‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 13 sur 64 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

« long encore , et je surprendrais agréablement a M. Dli Peyrail , toujours impatient de jouir. )>

En écoutant cet homme, en "le regardant avec plus d'attention, il m'a semblé l'avoir vu, l'avoir

déjà entendu je ne me rappelais pas où.

M. de Méran a dit quelques mots à l'oreille de ma mère, qui lui a répondu par un signe d'approbation. « Venez^ monsieur, a-t-il dit au joail- «lier, je vais vous montrer une parure, assez a inutile aujourd'hui ; mais dont vous voudrez « bien m'indiquer la valeur réelle. » Nous sommes rentrés, et en montant chez nous, j'ai remarqué sur la figure du joaillier un air de satisfaction , qui m'a portée à l'examiner de plus près.

Mon père a ouvert l'écrin devant lui. « Voilà « qui est magnifique , s'est-il écrié. Il n'y a en « effet presque aucune différence de ce dessin au « mien, et, quoique j'en sois l'auteur, j'avoue fran- « chement que je préfère le vôtre : il a quelque « chose de plus élégant, de plus léger. — Eh bien, « monsieur, à combien estimez- vous ces pierre- « ries? )) Le joaillier les a examinées attentivement les unes après les autres; il a loué beaucoup , blâmé peu , et enfin il a déclaré que cet écrin valait environ soixante mille francs. « Hé , monsieur, « s'est écrié mon père à son tour , il n'en a coûté «que trente. — En quelle année, monsieur, l'a- « vez-vous acheté?--- Mais... en 179^^. — Monsieur, «monsieur, les diamans ont doublé de valeur

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a depuis cette époque. — Vous êtes bien- sûr de « cela , monsieur? — Sûr au point que si monsieur «voulait soixante mille francs de son écrin, je les «lui compterais tout à l'heure. — Et vous êtes «joaillier, monsieur? — Oui, monsieur, de père « en fils. — On peut donc traiter avec vous sans « manquer à la délicatesse? — Très-certainement, « monsieur. — Avant de pousser les choses plus « loin, je vous dirai cependant que j'ai porté cette « parure à Paris, il y a au plus six semaines. Je « l'ai fait évaluer par deux bijoutiers, avantageu- « sèment connus. Le premier l'a estimée vingt- « huit mille francs , et le second vingt-cinq. — « Ce sont des fripons , des fripons insignes , qui « veulent gagner deux cents pour cent sur chaque « affaire. Dans ma famille , nous nous bornons à « un modique bénéfice. Nous ne faisons pas notre « fortune, il est vrai ; mais nous jouissons de l'es- « time publique , et la confiance de M. Du Peyrail « prouve ce que j'avance. Voilà , monsieur , son «plein-pouvoir; prenez, lisez.»

Mon père et ma mère se sont retirés à l'écart. Ils se sont parlé avec assez de vivacité et se sont rapprochés de nous. « Réellement, monsieur, a « repris M. de Méran , vous donneriez soixante a mille francs de cet écrin? — A la minute, mon- « sieur. — Comptez la somme. »

Le joaillier a dit un mot à son compagnon, qui est sorti et rentré presque aussitôt , chargé d'une lourde cassette. Les soixante mille francs

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ont été comptés en or , et le fond de la cassette m'a paru encore assez passablement garni. « Vous «voudrez bien, monsieur, me donner un reçu, (c d'après lequel je justifierai, à M. Du Peyrail, « de l'emploi dé ses fonds : il m'accordera le bé- « néfice qu'il jugera convenable — C'est trop juste, « monsieur, m

Pendant qu'on comptait, que maman serrait les espèces, que mon père écrivait, je regardais cet homme, et je me confirmais de plus en plus dans l'idée que je l'avais déjà vu. Il m'était impossible de me rappeler "où. Il fallait pourtant que ce fût au château que nous quittons, ou chez M. nigaud, puisque, pendant deux ans, je n'ai pas dépassé les limites de ces deux terres.

Mon père l'a invité très-poliment à souper avec nous. Il a remercié et a dit qu'il allait remonter en voiture, et courir une partie de la nuit, afin de pouvoir demain, de très-bonne heure, présenter son acquisition à M. DuPeyrail. Il est sorti en effet. Nous Tavons vu de notre balcon monter dans sa chaise de poste, et reprendre le chemiri de Toulouse. ,

Il y avait treize jours que nous aUions à petites journées, et cet accroissement inattendu de fortune semblait nous autoriser à voyager d'une manière moins économique. Les frais d'auberge d'ailleurs étaient considérables, et en ajoutant quelque chose à ce qu'on paierait encore pour cet objet, nous pouvions prendre la poste , et arriver

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en trois jours à ïarbes. J'en ai fait la proposition. M. de Méran m'a répondu qu'une marche plus rapide incommoderait ma mère; qu'elle n'avait jamais couru la poste sans éprouver des étourdissemens , des maux de cœur. Je n'ai pas insisté.

