CHAPITRE XXXI
Respiro7is>
Je veux distraire Honorine des idées affligeantes qui l'obsèdent. Je vais la transporter dans d'autres lieux; je lui ferai voir des objets nouveaux. Je me fais une espèce de féte de rentrer dans ce château , sur lequel j'ai été si près de perdre tous mes droits. Je suis bien aise aussi d'échapper aux questions indiscrètes, à la feinte compassion qui sert de prétexte à l'oisiveté curieuse.
M. d'Herbin me demande la permission de m'accompagner. Je ne peux la refuser au plus généreux des amis. Je la lui accorde ; mais je nous garantirai, lui, du danger des téte à téte, moi, de la gêne qu'ils me causeraient. Je conduirai à ma terre quelques femmes aimables. Seul , au milieu d'elles , il sera recherché. Il a tout ce qui justifie une affection décente; il peut même inspirer un attachement sérieux, et, obligé de se rendre agréable a toutes, il ne pourra s'occuper exclusivement d'aucune.
J'ai fait choix de femmes un peu causeuses , et plus jolies les unes que les autres. Toutes ont accepté ma proposition, au premier mot. Quel plaisir d'aller en Champagne, pour de petits êtres qui ne connaissent encore que le bois de Vincennes et celui de Romainville, Saint -Cloud, et XFL 3p
Mont - Rouge î Une de ces dames a la manie des questions, et elle ne les adresse jamais qu'aux hommes, parce que, dit-elle, il est bon de s'instruire. Celle-là s'emparera de M. d'Herbin, quand elle le pourra sans manquer aux convenances. Déjà elle se propose d'écrire l'histoire de son grand voyage, à la manière de Bachaumont : je désire qu'elle approche de l'aimable facilité de son modèle. Elle ne sera pas fâchée de trouver un guide dans celui que je lui présenterai en qualité de secrétaire, et c'est M. d'Herbin que j'investirai de cet important emploi. La dame est bien, très -bien; elle est veuve; qui sait ce qui résultera de ces conférences littéraires? L'amour se cache partout; il inspire un quatrain; il se décèle, il se montre, il triomphe : on est surpris, mais on lui cède; et je Serais si heureuse du bonheur de M. d'Herbin.
Insensée que je suis! deviens -je incapable de réfléchir, de prévoir? Une lettre de Sainte -Luce : il débarque à Lorient; il arrivera presque aussitôt que sa lettre. Combien je me repens d'avoir pris de pareils arrangemens! beau comme l'amour, attachant par ses grâces, brillant par sa conversation, inépuisable dans sa sensibilité, il tournera toutes les tètes. 11 n'aimera que moi ; mais à chaque instant on le ravira à mes empressemens, à ma tendresse. Je me sens prête à pleurer de dépit.
Laissons l'avenir, occupons - nous du moment. 11 est délicieux, après avoir été si long-temps dé-
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siré, après les privations, les chagrins amers, les pertes de tous les genres qu'il va me faire oublier. Je dis à Honorine que je vais terminer les préparatifs de notre départ, et que je ne crois pas rentrer pour dîner. Je cours à la poste, je me jette dans un mauvais cabriolet, je promets de l'or aux guides, je ne vais pas, je vole. Mon cœur bat avec violence; je me sens sourire d'espoir, de plaisir et de bonheur.
J'arrive à Sèvres, une chaise y entre par le côté opposé, elle roule à briser le pavé. Nous arrêtons ensemble à la poste; mon œil plonge avec avidité dans la chaise... C'est lui! c'est lui!... Un nuage obscurcit ma vue ; mes facultés s'anéantissent; je meurs; mais c'est d'amour, c'est de l'excès de ma félicité.
Je reviens à la vie, je la retrouve dans ses bras. C'est bien lui que j'enlace dans les miens, que je presse sur mon sein! « Oh! mon ami, quelques «heures encore de cette existence, et que tout « finisse pour moi : il n'est pas dans les forces hu- « maines de supporter long-temps le ravissement, « l'ivresse où tu me plonges. » Je meurs, nous mourons ensemble, nous renaissons pour mourir encore.
