‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 42 sur 82 · XV · texte numérisé non relu

XV

« Va, dis-je à Georges, va secourir cette femme. «

Avec les meilleures intentions, cet homme -là fait tout mal. Que de peines il m'a causées!... Il va, il revient, tremblant, hors de lui. Il s écrie : « C'est mademoiselle Fanchette, qui s'est blessée, « et qui est évanouie.

«Que faites- vous, me dit Soulanges ! vous per- « dez sans retour la confiance de madame de Franc( cheville. Vous décidez le malheur de sa vie. » J'avais franchi , avec la rapidité de l'éclair, l'intervalle qui me séparait de Fanchette. Je l'avais prise , relevée; je soutenais sa téte; j'étanchais le sang qui coulait de sa main; je lui parlais, comme si elle eût pu m'entendre; je cherchais, à force de caresses, à la rendre au sentiment. J'ignorais où j'étais; j'avais oublié l'autel et mes sermens; je ne voyais que Fanchette.

(c Sommes-nous mariés, dis-je enfin à Soulanges? a — Oui, mon ami, et votre femme vous attend. « — Ah, celle-ci est aussi ma femme; je l'ai rendue «mère aussi ! — Plus bas, plus bas, par grâce; « Sophie vous entend. »

Les yeux de Fanchette se rouvrent; elle me fixe, elle me reconnaît; elle tressaille. « J'ai voulu «vous voir pour la dernière fois, me dit-elle, et « je n'ai pas été maîtresse de moi. Pour la der- « nière fois, répétai -je avec l'accent du dévSes- « poir ! » Je la presse contre mon sein ; son cœur bat contre le mien; ils s'unissent, ils se confondent encore. «Fanchette, dit Soulanges avec un

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« toîi sévère, voulez -vous perdre le mérite et le (f fruit de vos efforts et de vos sacrifices ? » Ces mots nous frappent Tun et l'autre ; elle se dégage de mes bras; je suis sans force pour la retenir. Soulanges l'emmène ; je la suis des yeux.

Je me rappelle que j'ai une épouse. Effrayé de ma conduite et des suites qu'elle peut avoir, je me rapproche de l'autel en tremblant^ La figure de Sophie n'exprime aucun ressentiment. Je n'y vois qu'un accablement profond. Celle de sa mère annonce la stupéfactiop , le mécontentement : il est fondé; j'ai violé toutes les convenances.

Je leur prends la main à toutes deux; nous nous retirons en silence. Nous montons en voiture. Les yeux de Sophie évitent les miens. Pas un mot de l'église à l'hôtel. Quel mariage, bon Dieu ! et tant de moyens pour qu'il fût heureux !

A la suite d'im déjeuner triste et court, nous partons, nous quittons Paris pour jamais. Même tristesse, même silence. Une mauvaise honte me retient, me ferme la bouche. Il est pourtant cruel de ne pas lui parler, de ne pas chercher à réparer des torts graves, à ramener le calme dans son cœur. Si prompt, si ardent à m'égarer, et si lent à revenir sur moi-même ! Hélas, je ne trouve pas une idée dont l'expression puisse la satisfaire. Mais qu'importe des phrases? N'est -elle pas à moi; n'est -elle pas tout amour; n'éprouve-t-elle pas la soif du bonheur et le besoin de pardonner?

Ferai-je un long voyage, passerai -je les jours

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et les nuits avec elle, en évitant une franche et indispensable explication? Est-il un autre moyen de se rapprocher? Chaque minute de délai n'estelle pas un tort nouveau? Ne doit-elle pas penser que la réflexion sanctionne, en ce moment, des transports que je n'ai pu maîtriser; mais que les circonstances seules ont fait naître, et que ma raison désavoue.

Affliger Sophie est un crime ; prolonger sa peine est le plus grand de tous.

Je prends la parole. Je ne cherche pas à me disculper. Je rends compte avec candeur des sensations que j'ai éprouvées. Je remonte à leurs causes; mais j'établis en principe que l'humanité, bien entendue , soulage sans acception de personnes, et je demande si je pouvais laisser Fanchette froide, inanimée sur le carreau. Mon départ de Paris , le lieu que j'ai fixé pour notre demeure, n'annoncent-ils pas le dessein formel, une volonté soutenue de rompre tous les liens qui m'attachaient à l'infortunée; de vivre entièrement pour Sophie; de faire, de sa félicité, mon unique étude, mon devoir essentiel? « Ma félicité ! il n'en «est plus pour moi, répond -elle. Vous partez; « mais votre cœur n'est pas ici. Vous voulez forte tement , sincèrement , et vous ne pourrez rien « pour moi : où il y a eu combat , hésitation « même , il n'existe plus d'amour. »

Ses larmes coulent en abondance. Elle a raison; mon cœur n'était pas ici; sa douleur l'y ramène;

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je reviens au premier sentiment que Sophie m'a inspiré. Il se reproduit dans toute sa force; il agit sur tous mes sens. Impétueux, brûlant, il prend un caractère de vérité , qui ne persuade pas Sophie ; mais qui la calme. Ses larmes se sèchent à mesure que je les recueille. Son front est nébuleux encore ; mais ses joues se colorent. Estce l'amour qui répond à l'amour ? Jamais un sentiment .haineux n'a trouvé place au cœur de Sophie.

Madame d'Elmont joint la force du raisonnement à l'éloquence expansive que je déploie. Elle ne me justifie point; elle observe qu'il n'est pas d'homme sans faiblesses, et que le moins imparfait est celui qui fait tout pour les effacer. Elle fait remarquer que se mettre dans l'impossibilité de faillir, c'est satisfaire à la fois à l'équité, et désarmer le ressentiment le plus légitime. Elle s'étend sur le danger d'éloigner, par des rigueurs mal entendues, un cœur repentant qui revient, et que l'amabilité, les grâces, la gaieté peuvent seules fixer. Elle demande s'il n'y a pas une sorte d'orgueil à pardonner, et si l'indulgente bonté, pour un coupable chéri, n'est pas une jouissance. Elle invoque l'extrême sensibilité de Sophie ; elle l'excite, la ranime; elle insiste, elle presse, elle caresse, elle met sa fille dans mes bras.

Sophie est sans défense ; un baiser est le prix d'un baiser, et cependant des soupirs douloureux s'échappent au milieu des plus douces étreintes.

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Je ne la quitterai plus d'un instant. Sans cesse je lui parlerai amour; sans cesse je lui prouverai que je l'aime. Je ne lui laisserai pas le temps de s'arrêter à un souvenir; j'empêcherai le souvenir de naître.

« Oui, je me suis chargé du bonheur de ta vie; a je t'en dois compte ; j'en compterai avec toi à « tous les instans du jour. »

Nous marchons à petites journées. Nous arrêtons de bonne heure ; nous prolongeons les nuits. Sophie passe du délire au sommeil , du sommeil au délire. Mais son sommeil est agité ; une tristesse profonde succède à la jouissance. Sa gaieté, passagère porte, avec elle, une teinte de mélancolie qui m'affecte. Ah, si ces torrens de feu brûlaient un an , un mois , une semaine , ils détruiraient toutes les impressions pénibles; ils en effaceraient la mémoire. Je les rallume, je les reproduis à toutes les heures, et les intervalles sont encore trop longs.

« Tu me tues , dit-elle , et de plaisir et de cha- « grin. )j

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