L'hôtesse est venue savoir si nous voulions être servis chez nous , ou m'anger à table d'hôte. M. de Méran lui a demandé avec qui nous y serions. « Avec un président, un riche fabricant de Touc( louse , et un officier de marine qui va à Paris. « — Eh bien, nous souperons à table d'hôte. Cela « dissipera Adèle. »

Mon père , extrêmement satisfait du marché qu'il venait de conclure, avait fait passer dans mon ame quelque chose du contentement qu'il éprouvait ; ma mère le partageait vivement. Nous voyions notre habitation réparée; un joli mobilier remplacer les meubles riches, mais antiques, que nous avons vendus ; la petite terre remise' en valeur. De la modération dans les désirs ; point de relations avec les voisins opulens , et il est possible encore de vivre dans une sorte d'aisance.

Il est difficile de ne pas revenir constamment à l'idée qui nous occupe exclusivement. Etrangers à ceux avec qui nous étions à table, nous parlions du bijoutier de Toulouse et de sa rare probité. Nous nous entretenions très -généralement , et assez brièvement des améliorations à un bien que nous ne connaissions pas encore, et nous paraissions revenir de concert, tous les

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trois, à notre honnête joaillier. Le président, ennuyé probablement d'entendre toujours parler de cet homme, a fini par demander son nom. (( Jonas, a répondu M. de Méran. — tl n'y a pas « de Jonas, joaillier à Toulouse. — Ceci est un ce peu fort, monsieur. Je viens de lui signer le reçu « du prix d'un assez bel écrin que je lui ai vendu, a — Eussiez-vous signé trente quittances , monte sieur, il n'y aurait pas pour cela de Jonas, bi- (c joutier à Toulouse. J'en appelle à Monsieur , qui « est de cette ville comme moi. » Le fabricant a répondu par un signe négatif, afin de ne rien perdre d'un temps très - agréablement employé par lui. • « Il en sera ce qu'il vous plaira, messieurs, a « repris mon père. Mais M. Jonas est un parfait « honnête homme. — Je ne nie pas cela, mon- « sieur; mais je soutiens qu'il n'est pas bijoutier « à Toulouse. — Et probablement , monsieur, « vous n'y connaissez pas davantage M. Du Peyi( rail, jeune homme aimable, riche?... — Non, « monsieur, je ne le connais pas. — Qui se ma- « rie, au premier jour , avec mademoiselle d'Ami- (f court , fille charmante , à ce que* dit M. Jonas- <f — M. Jonas , M. Du Peyrail , mademoiselle d'A- « micourtl... Que signifie ce galimatias? — Galice matias , dites -vous? Prenez garde, s'il vous « plaît , monsieur , au choix de vos expressions. (( — Finissez ces mauvaises plaisanteries , et ap- « prenez , monsieur, que vous parlez au président

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« il I I tribunal de première instance de Toulouse. « — Et vous, monsieur, au comte de Méran, an- « cien chef d'escadre, cordon rouge, commandant u la marine à Brest, descendant de l'amiral Bon- « nivet, allié aux Guises, aux Rolians et aux Monl- « morencys. w

Je t'avoue, Claire , que j'ai vu avec un sensible plaisir l'hommage rendu à un i\om justement célèbre. Avant que mon père ait parlé de l'amiral Bonnivet et des Montmorencys, l'officier de marine, et, à son exemple, le président et le fabricant se sont levés , et lui ont adressé une profojide inclination. Dès ce moment, il n'a plus été question de pointiller. On est entré de bonne foi dans les détails de la vente de l'écrin, et il est demeuré constant pour moi que le prétendu Jonas a imaginé une histoire, pour faire accepter à mon père trente mille francs au-delà de la valeur des diamans. « Quel que soit cet homme, a (( repris M. de Méran, j'ai vendu de bonne foi, et « ma conscience est tranquille. — Vous avez vendu « de bonne foi, M. le comte, a répondu le préce sident, c'est fort bien ; mais il y a d'adroits filous •ce partout. Si celui-ci vous avait payé en fausse « monnoie?... » Mon père s'est pincé les lèvres, maman a pâli; moi, j'étais tranquille : je commençais à voir clair.