Il m'a reconnue au moment où nos voitures se sont arrêtées; il s'est élancé de la sienne, il m'a enlevée, privée de sentiment, et balbutiant son nom. Il m'a portée dans cette chambre; il n'a
permis à aucune main profane de me toucher. Sa seule présence a transformé une hôtellerie en palais ; il a fait du lit le plus simple un autel où il ne cesse de sacrifier au dieu pour qui nous existons.
« Et mon fils, mon fils, me dit -il enfin. » Ces paroles dissipent le charme qui pénétrait tout mon être. Je le regarde d'un air qui lui dit tout. « Ah ! il ne manquait à l'accomplissement de tous « mes vœux que de voir, d'embrasser l'enfant que « je devais à mon amie. » Un long silence succède à cette exclamation. L'amour s'est éloigné de l'asyle qu'il embellissait quelques minutes auparavant. La nature en deuil s'est placée entre nous.
Je commence le récit de la déplorable histoire. Je lui rends un compte fidèle de ce que j'ai fait, pensé , dit , de l'instant de son départ à celui qui nous a réunis. Sa figure céleste se couvre d'un nuage lorsque je parle de M. d'Herbin. «Oh! ne « le crains pas, mon ami, plains-le. Ne crains que « de perdre ton amour. Il est le premier ressort « de ma vie; tout se briserait avec lui. »
Il me sourit avec une expression ! Avez - vous examiné votre amant sortant de vos bras? Ah! s'il vous regarde ainsi, son cœur est inépuisable.
Les heures fuient; je l'engage à se lever. «Ce a soir, me dit-il... — Oui, mon ami, ce soir, de- /< main, tous les jours. »
Il fait monter le dîner près du lit de délices.
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Nous nous servons mutuellement. Le meilleur mets est celui qu'il a touché; le vin le plus délicat est celui qu'il boit dans mon verre.
Je me lève enfin. Il m'aide à m'habiller. 11 s'y prend gauchement; ma toilette ne finit pas; mais partout je trouve sa main; souvent je la retiens pour la porter sur ma bouche et sur mon cœur.
Mes yeux se fixent sur une glace; ils s'y arrêtent avec complaisance... Je suis contente de moi. Le plaisir anime la beauté ; il l'embellit encore.
Il me regarde avec admiration; il est ivre do bonheur. Puisse le temps m'oublier! puisse mon amant me voir toujours la même !
Nous montons dans sa chaise de poste. Que de choses nous avons à nous dire ! que de questions à nous faire! souvent nous parlons ensemble; souvent nous nous taisons tous les deux : est-il possible que nos lèvres ne se rencontrent pas, étant si près l'un de l'autre? et quand elles se touchent, peuvent-elles se détacher ?
Plus de barrière entre lui et moi; plus d'obstacles à vaincre. Un avenir enchanteur s'ouvre pour nous. Je veux qu'il descende chez moi , qu'il y vive, qu'il y loge. Dès long-temps j'ai prévu ce beau jour, et j'ai disposé mon appartement pour la volupté et le mystère. Sa chambre et la mienne sont aux extrémités ; mais j'ai ménagé un couloir propice à l'amour.
Il faut nous séparer à la barrière : il n'est pas dans les convenances que je descende avec lui de
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sa chaise de poste; je ne dois pas être allée audevant de lui. Je sacrifie aux bienséances, ou plutôt à ma fille. Ce sacrifice sera le dernier.
Je prends un fiacre. Sa chaise roule, elle me dépasse; mon cœur le suit; mon impatience est extrême. Tendres amans, ne prenez jamais de fiacre, si vous n'y êtes tous les deux.
C'est Honorine qui Fa reçu. Elle lui fait les honneurs de chez moi avec une grâce remarquable , avec un empressement dont je lui sais bon gré. Elle semble prévoir que dans un mois, dans quinze jours, il sera plus que son ami.
