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ont donné Texempie , et cependant ma conscience vue fait des reproches. Elle me dit qu'à l'âge de M. de Méran, on place le bonbeur dans l'opulence, et qu'il désire ardemment le mien; que plus tard, peut-être, je penserai comme lui, et que je sentirai les droits qu'il aura acquis à ma reconnaissance. Le devoir me crie qu'il ne m'appartient pas de juger mon père, et que je dois lui être soumise, quoi qu'il ordonne. Mais laisserai-je Jules sans soutien, sans consolations? N'at-il pas ses droits aussi? Ne les tient-il pas de M. de Méran lui-même? Ah ! mon cœur parle plus haut que ma conscience , que le devoir. Dis à Jules que je serai à lui, ou que je ne serai à per- ♦ sonne; j'en fais le serment; je te charge de le lui transmettre.
Mais que dis-je? Penserait-on réellement à nous séparer? Je ne peux le croire. Ne connaît-on pas mon excessive sensibilité? Ne craint-on pas de me donner la mort ? L'amour extrême s'alarme , ou espère aisément ; jamais il ne juge rien de sangfroid. Peut-être les motifs de la conduite de M. de Méran sont -ils étrangers à ceux que je lui suppose. Peut-être ne convient-il rigoureusement pas que deux jeunes gens, qui ne s'appartiennent pas encore , développent leurs sentimens avec cette franchise, cette chaleur auxquelles nous nous laissons entraîner. Cependant , nous sommes presque nés ensemble ; nous avons crû sous les yeux de mes parens; ils ont applaudi à l'amitié de notre
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enfance ; ils ont encouragé notre amour naissant. Ne sommes-nous pas une exception à la règle générale? Quoi qu'il en puisse être, observe, interroge , Claire , surprends jusqu'à la pensée. Rassure ton amie tremblante. Dis -lui qu'elle a encore le meilleur des pères, le père le plus digne de son amour.
Une lettre de toi! Ah ! quoi qu'elle renferme, j'en avais le plus pressant besoin. Tu as vu Jules, tu le vois tous les jours. Ses traits te paraissent plus développés. Ils ont pris de la noblesse , sans rien perdre de ce charme qui dojt lui attirer tous les cœurs. Sa taille est parfaite, et son maintien plein de grâces. Oh ! comme tu le juges bien , Claire! Son esprit, dis -tu, est délicat , orné , et quand il parle , le mot propre semble venir se placer de lui-même. Oh! oui, oui, le voilà peint trait pour trait
Il passe avec toi une partie de ses journées, et sans cesse il parle de moi. Il s'exprime avec une chaleur qui fi«:e l'attention de ton mari, et qui lui inspire le plus vif intérêt. Ainsi il n'adore , il n'adorera que moi , et il se fera des amis de tous ceux qui l'entendront. Félicite ton Adèle, Claire. EUe s'est attachée à un petit être accompli.
Il éprouve les craintes qui m'agitent. Il croit entrevoir du changement , non dans l'affection , mais dans les projets de M. de Méran. Il est possible, ajoutes-tu, que mon père, dépouillé de sa fortune , ne veuille pas que Jules partage mon
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malheur. Sa fierté ne peut lui permettre de solliciter M. d'Estouville, qui paraît aimer beaucoup son neveu; mais qui entend maintenir l'éclat de son nom par tous les dehors de Fopulence, et qui annonce les plus grandes vues à cet égard. ' Qu'ai-je lu, bon Dieu ! Tu m'en dis trop, Claire , et tu as la cruauté de ne pas t'expliquer positivement. Tu laisses à mon cœur accablé à développer ces phrases insignifiantes. Ah! tu sais trop que je ne m'y tromperai pas, et que je trouverai ce que tu as craint de me dire. Mon père a rendu Jules à son oncle, n'est -il pas vrai? Et déjà M. d'Estouville s'occupe de son établissement. Je vais être seule , abandonnée , livrée à un amour sans espoir, et qui ne peut s'éteindre qu'avec ma vie... Non, l'esprit de calcul et des convenances sera toujours étranger à Jules. Il aime autant que moi, et jamais il ne donnera sa main sans son cœur. Il quittera tout, fortune, grandeurs, pour venir se réunir à son Adèle ; soulager son père par son travail; le consoler dans ses revers , et répandre quelques lueurs de félicité sur les derniers jours de mon excellente et malheureuse mère. M. de Méran a fait ce que lui prescrivait l'honneur ; mais il a un cœur aussi. Il ne voudra point déchirer celui de $a misérable fille ; il ne voudra pas réduire au désespoir l'infortuné jeune homme qu'il a adopté; il ne chassera pas de sa maison l'appui que vont y ramener la reconnaissanpe et l'amour.
