‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 82 sur 82 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Honorine veut faire les logemens. Ah ! par exemple, je ne permettrai pas cela. L'amour a ses arrangemens particuliers, qu'elle ne doit pas connaître; qu'elle contrarierait sans le vouloir, et je ne veux, je ne peux plus vivre que pour Sainte-Luce.

D'ailleurs j'ai déjà remarqué ceux qui, par la tournure d'esprit, le caractère, et peut-être le goût, ne tarderont pas à établir entre eux des rapports plus intimes ; il ne faut pas que des

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amis se cherchent d'un bout d'un château à l'autre. Je dispose tout, comme si nous avions vécu trois mois ensemble, et je ne crois pas me tromper Je m'en rapporte aux femmes, et non aux hommes, qui ne voient clair que dans leurs affaires personnelles.

Mes officiers sont charmans. Ils portent la gaieté dans tous les cœurs. Bientôt, je crois, ils se communiqueront moins. 11 faut commencer par être aimable pour toutes, afin de se faire distinguer de celle à qui on veut plaire , et un homme qui plaît généralement, est nécessairement recherché. On craint d'être prévenue; on s'empresse de mettre un terme à ses irrésolutions, et s'il a de la pénétration, il est sûr de la victoire avant d'avoir combattu.

M. d'Herbin cherche la solitude. La dame aux questions ne le laisse pas long-temps à lui-même. Sans doute elle lui demande pourquoi lui homme de quarante ans, grand, bien fait, aimable, fuit un groupe de jolies femmes : généraliser les objets est un moyen certain de ne pas se compromettre, et louer un homme en est un de le faire répondre, au gré de celle qui l'interroge.

Sainte-Luce est aussi l'objet des soins les plus doux. Toutes voudraient lui plaire; je redouble d'efforts pour le conserver, et je ne crains pas de rivales. Avant deux jours, d'ailleurs, ces dames liront au fond de nos cœurs, et s'il est flatteur

de siipjDlanter une jolie femme, on ne s'y essaie qu'avec l'espoir du succès. Or, je suis la nymphe de ces lieux, me dit, me répèle Sainte-Luce; les autres ont l'air de composer ma cour. Il les compare aux Ris, aux Jeux, aux Grâces, qui suivent partout la reine des amours, et qui la rendent plus belle. Eh! il pourrait bien avoir raison.

Quatre de ces dames resteront à peu près oisives, et je pourrais déjà les nommer. Elles auront la promenade, la pèche, la musique, un peu de lecture, de petits jeux... et la danse : Thomas n'a-t-il pas son violon ? il en joue mal ; mais quand on est seul on devient nécessaire.

L'ordre des journées est réglé. On déjeune chez soi, ou avec qui on veut. On est libre, parfaitement hbre jusqu'à midi. On se rassemble alors, et chacun à son tour propose les amusemens qui conduiront à l'heure du dîner. On se met à table. On cause, on rit, on boit, on chante, non de ces airs qui font péniblement briller une grande voix; mais de ces couplets gais avec finesse, passionnés avec décence, où les paroles sont tout , et le chant un simple accessoire. Tout le monde chante volontiers, quand personne n'a de prétentions. C'est ainsi que faisaient nos aïeux, et ils se connaissaient mieux que nous en franche gaieté.

Après le diner, on court dans les bosquets; on se perd, on se retrouve, pour se perdre encore.

Souvent Sainte -Liice et moi nous ne pouvons nous dire qu'un mot. Mais avons-nous besoin de nous parler pour nous entendre ?

Du haut du perron , Thomas racle le joyeux signal. On se rassemble, on rentre en valsant, on continue de danser au salon, et une nuit fortunée couronne, pour moi, du moins, une journée agréable.

De toutes celles que la figure de Sainte-Luce enchante, entraîne, il n'en est pas qui nous obsède aussi constamment qu'Honorine. Je la trouve partout où est Sainte-Luce , et si je le quitte un instant, je suis sûre de la retrouver près de lui.

Je crois remarquer un air de mécontentement lorsque je viens me remettre en tiers. Je l'ai vue rougir, se pincer les lèvres, quand j'ai pris un prétexte pour l'éloigner de nous. Que veut donc cette enfant? qu'espère-t-elle ?... Oh! rien. Peutêtre est-elle piquée de se voir traitée comme un petit être sans conséquence... Allons, allons, je la ménagerai.

Nous courons toutes sur le gazon, et chacune de nous finit comme Atalante : quand les Grâces fuient devant l'Amour, c'est toujours pour se laisser prendre. Sainte-Luce passe son bras autour de moi ; sa main effleure ma gorge. « On nous « voit, mon ami, baisse ta main.,. » Ciel! Honorine est encore là ! m'a-t-elle entendue ? Elle pâlit, elle rougit. Elle doit voir combien je suis embarrassée. Un sourire amer agite ses lèvres.

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J'ai rejeté un soupçon, qui n'est peut-être que trop fondé. Il faut que je dissipe l'incertitude où je suis. Puissé-je m'étre trompée!

Je la laisse avec Sainte-Luce. Je rentre au château; je passe chez elle; je retourne tous les papiers. Je ne trouve pas ce portrait, qui n'était qu'ébauché, et qui déjà portait les attributs de l'hymen. Elle l'a vu entre mes mains; je n'ai pas témoigné de mécontentement; je n'ai pas fait même d'observations. Elle y travaillait avec trop de plaisir, pour ne pas l'avoir terminé, et quelque nouveau trait caractéristique et positif m'éclairera peut-être. Mais où est ce portrait?... Des vers, une espèce d'héroïde... une invocation à l'amour... une romance. Ces vers sont mauvais; mais j'y remarque de la passion, quelquefois du délire. Tout cela est alarmant.

Je ne trouve pas ce portrait. I^e mien est toujours dans son lit. Est-ce bien celui des deux qu'elle affectionne le plus ? Il me semble qu'on y a touché... il n'est plus tout-à-fait droit dans son cadre. Je le décroche... un second verre pardessous... je retourne mon portrait; je vois celui de Sainte-Luce. Il est terminé; il est frappant de ressemblance. Son chiffre et celui de ma fille sont unis par une chaîne de fleurs. Elle a écrit au bas : Au plus aimable., au plus aimé.

Si jeune encore, connaîtrait-elle cette passion terrible, à laquelle il est si difficile, si cruel de résister, ou n'éprouve-t-elle encore que ce désir

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vague, iiidéterminé, qui agite avec force, mais qui n'est pas durable lorsque les organes sont encore imparfaits? Eh! mon Dieu, n'a-t-on pas vu des enfans, plus jeunes qu'elle, sans idée du physique de l'amour, en ressentir tous les feux ? A dix ans, la princesse idolâtrait un jeune seigneur, très-assidu auprès de sa mère. Son image troublait son sommeil, et le jour, elle éprouvait les tourmens de la jalousie. On ne se défiait pas d'elle, et pourtant on ne faisait, on ne disait rien de positif devant elle. On faisait, on disait trop; rien ne lui échappait. Honorine a deux ans de plus, et elle est extraordinairement avancée. « On nous voit, mon ami, baisse ta main. » Quelle conséquence ne tirera-t-elle pas de ces mots, si elle les a entendus?... Elle les a entendus; sa rougeur, sa pâleur, ce sourire amer, tout me le prouve. J'abrégerai son supplice, en lui ôtant l'espérance; je justifierai la familiarité intime qui règne entre Sainte-Luce et moi, en annonçant mon prochain mariage à Honorine. Me justifier! Eh! voudrais-je qu'elle parlât ainsi à l'homme qu'elle doit épouser, un jour, une heure avant de le suivre à l'autel ? Ne précipitons rien ; consultons Sainte-Luce. Il ne peut être indifférent à ceci; mais il n'est pas le père de ma fille, et il conservera son jugement : je me défie du mien. Que de femmes ont cru couvrir une imprudence par des mesures hasardées, et ont achevé de se déceler !

Sainte -Luce a remarqué, comme moi, ces mouvemens impétueux, l'impuissante volonté de les dissimuler, et il ne considère cela que comme un enfantillage qui ne peut avoir de suites. Sainte-Luce sortait des écoles lorsqu'il ïn'a été présenté; aucun objet séduisant n'avait encore frappé sa vue, et le premier regard qu'il a lancé sur moi, a décidé du reste de sa vie. Il m'eût aimée trois, six, huit ans plus tôt, s'il m'eut rencontrée, et il croit qu'Honorine, que personne ne doit aimer avant l'âge, où il a senti battre son cœur. Il ne veut pas entendre que les occupations d'un jeune homme fixent son esprit; que sa vie, toujours active, prolonge le sommeil de la nature, et qu'une petite fille, qui ne remue que les doigts, a les journées entières, et quelquefois les nuits, pour entretenir, caresser, étendre le délire de son imagination. Celle d'Honorine est si active! On nous élève mal; les conséquences d'une mauvaise éducation sont incalculables, et on a l'injustice de nous les imputer! il ne faut d'ailleurs qu'un mot équivoque , pour éclairer l'enfance sur le but, le résultat de l'amour. Sainte -Luce refuse de se rendre à mes raisonnemens. Je suis convaincue de la justesse de mes observations : je n'ai cessé d'étudier ma fille du jour de sa naissance à celui-ci, et si son extrême jeunesse ne m'eût inspiré d'abord une sorte de sécurité , le moment où Sainte-Luce s'est présenté à elle, eut fixé mes idées.

