‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 12 sur 64 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Départ pour les Pyrénées.

Tout annonce notre prochain départ. La réduction de différens objets de dépense amène de tristes réflexions , qui surtout affectent mon père. Je m'efforce de paraître gaie , pour que lui et maman ne s'affligent au moins que sur eux. Parviens-je réellement à les abuser sur ce qui se passe dans mon cœur? Je fais tout ce que je peux pour cela , et je sens que le sourire n'est que sur mes lèvres.

Je marque à mon père plus de respect et d'attachement que lorsqu'il avait un reste assez brillant de sa première fortune. Je n'oublie pas que je suis la cause innocente de sa ruine totale, et •que je lui dois tous les dédommagemens . qu'il est en nion pouvoir de lui donner. Quelquefois il paraît sensible à mes 5t)ins ; quelquefois l'humeur perce malgré lui. Elle a été hier jusqu'à la

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brusquerie, et je n'ai pas eu l'air de m'en apercevoir. M. de Méran nourrit, dès l'enfance, des idées de grandeurs qui, dans ce moment, doivent le rendre très-malheureux.. Je plaindrais sincèrement un étranger, frappé du même coup; ainsi, mon dévouement doit être sans bornes, lorsque dans l'infortuné je retrouve mon père. Je remplirai mes devoirs dans toute leur étendue.

Nous avons reçu aujourd'hui une lettre de Tarbes. Il paraît que ce petit domaine, long- temps négligé, ne peut être remis en valeur sans des avances de fonds que nous n'avons pas. L'habitation , délabrée , a besoin de fortes réparations : il y a de quoi perdre la téte. Pour nous ménager mutuellement , noiis renfermons nos idées , et peut-être chacun de nous souffre-t-il plus que si nous épanchions nos peines au dehors. Si la douleur se communique, elle s'adoucit aussi lorsquelle est partagée. A la première occasion, je romprai ce morne silence , image anticipée du tombeau.

Mon père a bien voulu me consulter sur la réforme de notre domestique. J'ai^ répondu que mon devoir est de le servir, et que ce devoir serait un plaisir pour moi. Ce mot servir lui a arraché un profond soupir. J'ai continué de parler avec tendresse, avec effusion; maman m'a répondu du ton de la confiance et d'un entier abandon; nous avons entraîné M. de Méran. De ce XIX. - 1 î

moment, nous mettons nos peines en commun , et nous nous en trouvons mieux.

Je tremblois , Claire , de voir Jeannette inscrite sur l'état de ceux qu'on va congédier : ce n'est que par elle que je peux recevoir tes lettres et savoir ce ;que fait , ce que dit , ce que pense le bien-aimé. Elle seule est conservée. Les autres sont payés et vont partir. Ce bon Firmin î ce vieux Ambroise ! ce sont eux surtout que je regrette. Combien de petits services ils m'ont rendus , avec cette joie franche qui prouve l'attachement, et qui empêche de sentir la fatigue ! Quelquefois j'ai été assez heureuse pour leur être utile auprès de mon père , et les bons offices qu'on se rend mutuellement sont des liens quê chaque jour rend plus forts. Les derniers adieux de ces bonnes gens nous ont tiré des larmes à tous.

Je ne veux pas que mon père s'aperçoive de leur absence. J'ai appelé Jeannette , et j'ai partagé entre elle et moi le travail intérieur. Je me suis réservé ce qu'il y a de moins pénible , ce qui me répugne le moins , et cependant M. de Méran me plaint beaucoup. Ah! s'il l'avait voulu, il aurait ici un enfant dç plus , qui partagerait avec moi les soins que je vais lui rendre ; qui soutiendrait son courage; qui l'animerait du sien. Le tableau du bonheur calme d'abord ^ intéresse ensuite , et finit par entraîner. Quand le cœur est satisfait, on s'occupe peu de fortime , et M. de Méran a

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fermé le sien à tout ce qui pouvait lui faire oublier ses revers. Je n'ajouterai pas un mot : respect au malheur.

J'étais tout à l'heure à l'office. Je faisais de ces petits gâteaux que mon père aime tant! il est entré. « Mademoiselle de Méran , s'est-il écrié , ma- « demoiselle de Méran réduite à de semblables a fonctions! — Le but de mon travail l'ennoblit, « papa, et vous oubliez que ce n'est pas la pre- « mière fois que je m'occupe ainsi. — Ce travail (c était libre alors. — Il l'est encore; il le sera tou- « jours : il n'est pas de contrainte pour qui se « livre à l'impulsion de son cœur. » Il m'a embrassée avec 'une affection, qui me récompense amplement de mes attentions , de mes prévenances.