Si notre première entrevue s'était faite ici, il m'eiit été impossible de ne pas me trahir. Je l'accueille avec le ton de l'estime ; je l'embrasse comme un homme qu'on est bien aise de revoir; mais rien de fortement prononcé, pas un mot, un geste, un regard qui puisse éclairer la femme la plus pénétrante. Je parle de madame d'Elmont : elle n'est pas logée de manière à recevoir son parent. Je m'étends sur les désagrémens des hôtels garnis. J'offre d'une voix timide, et en rougissant, je crois, une chambre dont je peux disposer. Honorine appuie ma proposition. Elle ordonne à Thomas de faire décharger les malles de M. dt Sainte -Luce, et de les mettre dans la chambre du fond. Il se défend... selon l'usage; Honorine insiste, elle le presse ; j'ajoute quelques mots , il se rend.
Nous ne pouvons, en présence de ma fille,
parler que de choses indifférentes, et je nomme ainsi tout ce qui n'est pas notre amour, I] nous raconte l'histoire de ses campagnes; il peint ses dangers; il développe ses projets; il se livre à ses espérances. 11 sollicitera, sans bassesse, les récompenses qu'il croit avoir méritées. Honorine ne perd rien de ce qu'il dit. Sa figure se dilate ou se voile, selon les circonstances où se trouve le conteur; elle s'identifie avec lui. Il parle avec tant de charmes! Ah! je le vois, et je m'en félicite, il ne coûtera pas à cette enfant de le nommer son père.
M. d'Herbin se fait annoncer. En général les hommes observent peu, lorsqu'ils ne sont pas intéressés à bien voir; mais celui qui aime connaît à l'instant un rival préféré. Le pauvre d'Herbin et Sainte-Luce s'examinent mutuellement. Le premier a saisi d'un coup d'œil les agrémens extérieurs de mon amant, et Sainte-Luce croit que d'Herbin en a trop : une sorte d'inquiétude qu'il ne peut maîtriser, met pour moi son cœur à découvert. Faits pour s'estimer, pour s'aimer, pour vivre ensemble, ils reviendront à l'instant même des préventions fâcheuses qu'ils ont pu concevoir. Une femme sensible et pensante se fait toujours un devoir de les prévenir ou de les dissiper. Honorine, occupée uniquement de Sainte-Luce, préside à l'arrangement de sa chambre. Je profite de la Uberté que me laisse son absence, pour m'expliquer dans toute la franchise de mon ame.
« Mon ami, (lis-je à Sainte-Luce , vous connais- « sez les obligations que j'ai à monsieur. Je lui « dois de la reconnaissance, de l'amitié. Je lui ai <( voué l'une et l'autre , et vous devez partager les « sentimens qu'il m'inspire , parce que les bons « offices qu'il m'a rendus vous obligent comme « moi. Monsieur, dis-je à d'Herbin, je vous ai fait « l'aveu de mon amour, et je vous ai interdit tout « espoir lorsque le malheur semblait devoir m'ac- « câbler; heureuse en ce moment, parfaitement « heureuse, jouissant de la certitude de Tétre toute jours, je vous prie de ménager ma félicité : elle « serait altérée de la seule idée de vous savoir « souffrant. Renoncez donc à des espérances qui « ne se réaliseront jamais. Soyez mon ami, mon « meilleur ami; soyez aussi celui de Sainte-Luce. « Ménagez son repos et respectez sa femme. Ma (c maison vous sera toujours ouverte. Conduisez- « vous-y en l'absence de Sainte-Luce comme s'il « était présent, ou devant lui comme s'il n'y était « pas.
« — Madame, il est cruel sans doute de re- « noncer à vous. Il y a dix ans, cet effort eût été « au-dessus de moi. Je ne sens aujourd'hui que la «nécessité de me vaincre, et je crois y réussir. «J'espérais, je vous l'avoue, avant d'avoir vu «monsieur. J'éloigne, sans retour, la folle pré- « somption de l'emporter sur lui. La nature ne « lui eût-elle pas prodigué tous ses dons, je res- « pecterais en lui votre choix. L'homme qui ne
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« plaît point, ne doit pas avoir le tort detre im- <( portun. L'importunité éloigne Famitié ; vous (c m'offrez la votre ; elle peut seule me consoler «de ce que je perds, et je vous donne, à tous « deux , ma parole d'honneur de m'en montrer (( digne, en me renfermant dans les bornes que « ce sentiment prescrit. «
Sainte-Luce se lève; il va au-devant de d'Herbin; il lui offre sa main; il le nomme son ami. Cette confiance est d'une belle ame; elle ajouterait à mon amour, s'il m'était possible d'aimer davantage. Il embrasse d'Herbin avec la plus noble franchise, et cela me fait un bien! Je lui rendrais mille baisers pour celui-là, si je ne craignais d'affliger notre ami commun... Je les lui garde.