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Ohî oui, elle aime, elle aime passionnément, et elle a conçu des espérances : son chiffre et celui de Sainte-Luce, unis, entrelacés, ne m'en donnent-ils pas la preuve? n'a-t-elle pu calculer que dans deux ans, il sera rigoureusement possible qu'on la marie, et que Sainte-Luce est encore assez jeune pour attendre cette époque; que pour l'y déterminer, il doit suffire de lui plaire, et se dissimule-t-elle que la nature lui a prodigué tous ses dons, et qu'il est facile à un œil exercé de préjuger ce qu'elle sera, quand ses formes, qui ne sont qu'indiquées encore, auront reçu leur développement, leur beauté, et leur fraîcheur?

Pauvre enfant ! la voilà donc rivale de sa mère ! il faut, pour la rendre à elle-même, que je la frappe d'un coup terrible; que je lui apprenne que Sainte-Luce et moi touchons au moment de nous unir. Coup terrible en effet. Oh ! si une rivale, dont je ne soupçonne pas l'existence, paraissait devant moi; si elle me déclarait que ses droits sont plus anciens que les miens; si mon amant se rendait à ses vœux, à ses larmes; s'il retirait de moi cette main prête à tomber dans la mienne, je mourrais, je n'en doute pas. Et je suis parvenue à cet âge, où ce que nous appelons raison, jugement, ont acquis toute leur maturité! et je vais exiger, d'un enfant de douze ans, un sacrifice dont je suis incapable ! Quelle position pour une bonne mère! qu'il est affligeant, pour elle, de rencontrer une telle concurrente! Oh,

tion, il n'est pas, pour moi, du moins, de bonheur qui ne soit chèrement acheté!

J'aime à me flatter, dans certains momens , qu'un aveu positif" de ma part détruira un penchant, bien nouveau encore. Je suis persuadée que je peux gagner beaucoup à ne pas le différer, et, qu'au contraire, pendant quinze jours qui s'écouleront encore jusqu'à mon mariage, cette inclination, à laquelle elle parait s'abandonner sans réserve, peut prendre un accroissement effrayant. Il est au moins sûr qu'il n'y a pas d'inconvénient à lui apprendre aujourd'hui ce qu'elle doit connaître plus tard.

Sainte-Luce partage avec moi cette dernière opinion. Il consent à ce que nous ménagions l'extrême sensibilité de cette pauvre pelite. Nous ne nous dirons rien qui ait rapport à la situation de nos cœurs; nous imposerons silence à nos yeux; nous ne nous approcherons plus le jour. Homme aussi bon que charmant ! il sacrifie à ma fille une portion de son bonheur! que ne fera-t-il point pour la mère? Ah! combien je le dédommagerai de ce qu'il perd ! c'est un devoir; j'en ferai ma félicité. Je le comblais de caresses ; je l'en accablerai. Les nuits ne suffiront plus à mon amour.

Les nuits ! pendant que les miennes s'écouleront au sein des délices; que j'épuiserai ce que la volupté a de ravissant, Honorine appellera peut-être, de sa couche solitaire, l'homme que

je presserai sur mon sein, à qui je communiquerai mon ivresse. Oh ! que cette pensée cruelle ne se présente jamais au milieu des plus doux transports; elle glacerait tout mon être!

Je suis décidée à m'expliquer avec ma fille. Je cherche à arranger, d'avance, quelques phrases qui disent beaucoup, et qui unissent la décence à la clarté. Voici l'analyse exacte de celles qui s'offrent à moi : J'aime, je ne peux me vaincre, et je veux que ma fille soit plus forte que moi. Cet aveu est cruel à faire; il est humiliant, et cependant il est indispensable. Je ne laisserai pas cette enfant en proie à des illusions, que chaque jour rendra plus décevantes. Je ne ressemblerai pas à ces mères barbares, qui ne voient qu'elles; qui ne s'occupent que d'elles ; et que leur misérable aveuglement rend insensibles aux maux de ceux qui les entourent. Oui, je m'humilierai. Oh , les passions ! les passions !

Une idée, assez satisfaisante, se présente à moi. Je vais passer chez Honorine, je prendrai mon portrait, je le retournerai, je le regarderai. Son embarras, son trouble me dispenseront de trouver ces premiers mots , toujours difficiles à arranger, et si pénibles à dire. Elle parlera, nécessairement elle parlera. Je n aurai d'abord qu'à répondre, et j'amènerai une explication douce et graduée, qui peut-être ne l'effraiera pas, et qui coûtera moins à ma délicatesse.

«Non, ma charmante amie, non, me répond

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« Sainte-Luce, ce moyen n'est pas bon, parce « qu'il ne vous épargne point une scène affli- « géante pour toutes deux ; parce qu'il ne sera «pas difficile à Honorine de démêler la ruse, «l'astuce même qui l'auront amenée, et qu'une «fille qui croit sa mère capable de duplicité, « l'estime moins, s'arme en secret contre elle, et « se tient constamment sur la défensive. Cet état « détruit la confiance , et mine insensiblement « l'affection. Déclarons-nous franchement, loyale- «ment, en présence de tous nos amis, et voyons « l'effet que produira cet aveu sur l'esprit et le « cœur d'Honorine. Je présume que la connais- « sance de notre amour mutuel rétablira le calme «dans cette petite tête exaltée; mais, quel que «soit le résultat de cet aveu, vous vous félicite- « rez de vous être montrée , avec la dignité qui « convient à une mère et à une femme estimable.

« Vous ne vouliez déclarer notre mariage qu'au « moment de la célébration : qu'importe que ceux « que vous avez chez vous en soient instruits au- « jourd'hui ou demain ? La mort récente de M. de « Francheville vous impose une certaine réserve ? « Ces ménagemens cesseront -ils d'être dans les « convenances à l'époque que vous avez fixée ? « que sont une ou deux semaines dans la position « où vous vous trouvez? Vous désirez que notre « mariage se fasse sans éclat? la confidence, que «vous en aurez faite à vos amis, vous obligera- « t-elle à rien changer aux mesures que vous avez

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«prises? Prononçons -nous, je le répète, d'une «manière tellement positive, qu'il ne reste rien « à cette enfant des illusions qui l'égarent, si pource tant il est vrai qu'elle soit avancée à ce point. « Voilà, ma séduisante, ma précieuse amie, ce que *fje pense sur une affaire, à laquelle vous atta- « chez la plus haute importance. Je laisse à la sol- « licitude maternelle à suivre ou rejeter mes conc( seils. J'ai cru pouvoir vous en donner; je me le « suis permis; mais je n'ai pas la ridicule préten- « tion de vouloir vous les faire adopter. J'ai dit « ce que je pense , faites ce que vous croirez être « bien. »

Oh! oui, oui, même dans les choses indifférentes, une femme doit se complaire à être guidée par l'homme auquel elle s'est donnée, lorsqu'il unit au sentiment le plus vif, une raison saine et éclairée , et qu'il estime assez son amante pour la juger digne d'entendre son langage. Que l'impatience d'un joug, souvent utile, et qui me sera toujours précieux; que le dépit de ne pouvoir atteindre à cette force d'esprit qui caractérise l'homme bien organisé, fassent dire, à des femmes superficielles, que ce sexe s'est arrogé des droits, qui ne sont pas dans la nature, qui sont uniquement établis sur la force , et sur le vide de notre éducation. Il serait bien plus absurde, répondrais-je, que le faible gouvernât le fort ; que la légèreté l'emportât sur la sage prévoyance; les arts d'agréraens sur des connais- XVL 3a

sances solides et nécessaires. Les Grâces, qui s'essaient à soulever la massue d'Hercule, ne prouvent que leur impuissance.

Oui, oui, j'obéirai à mon amant, à mon époux, et que me prescrira-t-il ? de vivre pour lui? c'est mon unique vœu; de n'aimer que lui? que puis-je lui comparer? de partager ses plaisirs? en auraisje, s'il n'était pas avec moi? de le laisser diriger les affaires? eh, y entends-je quelque chose, et ne me prouvera-t-il pas son amour , en se chargeant seul de ce pénible fardeau?

« Ces raisonnemens, madame, ne prouvent rien, « sinon que vous aimez. — Eh! madame ! pourquoi « se prendre quand on ne s'aime pas? — L'amour « n'est pas éternel, et un an plus tard vous au- « riez remarqué , dans ce que vient de vous adres- « ser votre amant, des expressions qui tiennent « à la rudesse, presque toujours inséparable de a la force, et qui vous auraient blessée dans toute « autre bouche que la sienne. — L'amour n'est « pas éternel ! j'honore assez mon sexe pour « croire qu'une femme ne cesse d'aimer que lorsi( qu'on l'abandonne. Nous tenons par tant de « nœuds à l'homme qui nous a subjuguée ! le «respect des bienséances; la difficulté de mieux « choisir; la crainte d'une publicité, toujours nui- « sible à notre réputation , tout nous fixe , nous « arrête , si nous tenons à l'estime de nous- « mêmes. Ce que m'a dit Sainte- Luce m'eût paru ic offensant, dans une autre bouche que la sienne,

« sans doute. Il me doit la vérité; mais lui seul a « le droit de me Ja dire. Je l'écouterai toujours , «avec empressement; je lui céderai sans résis- « tance, parce que sa manière de voir et de juger « est supérieure à la mienne. Je me complairai à «donner à l'homme, que j'aime exclusivement, ce des marques de la plus grande confiance, .et de « la considération qu'il m'inspire. Il m'estime «trop, pour que ma condescendance ne l'élève « pas à ses propres yeux. Je lui imposerai ainsi « l'obligation d'être toujours grand et généreux. « Le monde sera enfin juste envers lui, et l'éclat «de la réputation qu'il se sera faite rejaillira sur « moi. Peut-être y a-t-il quelque égoïsme à pen- « ser, à se conduire ainsi. Eh ! n'est-ce pas soi « qu'on aime dans l'objet qu'on préfère ? on l'ai- « merait peu, on l'aimerait mal, si on ne s'iden- « tifiait avec lui.