On a envoyé chercher un orfèvre. On lui a fait toucher et peser une trentaine de pièces prises au hasard. Il les a déclarées être de bon or , et

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c'est alors que ma mémoire infidèle a commencé à me servir. Je me suis rappelé un homme qu'on disait être un tapissier de Paris, qui, mêlé dans îa foule des acheteurs et des curieux , poussait , à un prix extravagant , la moindre bagatelle mise en vente au château : c'est ainsi que notre mobilier a été poussé aussi haut. Cet homme portait alors une perruque et une veste brune; ici, il était en cheveux et dans un déshabillé élégant. Voilà toute la différence, et bien certainement c'est le même individu.

Il est facile de deviner la main d'où partent ces fonds. Je me garderai bien d'éclairer mon père : sa fierté lui ferait regretter des dédommagemens, que je regarde , moi , comme une restitution légitime de ce que Jules lui a coûté. Remercie -le pour moi d'avoir déterminé son oncle à être juste , parce qu'il m'est permis maintenant de l'estimer. Ma reconnaissance envers le bien-aimé ne s'étend pas plus loin. Sa tendre sollicitude envers nous, son empressement à nous soulager , l'adresse et la décence qu'il a mise dans l'exécution, sont de ces choses que mon cœur ne compte pas, parce que je les aurais faites comme lui , si j'étais à sa» place , et que , comme lui , j'aurais été heureuse de les faire. Ce que je compte , ce que je compterai éternellement , c'est de s'être arraché de mes bras, lorsque ivre d'amour et de désirs, je lui ai dit : achève... Voilà Claire, l'héroïsme de l'amour, le terme le plus élevé où puisse atteindre la vertu humaine.

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Je passe la nuit à t'écrire. Demain, je remettrai ce pgqiiet à Jeannette, et je dormirai dans la calèche à coté d'elle.

. CHAPITRE XIL On arrive à Velzac.

Après vingt-deux jours de route, nous sommes arrivés à Tarbes. Mon premier soin a été d'envoyer Jeannette s'informer à la poste s'il n'y avait pas de paquet à son adresse. Mon espoir et* le plus doux pressentiment n'ont pas été déçus. Ma bonne , mon excellente amie , avec quel empressement et quel plaisir j'ai lu les détails que tu me donnes. L'amitié est bien loin de l'amour; mais je crois qu'elle s'identifie quand elle lui sert de soutien. Jamais , Claire , je ne t'ai aimée autant que depuis que tu me parles de l'objet de tous mes vœux.

Il accorde à son oncle au-delà de ce que lui prescrivent la bienséance et les liens du sang; dis-lui que je l'en loue. Le jeu , les spectacles , les femmes n'ont pour lui nul attrait; il passe chez toi tous les momens dont il peut disposer; il ne se lasse pas de parler de son Adèle ; je le conçois. Tu n'es jamais fatiguée de l'entendre ; cela £ait plutôt ton éloge que le mien. Il a refusé une orpheline jeune, jolie, immensément riche; croismoi, ce sacrifice ne lui a rien coûté. L'offre d'un

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trône ne m'ébranlerait pas , si Jules n'y était assis. Je n'ai rien refusé encore, et je ne présume pas que, dans les Pyrénées, je puisse jamais lui rendre ce qu'il a fait pour moi. Mais je suis, certaine qu'il juge mon cœur d'après le sien : il sait qu'il n'est pour moi qu'un homme au monde, comme je suis assurée d'être tout pour lui.

Il vient d'être nommé auditeur au Conseil d'État. Je le prie, Claire, de remplir avec exactitude des fonctions qui doivent le mener à une place plus importante. Que je lui appartienne ou non , je serai fière dans tous les temps de le voir investi de l'estime et delà considération publique : la gloire qu'il aura méritée me sera commune avec lui. J'en jouirai dans le secret de mon cœur, si je ne peux l'avouer hautement.

Tu ne me dis rien de ce que nous lui devons! une fausse modestie l'a-t-elle empêché de t'en parler , ou croit-il que ses dons puissent m'humilier? L'amour ennoblit tout, et je ne sais quel est le plus heureux de celui qui donne , ou de celle qui reçoit. Ceci pourrait être l'objet d'ijpe longue discussion.

Je reviens à notre arrivée à Tarbes. C'est une ville irrégulière, mais située dans une belle plaine, qu'arrose l'Adour. Dans une rue assez étroite, nous avons été arrêtés par une chaise de poste , qui s'est croisée avec notre calèche. Mon père a reconnu aussitôt M. Jouas , et l'a appelé par son nom. M. Jouas l'a salué avec un sorte d'embar-

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ras, et lui a dit qu'il venait de Bagnères, où sa femme prend les eaux , et qu'il retournait à Toulouse. M. de Méran allait lui parler de ce qu'il a appris du président , lorsque les deux voitures se sont détachées. Le postillon de M. Jonas a fouetté; il est parti au galop. Mon père s'est borné à faire quelques observations , assez légères , sur cet individu, auquel il a, sans s'en douter, des obligations que moi-même peut être je ne connais pas encore dans toute leur étendue. En effet, que vient de faire à Tarbes ce prétendu Jonas? Je ne crois pas p\us qu'il ait une femme à Bagnères, qu'une boutique de joaillerie à Toulouse.