Honorine rentre, enchantée, dit -elle, de ce qu'elle a fait. Elle prend la main de Sainte-Luce ; elle l'entraîne; elle veut qu'il applaudisse à ses dispositions. M. d'Herbin ignorait que Sainte-Luce loge chez moi. Une teinte de tristesse se développe sur toute sa physionomie. Il n'a pas la force de cacher ce qu'il éprouve. Il prend congé de nous. Pauvre ami !
La princesse a emporté notre secret dans la tombe. Tout l'univers, excepté Sainte-Luce et moi, ignore qu'il est venu dans cette maison. Il connaît, comme moi, ma chambre à coucher : le souvenir de cette nuit surnaturelle lui est cher comme à moi; mais il ignore les distributions nouvelles qui assurent nos jouissances. Je saisis cette
occasion toute naturelle; je lui propose de voir mon appartement. Il m'entend ; il échappe en riant à l'aimable fille, qui ne compte pour quelque chose que la chambre qu'elle a arrangée. Il me suit, en dépit de sa pétulance et de ses reproches; bientôt il me précède; il va, il court, il entre dans cette chambre. . . il se jette sur cette chaise longue, où, pour la première fois... il regarde ce lit... ses yeux se portent sur les miens... je rougis; est-ce de pudeur, est-ce déplaisir?
Honorine ne lui fait pas grâce d'un instant. Elle l'accuse d'ingratitude. Elle le prend, elle l'entraîne de nouveau , elle le conduit par le couloir même que j'allais lui faire voir. Un coup d'oeil, jeté à la dérobée, me dit qu'il m'a comprise.
Nous entrons chez lui. Où donc Honorine a-t-elle pris les jolies choses qu'elle a mises ici? elle a dégarni la cheminée de mon salon; elle a enlevé les draperies de mon boudoir. Elle a bien fait : il n'y a plus pour moi qu'un point dans le monde, celui qu'il occupe, et je n'y peux voir que lui.
Honorine ne cesse de babiller, et il est dix heures! N'esNil pas temps que la nuit commence? Je lui représente que M. de Sainte-Luce vient de faire un long voyage, et qu'il a besoin de repos. Elle le quitte avec peine ; mais elle le quitte enfin , et rien sans doute ne la retiendra près de moi. ,
Oh, je ne me déferai pas d'elle, La voilà dans ma chambre. Elle ne voit plus Sainte-Luce; elle
veut m'en parler. Elle loue sa figure, son air, sa taille, sa tournure, le son de sa voix, le choix heureux de ses expressions. Demain elle lui montrera ses dessins, sa broderie; elle chantera pour lui cet air italien que j'aime tant. Elle ne finit pas. Quel plaisir elle m'eût fait il y a huit jours, il y a vingt -quatre heures! mais il est là, il attend l'instant précieux, je le désire autant que lui.
Je me laisse aller sur cette chaise longue : précieuse chaise! je ferme les yeux, je feins de dormir, et j'appelle l'amour. Honorine sort sur la pointe du pied; elle m'envoie ma femme de chambre. Je ne la garde qu'un instant. Je suis au lit; ma porte est entre-baillée. J'attends Sainte-Luce et le bonheur.
Le voilà! le voilà! toujours ardent, inépuisable. Des torrens de feo circulent dans mes veines. Ah! comment ne meurt-on pas de tant de félicité! Que ses paroles ont de charmes! qu'elles sont douces, pénétrantes! Francheville n'avait que des sens; Sainte-Luce est plein d'amour; il s'exhale de toutes les parties de son être.