« — Ce que vous pensez de Sainte-Luce, vous «l'avez dit de M. de Francheville. ^ Franche- « ville n'était qu'un homme du monde; Sainte- « Luce est l'enfant de la nature. Francheville m'a «trahie, abandonnée, persécutée; Sainte-Luce a « porté son amour dans les quatre parties du «monde; il m'a rapporté un cœur long- temps «vierge, et qui jamais n'a battu que pour moi. «Tant de constance, après tant d'épreuves, est « une garantie certaine pour l'avenir. »

Telles sont les objections que je me suis proposées, et auxquelles j'ai répondu , je crois, d'une

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manière victorieuse. Plus je pense à mon bonheur, plus je le juge inaltérable.

C'est ce soir, avant le dîner, que je proclamerai mon mariage, d'une manière solennelle. J'aurai la dignité dont Sainte-Luce désire que je me pare. Je pense comme lui : tout ce qui tient extérieurement à cette union, doit être revêtu de formes respectables. Je deviens , chaque jour, plus grande et plus forte auprès de cet honnne-là.

Nous sommes rassemblés; on va se placer. Je prends la main de Sainte-Luce; je prononce le vœu de l'aimer toujours , et l'intention de m'unir prochainement à lui. Je le présente à ma fille : «Embrasse celui qui te tiendra lieu de père, et « qui, du fotid du cœur, t'a déjà nommé sa fille. )^

On s'empresse autour de nous. On nous félicite ^ on nous embrasse. Les plus fins prétendent s'être doutés de quelque chose : ce mal d'amour se cache si difficilement !

Où est Honorine? «Elle est sortie, me dit Saintece Luce, en s'efforçant de retenir des larmes qui « la trahissaient. » Il croit qu'elles seront promptement taries. Ah! il ne sait pas de quel sang elle est formée.

Je le charge de faire les honneurs du dîner, et je cherche ma fille; je lui dois des consolations. Différer d'un moment, serait ajouter à ses maux. Je suis comptable des chagrins que je peux lui. épargner.

Ces dames m'appellent. Elles ne dîneront pas

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sans moi : je 17'écoiite rien ; je vais où m'appellent mon devoir et mon cœur.

Quel tableau ! elle est assise devant une table , sur laiPielle ses coudes sont appuyés; sa figure angélique* est cachée dans ses mains; elle couvre de sek pleurs ce portrait qu'elle a placé devant elle; elle lui parle; elle lui adresse des vœux et des reproches; elle le porte sur ses lèvres; elle le conjure, elle le supplie, elle lui demande grâce; elle me demande plus que la vie. Je laisse tomber ma téte sur la sieime; je la presse contre mon sein; je m'afflige avec elle. Elle ignorait que je fusse là; mais elle sait que je l'ai entendue. Elle continue une scène, que j'avais prévue, cpie je me flattais d'éviter, et qui froisse mon cœur.

Je la caresse, je la plains; je lui parie le langage de la froide raison. Eh ! ne sais- je pas combien la raison est impuissante, quand l'amour a parlé , et quel triste et faible dédommagement lui offre la pitié? Elle tombe à mes genoux; elle les embrasse. J'ai toute mon énergie, dit-elle, et îa résignation n'est encore pour elle qu'un vain mot, A mon âge, on est maîtresse de soi; au sien, l'amour est un torrent qui ravage, qui entraîne, brûle, dévore. Elle sent combien on doit tenir à Sainte- J^uce; elle est sans forces pour lui résister, et les miennes suffisent pour me vaincre. Elle le, croit! oh! si cela était ainsi... que ferais-je? je ne sais.

Il faut lui répondre, et je n'ai rien de satisfaisant à lui dire. J'oppose son extrême jeunesse à ses

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désirs : elle me répond, ainsi que je l'avais prévu, que Sainte-Luce est assez jeune lui-même pour attendre un an ou deux. Je lui fais observer que Sainte-Luce a disposé de son cœur : ^e(Pe croit qu'il ne lui serait pas difficile de le porter de la mère à la fille. Elle est, dit - elle, mon portrait vivant; ce portrait doit s'embellir tous les jours. Elle n'ose ajouter que chaque jour doit me ravir quelque charme; je le sens; je m'arrête, malgré moi , à cette idée cruelle ; elle m'arrache des larmes ; je les confonds avec celles d'Honorine.

Sainte-Luce entre; il vient m'engager à paraître. Il est étonné de ce qu'il voit; confondu, ainsi que moi, de ce qu'il entend. Son innocence n'est pas entière; elle a des notions des, douceurs du mariage; elle se livre à ses sensations, avec la vivacité et la franchise de son âge. C'est lui maintenant qu'elle presse, qu'elle supplie. «Con- « sentez, lui dit -elle, et maman ne me résistera « pas. »

Sainte-Luce veut terminer une scène, dont la publicité donnerait lieu à de fâcheuses interprétations pour l'avenir. Il l'engage à rentrer avec moi, et à se posséder. Il lui promet que ce soir nous l'écouterons avec complaisance, avec affection. Le ton de bonté avec lequel il lui parle, la calme, et la console. Mais ne pas détruire absolument ses espérances, n'est-ce pas l'autoriser à en conserver? ses larmes se sécheraient-elles, si elle désespérait? Il faudra donc, ce soir, qu'elles

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coulent encore, et avec plus d'amertume, et cela pour cacher, à quelques personnes, que la pauvre enfant aime à l'âge où communément on s'ignore soi-même. C'est par respect humain que nous renouvellerons, que nous prolongerons sa peine. Certainement cette conduite est injuste.

Quelques années d'expérience nous donnentelles le droit de la tromper; de nous jouer de sa sensibilité , d'apaiser ou de faire renaître ses douleurs, selon les circonstances? Oh! non, non. Il y a ici abus de sa confiance, de l'influence que nous avons sur elle; c'est la force qui agit, sous le manteau de la ruse, et la force ne se cache que lorsqu'elle rougit de se montrer à découvert.

Je m'en expliquerai avec Sainte-Luce. Je lui suis soumise en tout ce qui me regarde personnel, lement; mais ma fille a des droits imprescriptibles et sacrés : je les lui maintiendrai.

Nous rentrons. Ses yeux sont rouges ; on s'en aperçoit. Qu'a -t- elle? voilà les premiers mots qu'on m'adresse, et auxquels je ne sais que répondre. « Mon bouvreuil vient de s'envoler», ditelle, avec une assurance qui m'étonne. Sainte-Luce me regarde d'un air mécontent : sa loyauté repousse un mensonge, quel qu'il soit. D'Herbin, nos officiers de marine se lèvent et courent le jardin, a IjC voilà, crient-ils ensemble. » Je n'y comprends plus rien.

Honorine soutient le rôle qu'elle a pris. Elle

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sort avec empressement; je la suis, je l'interroge. Elle a senti qu'elle aurait besoin d'un prétexte ^ et en sortant avec nous de sa chambre, elle a ouvert la porte de la cage. Le moyen est adroit ; mais la facilité, avec laquelle elle l'a conçu, annonce une imagination très - exercée. Où s'arrêtera-t-elle? ou, plutôt, l'arrêterons-nous? je n'ose rien prévoir. Pourquoi s affliger d'avance d'un mal qu'on ne peut prévenir? Pauvre enfant! pauvre enfant! ah! je m'afflige involontairement... Les passions! les passions!

L'oiseau est remis dans sa cage. Le dîner continue. On cesse de s'occuper d'Honorine; elle s'empare de toutes mes pensées. Sainte-Luce cherche mes yeux, et j'évite les siens. Ne sent-il pas combien ces regards de feu sont poignans, pour la pauvre petite qui l'observe? Il persiste à ne voir^ dans tout ceci, que de l'enfantillage : puisse la suite ne pas l'éclairer d'une manière douloureuse !

Il voit que j'affecte de causer avec d'Herbin, et il marque du dépit. Quel homme! avec toute sa pénétration, il ne sent pas que je ménage Honorine. Il aime éperdûment. Et moi, n'aimé -je pas autant que lui! Mais l'amour est-il un sentiment exclusif? il peut l'être pour Sainte-Luce. Plus heureuse que lui, je joins, à ce sentiment délicieux , celui de l'affection maternelle. Qu'il me l'envie; mais qu'il ne m'empêche pas d'en jouir. Me plaindrai -je, moi, des caresses qiFil prodiguera au fruit précieux... car je crois...

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Je Taccuse, et de quoi? de m'ainier passionnément. Exigerai-je qu'il soit maître de lui, au moment même où j'ai déclaré notre mariage ? Ne sais-je pas que mes plaisirs, mes chagrins sont les siens? Il s'imposerait des privations, il s'affligerait avec moi, s'il croyait mes craintes fondées.

«Mon ami, je t'adore; je souffre de ne pouvoir « répondre à tes regards briilans; mais, je t'en a conjure, épargne cette .enfant. Cette nuit, je se- « rai toute à toi. Voilà ce que je lui dis, à l'oreille , en quittant la table, et je me promets bien de ne plus lui adresser un mot de toute la journée.