Maman m'a regardée d'un air qui voulait dire : ce Jonas ne serait - il pas l'agent principal de M. d'Estouville et de Jules? En sais -tu quelque chose, Adèle? Je n'ai pas proféré un mot, et les choses en sont restées là.

A peine étions-nous descendus de voiture, que mon père a envoyé chercher son fondé de pouvoirs. Il est accouru aussitôt. C'est un homme bien élevé et très- aimable , qui a protesté qu'il ne nous laisserait pas à l'auberge , et qu'il ne parlerait d'affaires que chez lui. Ses instances portaient l'empreinte d'un intérêt si réel , que maman a accepté sa main sans balancer. Mon père et moi les avons suivis , après avoir recommandé à Jeannette de ne pas s'éloigner de la chambre où notre petit trésor était déjà enfermé sous deu.\ tours de clé.

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Les complimens d'usage faits et reçus, mon père a parlé du lieu que nous allons habiter. Cet antique et modeste doîuaine est situé à mi-côte près du village de Velzac. La vue est très-belle , et le jardin descend jusqu'à la rive de l'Adour. Cette terre, morcelée depuis long-temps, était sous Charles IX un marquisat , qui dès-lors appartenait aux ancêtres de madame de Méran. Il existe encore dans la première enceinte deux tours qui défendaient les approches d'un château, dont il ne reste plus de vestiges, et entre lesquelles on avait jeté , sur l'Adour , yn pont que le temps a également détruit. On remarque encore sur une de ces tours les armes des marquis de Montcenay. Ces particularités ont paru faire plaisir à M. de Méran.

Il a parlé de suite de la restauration de ces tours , monumens qui prouvent une antique noblesse. Maman a répondu d'un ton timide qu'il était possible d'employer plus utilement la modique somme qui nous reste. Mon père n'a pas insisté. Mais l'homme d'affaires, M. Dupont, a dit que ces tours n'étaient presque pas dégradées, et qu'il avait cru pouvoir prendre sur lui de les faire réparer, et de mettre sur celle qui est à droite, les armes de M. le comte de Méran. Mon père a beaucoup loué l'intelligence de M. Dupont, et lui a serré la main avec affection.

Maman a fait quelques questions sur l'état de la maison , et elle a observé très-judicieusement,

que cette partie de notre propriété est bien aussi intéressante que des écussons et des créneaux. M. Dupont a répondu que du moment où il a su que nous venions habiter Velzac , il s'est empressé de faire travailler partout, et qu'il s'applaudit d'avoir fait assez de diligence pour nous éviter l'embarras des ouvriers.

« Mais, monsieur, a repris mon père, vous m'a- « vez écrit , il y a quelques mois , que les bâti- « mens étaient totalement dégradés , et il me sem- « ble que vous auriez dû , avant que d'agir , m'en- « voyer un aperçu des dépenses , et attendre mes « ordres.. — La maison a moins souffert, monte sieur, que je ne l'imaginais. J'ai conduit un ma- « çon surjes lieux; je lui ai fait faire un devis, et « la modicité du prix m'a déterminé à passer sur (c les usages tq^us. Le total des mémoires ne « monte qu'à quatre mille et quelques cents li- (c vres , et vous n'avez absolument d'autre dépense « à faire, pour être logé agréablement et commo- (c dément, que celle des meubles que vous jugece rez convenable d'achetèr ici. »

Quatre mille francs, ai-je pensé, pour rétablir une maison et deux tours,. que M. Dupont écrivait, il y a quelque temps, erre à peine couvertes ! Il y a encore du Jonas dans cette affaire-ci.

Dis au bien - aimé que j'entends , que je veux qu'il s'arrête là. Je crois que mon père est au moins couvert de ce qu'il a dépensé pour lui , et

igO ADÉLAÏDE

il ne convient pas que M. de Méran reçoive rien de M. d'Estouville.

On a parlé ensuite du produit des terres. Elles rapportent net sept mille francs. Une basse-cour, un verger , un jardin avec cela : nous vivrons.