J^e plus aimable repos succède à notre ivresse. Nous pouvons enfin nous parler d'une manière suivie, et nous avons tant de choses à régler. Nous sommes impatiens de pouvoir avouer publiquement notre amour. Je le suis de porter le nom de cet homme adoré ; il sera fier de me le voir prendre. Il ne veut pas que la malignité marque deux époques irrégulières de notre ma-
riage à la naissance de l'enfant chéri qui remplacera probablement celui qui, maintenant, comblerait tous ses vœux. Demain, demain, nous ferons les démarches préliminaires. Nous hâterons le moment de rendre hommage aux mœurs pubUques, et de subir le joug qu'impose la loi. Qu'il est doux , quand on s'unit à ce qu'on aime !
Notre mariage se fera sans éclat. Nous ne l'annoncerons que la veille du jour où il sera célébré. La mort récente de M. de Francheville me prescrit des ménagemens.
Il verra ses supérieurs, ceux à qui il a des comptes à rendre, qu dont il a des grâces à espérer. Quoi qu'on lui accorde, on ne sera que juste à son égard.
11 désire que je ne change rien à mon projet de voyage. Ah! qu'il ordonne. La campagne convient, dit-il, aux amans fortunés. Se rapprocher de la nature, c'est ajouter à son bonheur. Là, nous serons seuls quand nous voudrons l'être. Une société aimable nous distraira quelquefois, et rendra plus vif le plaisir de nous retrouver. D'ailleurs, n'annonçant pas notre mariage, je paraîtrais inconséquente en rompant, sans motif, cette partie presque aussitôt que je l'ai arrangée. Notre - mariage ! que ce mot flatte mon oreille ! qu'il est cher à mon cœur !
Nous n'avons rien dit des conditions. Nous n'en avons pas eu d'idée. Le notaire réglera cela. Nous serons l'un à l'autre : que nous importe le reste ?
Di: SOCIÉTÉ.
Le sommeil Taccable. Il repose dans mes bras. Dors, mon ami! je veillerai pour toi, et à l'aube du jour nous nous séparerons. Nous séparer! ce mot à quelque chose de dur, d'attristant. Quinze jours encore , et les nuits entières seront à nous : nous les prolongerons, et elles seront trop courtes.
Il est chez lui, et je me livre au repos à mon tour. Des songes de délices renouvellent mon bonheur. Non , je ne suis pas seule ; l'image de Sainte -Luce est là, embellie des charmes de la volupté.
Je m'éveille... il est dix heures! ah! combien de temps j'ai perdu ! Je sonne à tout rompre. Juliette entre; elle jette sur moi une robe du matin, et je me dispose à sortir. . . Je dois au moins un coup d'œil à ma glace : le plus simple négligé est susceptible d'élégance; le désordre le plus piquant est souvent l'effet de l'art, et je veux toujours paraître à mon avantage devant lui. Oh! quels yeux ! comme ils sont battus ! mais que cette langueur leur sied bien! oui, je suis jolie, très-jolie : je ne m'en félicite que parce que j'aime.
Il est au salon avec Honorine. Le parquet est couvert de dessins; le métier à broder est au milieu de la pièce. Ce désordre est l'image de celui qui bouleverse un jeune cœur. L'aimable enfant n'a que douze ans encore. Dieu la garde des passions orageuses! Elle chante, et elle s'accompagne de son piano. Quelle expression dans sa voix et sur sa physionomie !
Je suis appuyée sur le dos de sa chaise, et ils ne savent point que je suis là. Eile finit son morceau. « On ne chante pas mieux que cela ! lui « dis-je. — Ah, maman, c'est la première fois que «je chante ainsi.» Elle se lève, elle m'embrasse. Sainte -Luce me demande la permission de me baiser la main. Je la lui accorde avec un sérieux , il la baise avec un respect à faire mourir de rire nos confidens, si nous en avions.
Nous déjeunons. Il est enchanté d'Honorine. Il ne cesse de louer sa figure, ses qualités, ses talens. Il la comble d'amitiés, et elle en est rouge de plaisir. Oui, notre maison sera l'asile du calme, de l'amitié, de l'amour, de tous les genres de bonheur.