J'ai rempli ce pénible engagement. J'ai évité l'homme, à qui je voudrais consacrer tous mes inslans, tout ce qui me reste de vie. J'ai généralisé la conversation; j'en ai écarté ce qui aurait eu quelque rapport avec mon mariage. J'ai vu quelquefois Honorine sourire. Ah ! j'espère. Je me flatte qu'elle se résignera; que mon bonheur ne lui coûtera pas le sien.

L'heure de se séparer arrive. Nous passons, Sainte-Luce et moi, dans la chambre de l'aimable enfant. Elle ferme sa porte; elle vient s'asseoir entre nous deux; elle nous prend une main à chacun ; elle nous regarde attentivement. « Et «bien, dit-elle à Sainte-Luce, d'une voix timide « et faible, puis-je espérer de vous appartenir un «jour?»

Je vois qu'il faut revenir au point d'où nous sommes partis ; qu'il serait inutile et cruel de lui

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laisser des espérances; qu'il est essentiel de se prononcer: je n'en ai pas la force. Sainte-Luce lui laisse entrevoir la vérité qu'elle redoute. Il lui promet tout ce qu'il peut, ce qu'il doit lui accorder. Sa protection, ses égards, ses soins, ses prévenances , son amitié ne peuvent lui suffire : c'est de l'amour qu'elle veut. « Répondez -moi, « dit-elle; puis-je espérer de vous appartenir un « jour? — J'appartiens à madame votre mère, et « si un coup aussi fatal qu'imprévu nous séparait « demain, cette nuit même, il serait impossible « que je fusse à vous. »

Elle laisse tomber sa téte sur mes genoux; ses plaintes, ses sanglots éclatent. Sainte-Luce les attribue à une résistance , peut-être trop fortement prononcée; il persiste dans sa manière de voir; il croit que le sommeil, et ses espérances détruites, la rendront à elle-même. Le sommeil? elle ne le trouvera pas. Ses espérances? ai -je renoncé aux miennes, quand nous occupions lui et moi deux points opposés du monde; quand j'avais à redouter des tempêtes, des combats, et peut-être l'inconstance ? Notre union détruira tout espoir? Est-il vrai que l'amour ne vive que d'espérances? n'aimais-je pas Sainte-Luce, en dépit de moi-même, à une époque où il paraissait impossible que je lui appartinsse jamais? Elle sera sans' cesse auprès de mon mari ; elle vivra avec lui , dans la plus entière intimité. Le son de sa voix, un regard, une prévenance, la plus innocente canesse serviront d'ali-

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ment à ce déplorable amour. Elle souffrira, je le verrai, et je serais heureuse! Oh! non, non, cela ne peut être. Séparée d'elle, je croirai voir couler ses larmes; elles me poursuivront jusque dans les bras de mon époux. Que faire, mon Dieu! renoncer à Sainte-Luce? eh, quand je le pourrais, est-il une puissance capable de les unir légitimement? Sainte-Luce ne s'est-il pas prononcé? aurais-je l'audace de lui proposer de passer des bras de la mère dans ceux de la fille? ne le détesterais-je pas s'il pouvait y consentir?

Il m'engage à me retirer avec lui. Il croit qu'il suffira d'une femme de chambre. Il veut donc qu'elle renferme sa peine ; qu'elle retienne ses pleurs; qu'ils la suffoquent, qu'ils la tuent! Non; elle pleurera devant moi. Si je ne peux tarir ses larmes, du moins je les essuierai.

Je reste. Je la délace, je la mets au lit; je lui fais prendre quelques caïmans. « Pourquoi donc, « maman, si tu renonçais à Sainte-Luce, serait-il « impossible que je fusse à lui?» Elle répète cette question, à laquelle je ne peux répondre. Lui avouerai-j'e que ma conduite est loin d'être sans reproche ?

Un sommeil pénible l'accable par intervalles ; ses yeux se ferment; des songes pénibles les rouvrent. Elle me demande ma main ; elle la porte sur ses lèvres; elle l'y presse d'un air suppliant. « Ah! « si tu le voulais , maman , je serais heureuse. — « Tu le seras, je l'espère; mais ce ne peut être avec

5o8 TABLEAUX.

« Saiiite-Luce. — II. faut donc m-ourir, maman. Le ton avec lequel elle prononce ces paroles est déchirant.

«Non, mon enfant, tu ne mourras pas. Tu vi- « vras pour le bonheur de ta mère, le tien, celui « de l'homme estimable qui t'aura su plaire , et « qui fera sa principale , son unique étude de se « Conserver ton cœur. — Il n'y a qu'un homme qui « puisse me plaire; je l'ai trouvé, et tu me le re- « fuses ! Quel est donc cet obstacle qui m'en sé- « pare à jamais? Tu ne me réponds rien. Tu m'a- « bandonnes à ma douleur. »

Je l'embrasse. « Ah ! ce ne sont pas des caresses «que je te demande, c'est la vérité. Quel est-il, « quel est - il donc , cet obstacle insurmontable ? » Elle prévoit tous ceux qui peuvent empêcher un mariage, excepté celui dont je n'ose parler; dont je ne lui parlerai jamais; qu'en ce moment je voudrais me cacher à moi-même. J'étais fière de mon bonheur; il m'inspirait un orgueil que je croyais fondé, légitime. Maintenant il m'humilie, il me confond. Si j'aimais moins, j'éprouverais des remords. " ■ -

Elle ne m'adresse plus la parole. Elle se parle à elle-même; elle parle à Sainte -Luce, comme s'il était présent ; elle peint , en traits de feu, les charmes d'une union assortie. Ce qu'elle dit tient du délire, et me prouve qu'elle est très-instruite. Je lui prends le bras; je crois sentir de la fièvre. Je sonne; je fais lever Thomas; je lui ordonne

de prendre la poste, de courir à Paris, de m'amener mon médecin. Le reste de la nnit s'écoule dans des alternatives, plus ou moins affligeantes.

Sainte-Luce entre au point du jour. « Vous êtes « excédée de fatigue, me dit-il; allez vous reposer; «je vais faire descendre vos femmes. — Je vous « l'ai déjà dit, ce ne sont pas elles qu'il lui faut. «Mais qu'avez-vous, vous-même? vous êtes dé- <( fait, vos yeux sont battus. » Il ne peut prendre de repos, quand il sait ce que je souffre. Il ne s'est pas couché. Il est venu plusieurs fois à cette porte. Il a entendu des choses qui ont entièrement changé sa manière de voir. Ce n'est plus un enfant qu'il considère dans Honorine. Il partage mes craintes; il s'afflige avec moi. Il y a longtemps que j'ai jugé son excellent cœur.

Il insiste sur la nécessité de me livrer au sommeil. Il me presse de me retirer. « Non, mon ami, « la nature a marqué ici ma place. Permettez-moi « d'y rester. »

Elle est assez tranquille. Je me fais apporter une ottomane; je m'arrange près de son lit; j'ordonne qu'on me laisse avec elle. Je promets à Sainte-Luce de me rendre à lui et à la société, si je remarque quelque changement heureux.

Combien de^emps a duré mon sommeil ? Elle l'a respecté , je le vois. Pauvre enfant ! Ses yeux sont fixés sur moi; elle attendait que les miens s'ouvrissent, pour me parler. « Où est Sainte- «c Luce , maman ? pourquoi n'est ^il pas auprès de

«toi, puisqu'il t'aime? que je le voie, au moins, (c Veut-il m'ôter encore cette satisfaction?» Le ferai-je venir? Non. L'absence est un remède lent; mais quelquefois certain. Eh, quel effet a-t-il produit sur moi? et n'est-elle pas ma fille? D'ailleurs, dépend-il de moi d'éloigner Sainte-Luce? Ne touchons-nous pas au jour de notre mariage, et consentira-t-il à se séparer, pour un mois, pour un jour, une heure, un instant, d'une épouse adorée ? Peut-être serait-il plus sage d'engager Honorine à rentrer à Ecoûen. Exiler ma fille! la chasser, parce que j'aime! oh, cela serait affreux. Que faire donc? mon Dieu, éclairez-moi, ôtez-moi mon amour !

Eh, quand je n'aimerais plus, son sort changerait-il? Ces nuits fortunées, enivrantes lui sont à jamais interdites... du moins avec l'homme qui me les a procurées.

Elle veut se lever; je la retiens. Elle insiste, et je cède. C'est Sainte-Luce qu'elle va chercher. Du moins elle ne le verra, elle ne lui parlera qu'en présence de dix ou douze personnes.

Elle est obligée de s'appuyer sur moi. Elle est faible, comme si elle sortait d'une longue maladie : son imagination la dévore. N^us entrons au salon. On s'empresse, on l'entoure. Sainte-Luce se conduit parfaitement. Il ne lui marque ni l'indifférence qui l'affligerait , ni l'affection qui ajouterait à ses regrets. On raisonne sur son incommodité subite; personne n'en pénètre la cause.

I>E SOCIÉÏK. 5l 1

Quel bonheur! Chacun, selon l'usage, me conseille un remède. J'écoute, je remercie, et je ne fais rien.

Mon médecin arrive. Il examine l'intéressante malade. Il cherche les symptômes, il les rapproche, il les compare; il convient franchement qu'il a besoin de quelques jours pour se déterminer. Quelques jours! Je le conduis dans ma chambre. Un médecin est discret; d'ailleurs il s'agit peutêtre de la vie de ma fille. Je lui déclare cette passion prématurée, qui ne l'étonné pas, et dont il a vu , dit - il , plusieurs exemples. Il ordonne des caïmans; il compte particulièrement sur une prévoyante vigilance. Tout cela ne me rassure point.