Ah ! Claire, que de consolations m'offre la suite
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de ta lettre! Ce qui m'eût paru insuffisant, affligeant, il y a quelques semaines, est aujourd'hui un baume consolateur versé sur ma blessure. Jules, dis-tu, est incapable de m'abandonner. Il résistera constamment à son oncle. Le temps fera le reste. Ton mari nous offre sa médiation. Si nous le désirons, il fera à M. d'Estouville les représentations les plus fortes, fl lui dira qu'il doit tout faire pour celui qui lui a conservé, élevé son neveu, et qui lui destinait sa fille lorsqu'il avait une fortune brillante à lui donner. Il cherchera à attendrir ; à ranimer du moins la délicatesse , qui semble s'éteindre en ce moment... Si nous le désirons, dis-tu! Ah! presse, supplie M. de Villers de persévérer dans ce généreux projet. Dis -lui que je suis à ses genoux ; qu'il est mon unique ressource ; que je mets en lui mon espoir , et que le bonheur de toute ma vie sera sa récompense.
Tu m'indiques une liqueur qu'on peut faire partout , et tu me dis d'en frotter légèrement les pages blanches qui restent à la fin de ton paquet. Il peut arriver, dis -tu, lorsque ton mari se sera prononcé, que M. de Méran prescrive à manière des mesures dont elle n'osera pas s'écarter, et que tes lettres soient lues avant que de me parvenir. Tu m'apprends de quoi je dois me servir pour t'écrire dans les interlignes, si je suis réduite à ne te parler que de choses indifférentes. La composition de cette ejicre, qui ne laisse aucune trace sur le papier, t'a été donnée par M. de Villers ^ qui pré^
voit que le moment de s'en servir n'est peut-être pas éloigné. Ah! non, non, Claire, on ne me privera pas des doux épanchemens de l'amitié. On te permettra de partager la douleur poignante qiii me torture déjà.
D'après ce que je viens de lire , il est évident pour moi que la liqueur que je vais préparer fera sortir des caractères tracés sans do\ite par l'amour. Encre mystérieuse , heureuse invention , je bénis ton auteur.
Je viens d'obtenir un plein succès , Claire. A la vérité , j'ai suivi ta recette avec la plus scrupuleuse exactitude. Combien je suis récompensée de mes soins ! Que de choses charmantes j'ai lues! Ah! je te l'ai dit , je te le répète , cet homme-là est tout amour.
Il règne dans ces deux grandes pages une sécurité qui me fait croire que tes craintes sont exagérées. Jules n'écrirait pas ainsi , s'il soupçonnait seulement qu'on pût penser à nous séparer... Peutêtre , sûr de son cœur ,' déterminé à opposer à son oncle une résistance invincible , ne veut - il pas ajouter à mes alarmes. Eh! ne faut-il pas qu'enfin je connaisse mon sort? Demain , je composerai cette encre protectrice dont tu m'as donné le. secret. Je t'écrirai des choses bien indifférentes, des enfantillages même. Je ne cacheterai pas ma lettre; j'aurai l'air de l'avoir oubliée. Maman la lira , je n'en doute point , et je parviendrai à détruire tout soupçon d'intelligence entre moi et mon amie. Je
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conjurerai Jules de me dire tout, tout absolument. Pourquoi serais-je moins forte que lui? Je ne con nais rien de plus cruel que l'incertitude dans laquelle je me perds. Étrange empressement de vouloir connaître ce qu'on redoute plus que la mort !
Tromper sa mère ! Ah ! Claire , cette idée me poursuit, me tourmente. Mais ne puis-je au moins jurer à l'époux qu'on m'a choisi une fidélité éternelle? Ma bouche en a cent fois fait le serment; ma main ne fera que le répéter. Cette «lettre sera toute pour le bien - aimé , puisque les interlignes seules signifieront quelque chose. Etre réduite à de pareils moyens pour se parler de l'amour le plus tendre , le plus légitime ! Ah ! Claire , nous sommes bien malheureux!
Je viens de passer deux jours affreux. Il faut que j'aie horriblement souffert pour n'avoir pu penser à t'écrire. Où donc s'arrêtera l'infortune.
xlvant-hier matin, j'ai remarqué que maman avait les yeux rouges. Je l'ai priée , suppliée de me confier le sujet de sa peine. Elle a résisté long-temps ; mais lorsqu'elle a été convaincue que la vérité ne me ferait pas plus de mal que mes alarmes toujours croissantes, et portées enfin à un degré effrayant, elle m'a donné une lettre de mon père qui est arrivée en même temps que la tienne. Quelle lettre, grand Dieu! Ma pauvre et excellente mère a passé une nuit entière dans les larmes , et c'est sur sa fille qu'elle pleurait.