M. Dupont a proposé d'aller, en attendant le souper , chez quelques marchands de meubles. Mon père , décidé à nous établir demain à Velzac, si la chose est possible , a accepté volontiers la proposition. Il a réfléchi aussitôt que ces sortes d'acquisitions ne regardent pas un homme, et surtout un homme comme lui. Il m'a invitée à accompagner maman , et il a prié M. Dupont de nous donner quelqu'un pour nous conduire.

Quand on a la clé d'une affaire, on en pénètre aisément les détails. M. Dupont a eu un moment d'embarras qui ne m'a point échappé. J'en ai conclu qu'il ne comptait pas rester chez lui ; qu'ainsi il ne lui était pas égal qu'on nous conduisît chez le premier tapissier. Forcé cependant de tenir compagnie à mon père , il a tiré à part une parente avec qui il demeure, et après lui avoir, probablement, donné ses instructions, il nous a engagées à la suivre. Il est clair d'après toutes ces observations que Jonas , que nous avons rencontré à Tarbes , n'y est venu que pour se concerter avec M. Dupont.

Ne te le disais -je pas? mademoiselle Sophie nous a d'abord conduites chez deux ou trois mar-

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chands , chez qui nous n'avons rien trouvé qui pût nous convenir. Nous sommes enfin entrées dans un vaste magasin , où il semblait qu'on eût un état des objets qui nous étaient nécessaires. Tout était classé de façon à ce que nous n'eussions qu'à passer de l'ameublement complet d'une chambre à une autre, à écrire les choses et les prix. En une heure au plus nous avons acheté un mobilier aussi nombreux, simple, mais de meilleur goût que celui du château, et le tout ne va qu'à trois mille francs. Je m'attendais à cela, et maman , très - surprise , d'abord , du bon marché qu'on nous faisait , a fini par me dire à l'oreille : « Ne devines-tu rien , ma fille? — Il y a long-temps « que j'ai tout deviné, maman. — Ton père, étran- (c ger aux affaires et aux soins d'une maison, n'a « pas d'idée encore dei ce qui se passe.** Prends « garde qu'il t'échappe un mot. »

Le marchand nous a proposé très-obligeamment de «faire emballer nos meubles dans la soirée , et un roulier , qui avait l'air de se promener dans la rue, s'est arrêté enfin devant le magasin. Il s'est approché de nous insensiblement. Il a d'abord hasardé quelques mots; puis il nous a dit d'un ton naïf, qu'il venait charger à Tarbes des marchandises, qu'on ne pouvait lui livrer avant trois jours , et que si ces meubles ne devaient pas aller loin, il nous demandait la préférence. Le fripon en connaissait la destination aussi bien que nous.

A peine avons-nous eu accepté ses services , que

IQQ» ADÉLAÏDE

nous avons vu arriver uti menuisier, ses garçons, et une charrette chargée de caisses de toutes dimensions. Ces à -propos répétés auraient infailliblement éclairé mon père, s'il eût été avec nous.

Nous avons engagé le marchand à venir recevoir son argent ; il nous a répondu qu'il restait pour accélérer les emballages et le chargement, et qu'il aurait l'honneur de nous voir le lendemain matin. Un homme qui ne nous a jamais vues, et qui laisse enlever ses meubles, avant que d'avoir touché un écu! Jonas manque de jugement, ou ses ordres sont exécutés par des maladroits.

En retournant chez. M. Dupont, nous avons parlé, maman et moi, des procédés de M. d'Estouville. Nous nous sommes demandé si la délicatesse nous permettait d'accepter quelque chose d'un heaume qui ne sait donner que de l'argent , et qui refuse ce qui ferait mon bonheur , celui de Jules, de mes parens, et peut-être le sien. Nous convenions l'une et l'autre que M. de Méran , jlépouillé de sa fortune , pouvait reprendre ce qu'il a donné dans des temps plus heureux ; mais il est difficile de déterminer ce que Jules lui a coûté , et ce que M. d'Estouville a dépensé pour nous. Nous sommes tombées d'accord sur ce point ; que maman écrira au bien-aimé; qu'elle le priera d'empécher son oncle d'aller au-delà de ce qu'il a fait jusqu'ici, et que, s'il n'a pas égard à sa prière, elle déclarera tout à M. de Méran, qui ne manquera pas de renvoyer les choses , dont il pourra disposer.