Je veux la reconduire chez elle. Elle y consent, à condition que Sainte - Luce l'accompagnera. Il lui contera, dit-elle, quelque chose de ses campagnes. Il conte si bien! Elle trouve toujours un prétexte pour détourner le soupçon.

Comment se refuserait-il à une chose aussi simple , demandée devant autant de témoins ! Il nous suit. Il ne s'attendait pas à l'épreuve nouvelle , à laquelle nous allions être soumis l'un et l'autre.

«Je ne veux qu'une grâce, nous dit -elle; mais «je l'exige, parce qu'après y avoir long - temps « pensé , il me semble que vous n'avez pas le droit « de me la refuser. Quel est cet obstacle insur- « montable, que vous m'opposez, et que vous per- « sistez à ne vouloir pas me faire connaître? Par- « lez, si vous voulez que je croie qu'il existe; si

5ll TABLEAUX

« VOUS craignez que je vous juge sans pitié. Ma « raison est égarée. Opposez-lui la vérité, qui me ce la rendra peut-être : je ne crois pas qu'on puisse « désirer long - temps ce qu'il est réellement im- « possible d'obtenir. Quel est cet obstacle invin- « cible? »

Sainte -Luce me regarde. Je vois dans ses yeux ce qui se passe dans son ame. Il faut l'indécente inconvenance d'une explication. 11 veut se retirer; elle embrasse ses genoux. Il cherche à lui échapper; elle emploie, pour le retenir, ce qui lui reste de forces; elle tombe sur le parquet, la téte en arrière. Je pousse un cri d'effroi; nous la relevons ; nous la portons sur l'ottomane. « Laissez- «moi, me dit-elle; vous ne m'avez jamais aimée. « Vous me sacrifiez à votre amour, puisque vous « me refusez l'unique moyen que vous ayez de ce me guérir, la vérité que je vous ai demandée à (c genoux. Ou vous êtes féroces , ou mon union ce avec Sainte -Luce serait un crime. Et vous ne ce voulez pas que je le connaisse, pour m'en gaccrantir! laissez-moi, laissez-moi. Je ne veux pas ce de vos soins; je ne veux pas de la vie. » Ses muscles sont en contraction; sa respiration est serrée ; des mouvemens convulsifs la défigurent. Il faut parler! eh, le puis-je, l'oserai-je?... ce Sainte - ■i Luce , Sainte-Luce, qu'avons-nous fait?... Sainteté Luce, conseillez-moi.

ce — Je suis désespéré; mais est-ce à moi qu'il e< convient de faire entendre à cette enfant que sa

DE SOCIÉTÉ. 5l'3

« mère... — Eh ! mon ami, sa mère, plus humiliée « que vous, doit -elle avoir plus de courage? que (c sont ici les convenances? on les calcule, on s'y «soumet, quand le cœur et la téte sont calmes. « Tout est en désordre chez moi; je ne vois que «ma fille, son danger. Perdez -moi dans son es- « prit ; mais sauvez-la. »

Il s'approche d'elle ; il va parler. Je cache mon visage dans mes mains... «Je me posséderai, dit- « elle, je vous le promets. Quel est cet obstacle « invincible. » Il s'éloigne ; il vient à moi. Je ne le peux, dit-il; je ne le peux. Une crise violente la saisit, la tourmente. «Je vais parler, m'écrié-je. « Tu mépriseras, tu haïras ta mère; n'importe, je « parlerai... » Ma langue se glace dans ma bouche.

Je cours à mon secrétaire. J'en tire ce manuscrit, que j'avais destiné à mûrir, plus tard, son expérience, et qui ne sera pour elle qu'un monument de mes faiblesses. «Le voilà, lui dis -je, « ce secret que tu peux pénétrer, et que je t'au- « rais caché toute ma vie. Prends, lis, et juge-moi.»

Je m'enfuis. Je vais cacher, à l'extrémité du château, ma rougeur, ma honte, mes regrets. Sainte - Luce me suit. Il sent quel besoin j'ai d'être secourue, et il veut que ces scènes désespérantes soient renfermées entre nous trois. « Éloignez- vous, lui dis-je, éloignez- vous. C'est « par vous que j'ai cessé d'aimer mon mari ; c'est « peut-être mon indifférence qui l'a plongé dans « le désordre , qui a produit sa fin tragique. C'est XVI. \ 33

5l4 TABLEAUX

« |3ar vous, c'est pour vous que j'ai oublié ce que «je me devais; c'est par vous que je suis avilie, « dégradée dans l'opinion de ma fille. C'est en- « core vous qui lui donnerez la mort : que m'eût « fait de plus mon plus cruel ennemi? Eloignez- (( vous... Ah! reviens, reviens. Sais -je ce que je « fais, ce que je dis? Pardonne-moi d'injustes re- « proches : mon cœur, dès le premier jour, a volé « au - devant du tien. Pardonne à une mère dé- « pouillée de l'estime de sa fille, et tremblante « pour sa vie : tu sauras à ton (our combien on c( aime son enfant. Pardonne-moi, pardonne. » Je tiens ses mains, je les mouille de mes larmes; je tombe à ses pieds; j'implore de nouveau son indulgence et sa pitié. Il me relève , il me console ^ il me presse dans ses bras; mes lèvres rencontrent les siennes, et dans ce moment de trouble, d'affliction, de désespoir, l'amour veut reprendre ses droits... Un mouvement sympathique agit à la fois sur nous deux. Nous nous repoussons; nous nous éloignons; nous nous fuyons, par des routes opposées. Pourquoi ceci n'est - il pas écrit encore ? Elle saurait que sa mère , que son amant sont capables d'éprouver un sentiment délicat et généreux.

Je rentre au salon. Plusieurs de ces dames m'annoncent l'intention de me quitter. Les autres profitent d'une occasion favorable, de quelques places qui resteront dans les voitures. Ils ne peuvent m'étre d'aucune utilité, et l'aspect

DE SOCIÉTÉ. 5l5

diui malade agit trop vivement sur eux. Ah! qu'ils partent. Ils m'ont donné ce que je voulais; ce qu'on doit seulement attendre des amis d'un jour, d'aimables distractions, quand j'étais en état de m'y livrer. D'Herbin reste. «Je crains aussi, a dit-ii tout haut, de voir souffrir une enfant aussi « intéressante; mais sa mère est affligée, je ne l'ace bandonnerai pas à sa douleur. » On n'a pas l'air de l'avoir entendu; on continue à parler de choses indifférentes. Je me retire; je les laisse libres d'arranger leur départ. Je les dispense, intérieurement, d'un froid adieu, insignifiant pour moi, parce qu'il ne peut exprimer que des lieux communs, qu'on voudrait faire ressembler à de la bienveillance, et qui ne trompent personne.

Je me rappelle qu'Honorine est seule. Je lui envoie celle de mes femmes que je crois la moins capable d'interpréter une exclamation, un mot. Je lui prescris ce qu'elle doit faire, et je propose à Sainte -Luce de ramener ma fille à Paris. Elle peut encore supporter la voiture, et je pense que d'Herbin n'était à sa place ici, qu'autant qu'il pouvait s'y perdre dans la foule. Je n'examine pas si son dévouement pour moi tient à son amour. Je lui en sais bien bon gré; mais je ne dois pas permettre que Sainte -Luce et lui soient constamment en présence l'un de l'autre. Il faut épargner l'amour malheureux; l'amour fortuné exige aussi des ménagemens.

Je vais donner mes ordres à Thomas, et, pour

avoir l'air de faire quelque chose, je m'enferme dans ma bibliothèque, où je m'abandonne à des idées, plus affligeantes les unes que les autres.

Vers le soir, on m'envoie demander la permission de prendre congé de moi. Je fais répondre que ma fille n'est pas bien, et que je ne peux ni la quitter, ni recevoir chez elle.

Ils partent; j'entends le bruit des roues, le fouet des postillons. Ils vont chercher ailleurs des plaisirs, que je ne peux plus leur procurer : voilà le monde.

Je me mets au lit, accablée, anéantie, et je compte toutes les heures. Je pense au moment où je reverrai ma fille; à la manière dont elle me recevra; à ce que je pourrai lui dire. Ah! il y a là de quoi penser pour toute la vie. Sainte-Luce me respecte, il se respecte lui-même; il ne vient pas; je l'en remercierai demain.

Honorine n'est pas plus mal, puisque la femme, que j'ai laissée près d'elle, ne me fait rien dire. Je désire et je crains de la revoir. Oh, que cette nuit est longue! les ténèbres doublent nos souffrances, parce que nul objet ne peut nous en détacher.

Le jour renaît enfin. Je me lève; je vais chez Honorine. Je m'arrête devant la porte; je baisse les yeux; je regarde le seuil. Il semble qu'une force invincible m'empêche de le franchir. Je fais un effort sur moi-même; j'écarte les idées qui m'obsèdent; je m'élance; je suis près de son lit,

DE socï ÉTÉ. 5r7 et là, j'éprouve ce qui arrive à celui qui, effrayé la nuit d'un objet fantastique, s'en approche en frissonnant, et respire en reconnaissant son erreur.

