‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 9 sur 64 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Jusqu'où ira V infortune ?

Il m'a écrit d'Évreux, et c'est encore l'amour qui a conduit sa plume. Quel foyer que ce cœurlà! Je l'alimenterai, Claire. Perdre quelque chose de sa tendresse , serait plus que perdre la vie.

Une lettre de Paris! Maman la lit la première, ainsi que cela est convenu. Elle me la remet en-

suite... Oh, mon amie, quel changement! Il est affreux, je ne le soutiendrai pas. Où est cette ame brûlante , expansive , qui s'exhalait en traits de feu? où sont ces expressions délirantes, qui charmaient mon cœur, que ma bouche aimait à répéter, et qui m'aidaient à supporter les peines de l'absence ? Je cherche en vain cet abandon , cette douce mollesse, ce désordre charmant, cet enthousiasme qui régnent dans ses premières lettres. Tout ici est froid et paraît étudié. Je ne trouve que de l'esprit. Oh! Glaire, est-ce avec son esprit qu'on écrit à une femme qu'on trompe? Croiton l'abuser facilement, quand on l'a habituée à entendre le langage du plus tendre amour? Peuton se flatter qu'elle ne sente pas l'extrême différence qui existe entre ce que dicte la téte et ce qui s'échappe du cœur? Parce qu'on est changé, suppose-t-on qu'elle a cessé d'aimer elle-même, et que des traits brillans pourront la satisfaire? Réponds à ces questions, Claire; réponds -y de suite.

Tu as de l'esprit en m'écrivant, ingrat ! Ah ! c'est ton amour qu'il me faut. Rends-le-moi, il m'est dû; je le veux.

Ainsi donc mes alarmes sont déjà justifiées! l'air empoisonné de Paris a déjà produit ses funestes effets! Ce cœur, source inépuisable des sentimens les plus vifs, asile de l'honneur, de la délicatesse, de toutes les vertus , a donc changé en un instant ! Il s'est dépouillé de tout ce qui m'avait sé-

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(iuite, et je ne peux vaincre le mien ! Je sors pour cacher ma douleur; je m'enferme dans ma chambre; je ne veux pas de témoins de mon désespoir. Je reprends cette fatale lettre, j'en pèse tous les mots; je leur cherche de l'expression, de la vie; je voudrais absoudre M. de Courcelles. Je ne le peux pas, mon amie, et c'est là le comble du malheur.

Bonheur inattendu! est-ce un songe, une illusion? Ah! si c'en est une, qu'elle ne m'abandonne jamais! je suis prosternée la face contre terre; je m'humilie devant Jules : je ne suis pas digne de lui, puisque j'ai pu le croire coupable. Il ne l'est pas, Claire, il ne l'est pas. Écoute, écoute.

Maman a la vue faible, et elle a encore la petite vanité de ne pas vouloir se servir de lunettes. Elle n'a pas vu une bande de papier très-fin , adroitement collée le long d'une des marges. Je ne l'ai aperçue moi-même qu'après avoir tourné vingt fois cette lettre dans mes mains : ces caractères désespérans fixaient seuls mon attention. J'ai détaché cette bande, et voilà ce que le bien -aimé a écrit dessous.

a Quoi que j'écrive, ou qu'on vous dise de moi, c( ne croyez que votre cœur. Le mien est à vous (c sans partage et sans retour. M. de Méran préce tend que mes lettres ne sont propres qu'à vous « causer des émotions inutiles et peut-être dan- « gereuses. Il m'a dicté celle-ci; il dictera les au- « très. J'ai lieu de croire que des ordres sévères

« ont été donnés à vos gens , et que rien ne vous « parviendra directement. N'importe, confiance et « fidélité. »*

On craint que son style enchanteur ne me cause des émotions trop violentes. Ah! ne doit -on pas craindre , au contraire , les effets de cette froideur simulée ! Ne sait-on pas comment j'aime , combien j'ai besoin d'être aimée? Je réponds, Claire, non à la lettre de M. de Méran; mais à celle que m'eût écrite Jules, si on ne l'eût réduit au rôle humiliant de copiste.

Maman veut lire avant que je ferme mon paquet. Pourquoi donc? Je croyais qu'il suffisait que mon père parcourût mes lettres , avant que de les remettre au bien-aimé. N'importe, maman l'exige; elle sera satisfaite.

Je ne reviens pas de mon étonnement, croiras-tu ce que maman vient de me dire? Elle trouve trop d'abandon dans mon style , trop d'amour dans mes expressions. Hé ! que ferais-je de mon cœur, si je ne l'ouvrais tout entier à Jules? Maman croit que la décence ne me permet pas d'écrire ainsi à un homme , qui n'est pas mon mari. Hé ! ne doitil pas l'être? N'est -il pas celui que m'ont choisi mes parens? Je devais, me dit ma mère, régler mes expressions sur celles de Jules; me sentir humiliée d'avoir reçu de lui l'exemple d'une réserve louable. Mon amour-propre seul devrait me porter à ce qu'exige de moi la raison , et pendant que maman me fait ces observations, je vois des larmes rouler dans ses yeux.

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Ah! mon amie, quel trait de kmiière ! on veut persuader à chacun de nous , qu'il est moins cher à l'objet qu'il idolâtre. On veut affaiblir peu à peu un sentiment qui est l'âme de notre vie; on croit dissoudre sans efforts les noeuds les plus forts et les plus doux, et maman souffre en suivant un plan que lui a tracé mon père avant son départ. Hé ! n'est-ce pas assez d'avoir perdu ma fortune ; veut-on m'ôter encore ce qui me la ferait oublier ? M. de Méran ne sait-il pas que je^ serai toujours riche avec Jules , et qu'il peut être heureux encore du bonheur de ses enfans ?

Tu vois mon père, tu le vois tous les jours. Tâche de le pénétrer, Claire, et écris -moi aussitôt que lu croiras avoir découvert quelque chose. Ne me ménage point; je veux connaître toute l'étendue du malheur qui me menace. Il me restera des larmes pour attendrir., pour fléchir mes parens; ils ne me résisteront pas.

Je vais écrire à Jules une lettre compassée; cela me sera facile : je n'aurai qu'à penser que j'écris à M. Hubert, à M. Hubert, qui nous délaisse depuis que la fortune nous trahit , et qui ne sent pas que mademoiselle de Méran , n'ayant plus que son nom, est encore fort au-dessus de lui. Dis bien à Jules, Claire, que quoi que j'écrive^ ou quon lui dise de moi^ c'est son cœur qu'il doit croire^ et que le mien est à lui sans partage et sans retour.

J'ose te donner une mission secrète , employer la ruse, la dissimulation. Ah! mes pareils m'en

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