Le gouvernement exige le remboursement d'un
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million. Nous sommes ruinés , ruinés sans ressource. La terre que nous habitons n'est plus à nous. Elle est mise en vente, ainsi que le bien de M. Rigaud. Il ne nous restera que ce qui appartient à ma mère , une petite habitation dans les hautes Pyrénées, près de Tarbes , et quelques terres affermées sept à huit mille francs : voilà ce que tu sais , et ce qui pour moi est un malheur à peine senti. Mais ce qui suit , Claire , est insupportable. Mes forces ne suffisent pas pour soutenir un pareil coup. J'en mourrai.
M. d'Estouville est charmé de son neveu , de ses attentions , de ses prévenances, de son respect. Il veut, dès ce moment, lui donner Un état brillant, et il lui destine une demoiselle qui joint à une grande fortune tous les moj^ens de plaire, et toutes les qualités qui peuvent faire le bonheur d'un époux. Je suis le seul obstacle aux projets de M. d'Estouville , et il faut que je me sacrifie ; mon père le veut , il l'ordonne. Il faut que j'écrive à Jules que je renonce à lui , que je lui rends sa liberté. Jamais ma main ne tracera cet épouvantable arrêt.
Mon père est indigné de l'inutile démarche que ton mari a faite auprès de M. d'Estouville , sans son aveu. Il prétend qu'on doit croire que M. de Villersa agi de concert avec lui, et que l'infortune l'a dégradé au point de lui faire offrir sa fille à quelqu'un qui la rejette. Il proteste qu'il ne vous reverra jamais. Il soupçonne que l'intérêt que je
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VOUS inspire à tous deux vous portera à me donner des conseils. Il défend expressément que tes lettres me parviennent, et que maman laisse partir celles que je t'écrirai. Ainsi , Claire , cette encre mystérieuse nous devient inutile. Jules n'entendra plus parler de moi. Il ne saura pas que je porte son image dans mon cœur, et qu'elle y sera constamment gravée en traits de feu; quelle me sera présente le jour, qu'elle me suivra dans les bras du sommeil. Déjà je ne sais plus comment je te ferai parvenir ce que je t'écris.
M. d'Estouville a fait proposer , dis-tu , à mon père cent mille francs en dédommagement des dépenses que Jules lui a occasionnées. M. de Méran a répondu avec fierté , qu'il ne vend ni ses soins , ni son affection. Il ne veut plus voir l'oncle ni le neveu. Ah ! mon amie , que de coups à la fois ! J'en mourrai, j'en mourrai !
Madame Rigaud est là. Maman et elle pleurent ensemble. Elles ne pleurent que leur fortune ; moi, je pleure mon amant. Il est des instans où je ne trouve pas une larme, et alors je me sens prête à suffoquer. Maman me délace ; elle me donne des sels. Ah! qu'elle me laisse mourir.
Mon père est ruiné. Il Fest pour avoir désiré augmenter la fortune de sa fille. C'est moi, c'est mon fatal amour qui ont attiré le malheur sur sa téte respectable. C'est à moi à le dédommager. C'est dans ma tendresse, dans ma soumission qu'il doit trouver un soulagement à ses peines. Eh bien.
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Claire, je m'immolerai à mon père; je lui donnerai plus que ma vie.
Jè prends la plume. Je vais les tracer ces mots terribles qui porteront la mort dans le sein de Jules... Mon cœur se brise , mes yeux se troublent, ma main refuse d'obéir. Je me jette dans les bras de ma mère. «Jamais, lui dis-je, jamais je n'ou- « blierai Jules; jamais je ne lui ordonnerai de rec< noncer à moi. » Elle me reconduit au secrétaire; elle remet la plume dans ma main. Elle me presse , elle me prie. Ma mère descend avec moi jusqu'à la prière! A.h ! j'obéirai, je le dois, je le yeux... Ma main reste immobile, mon sang se glace, je tombe privée du sentiment. >
Je reviens à la vie ; je renais sur le sein de ma mère. Elle attendait ce moment pour me faire lirç ce qu'elle vient d'écrire à mon père. Elle lui rend compte de ce qui vient de se passer; elle lui peint mon déplorable état avec l'éloquence de fa nature. Elle le supplie, par l'amour qu'il lui a porté, de ne pas sacrifier sa fille à sa fierté , de se rapprocher de Jules , de l'encourager dans sa résistance aux projets de son oncle , de lui faire tout espérer du temps. Quel bien me fait cette lettre ! Elle achève de me rendre à moi-même; elle fait'renaître l'espérance dans mon cœur anéanti... Non , non , l'orgueil de M. de Méran est sensiblement blessé. Il ne reviendra pas sur ce qu'il a prononcé.