Non, mes craintes n'étaient pas fondées. Elle me sourit d'un air mélancolique; mais un sourire, quel qu'il soit, soulage le cœur oppressé qui l'invoque , qui l'espère , qui l'altend. Elle prend ma main; elle la serre avec tendresse. Je sens ma confiance renaître. Je ressemble à l'accusé qui redoutait la sévérité de son juge , et qui n'en reçoit que des marques de bonté. Une raère, tremblante devant sa fille, jugée par elle, attendant, de son indulgente affection, un soulagement presque inespéré! quelle situation!

(( Remets-toi donc , ma bonne mère. Te défies- « tu de mon cœur? ma manière de voir, de sen- « tir, est la tienne. Qui croit régler ses affections, « n'en a point. Tu t'es livrée à ta tendresse ? Préce voyais -tu que j'adorerais Sainte -Luce? Ne te « reproche rien : je n'accuse que ma destinée. Je « renonce à ton amant. Qu'il soit ton époux , qu'il «fasse ton bonheur, et je serai moins malheu- «reuse... Oui, l'obstacle est insurmontable!

ce Pardonne-moi de t'avoir contrainte à un aveu , c( qui a dû te coûter beaucoup. Garde -toi de « croire qu'il a altéré mes sentimens pour toi : «mon amour est l'excuse du tien. Eh! qui de « nous est sûre de ne jamais faillir? Tu ne me « réponds pas ! comment , c'est moi , pauvre vie-

cctime, condamnée à aimer, à souffrir, qui te « console , qui t'encourage. Embrasse donc ton (c enfant. »

Je tombe dans ses bras; je me tais. Je suis pénétrée de la douceur de ses expressions; mais je sens combien je suis au-dessous de la dignité qui sied à une mère. Je suis accablée de l'idée que j'ai perdu le droit d'éclairer, de guider ma fille. 3'ai conservé son affection; mais nécessairement j'ai perdu son estime... Oh! les passions, les passions !

Peut-être s'est-elle fait violence pour m'adresser les paroles consolatrices, dont elle a jugé que j'avais tant de besoin. Son ton , sa figure ont quelque chose de solennel; mais de contraint. Elle a voulu être sublime; elle jouit du triomphe qu'elle obtient sur elle-même. Triste et courte jouissance! ai -je pu me flatter que la connaissance de ce cruel mystère étoufferait son amour? Lui imposer silence, et n'avoir personne à qui ouvrir son ame, n'est-ce pas doublement souffrir?

Je lui propose de retourner à Paris. Elle est disposée à faire ce qui me plaira. Je lui conseille de voir Sainte -J^uce aussi rarement que le permettront les circonstances et l'usage : elle sent la nécessité de suivre ce conseil. Elle me résistait quelquefois, quand elle me croyait irréprochable; elle fait maintenant tout ce que je désire, tout ce qui blesse son cœur, avec une facilité, qui annonce l'intention de me dédommager de ce

que j'ai perdu clans son esprit; de me faire oublier que j'ai rougi devant elle. Pauvre mère ! pauvre enfant !

Je mets Sainte -Luce et d'Herbin dans un cabriolet. Je la prends dans ma berline avec une de mes femmes. Elle me sourit quand nos yeux se rencontrent. Quand je la regarde à la dérobée, je trouve dans tous ses traits l'expression de la douleur. Calme son cœur, ô mon Dieu ! conservela-moi. Ne frappe point, en elle, sa mère cou- ])able et désolée.

Nous arrêtons à la Ferté, pour déjeuner. Elle rougit en voyant Sainte-Luce; ses yeux cernés se raniment. Elle lui présente la main ; elle la retire aussitôt. Sainte-Luce s'avance, et la baise an front. Elle se laisse aller sur un fauteuil. Je cours à elle : « Ce n'est rien, me dit-elle tout bas, que « le sentiment de mon bonheur. Je croyais ne « plus en goûter. )■> Quel bonheur que celui de Tantale !

Nous arrivons à Paris. Elle se plaint d'un vio lent mal de tête. J'envoie chercher mon médecin. Il entre, il examine la peau; il croit voir des dispositions à une éruption violente. Il ordonne peu de chose: il craint de juger trop précipitamment. Sainte-Luce ne veut pas que je passe la nuit avec elle. «Eh, veiller dans mon lit, ou auprès du (( sien , n'est-ce pas la même chose ? »

Le mal augmente considérablement vejs mi=

nuit. La peau est brûlante et sèche. La fièvre se manifeste; le délire se prononce.

Oui, elle s'est fait violence pour me marquer une espèce de calme, une résignation, dont elle est bien loin. L'ardeur de la fièvre ajoute à celle qui la tourmentait déjà. Ses expressions sont brûlantes. Quel ravage effrayant l'amour, fait dans ce jeune cœur-là! elle en mourra, elle en mourra! Pourquoi lui avons-nous ôté l'espérance!

Oui, dans ce moment-ci, je lui sacrifierais mon amour, si Sainte-Luce n'était déjà mon époux. Je les unirais; je fuirais au bout du monde, n'emportant, avec moi, que la satisfaction de l'avoir rendue à la vie, et de la savoir heureuse. Cela ne se peut plus. Non, cela ne se peut plus! Je me jette à genoux près de son lit; je prie pour elle. Des prières, des vœux stériles, voilà tout ce que j'ai à lui offrir... Malheureuse, qu'ai -je dit! Eh, pourquoi le ciel ne m'exaucerait-il pas, quand je l'invoque en faveur de l'innocence !

La crise augmente. J'envoie chez le médecin ; on le fait lever; il vient... Il se tait; mais je l'observe, et je crois lire dans ses yeux la condamnation de ma fille. « Qu'a-t-elle , au nom de Dieu, c( qu'a-t-elle? ne me cachez rien : l'incertitude a «toujours été pour moi le plus cruel des maux. (( — Elle n'est pas bien, madame; mais je suis loin « de désespérer. — Qu'a-t-elle, monsieur, répon- (( dez-moi ? — Une fièvre scarlatine , madame. —

« Et ces taches foncées en couleur?... Vous vous «taisez, monsieur! qu'indiquent -elles? — Rien « de fâcheux , madame. »

Je ne crois pas un mot de ce qu'il m'a dit. Mais j'ai un moyen sûr d'éclaircir les plus douloureux soupçons. Je sonne ma femme de chambre ; je f^iis descendre Thomas. Je lui ordonne d'aller à l'instant chez mon pharmacien ; de lui rendre compte de l'état de ma fille, et de lui demander quelle maladie indiquent les symptômes et les remèdes prescrits par le médecin... Si la maladie est mortelle, Thomas ne me dira rien. Je jette une robe sur mes épaules, un voile sur ma tête; je laisse ma femme de chambre auprès d'Honorine; je sors... «Vous êtes encore là, Sainte-Tuce! vous « voulez donc mourir aussi , et sans pouvoir être « utile à cette enfant! Vous me condamnez donc à « survivre à tout ce qui m'est cher! — C'est vous, «ma digne amie, qui prodiguez votre vie, et... « — Ne suis -je pas sa mère? — Eh, ne m'avez- « vous pas nommé son père? Si je ne craignais de « m'offrir à ses yeux , je ne la quitterais pas un «instant. — Eh bien, suis -moi; viens t'éclairer « sur l'état de cette chère et déplorable enfant. » Je prends son bras, je l'entraîne, nous partons. Thomas me crie qu'il va éveiller mon cocher. Je perdrais une demi-heure, et je suis sur des charbons ardens.

Je pense en route que mon pharmacien me cachera la vérité. Je vais de rue en rue; je cher-

cbe k la faible lueur des réverbères une pbarmacie où je sois inconnue. Je ne marche pas, je cours, je vole. Sainte -Luce veut me retenir. Il me parle de ma santé. 11 est, dit -il, le père de ma fille, et il oublie qu'elle est mourante!

Personne dans les rues, de qui je puisse obtenir quelque indication. Je vais, je viens, je tourne, je me désole... Je trouve enfin ce que je cherche depuis si long-temps. Sainte-Luce frappe à coups redoublés. Un homme paraît à une croisée, et demande ce qu'on lui veut, d'un ton fort incivil. Tant mieux : celui-là ne déguisera rien, a Un re- « mède à préparer à l'instant, lui répondis-je, et « dix louis à gagner. » Cet homme me prie trèspoliment de vouloir bien attendre un peu, et, pendant qu'il s'habille, Sainte-Luce, qui m'a demandé cent fois où j'allais, ce que je voulais, et que je n'entendais pas, répète sa question. Mon immobilité a-t-elle dissipé la contraction d'esprit et l'impatience où j'étais, en lisant, tant bien que mal, des écriteaux d'enseignes? Je lui réponds; je lui fais connaître l'objet de la longue course que nous venons de fournir, et je le prie de n'entrer que quelques minutes après moi : je redoute, dans cette circonstance, l'extrême intérêt qu'il ine porte. Il voudra me ménager, et un signe , lui coup d'oeil de lui , adressé à cet homme, m'empêcheraient de connaître la vérité.

La porte s'ouvre. Sainte-Luce s'avance; je le repousse ; j'entre , je ferme la porte sur moi. Je

DE socn:ïÉ. 5^3 compose iiioii visage et mon ton. Je me donne pour une amie de la mère de la malade; je présente l'ordonnance; je décris la situation de ma fille; je détaille les crises qu'elle a soutenues, et je demande ce qu'on peut craindre et espérer. «La malade, me dit-il, est probablement atta- « quée d'une fièvre scarlatine. Les taches que vous « avez remarquées pourraient être du pourpre. «Le camphre, les acides ordonnés, indiquent la « putridité qui se déclare ; l'ensemble des remèdes *( annonce les progrès effrayans du mal. Je vous «conseille, madame, de préparer la mère à se «séparer de son enfant. » Je jette un cri d'effroi et de douleur. Sainte -Luce ouvre la porte; je tombe dans ses bras.