Ce soir, en entrant dans la chambre que M. Dupont m'a donnée, je me suis occupée, avant que de t'écrire, d'un calcul approximatif. Jules a été quinze ans chez nous , et j'évalue sa dépense à mille écus par année : cet article monte donc à quarante -cinq mille francs. M. d'Estouville peut en avoir perdu quatre ou cinq mille sur le mobilier du château ; il en perdra trente mille sur les diamans. Il reste, pour arriver aux quarantecinq mille francs, dix à douze mille livres employées en réparations, et données d'avance au tapissier de Tarbes. Jusqu'ici je ne vois qu'une restitution, et je ne crois pas que nous ayons à nous plaindre; mais, je le répète, Claire, je défends expressément au bien -aimé d'ajouter la moindre bagatelle à ce qu'il a fait pour nous. Je ne le menace point, s'il va contre mes ordres, de me brouiller avec lui; il ne m'en croirait pas. Mais dis -lui bien qu'il m'affligerait sérieusement, et il s'arrêtera. Il doit sentir que nous sommes audessus du besoin; il doit craindre de blesser la fierté de mon père, et il me connaît assez pour savoir que ma richesse est dans mon amour.

Nous avons fait en très-peu de temps les deux lieux de Tarbes à Velzac. Le roulier, parti de trèsgrand matin , est arrivé en même temps que nous, et nous avons fait une entrée , sinon triomphale, au moins très - agréable. L'habitation est riante, elle se présente bien , et les deux tours ont un aspect imposant qui a fait sourire mon père. Nous XIX, i3

avons passé un pont-levis, jeté sur un fossé sec, et par conséquent fort inutile; mais M. de Méran a appris avec beaucoup de satisfaction, du jardinier, qu'il est très-facile d'y faire entrer l'eau de l'Adour. Ce jardinier est un garçon de bonne mine, que M. Dupont a employé à remettre le jardin en culture , et qui espère , a-t-il dit , que M. le comte le gardera à son service, quand il aura vu quel parti il a tiré du terrain.

Mon père et ma mère , occupés à faire décharger ét placer les meubles d'après la distribution intérieure , ne donnaient aucune attention aux détails; moi , j'examinais tout attentivement. Il n'y a de réparations apparentes que sur les murs extérieurs; des papiers frais cachent le reste, et de la couleur, nouvellement appliquée, couvre des menuiseries qui sans doute sont neuves. Il était déjà évident, pour moi du moins, qu'on a dépensé ici beaucoup au-delà de ce que portent les mémoires de M. Dupont.

En allant et venant, je suis entrée dans une chambre , qui touche à celle que maman a prise pour elle. J'ai été frappée de sa parfaite ressemblance avec celle que j'occupais au château. Même distribution de la chambre et des deux cabinets, mêmes papiers, mêmes nuances de couleur sur les portes et Içs croisées, et ce qui a comblé ma surprise, c'est d'y avoir trouvé des meubles absolument semblables aux miens, et qu'après un long et minutieux examen, j'ai reconnu être les mêmes.

DE MÉIIAJV.

M. de Méran s'est récrié comme moi. Le jardinier nous a dit avoir rassemblé ces meubles de toutes les parties de la maison. Il les a mis dans cette chambre , parce qu'elle lui paraît convenir à une jeune demoiselle , et qu'il lui semble raisonnable de réserver les meubles neufs pour monsieur le comte et madame la comtesse. M. de Méran a bien voulu croire que ces meubles existassent dans une maison , dont les murs se tenaient à peine debout, il y a deux mois. Mais je crois qu'il serait dangereux de mettre sa crédulité à de nouvelles épreuves.

Ainsi, Claire , j'ai recouvré, grâce au bien - aimé , ce grand fauteuil bleu, où je travaillais, et dans lequel il se mettait avec tant de plaisir, quand je ne l'occupais pas; j'ai toutes ces chaises en tapisserie, sur lesquelles je l'ai vu alternativement assis; je retrouve ces rideaux de lit sous lesquels lui, toi , moi, nous sommes si souvent cachés pendant notre enfance ; voilà le secrétaire dans lequel étaient ses lettres : je viens de les y replacer. 11 n'y a rien ici qu'il n'ait touché et qui ne me soit précieux. Chambre chérie, où sans cesse je le retrouve, je ne te quitterai plus. Voilà, Claire, voilà de ces choses dont mon cœur lui tient compte, parce que l'amour parfait, prévenant, délicat, a ^ pu seul deviner mes plus secrètes pensées , et prévoir la douce impression que les objets produiraient sur moi. Adresse -lui les expressions de la plus sincère , de la plus vive reconnaissance. Hé~

igÔ ADÉLAÏDE

las ! je ne peux pour lui que l'adorer ; mais si mon amour extrême , constant, inébranlable suffit à son bonheur, il est le plus heureux des hommes.