Nous parlons souvent de cette maison où nous allons nous rendre , et où nous serons à peine abrités. Si Jules connaissait notre position ! gardetoi bien de lui en parler, Claire; tu l'affligerais sans aucun avantage pour nous : jamais mon père ne recevra rien de M. d'Estouville.

Nous nous sommes rassemblés pour dîner, et la conversation est revenue à notre prochain départ, et aux moyens de nous arranger, le moins mal que nous le pourrons , à notre nouveau domicile. Maman a tiré de son sac un écrin qu'elle a mis sur la table. « Adèle, m'a-t-elle dit , avec une « émotion profonde, ceci devait t'appartenir un « jour ; je comptais avoir le plaisir de t'en parer moi-

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« même : le sort en décide autrement. Me permets- « tu de disposer de ces pierreries? » J'ai pris l'écrin; je l'ai présenté à mon père. «Acceptez, lui « ai-je dit , ce que vous offre maman. Faites ré- « parer la maison des Pyrénées ; remettez les terres « en valeur, et croyez, papa, qu'on peut être heu- « reux partout, quand on le veut fortement. — te Puisses-tu l'être , ma fille ! — Hélas ! le souvenir « de ce que j'ai perdu me suivrait dans un palais «comme sous le chaume, et je ne regrette pas « ces superfluités, puisque ce n'est plus pour Jules « que je m'en serais parée. » Nous nous sommes approchés, attendris. Nos bras enlacés nous ont étroitement unis tous les trois. Nous nous sommes embrassés; nous avons mêlé nos larmes. M. et madame de Méran veulent bien attacher quelque prix à ce qu'ils appellent mon sacrifice ! Des diamans! eh! que me sont les mines de Golconde? Je les donnerais, si elles étaient à moi, pour un regard, un sourire du bien -aimé.

Demain on vendra les chevaux et les voitures. On ne gardera qu'une simple calèche, dans laquelle nous voyagerons modestement. Jeannette s'y placera près de moi. Je crois te l'avoir déjà dit, le malheur a cela de bon qu'il rapproche les hommes ; qu'il leur fait sentir le besoin qu'ils ont les uns des autres; qu'il les rend plus 'sensibles, et par conséquent meilleurs. Je ne crois pas le riche naturellement dur, ou méchant. Mais il est difficile de s'attendrir sur des maux dont on n'a pas d'idée.

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Après demain, on vendra le mobilier, et on se pourvoira à Tarbes de ce qui sera rigoureusement nécessaire. Dans trois jours , nous quitterons ce château pour n'y rentrer jamais. Ne m'écris plus ici. Adresse-moi ta première lettre à Tarbes.

Dans trois jours, berceau de mon enfance et de celle de Jules, lieux qui nous ont vus croître, bosquets témoins de nos jeux et de nos premières amours, points consacrés par des baisers de feu et par des remords, je me croyais détachée de vous, et, à chaque pas, je retrouve des souvenirs; partout j'ai des regrets à donner. Dans trois jours je vous quitterai sans espérance de vous revoir ! je suis éloignée de Jules; il faut m'éloigner encore des lieux que sa présence m'avait rendus cliers Ainsi je me détache successivement de tout et de moi-même. Je partirai pauvre; ce n'est rien; mon amour me tuera , ce n'est rien encore : pour qui doit toujours s»ouffrir, la tombe est le port désirable.

J'oublie de te parler des pauvres Rigaud. Leur détresse est égale à la nôtre , et ils la supportent plus courageusement que nous. Le mari a obtenu, à Cherbourg, une place de trois à quatre mille francs. Il va s'y rendre incessamment , et tout disposer pour y recevoir sa femme.

Je finis, et je vais fermer ce paquet. Jeannette l'enverra ce soir à Argentan. Dis bien a ce malheureux que je ne respire , que je ne vis que p(3ur lui ; qu'il m'est présent le jour et la nuit ; que la

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tendresse qu'il m'inspire, n'est comparable qu'à lui-même , puisqu'on ne peut le comparer à personne ; que rien ne le bannira de mon cœur , et que si je suis fidèle à ce que j'ai promis à mon père, je le serai également aux sermens que j'ai faits à l'amour.