L'espérance avait soutenu mes forces. Ce que je viens d'entendre m'ôte jusqu'à celle de me soutenir. Sainte -Luce me porte dans l'arrièreboutique. Il ne s'occupe que de moi , et il se dit le père de ma fille! « Le remède, le remède, ne « cessé-je de répéter! w L'homme dont la véracité me désespère, se hâte, tourne, renverse tout, et les minutes me paraissent des siècles! Sainte-Luce croit pouvoir compter sur une demi -heure encore, et il veut aller demander mon carrosse. «Une demi-heure, m'écrié-je, elle mourra donc «sans soulagement!... » Nous entendons rouler une voiture... c'est la mienne. Mon bon Thomas me l'a amenée. Il a prévu, dit-il, que j'entrerais chez l'apothicaire le plus voisin de chez moi. Il

a parcouru les rues adjacentes, et il a fait arrêter devant cette boutique, éclairée à deux heures du nciatin. u Dans quel état est ma fille? — Hélas! « madame, nous n'avons pas remarqué de cban- « gement avantageux. — Tu pleures, Thomas! ma «fille est plus mal. — Madame, le médecin asce sure que non. — Le médecin est chez moi! — « Il n'en est pas sorti , madame. Il a pris congé «de vous; mais il s'est retiré chez M. de Sainte- « Luce , et il a ordonné qu'on l'avertît , si la raa- «lade avait une crise nouvelle. — Elle en a donc « eu une! — ^ Grâce au ciel, madame, elle est ter- « minée. Remettez-vous, ma chère maîtresse; es- « pérez. — Ah, mon Dieu ! mon Dieu ! je n'ai plus « d'enfant ! »

Le remède est prêt. Je le prends, je m'élance dans mon carrosse; Sainte-Luce me suit; nous partons au grand galop. J'arrive; je monte l'escalier avec la rapidité de l'éclair; j'entre... Ah\ elle respire , elle respire encore !

Le médecin prend la fiole de mes mains; il en fait avaler quelques gouttes. Un instant après il administre une dose nouvelle. Les yeux de mon enfant s'ouvrent. . . Je crois renaître avec elle. L'espoir vient ranimer mon cœur. Espoir perfide, combien de fois ne m'as-tu pas déjà déçue!

Elle m'a nommée d'une voix bien faible; mais enfin elle est revenue à elle. Je me précipite sur ce lit de mort. Je la presse dans mes bras. « Eloi- «gnez-vous, madame, éloignez-vous; ce souffle

« est contagieux. — Et vous restez, monsieur! — « Mon ministère m'y oblige, — Et ma qualité de « mère ne m'impose-t-elie pas des devoirs plus K rigoureux, plus saints?» Tout cela s'est dit à voix basse.

Sainte-Luce me conjure de me retirer. «Non, «monsieur, je mourrai, ou je vivrai avec elle, » Je fais sortir mes gens. Je m'incline sur ce lit, dont on veut m'arracher, et dont j'ai tourné les rideaux autour de mes reins. « Ma fille , m'en- « tends -tu? — Oui, ma bonne mère. — Je romps « mon mariage; je le romps sincèrement. Reviens « à la vie, et nous irons ensemble pleurer le bien « que nous avons perdu. Nous nous consolerons «mutuellement; nous vivrons l'une pour l'autre, «et, du moins, tu n'auras pas sous les yeux le « spectacle déchirant du bonheur de ta mère. «Guéris, ma chère, mon adorable enfant. Je te «le répète, mon mariage est rompu. J'en jure «par l'honneur, par ta vie, que je demande à «Dieu, par les larmes que je verse en ce mo- « ment. »

Sa figure décomposée reprend un air de sérénité. Elle cherche ma main; elle la porte sur ses lèvres; elle me sourit. Oh! si mon sacrifice me rendait ma fille, non, je ne regretterais pas les efforts douloureux qu'il me coûte. Eh! n'est -on pas heureuse quand on est mère; quand on l'est d'Honorine? Faut -il vouloir la somme de félicité qui suffirait aux vœux de dix mortels.

5à6 tableaux

Je me sens brisée de fatigue , et de ce que j'ai souffert. Le médecin tire un flacon de sa poche. Il emplit une cuiller de la liqueur qu'il contient. Il me propose de la prendre. Elle me rendra des forces, dit -il; elle éloignera le sommeil. Je la prends sans réfléchir, sans résister... Hélas!... ma tête s'appesantit; mes membres s'engourdissent..

Je sors d'un sommeil profond. Où suis- je?... Ah! dans la chambre de Sainte- Luce. «Et mon « enfant, mon ami, mon enfant? Tu ne me ré- « ponds rien ! c'est fait d'Honorine ; c'est fait de «moi!» Je veux me lever; contempler, pour la dernière fois, ces restes déplorables et précieux. Il me retient dans ce lit, d'où je veux m'échapper; il me conjure de m'épargner un spectacle affreux; il me conjure, pour moi, pour lui. Pour lui! il croit me rappeler à l'amour; me faire oublier que j'étais mère ; que je ne le suis plus. « L'amour ! l'amour î il ne reste plus de place c( pour lui , dans mon cœur déchiré. Je suis en « proie à toutes les douleurs qui peuvent torturer « une femme faible, et ces maux qui m'accablent, «je les ai attirés sur moi. Je me suis donnée à « Chantilly à un homme que je ne connaissais « pas. J'ai abusé de mon ascendant pour lui faire « négliger les devoirs toujours sacrés du mariage. « J'ai tué madame de Mirville; j'ai tué son fils. J'ai « méconnu les droits de mon mari, et je vous ai « aimé. Coupable aussi envers vous, j'ai forcé

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« votre inclination; je vous ai précipité au milieu u des dangers. J'ai armé votre bras contre Soute langes; c'est moi qui ai dirigé le coup qui lui a « ôté la vie. C'est mon fol amour qui vous a rate mené ici. C'est par moi que ma fille vous a u connu, et que le poison, qui circule dans mon « sang, s'est glissé dans le sien... La maladie qui « me l'a enlevée était, me dites -vous, indépenc( dante de cette passion prématurée , impossible « à prévoir. Elle en a été la suite naturelle. J'ai « donné la mort à ma fille. Madame de Mirville est « vengée. Il y a une Providence ; je la recormais « au coup dont elle m'a frappée... Vous voulez « que je me modère, que je me calme! du calme, t( au moment où je perds tout; où ma mémoire, « trop fidèle , me rappelle des crimes , et pas une « vertu pour les balancer... Je suis peut-être mère «encore... je suis peut-être mère encore, ditesce vous?... Ah! répète -moi ces derniers mots, si « tu ne veux pas que je succombe à mon déses- «poir... ma téte s'égare... mes yeux s'obscurcis- «sent... adieu... adieu...»

Qui me parle, qui m'appelle? qui couvre ma main de larmes brûlantes ? de quelle léthargie profonde vient-on de me tirer? Je ne peux soulever ma téte. Mes membres affaiblis refusent de m'obéir. Mes idées n'ont point de suite. Que

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m'est-il arrivé? d'où viens-je? rêvé-je, ou suis-je éveillée? suis-je morte ou vivante?

Qui tient ma main, et n'ose lever les yeux sur moi ? Ce ne peut être un ennemi : pourquoi donc me craint-il? Je fais un effort; j'essaie à soulever sa téte. Un cri se fait entendre, et c'est un cri de joie. Il se répèle autour de mon lit... c'est Sainte-Luce !... est-ce bien lui?... Oui, oui, c'est lui... Qui l'a réduit à cet état d'épuisement? Son teint est flétri; ses joues sont cavées, ses yeux éteints... Voilà Thomas, pâle, défiguré aussi. Ah! je le vois : je reviens d'une maladie longue et douloureuse. Ils se sont exténués, presque anéantis pour moi.

«Ma fille! ma fille! » Voilà les premiers mots qui m'échappent, les seuls que je puisse articuler encore. Il me regarde d'un air suppliant. Il prend ma main ; il la porte sur mon sein. « Il est «là, me dit-il; il te demande grâce; je te de- « mande sa vie. » Qui donc, qui ?... Ah, mon Dieu ! mon Dieu! tu ne m'as pas frappée dans l'excès de ta colère. Tu m'as punie. Mais pour me permettre d'expier mes fautes, tu me donnes de nouveaux devoirs à remplir. En dédommagement de ce que j'ai souffert, tu me permets d'espérer des jouissances. «Mon ami, effaçons jusqu'à la « trace de nos faiblesses. Que les lois divines et « humaines consacrent notre union. Prie l'offi- « cier public et un prêtre de venir recevoir nos « sermens. »

Il se relève. Hélas ! il était à genoux près de mon lit. Il veut se hâter; il peut à peine se soutenir. Je hii fais un signe de la main ; il revient à moi : «Je suis mieux, beaucoup mieux; ne « précipite rien. Ménage l'époux pour qui je veux « vivre , comme je veux ménager la mère de ton « enfant.