La fatigue de la route , la diversité des sites , des objets, avaient cahné ma tête, et donné quelque relâche à mon cœur. Peines et plaisirs , anxiétés , espérances, vœux, désirs, privations, j'ai tout retrouvé dans cette chambre pleine de lui, et je ne m'en plains pas : tourmens d'amour ne sont jamais sans quelques douceurs. Tu ne te doutes pas de cela , toi qui de l'amour n'as connu que le bonheur. Oh ! combien ma félicité s'accroîtrait de ce que j'ai souffert , de ce que je souffrirai encore , si jamais j'abtenais sa main î et si je dois ne l'avoir jamais, j'aime, je suis aimée; c'est exister, c'est exister pour lui. Cette pensée me rattache à la vie.

La journée a été employée tout entière à mettre de l'ordre et de l'arrangement partout : à peine avons-nous pris le temps de manger. Excédés de lassitude , nous nous sommes couchés avec le soleil. Il commence à peine à paraître , et me voilà debout. Dupont, Jonas et le jardinier sont d'intelligence, et je me trompe fort, ou la surprise que m'a causée ma chambre , ne doit pas être la dernière. Ah ! Claire , si celle que je pressens se réalise , ce sera le chef-d'œuvre de l'amour.

Je descends dans le jardin. Il a peu d'étendue; mais il est varié et dessiné«fort agréablement. Le jardinier est appuyé sur sa bêche et me regarde aller et venir. Il me fait enfin un signe d'intelli-

gence... Oui;, Claire, oui, j'ai deviné, je le vois; je trouverai ce que mon cœur m'a annoncé... J'y suis, j'y suis! voilà déjà l'allée tortueuse, bordée de lilas , qui conduisait à mon petit bosquet. Je pousse un cri de joie, je cours, je vole... Oh! c'est lui, c'est bien lui! voyons, examinons... Dieu ! grand Dieu! par quelle magie mon marronnier a-t-il été transplanté ici ! le voilà , le voilà bien ! même circonférence , même élévation , mêmes branchages! et notre chiffre, Claire, et notre chiffre! et le banc vert , et les mêmes arbustes , et les mêmes plantes? il ne manque pas une touffe de violettes. Je déraisonne, j'extravague, je délire de plaisir et de bonheur. Homme charmant, homme adoré, que te dirai- je ? Les expressions me manquent, et cependant je sens mon cœur errer sur mes lèvres. N'est-il donc pas de langage qui satisfasse l'amour, qui puisse le peindre dans toute son étendue ? Jules ne connaîtra- t-il jamais la violence du mien? Ne pourrai -je lui donner une idée juste des délices qu'il me fait goûter aujourd'hui ?

J'aperçois le jardinier à travers le buisson de seringats. Il me regarde d'un air si satisfait ! il paraît jouir de son ouvrage et partager mon bonheur. Je lui fais signe d'approcher. Je l'interroge; il répond d'une manière évasive. Je le presse ; il est embarrassé. Il ne peut plus nier, et cependant il balance à me dire la vérité. Je deviens plus pressante, je prie, je promets une discrétion à toute

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épreuve ; il parle enfin. Ah ! méchante , que de choses tu m'as cachées ! pourquoi m'avoir laissé ignorer que Jonas est le valet de chambre affidé de M. d'Estouville ; qu'il est venu ici avec M. Dupont et soixante ouvriers de toute espèce , répandre l'or, et tout changer en dix -sept jours sur les dessins du bien-aimé? Pourquoi me taire que les meubles de ma chambre ont été envoyés directement d'Argentan à Velzac ; que ce jardinier, si intelligent , appartenait a l'oncle de Jules , et qu'il est ici pour recevoir les paquets de Jeannette, et lui remettre les tiens? Il est possible, à la rigueur, qu'on ne t'ait pas instruite de ces particularités; mais ce qu'il est impossible que tu ne saches pas , c'est que l'homme adoré n'a pas voulu qu'un arbre qu'il n'aurait point planté , fût l'objet de mon culte. Il a couru la poste avec Jonas; il s'est caché quand les circonstances l'ont exigé; il est venu ici; il a foulé cette terre, que je regarde maintenant avec amour et respect; il a choisi lui-même le marronnier, qui devait remplacer le mien ; il l'a ébranché ; il l'a planté de ses mains; il y a gravé notre chiffre. Non, Claire, jamais je ne pourrai m'acquitter envers lui , pas même en faisant le bonheur de toute sa vie, et je ne peux lui donner un moment !

Pourquoi as -tu gardé le silence sur des faits aussi importans , et que je te rappelle avec tant de charme ? Jules est-il venu ici contre la volonté de son oncle, ou a-t-il du son consentement à

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quelque promesse qui doive alarmer mon amour? Non, on ne renonce pas à ce qu'on aime si parfaitement. Cependant cette idée me poursuit. Elle m'inspire des craintes que je ne peux surmonter. Écris-moi la vérité , toute la vérité , je t'en conjure.