Et je pouvais trouver éloigné le terme fixé pour iiotre mariage! Je me plaignais, Claire ! Que de bé-
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nédictions j'adresserais maintenant au ciel , si j'avais la certitude d'obtenir la main de Jules , n'importe à quelle époque de ma vie! Baiser suave et pénétrant, que je me suis tant reproché, combien j'étais loin de te croire le dernier! Délices inexprimables, c'en est donc fait ! je ne vous goûterai plus.
J'ai de la fièvre. Maman veut passer la nuit près de moi. Je ne le souffrirai pas; elle a besoin de repos autant que sa malheureuse fille. Jeannette se propose ; elle me suffira. Maman consent à se retirer, sous 'la condition expresse que Jeannette l'éveillera , si mon mal paraît augmenter. L'éveiller ! elle ne dormira pas plus que moi.
Quel soulagement j'éprouve en ce moment , Claire! Je pourrai t'écrire librement, et recevoir tes lettres avec facilité. Dans les longues angoisses qui viennent de se succéder , on ne cherche pas ses expressions; on ne voit pas ceux devant qui on parle. En allant et venant, Jeannette a tout entendu, îjle m'a élevée, elle m'aime; elle est trèsattachée à Jules. Il lui a souvent rendu des services, et je n'ai pas laissé échapper une occasion de lui faire du bien! Nous en recevons la récompense. Elle me demande si je veux qu'elle fasse mettre mes lettres à la poste par un pauvre paysan , qui lui est dévoué , parce qu'elle a quelquefois obtenu des^secours pour lui de ma mère. Les tiennes « celles de Jules, peuvent être directement adressées à cette excellente fille. Vous aurez seulement
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la précaution de faire mettre les adresses par une main inconnue. J'ai pris Jeannette dans mes bras; je l'y ai pressée avec transport.
Un étranger se présente. Il est porteur d'une lettre de mon père. Maman est invitée à lui faire voir cette propriété jusque dans les moindres détails. Elle n'a pas la force de parcourir avec lui cette terre , dont il vient nous bannir. Elle lui donne Ambroise, et elle me regarde d'un air pénétré! Oh! calme-toi, ma bonne mère, si tes regrets ne portent que sur moi.
Cet homme me déplaît beaucoup, et je sens combien je suis injuste à son égard. Que doit voir ici un être indifférent, étranger à notre situation, à nos peines, qui même ne nous connaît pas? Une terre qui est en vente , qui peut lui convenir , et qu'il est intéressé à bien connaître. Il me semble que je lui dois une espèce de réparation. Je sors , je le suis à quelque distance; je voudrais qu'il me parlât; je lui ferais tout voir; je répondrais à toutes ses questions.
Ambroise l'arrête à. la porte de mon petit bosquet, de mon petit bosquet, qui déjà peut-être ne m'appartient plus; il parle ayeC chaleur. Je me glisse derrière cette haie de seringat, que tu connais; j'arrive sans être vue. « Ah! monsieur, disait « Ambroise , le chagrin le plus cuisant pour made- « moiselle sera d'être privée de cette petite retraite « qu'elle se plaisait à embellir. ^ — Idées romanes- « ques! on se console de tout. » Claire, cethammelà n'a pas d'enfans.
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Je le précède, je viais m'asseoir sous mon marronnier : un cœur froid ne doit pas en approcher. Mon air réservé en éloignera cet homme. Hé! mon Dieu , il ne voit ni moi , ni l'arbre chéri. Hélas ! les «circonstances seules me le rendent précieux. Les autres sont-ils.obhgés de voir, de sentir comme moi ?
Il ne fait que passer. Ambroise le conduit du coté de la ferme, et je reste là^ Je regarde ce chiffre d'amour, qui devait (iroître sous nos yeux, et nous rappeler jusque sous les glaces de la vieillesse le charme déhrant de nos premières années. C'est aujourd'hui un chiffre de deuil.
Je donne des larmes à cette idée. Sur quoi n'en l'épandrais-je pas? Tout ici fut vie et bonheur; il ne reste du passé que des souvenirs, qui rendent le présent affreux.
Je me lève, je salue ce chiffre avec un respect religieux ; je m'éloigne à pas lents. Je retourne auprès de ma mère éplorée. Madame Rigaud est avec elle. On est venu aussi voir ses herbages. Elle n'a pu soutenir les froids calculs qui ont été faits en sa présence. Elle s'est éloignée de cette maison, où son mari, où ses ancêtres sont nés, où elle a vécu heureuse vingt ans^ et d'où elle est expulsée comme nous.