Nous sommes convenus de nous rencontrer aux Tuileries. Je sors un instant après lui, j'arrive, je le trouve, je prends son bras, je le presse sur mon cœur : en public comme en téte à tête , à pied comme en carrosse, l'amour ingénieux trouve toujours quelque jouissance. Nous marchons , nous nous regardons , nous soupirons , nous parlons , nous rions. Nous voilà chez le notaire, et sur toute la route nous n'avons vu que nous.
Il veut que la totalité de ma fortune appartienne à Honorine. Ses enfans ne doivent pas , dit-il, hériter de M. de Francheville. Il veut m'assurer un douaire sur ses biens à venir; il se jette dans la région des chimères. J'entends, moi, être
impartiale , et ne pas condamner à l'indigence les petits êtres à qni nous donnerons le jour. Il me semble pouvoir disposer d'une partie de ce qui m'appartient en propre. N'allais-je pas sacrifier le tout pour sauver la vie à M. de Francheville ? « Mais ce bien vient de lui, me dit le notaire; il « a été votre époux; il était le père de votre de- « moiselle; elle avait consenti à se dépouiller pour « lui. Ici , vous lui ôtez ce qui lui appartient de «droit, pour le donner à une nouvelle famille. « Vous vous êtes toujours montrée noble et géc< néreuse : aujourd'hui vous n'êtes pas même équi- « table. »
Je mérite cette leçon„ Elle me rend confuse, elle m'humilie; mais je la supporte sans humeur. Je baisse les yeux; je me tais. Hélas! j'ai condamné dans M. de Francheville les passions qui ont causé sa perte; ne suis -je pas aussi esclave des miennes? Chère Honorine, pardonne -moi. Oh! combien il faut que j'aime Sainte-Luce, pour avoir oublié un instant ce que je te dois !
Il est arrêté que nous nous marierons sans contrat, et que nous agirons ensuite selon les circonstances. Je me sens soulagée en sortant de chez ce notaire. C'est un honnête homme; il dit la vérité à tous, il la dit sans ménagement; je l'estime, mais je suis bien aise de ne pas le revoir. Sainte-Luce me pénètre; il voudrait dissiper mon embarras, éloigner de moi jusqu'au souvenir de mon injustice. Il n'y réussira pas; elle est gravée
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au fond de mon cœur; elle sera un préservatif pour l'avenir. Oublier ses fautes, est le moyen le plus sûr d'en commettre de nouvelles.
Nous entrons à la municipalité. L'officier public est un homme aimable , non parce qu'il m'adresse de jolies choses, il a cela de commun avec tous ceux, à peu près, qui m'approchent, mais parce qu'il a dans son ton , dans ses manières , une affabilité qui prévient; dans son travail, une facilité qui annonce de l'esprit, et qu'il aime à dire des vérités agréables. Lorsque nous nous nommons, il se félicite de nous voir, de nous connaître. La renommée Jui a appris les exploits de Sainte-Luce; il ignorait qu'il joignît à une valeur à toute épreuve, la figure la plus distinguée. Oh! qu'il est doux d'entendre louer son amant! qu'il est flatteur pour Sainte-Luce d'être l'objet des hommages même de ceux qui ne le connaissent pas ! Il est deux sorteâ de célébrité. Sainte- Luce a aspiré à la bonne; il l'a obtenue. Peutêtre m'en doit-il une partie. Je suis orgueilleuse de mon ouvrage. J'ai aussi ma renommée, et monsieur l'officier municipal me loue à mon tour. Ses éloges me touchent peu : je suis encore trop près de l'étude du notaire. Si ce municipal y eût été avec moi, il se tairait, sans doute; ses yeux exprimeraient peut-être le dédain. Que de réflexions à faire sur les réputations usurpées! qu'il est facile de perdre celle qu'on a passé sa vie à mériter !
Tout est disposé au gré de nos vœux. La loi nous impose quinze jours d'attente. Nous les passerons à la campagne. Ils s'écouleront rapidement sur les ailes de l'amour, sous le voile du mystère.