Thomas s'approche. J'ai été dix-sept jours entre la vie et la mort. Sainte-Luce a passé dix-sept jours et dix-sept nuits à côté de moi. M Thomas, ni mes femmes n'ont pu le déterminer à prendre un instant de repos! quelquefois ses yeux se fermaient malgré lui; des songes effrayans le réveillaient aussitôt. Il s'approchait de mon lit; il cherchait mon pouls, mon haleine; toutes les puissances de son ame étaient suspendues jusqu'à ce qu'il les ait trouvés. Il passait de la crainte à l'espérance, et bientôt des craintes nouvelles succédaient à l'espoir. Thomas a partagé ces soins pénibles; je le vois à l'altération de ses traits.

Je réfléchis que Sainte-Luce et moi venons de nous expliquer bien librement devant lui. Eh ! n'est-ce pas à 'l'affection , la plus désintéressée, que je dois le zèle soutenu, dont il ne cesse de me donner des marques? A-t-il trahi ma confiance à Crécy? il me sera fidèle. Mes femmes dorment, ou sont à l'office : ce ne sont que des servantes. Mais elles n'ont rien entendu.

D'Herbin demande à partager l'allégresse de XVL 34

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ceux qui s'intéressent sincèrement à moi. Il est venu régulièrement deux fois par jour. Il a marqué à Sainte-Luce le plus vif désir de partager ses fatigues; Sainte-Luce ne lui a permis de me voir qu'une seule fois : j'étais dans un état désespéré. Ils ont confondu leurs plaintes, leurs regrets, leurs sanglots. Ce tableau était déchirant, dit le bon Thomas. «Ahî qu'il vienne se réjouir « avec nous, celui qui a donné des larmes à votre « mort. »

Je consens à le voir. Il entre; il me regarde, et il ne peut proférer un mot. Ses traits sont agités, par une foule de sentations qui se croisent, qui se heurtent ; il éprouve toutes celles qui peuvent frapper nos organes, excepté la sensation si douce que donne l'espérance. 11 prend ma main; il la baise avec transport; il embrasse Thomas, il revient à moi, il retourne à ce digne domestique. Il est dans une espèce de délire.

Sainte-Luce revient. L'officier public a bien voulu déroger à l'usage, en raison du danger d'où je suis à peine sortie. Sainte-Luce a pris, pour témoins, nos jeunes officiers de marine. Je prends pour les miens mon bon Thomas... Je n'ai pas la force de proposer à d'Herbin d'être le second, a J'aurai le courage de supporter ce spec- « tacle , me dit-il tout bas. Assurer le bonheur de « votre vie, ne peut être un malheur pour moi. » Quel ami !

Les paroles augustes sont prononcées; nous

avons satisfait à la loi. 11 ne manque à notre union que d'appeler sur elle les bénédictions du ciel. Je remarque que la piété est fille du malheur. Brillante de santé, de plaisirs, j'oubliais des devoirs, dont mon état actuel me rappelle l'importance. Que la religion est belle, quand elle console ! qu'elle est aimable, quand elle consacre le plus doux des penchans!

Un prêtre, simple et pauvre comme ceux de la primitive église, sans autre prétention que celle de faire le bien , gens autre éloquence que celle du cœur, m'écoute, m'encourage, me rassure. Je n'ai, dit-il, que des faiblesses à me reprocher, et Dieu pardonne au faible qui revient sincèrement à lui.

Je donne encore des larmes à ma fille, en parlant de sa fin déplorable. «La Providence, rna- « dame, ne fait rien sans motifs. Savez- vous si, « ent vous ôtant cette enfant , elle n'a pas prévenu « les excès, où Fauraient portée, un jour, les pas- « sions qui déjà maîtrisaient son ame ? La mort « Fa garantie peut-être de Favilissement et des « remords. Elle vous épargne la douleur amère « d'en être témoin. Respectons les voies cachées « de Dieu, et bénissons-le. »

Sainte-Luce sort avec lui. C'est à son amour que je dois sa soumission à Féglise. N'importe. La Providence se sert de tout , a dit le bon prêtre.

Ils rentrent ensemble. La cérémonie com-

mence. Avec quelle ferveur je m'unis aux prières du ministre des autels î Avec quelle ardeur Sainte-Luce jure de m'étre toujours fidèle ! « Sou- « venez- vous, nous dit le bon prêtre, que vos f( sermens sont écrits dans le ciel. Les enfreindre^ « c'est déchirer votre feuillet du livre de la vie. w

Il ne nous fait rien signer. Je lui én demande la raison. « Je n'ai pas d'autre désir, madame, «que de remplir dignement mon ministère, et « d'assurer le repos des consciences. Si je tenais « un registre, ne pourrai#-on pas croire que j'at- « tends un changement, qui remettrait, entre les « mains du clergé, l'état civil des citoyens? Dieu «et la loi, je ne connais que cela; je ne veux « pas connaître autre chose. »

Je lui demande encore s'il est heureux, s'il n'aspire pas à une place plus distinguée que celle qu'il occupe. «Je suis l'ami des pauvres, parce « que je suis pauvre comme eux. L'opulence m'é- « loignerait peut-être de ces réduits, où je porte <c la consolation et l'espoir. Et puis, madame, les « apôtres ne se faisaient pas, appeler monseigneur^ « et ne portaient pas les décorations que dispen- « sent les rois. »

Sainte-Luce lui fait un cadeau honnête. Il sort pénétré de reconnaissance. Je reverrai ce bon prêtre-là.

Je suis soulagée d'un pesant fardeau, depuis que, j'appartiens légitimement à Sainte-Luce. Le souvenir de ma chère enfant altère, par inter-

valles, ma félicité; mais ce souvenir, si cruel encore, deviendra, avec le temps, un sentiment ' mélancolique et doux, que je me complairai à nourrir, et auquel je m'abandonnerai, dans ces heures de solitude et de liberté que l'hymen, ainsi que l'amour, amène quelquefois.

Il s'est fait dresser un lit à coté du mien. Rassuré sur mon existence, il fait pour lui-même tout ce que je lui prescris. Deja le sourire re parait sur ses lèvres, et les roses sur ses joues. Je suis encore bien faible, et ma pâleur m'effraie. Il prétend que cet air de langueur me rend plus touchante. Puisse-t-il toujours voir ainsi!

Ma convalescence est rapide, et il se plaît à remarquer le retour progressif de mes charmes. Il me retrouve, il me reconnaît. Il compare ce que j'étais à ce que je suis. Je ne diffère plus de moi-même, dit -il, que par une certaine froideur qui se dissipera à mesure que mon sang reprendra sa chaleur première... Moi, froide, mon Dieu ! Je m'efforce de le paraître, pour ménager ses forces renaissantes... Déjà, si je cédais à l'impulsion de mon cœur, je serais dans ses bras.

Il est venu, et nous l'avons hâté, ce jour où l'amour le plus tendre devait rentrer dans tous ses droits. Je joins, à ce que la volupté a de plus vif, la satisfaction de pouvoir publier mes sentimens; d'en présenter l'objet avec orgueil; de jouir des marques d'estime et de considération cju'on lui prodigue, et quand on regarde, avee

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attendrissement, sa broderie et sa décoration, je me dis, je me répète : Je suis la femme de cet homme-là

La gloire l'a encore arraché de mes bras, et, pendant son absence, je ne vois personne : il a été jaloux de d'Herbin, lors même que j'étais mourante. Je fais des vœux pour son retour. M'occuper de lui, c'est n'être jamais seule.

Les suites d'une blessure grave à la jambe vont le fixer près de moi. Il doit avoir perdu cette démarche noble, qui le faisait remarquer partout. C'est presque tant mieux. Il est des momens, où je voudrais qu'il fût privé des agrémens de sa figure : je l'aimerais autant, et je serais plus sûre de lui.

Il a ajouté de la gloire à celle qu'il avait déjà acquise. Il revient, porté par l'amour et le désir, et cette fois il a embrassé son fils. Il le trouve beau, parce qu'il me ressemble; il l'aime, parce que je suis sa mère. ,Tai trente -quatre ans, et il veut bien me trouver embellie. Je vieillirai, ditil, comme Ninon. Ah! que je sois toujours belle à ses yeux. Bien certainement je n'imiterai pas celle à qui il me' compare, dans son inconcevable légèreté

TfE SOCIÉTÉ.

Les années s'écoulent, et notre félicité n'a pas souffert d'atteinte. Il est toujours le même, et pourquoi? Des plaisirs faciles ne l'ont pas porté à mal juger des femmes. Il m'a donné son estime avec son cœur; il me l'a conservée, parce que je lui ai résisté long-temps. Il ne peut m'ôter ni l'un ni l'autre, parce qu'on tient à un bien acquis en proportion de ce qu'il a coiité.

Celles, au contraire, qui semblent appeler un vainqueur; qui sont prodigues de bontés, qu'on n'apprécie pas, parce qu'on a eu à peine le temps de les désirer, peuvent-elles se flatter de fixer un amant? Que leur importe d'ailleurs? L'orgueil seul se soulève contre l'inconstant. Le cœur est calme, parce qu'il l'a toujours été. On a confondu les sens avec lui, et les sens ne parlent qu'aux sens. Cette conformité de goûts ne produit que des liens légers, qu'on rompt comme on les a formés. Yoilà l'histoire de Francheville , et la moitié de la mienne. Mon amour pour Sainte-Luce en est la seconde partie. Celle-ci ne peut offrir que le tableau d'un bonheur durable. Pas de craintes, de mal réel, d'incidens, de transitions ; rien qui puisse intéresser, ou piquer la curiosité , et je dépose ma plume.

FIIV DES TABLEAUX j) E SOCIÉTÉ.

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