Dans deux jours tu auras ce paquet. Peut-être Jules sera auprès de toi, quand tu fouvriras. Cache -lui bien, je te le répète, notre malheureuse situation. Qu'il lise le reste avec toi; qu'il sache combien il est chéri; qu'il ajoute à l'insuffisance de la langue ce que lui dictera son cœur. J'embrasse mon ami , mon frère , mon amant bienaimé. Ah! qu'il me trouve un nom plus doux, pour que je puisse le lui donner.

Je finis, t'ai- je dit; et quand je parle de cet être adorable, je ne peux plus m'arrêter. Je me lève, je jette ma plume au loin, et je sors de ma chambre. Je n'ai que ce moyen -là pour cesser d'écrire...

Je reviens. Recueille avec soin tout ce qu'il te dira de moi; n'omets pas un mot, Claire : rien n'est indifférent pour l'amour. Oh ! si tu pouvais aussi me rendre les inflexions de sa voix ! je suppléerai ce que tu ne peux faire : son organe vibre sans cesse à mon oreille , et va se perdre au fond de mon cœur. Je finis, je finis.. .

C'est demain que nous nous arrachons de ces lieux. Nous errons tous trois dans les appartemens,

dans le parc , (ians mon petit bosquet. Il est aisé de voir que nous éprouvons tous le même genre d'émotion. La mienne est d'une extrême violence; M. et madame de Méran ne voient que leur terre; je sens que j'y laisse mon amant. Oh! combien j'ai déjà souffert et je n'ai pas dix-huit ans! peutêtre ai-je encore une longue carrière à parcourir, et l'infortune seule marche devant moi! sa main de fer s'appesantit sur tout mon être; elle l'ac-. cable , sans pouvoir l'anéantir.

La vente de ce qui était ici, a produit fort audelà de ce qu'on en devait espérer. Il est décidé qu'avant de disposer des diamans de ma mère, on se rendra sur les lieux, et on évaluera la dépense qui paraîtra indispensable. On pourra conserver quelque chose de l'écrin. On t'adressera ce qu'on sera forcé de vendre ; et on compte , pour en tirer le meilleur parti, sur ton amitié, ton activité et ton intelligence.

Voici la dernière fois que le soleil éclaire pour nous une habitation et des sites qu'il faut abandonner. Je vais dire un éternel adieu à mon petit bosquet; répandre mes dernières larmes sur le point où s'élevait mon marronnier. Je le porte dans un sachet suspendu à mon cou; le portrait du bien-aimé est auprès de ces cendres; mon cœur gémit sous ces deux monumens d'amour et d'affliction. Que de souffrances! grand Dieu! que de souffrances! ôtez-moi la force de les supporter; appelez-moi à vous.

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Je m'éloigne à pas lents, la tétej^aissée , la poitrine oppressée, sans respiration et sans force. Je suis le chemin qui conduit à la petite porte du parc; je cherche la trace de ses pas imprimés sur le sable lors de notre dernière séparation : il n'en reste pas de vestiges. Ainsi les générations se succèdent et s'effacent. Cent ans encore , et il ne restera rien de notre amour, de ce que nous aurons souffert, même dans la mémoire des h©mmes.

Peut-être à la place où je suis, un cœur , l)ourrelé comme le mien , s'est éteint sous le poids de ses maux. Peut-être ici a-t-il existé une ville célèbre, dont tout, jusqu'au nom, s'est perdu dans la nuit des temps. Peut- être d'ambitieux monumens y consacraient la gloire de quelque héros, dont la poussière est confondue av'ec celle des colonnes et des pilastres. Partout nous foulons aux pieds les débris de l'espèce humaine et des cités ensevelies.

Absorbée dans ces tristes réflexions, je suis sortie du parc, et j'ai été attendre la voiture sur le chemin. Je me suis assise sur le revers d'un fossé, dans un état d'accablement impossible à dépeindre. Le monde, ses habitans, leurs jouissances, tout disparaissait à mes yeux, et même à mon entendement. Je ne tenais plus à ce vaste univers que par la douleur.