Ambroise nous ramène ce monsieur , qui a tout examiné, qui trouve tout bien, et qui déclare que nous pouvons regarder notre terre comme vendue. A ces mots , ma bonne mère me prend dans ses
bras, ses plaintes éclatent, ses larmes coulent en abondance. Te le dirai -je, Claire, je ne regrette que mon marronnier. Si je pouvais l'emporter avec moi, je croirais n'avoir rien perdu.
Hé! pourquoi ne l'emporterai -je pas? Il vae vient une pensée que peut seul donner l'amour malheureux , et pourtant consolateur. Je retourne au bosquet, armée d'un instrument tranchant. Ma main frémit, en%'approchant de l'écorce révérée, qui doit la vie à Jules , et à qui l'infortune va l'ôter. J'ai tracé un cercle autour du chiffre... C'est tout ce que je puis.
Tremblante, irrésolue, je m'assieds sur ce banc... C'est ici, me disais-je, que cent fois sa bouche et la mienne ont répété amour' et bonheur. C'est ici que nos mains se pressaient; qu'un bras amoureux s'arrondissait autour de l'objet des plus tendres affections; que nous nous regardions des heures entières; que notis nouî> entendions, sans nous rien dire. Non, non, il ne reste du passé que des souvenirs qui rendent le présent affreux.
J'emporterai ce banc avec le marronnier. Il ne sera point profané par le désœuvrement, la frivolité, l'indifférence. Oui, je l'emporterai. Je vais chercher Ambroise, je lui fais prendre une hache... Une hache ! je frissonne en regardant cet instrument de destruction.
Je lui montre le chiffre. Je lui présente mon couteau. Le bonhomme» m'a comprise : sous sa bure, il y a un cœur.
Il suit le cercle que j'ai à peine marqué. Je tremble qu'il brise ce chiffre, mon dernier trésor, rapn unique espoir... Je suis sûre que ma physionomie peint chacun de ses mouvemens. Je le seconde de mes vœux; je retiens mon haleine, j'étends mon mouchoir sous sa main destructive et pourtant secourable; je crains de perdre une parcelle dé l'arbre chéri.
Encore un coup... encore un, Ambroise... Ah!... ah! le voilà ce chiffre tant désiré! il est entier; il est dans mes mains; il est sur mon cœur; il semble lui donner une nouvelle vie.
J ai donné le signal. La hache est levée. Le premier coup retentit déjà à mon oreille; il pénètre au fond tle mon cœur. Frêle arbrisseau , naguère plein de vie, de fraîcheur, et maintenant étendu siir la poussière ! ainsi tombera ton Adèle sous le poids des privations et de la douleur.
La terre est ouverte. Un œil scrutateur y cherche les racines jusques au moindre filament. L'arbre est divisé en mille parties; le banc a volé en éclats; tout est recueilli, placé sur des nattes soigneusement arrangées. Je tiens mon petit râteau... J'agite légèrement la superficie du terrain, et lorsqu'à force de recherches, j'ai découvert, ramassé un brin du bois précieux , je crois avoir fait une conquête.
J'envoie chercher au château une large feuille de tôle. Ici va commencer une bien triste jouissance. Le feu jaillit de la pierre ; la flamme pétille.
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Elle se communique des parcelles du banc à celles de l'arbre, qui sue encore la vié. Ce qui vient de se consumer est remplacé à l'instant. Peu à peu, tout a brûlé , tout a disparu. Il ne reste que des cendres embrasées , image de mon cœur. Elles vont refroidir; il refroidira ^comme elles; il reposera enfin dans le calme et la nuit du tombeau.
J'ai pris avec moi un sac , dont le dessin a été ' tracé par Jules. Ici, tout est encore lui, tout doit être lui, rien que lui. J'y enserre les cendres sacrées. Je les dispute au vent, qui quelquefois m'en enlève , en disperse des parties. Ainsi l'infortune nous a séparés; ainsi cette masse de sensations, qui nous était commune , n'est plus qu'un sentiment isolé, sans rapports, auquel rien ne saurait plus répondre.
Quand nous serons dans les Pyrénées , je prendrai un gland. Placé au milieu de ces cendres , je le confierai à la terre. Il croîtra, et ce sera encore Jules. '
Je remets ce paquet à Jeannette. J'y joins une longue lettre pour le bien aimé. Ah! qu'il m'écrive > qu'il m'écrive tous les jours.