Sainte -Luce me quitte pour aller au ministère de la marine. Je rentre chez moi ; je cherche Honorine; je veux la dédommager, par mes caresses, du tort que j'allais lui faire. Où est-elle donc? Ah! dans son cabinet d'étude. Je m'y présente; elle me voit; elle cache précipitamment un papier... Que fait -elle là? je le lui demande; elle rougit, elle balbutie. Je veux prendre ce papier; sa main m'oppose une résistance, à laquelle je ne suis pas accoutumée. « Je croyais avoir des « droits à la confiance de ma fille, et j'étais loin « de supposer qu'elle pût avoir des secrets pour « sa mère. » Sa jolie petite main tombe à l'instant. Je découvre ce papier. , . C'est une ébauche au crayon. C'est un portrait ; c'est celui de Sainte- Luce, qu'elle a commencé de mémoire. Des lauriers ceignent sa téte; les attributs de l'amour et de l'hymen décorent le cartel. «Tu crois donc, « ma fille, que Sainte-Luce pense à se marier? — « Il est bien digne d'une femme estimable. — Je le « pense comme toi. Et quelle est celle que tu lui « destines? — Aucune, maman, je te le jure. — « Pourquoi donc ces attributs? — C'est un jeu de « mon imagination. — Il manque de vérité, puis- « qu'il est sans objet. — C'est en partie pour cela « que je te le cachais. Je me faisais aussi un plai- Xf^L 3i
« sir de jouir de ta surprise, si je suis assez heu- « reuse pour saisir la ressemblance. » Pauvre enfant ! quoi d'innocent comme tout cela? Et je lui reprochais d'avoir pour moi des secrets! n'en ai-je pas pour elle, et de la plus haute importance? Nous voilà presque toutes : faibles pour la plupart, et toujours dissimulées; indulgentes pour nous, exigeantes à l'égard des autres ; toujours prêtes à user de notre autorité sur la faiblesse , que nous forçons ainsi à nous opposer la ruse, nous oublions que si la maternité a ses droits, l'enfance a aussi les siens. Je ne veux plus avoir d'influence sur ma fille que par mon affection. Je ne veux pas qu'elle connaisse d'autre crainte que celle de blesser ce sentiment. Cette manière de dominer est la seule qui soit digne d'une mère sensible et éclairée. Je n'en connaîtrai plus d'autre, et, pour dissiper les nuages, qu'a dû exciter, dans l'esprit d'Honorine, l'espèce de violence que je viens de lui faire, je la comble de caresses. Elle me les rend avec le plus aimable abandon. Excellent petit cœur !
Sainte -Luce rentre. Il est rayonnant de joie. Il a reçu du ministre, qui l'attendait, l'accueil le plus flatteur. Le souverain avait donné ses ordres. Mon amant est baron, contre -amiral, commandeur de la légion d'honneur; il a une dotation de douze mille francs. De l'indigence, dont j'ai été si près, nous passons à l'opulence et aux honneurs. Il a parlé de notre mariage, et il a obtenu
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rapprobatiou Ja plus authentique. On a daigné faire de moi l'éloge le plus complet. Ah, monseigneur n'était pas chez mon notaire!
Je suis plus enivrée encore que Sainte-Lnce. Il est homme; il en a le caractère. Je me laisse aller à ma sensibilité; elle est excessive. Je me souviens que le désir de me plaire a excité sa première émulation. Je pense que si on fait beaucoup pour lui, il a beaucoup mérité. Je vois qu'il se féHcite des grâces qu'il a obtenues, parce que leur éclat va rejaillir sur moi. Mon front s'obscurcit de ridée que l'éclat même de ces grâces lui impose l'obligation d'en mériter de nouvelles. Je rejette cette pensée. 11 est là, il y sera demain, dans huit jours, dans un, dans deux mois; je veux jouir sans amertume du bonheur de le posséder. Je veux consacrer cette journée tout entière au plaisir.
J'appelle Honorine. Je lui annonce la bienheureuse nouvelle. Elle se jette dans les bras de Sainte-Luce. Elle le caresse, comme elle me caressait tout à l'heure. Elle ne peut se détacher de lui.