Des cris, plusieurs fois répétés, ont enfin frappé mon oreille, et m'ont rendue attentive. J'ai reconnu la voix de Jeannette et l'accent de l'inquié-

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tiid^. Je me suis levée; j'ai été à elle. Elle m'a dit qu'on n'attendait que moi pour partir; elle a voulu me ramener au château. «Le sacrifice est « consommé. Si je rentre là , il faudra le renonce vêler. Assez, assez de mal. Jeannette.» Je me suis assise de nouveau, la bonne fille s'est éloignée. Bientôt j'ai entendu le fouet du paysan qui nous mène à petites journées ; la calèche s'est arrêtée devant moi. « Adieu donc, ai-je dit, adieu « pour toujours. »

J'étais avec Jeannette sur le devant de la calèche. Je regardais les murs d'enceinte et la cime des arbres du parc, qui paraissaient reculer devant ïïioi. J'avançais la téte pour les voir plus long-temps. Bientôt je les ai perdus dans un horizon vaporeux qui s'épaississait à chaque instant. Forcée de me reployer sur moi-même , j'ai porté toutes mes affections sur mon sachet et ce portrait. J'ai pensé qu'on peut se consoler de ses pertes, quand il reste beaucoup. J'ai mis la main sur ces objets précieux; je les ai pressés sur mon pauvre cœur, et^l a été soulagé. Le grand air, des sites nouveaux, des scènes champêtres m'ont distraite assez pour que je pusse suivre une conversation peu attachante et souvent interrompue. Jeannette seule cherchait à l'animer et à la soutenir. La digne fille nous voyait tous plus ou moins affligés; elle nous parlait de choses assez insignifiantes; mais on était forcé de l'écouter, de

lui répondre : on avait donc quelques momens de relâche.

On marche jusqu'à ce que les chevaux aient besoin de se rafraîchir. On déjeune, on dîne. Le soir on soupe et on se couche tristement^ pour faire les mêmes choses le lendemain. En me mettant au lit, en me levant, je prends le portrait du bien-aimé, je l'approche de mes lèvres, je lui donne quelques larmes, et je le replace sur mon cœur.

Claire, Claire! je demande le nom de la ville où nous allons arriver : c'est Versailles. Demain nous tournons autour de Paris, pour gagner la barrière d'Enfer, et prendre la route de .Long- Jumeau î Parcourir extérieurement l'enceinte qui le renferme , et ne pouvoir pas y pénétrer ! Le savoir si près de moi, et ne pas le voir! Quel supplice ! J'ai parlé de toi; du désir de t'embrasser, en passant, de la reconnaissance que m'inspirerait cette faveur. M. de Méran m'a répondu par un regard sévère. Je n'ai plus rien, rien absolument à espérer. *

Jeannette me regarde d'un air de mystère ; elle me presse légèrement la main. Que médite-t-elle ? Obtiendrai-je de cette fille la pitié que mon père me refuse ? Ah ! que dis-je ? Il a raison. Me permettre de voir Jules, c'est fournir de l'aliment au feu qui me dévore... Il me serait pourtant si doux de le voir un moment, un seul moment!

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Je donnerais, pour l'obtenir, le reste d'une vie que je ne puis lui consacrer... Non, je ne l'obtiendrai pas : je gagnerais tout à le voir et à mourir.

Nous voilà dans cette ville, jadis si brillante, dit-on, et maintenant dépouillée de sa splendeur. Ainsi se flétrit la jeunesse. Bientôt il ne me restera rien de cette# fraîcheur, de ces charmes qu'idolâtre Jules , et qu'entretenait l'espoir cf une inaltérable félicité. On me propose une promenade dans le parc. Qu'y verrai-je? rien, puisque le bien -aimé n'y est pas. Jeannette me fait un signe imperceptible, et je prends le bras de M. de Méran.

Non, je ne vois rien. Tout cela peut être trèsbeau , pour qui peut se livrer à une imagination féconde et brillante. Je n'ai plus qu'un cœur; et âes allées symétriques , des nappes d'eau régulières, des statues ne lui disent rien.

Nous rentrons, assez fatigués. Espérance, me dit Jeannette, en passant près de moi. L'espérance ! Ah ! jamais elle ne peut renaître, et c'est là le dernier degré du malheur. V espérance n entre point ici^ a écrit le Dante sur la porte des enfers.

Je soupe, je me couche, je dors, je m'éveille, je baise ce portrait, je pleure sur lui, la nuit se passe, je remonte en voiture. Mes yeux cherchent Paris. Je ne le découvre pas ; mon cœur le sent. Nous arrivons sur la hauteur de Sèvres. Les monumens de cette ville immense se présentent

tout à coup. Uu feu brûlant me monte au visage ; bientôt un frisson me saisit; ma voix s'altère; ma respiration est gênée ; je ne vis plus , Claire ; je suis toute à l'amour malheureux. Espérez, m'a dit Jeannette... Se trouvera -t- il sur le chemin? Le verrai -je en passant? Qu'il n'ajoute pas à ce que je souffre, en se montrant pour disparaître aussitôt. ^ ^

Et* malgré ce vœu bien sincère, je voudrais percer les murs épais qui sont devant moi ; je fatigue mes pauvres yeux à force dte le chercher, même où je sais qu'il ne peut être. Je ne vois rien.

