe attend sa proie. Orgueil humain, venez vous abaisser ici ! .

Je m'approche d'elle, dans un silence religieux. Je détourne la vue de ce visage défiguré. Je cherche sa main. Cette main, toujours prête à donner le signal du plaisir, est roide et glacée i... Son anneau 1 oh , il ne me quittera plus. Il devait être le gage de son bonheur : il fut celui de sa mort...

Quel est ce bassin que couvre un voile ? Que

renferme-t-il?... Dieu ! grand Dieu, un enfant défiguré, presque en lambeaux... Mes cheveux se hérissent; un mouvement de frayeur me fait tourner la téte, et je retrouve sa malheureuse mère. La mort, partout la mort, toujours la mort!

Images affreuses, dont je ne peux me détacher! Sans mouvement au milieu d'elles, je les redoute et les contemple. Je m'en éloigne , j'y reviens. J'ai la force de toucher encore ce voile funèbre : l'effroi le fait retomber.

«Monsieur, il y a deux grandes heures que vous « êtes ici. — Georges, j'y apprends à mourir. — (( Monsieur, n'ajoutez pas à ce que je souffre, Sui- «vez-moi, par pitié pour mes cheveux blancs, « pour mes longs services. — M'en éloigner, c'est « les perdre une seconde fois. Ma place est près « d'eux ; je ne les quitterai plus. »

Mes transports se reproduisent avec une force nouvelle. Je saisis Georges ; je l'entrame près du lit mortuaire : « Vois - tu cette femme ? elle est « morte de l'excès de son amour. » Je le pousse vers le bassin, je relève le voile : «Vois -tu cet « enfant ? Je l'ai tué dans le sein de sa mère , et je « ne trouve pas de larmes !... Des larmes! elles sont « la consolation de l'infortune : le coupable n'en « doit pas répandre . . . . ,

Que s'est-il passé... où suis- je?... Je reviens d'un long évanouissement. Je reconnais madame d'Elmont. Sa douleur me rappelle tout ce que

j'ai perdu. Je me lève, je sors; ils me laissent aller. Oh, je prévois ce qu'ils ont fait ! J'entre clans cette chambre... Tout est enlevé, tout a disparu. Il n'y reste rien de ce qui fut à son usage.

«Où l'a -t -on déposée? Je veux le savoir; je «veux aller gémir sur sa tombe... Personne ne «me répond... Je trouverai, sans vous, l'asyle de « la mort. »

Je sors, je parcours le village... Je cherche des tombeaux. J'aperçois un groupe d'enfans , qui jouent sur les débris de l'espèce humaine!... Je ferme les yeux, je pousse des cris... « Ceux-là vi- « vent; ils sont la joie de leurs parens... Le mien « est mort !... Eloignez ces enfans, éloignez-les... »

Il n'est pas de forces humaines qui puissent résister à la violence, à la continuité de ces secousses... Je me sens défaillir une seconde fois... Je cesse au moins de souffrir.

Page 1