Je fais avertir d'Herbin et toutes les dames que j'ai mises du voyage. Je les invite à se rendre à l'instant chez moi. Ma main fera pétiller le Champagne. Nous le sablerons au monarque, et au héros qu'il a ceint aujourd'hui d'une quadruple couronne. Honorine court écrire quelques couplets de circonstance. Ils ne vaudront rien; mais
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son âge, sa jolie figure, sa voix touchante, le mérite de l'à-propos, les feront passer.
On a accepté mon invitation. Deux officiers de marine qui ont servi sous Sainte -Luce, et qu'il a rencontrés dans les bureaux du ministre, viennent le féliciter. Ils sont jeunes, aimables. Je les retiens à dîner; je les mettrai du voyage. Ils occuperont ces dames, et Sainte -Luce pourra donner quelques momens à l'amour.
Nous sommes à table. Une gaieté folle gagne toutes les têtes. Sainte-Luce est en face de moi. Mes yeux le couvrent, le caressent, le mangent. Mes jeunes officiers s'aperçoivent-ils de ce qui se passe dans mon cœur? Ils parlent de ses hauts faits, avec les développemens que sa modestie Fempéche de mettre dans ses récits. Je ne ris plus, j'écoute. Des applaudissemens universels s'élèvent de temps en temps. Je ne me possède pas.
On apporte le Champagne : il ajoute à la joie générale. Je glisse à l'oreille de M. d'Herbin qu'Honorine a fait des couplets. Il l'engage à les chanter. Nos convives se joignent à lui. Elle commence.
Je l'avais prévu, les vers ne sont pas bons; mais la pensée est toujours juste; elle exprime toujours l'enthousiasme et la plus vive affection.
Elle est rouge comme une cerise, belle comme un ange; son petit cœur bat avec violence. Ah! il doit être ému des éloges qu'on lui prodigue.
Un de nos jeunes officiers demande la permission de chanter une longue chanson, composée par un contre-maître, qui a eu la jambe emportée à côté de Sainte-Luce. Les vers sont plus mauvais que ceux d'Honorine ; mais l'air est grivois, et les expressions fortes. Le brave homme s'applaudit d'avoir reçu le coup fatal. 11 fait des vœux pour que son capitaine conserve tous ses membres, et continue à illustrer la marine française.
Honorine est auprès de l'officier. Elle lui prend la main, elle la lui presse. Tout ce qui estime, tout ce qui aime Sainte-Luce lui devient cher.
Demain à midi, il sera présenté à la cour. Nous partons aussitôt après pour ma terre. Nous en reviendrons la veille de la célébration de notre mariage. Je l'annoncerai, après la cérémonie, aux personnes avec qui je suis liée. Les autres l'apprendront par la voix publique.
Nos convives nous quittent à regret. Je ne les retiens pas : il y a long-temps que l'heure des amours a sonné. Puisse cette nuit ressembler à la dernière! puisse -t- elle ramener ces scènes d'enchantement, de délire...
« Mon ami, ne reviens pas ce soir... je suis ac- « câblée, anéantie... Oh î laisse-moi respirer. »
En vérité, je ne peux me mêler de rien. Je laisse à Thomas le soin de tous les détails qu'exige notre départ. Honorine donne des or-
(1res, surveille tout, et dirige tout bien. Elle se forme avec une rapidité étonnante.
Nos voyageurs se rassemblent. Nous serons douze dans trois voitures. Tout est prêt. Nous n'attendons plus que notre héros.
T.e voilà ! « Si je me battais aujourd'hui, dit-il, «je me ferais tuer. Il n'est pas de dangers qu'on « ne brave, encouragé par les expressions hono- « rables qui m'ont été adressées. »
Nous partons. Sainte -Luce et Honorine sont dans mon carrosse, et je m'endors auprès d'eux! Je crois, pour m'exprimer en termes militaires, que je dormirais sur l'affût d'un canon. Ah ! M. de Sainte -Luce, je modérerai ces transports sans cesse renaissans... Le pourrai-je, mon Dieu! Est-il bien sûr que je le veuille ?