Nous passons un pont; nous entrons dans un vaste terrain : c'est , dit-on , le Champ-de-Mars. Je ne vois rien.

Nous prenons une large et longue allée : ce sont les boulevards neufs. Je ne vois rien , je ne vois rien. *

Espérez, m'a dit Jeannette. Ah! sans doute elle lui a écrit hier, pendant que nous étions dans le parc de Versailles. Il sait que je suis sous les murs de Paris, et je ne le vois pas! Quoi , il compte pour quelque chose M. d'EstourviHe et le monde î Quoi, son cœur ne s'élance pas au-devant du mien! Quoi, il n'est pas capable de ce que je ferais pour lui , si je ne craignais d'affliger les plus respectables parens! Il n'a pas de père , lui, et il balance! Ah! il n'aime plus; il n'a jamais aimé. Il ne connaît pas ce dévouement absolu qui sacrifie à l'objet adoré , fortune , honneur , existence. Homme

ingrat et cruel, je te désire, je t'appelle, et je ne fe vois pas !

Non, non, il n'est pas ingrat, il n'est pas ccuel ; il est prudent pour nous deux. M. et madame de Méran examinent attentivement tous ceux q.ui passent auprès de nous. Ils cherchent Jules sous la bure du paysan , sous le sarrau du charretier. Quelque déguisement qu'il ait pris, il serait reconnu , et l'explosion serait terrible. Et je l'accuse ! Ma^ bonne Claire , quand tu recevras ce paquet, dis-lui que je me repens; que je lui demande pardon.

Il me semblait tenir encore à lui par cette enceinte même que nous suivions. C'en est fait , nous voilà séparés à jamais. Je suis sur la grande route qui conduit aux Pyrénées, où je vais m'ensevelir.

Nous arrêtons à un village qu'on appelle Mont- Rouge. Pendant qu'on prépare le déjeuner, je vais cacher ma peine sous une tonnelle, qui est au fond du jardin. Jeannette me suit et me rend un billet que vient de lui remettre Firmin. Firmin î je m'y perds!

Le billet est adressé à Jeannette. Il est du bienaimé.

«Je vous remercie, ma chère Jeannette , de l'avis que vous me donnez ; mais je n'en profiterai pas. Un honnête homme ne transige jamais avec sa parole; et voir une demoiselle à qui on a promis de ne plus écrire, serait manquer d'une manière

dérisoire à ses engagemens. Que dirait -on de quelqu'un qui , ayant juré de ne pas entrer dans une maison qu'habite un objet adoré, y jetterait des brandons enflammés pour l'en faire sortir? Aurait-il, ou non, violé son serment?

« Je ne vous parle pas de ce que je souffre en cédant à la voix de l'honneur. Mademoiselle de Méran seule peut s'en faire une idée. Les obstacles, les vues de mon oncle me la rendraient plus chère, si mon amour pouvait croître encore. Elle aura mon dernier soupir.

«J'ai pris Firmin et Ambroise à mon service. Le soir et le matin je leur parle d'Adélaïde ; je parle d'elle pendant le jour à madame de Villers; je m'occupe d'elle pendant la nuit; et si le sommeil ferme ma paupière , il me retrace une image adorée. Ainsi je suis tout à elle , sans réserve , sans cesse, sans aucun intervalle. »

Quel homme , Claire ! Il me force à joindre l'admiration à l'amour , à l'estime ; à reconnaître en lui toutes les vertus qui honorent l'humanité. Que je suis petite auprès de lui! Ah! qu'au moins on sache ce qu'il vaut. Que M. et madame de Méran l'admirent avec moi. « Viens, viens. Jeannette, je a cours leur faire lire ce billet. — Vous allez me «perdre, mademoiselle. — Tu as raison, et que « deviendrais-je si je ne t'avais plus! » J'ai serré ce billet dans mon sein. Je l'en tire quand je suis seule ; je le relis à la dérobée, et je me sens plus grande à chaque fois que je l'ai relu.

Digne et cher ami ! Il a recueilli Firmin et Ambroise. Il sait quel intérêt je leur porte ; c'est à moi que s'adresse le bienfait , et il a la générosité de n'en rien dire! Oui, je m'élèverai jusqu'à lui, en lui rendant un culte plus pur. C'est ainsi qu'on se rapproche du grand être , dont il est le plus parfait ouvrage. Ces idées sublimes , en lui imprimant un caractère divin , me calment insensiblement. Je les entretiens avec soin , parce que je vois leurs effets contribuer essentiellement au repos de M. et de madame de Méran. Nous causons avec une sorte de facilité ; nous suivons même des idées abstraites. En sortant d'Orléans, mon père peignait le beau idéal physique et moral, a C'est. Jules, » me suis-je écriée : et levant mes yeux vers un ciel dégagé de nuages , les y fixant ; étendant mes bras comme pour l'invoquer : « il (c est là, mon père; il est là, maman. Il plane, il « veille sur nous. Jules, protège-moi. »

M, et madame de Méran se sont regardés d'un air d'affliction qui m'a pénétrée. « Non, leur ai-je « dit , ma raison n'est pas aliénée ; ne le craignez ce pas. Mais Jules est plus qu'un homme. En l'éle- « vaut à une hauteur infinie au-dessus de moi, «je ne fais que lui rendre justice, et c'est ainsi « que je me soustrais à l'empire de mes sens; c'est « ainsi que j'ennoblis le sentiment qui m'attache « à lui. Sa pureté seule pouvait écarter de moi « les orages ; je suis tranquille , vous le voyez , « mon père. »

Ils se sont regardés encore , et ils ont souri. Ah ! quel bien m'a fait ce sourire-là*!

Il nous est arrivé à Montauban un événement bien agréable , et cependant fort extraordinaire. Je te dirai ce que j'en pense, Claire, quand je te l'aurai raconté.

Fatigués par une marche de douze heures , nous prenions le frais à la pdrte de l'auberge , sous des tilleuls touffus et du plus beau vert. Deux bancs à dossier invitaient les voyageurs à partager avec nous les agréraens de la soirée, et deux hommes bien mis se sont placés sur celui dont ils pouvaient disposer. La conversation languit entre les membres d'une même famille, qui trouvent rarement quelque chose de nouveau à se dire; un étranger, qui survient , y répand nécessairement de la variété. Ceux - ci paraissaient bien élevés, et d'une gaieté franche. C'est ainsi que les a jugés mon père, après les avoir écoutés quelque temps.

Il leur a enfin adressé la parole. On a d'abord épuisé les lieux communs sur le chaud et le froid, la pluie et le beau temps. Ensuite on est venu , selon l'usage , à des questions directes. « Ces « dames et monsieur viennent probablement de « Paris ? — Oui monsieur. — Nou^ y allons. Une « affaire importante nous* y conduit. — Affaire ce commerciale , probablement ? — Oui et non. ce Commerciale pour moi, et d'un intérêt bien (( supérieur pour celle qu^elIe regarde principale-

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« ment. — • Voilà une énigme. — Oh , monsieur , (c je vous en donnerai le mot. Une demoiselle de a Toulouse , jeune, jolie, comme mademoiselle; « aimable , comme mademoiselle l'est sans doute, « se marie incessamment avec un jeime homme a très-riche qu'elle aime , et dont elle est tendre - « ment aimée. » Qu'elle est heureuse ! ai-je dit tout bas à ma mère.

Le voyageur a repris. « l^fademoiselle d'Ami- « court aime la parure , c'esf bien naturel , et « M. Du Peyrail est généreux. Il est venu chez « moi, en qui vous voyez, monsieur, le joaillier « le mieux assorti de Toulouse. — Je commence à <i comprendre. M. Du Peyrail n'a pas trouvé chez « vous ce qu'il désirait. — Il m'a ordonné de parrt tir à l'instant pour Paris, et de m'y adresser dans i( les plus fortes maisons. Voilà les dessins que « nous avons arrêtés ensemble, w

Il est difficile à une jeune personne , devant qui on parle de parure , de ne pas prêter une oreille plus ou moins attentive. Je me suis levée assez machinalement pour jeter un coup d'œil sur ce dessin. « Hé mais... voyez donc, maman, « comme cela ressemble à la monture de vos pierc( reries ; il n'y a presque point de différence. — «Madame a des diamans de cette beauté-là, et «montés dans ce genre? a repris le joailHer « Il est fâcheux pour moi qu'ils ne soient pas à « vendre. Je serais dispensé de finir un voyage

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