Une réflexion triste en amène nécessairement une autre. Je pense que l'activité continuelle, dans laquelle vit mon père , depuis quelque temps , ne lui a pas permis de rien observer d'une manière suivie. Cependant, il ne faut qu'un instant pour l'éclairer , pour qu'il rapproche des faits qui se lient évidemment , et cet instant peut être celui où il entrera dans ce bosquet. Sa parfaite conformité avec celui que nous quittons , ne peut être l'effet du hasard , et il doit suffire de mon marronnier pour rappeler à mon père ma chambre et ses meubles, et lui faire examiner dans les détails d'immenses réparations faciles à reconnaître ; le faire remonter au prix trop modique du mobilier de Tarbes , à la valeur extraordinaire donnée aux diamans , et mettre enfin à découvert la main généreuse qui s'est si heureusement cachée jusqu'ici. Cette pensée me fait frémir. Le jardinier s'aperçoit de mon trouble, et je ne lui en dissimule pas la cause. « Jouez vous-même la surprise, made- « moiselle , sur des rapports aussi réguliers. Si M. le « comte en est frappé, il s'en expliquera avec M. Duce pont, et tout est prévu. Soyez tranquille. «

Je n'avais pas besoin de feindre pour marquer de l'exaltation , et ce genre d'émotion peut s'ap-

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pliquer à tout. J'entraîne mon père ; maman nous suit; nous sommes au pied du marronnier. Je ne peux te rendre le changement subit qui s'est opéré sur la figure de M. de Méran. Ce que je venais de prévoir est arrivé aussitôt. Il a tout rappelé , tout rapproché , et il a fini par un éclat qui m'a effi?ayée. Déjà je voyais les meubles de ma chambre brisés , mon bosquet arraché et livré à la bêche , le jardinier chassé, toutes mes jouissances anéanties. Maman a parlé contre sa conscience, par pitié pour moi. Elle a dit qu'il ne lui paraissait pas que messieurs d'Estouville et de Courcelles se fussent permis d'être généreux envers nous, et qu.'il fallait d'abord interroger le jardinier. Elle m'a adressé un coup d'oeil qui signifiait que très - probablement mon bon Jules avait pris les mesures propres à voiler ses actions.

Mon père a appelé Jérôme. « Qui t'a donné le « plan de ce bosquet? lui a-t-il demandé d'un ton « terrible. — Monsieur le comte, c'est M. Dupont. « — Et tu dis avoir trouvé ici les meubles qui « sont dans la chambre de mademoiselle ? — Je « vous jure, monsieur le comte, qu'ils y étaient, « quand M. Dupont m'y a amené. — Yas à l'ar- «bes; amène-moi Dupont; je veux éclaircir tout (( cela. Cours , vole. »

J'ai profité de ce moment pour faire valoir les talens de Jérôme. J'ai représenté qu'il a dû obéir à celui qui l'a employé; que peut-être M. de Méran lui doit un dédommagement de la frayeur

qu'il lui a causée , et qu'il ne peut rien faire pour lui qui le flatte davantage que de le prendre à son service. «Je te garde, lui a dit mon père, <( avec une sorte de bienveillance. Que Dupont « vienne à l'instant, et qu'il prenne avec lui toutes « ses pièces justificatives.

« Ces gens-là , a-t-il dit après le départ de Jéc( rôme, sont bien extraordinaires ! vouloir donner « à un homme comme moi ! à moi , qui ai sèche- «ment, durement même refusé leurs offres! si «j'aperçois la moindre ruse dans la conduite de « Dupont, je fais abattre les tours, et peut-être « la maison. — Nous n'en serons pas mieux logés, « a répondu maman d'une voix timide. » Mon père est parti d'un éclat de rire; nous sommes rentrés, et nous avons déjeuné assez gaiement.

Quand un orage est calmé, il est rare qu'il se reproduise par le même motif. Mon père avait ri , et il a reçu M. Dupont avec assez d'affabilité. Cependant il lui a déclaré d'un ton ferme qu'il prétendait avoir des éclaircissemens sur tout ce qu'il a vu. Dupont a tiré une lettre de Jules , et l'a lue à haute voix. T.e bien-aimé lui dit qu'il a trouvé à Paris , chez un tapissier, un ameublement qu'il a reconnu être le mien ; il a pensé que je le reverrais avec plaisir ; il Fa acheté , et il prie M. Dupont de le faire placer dans la chambre qu'il croira devoir être la mienne. 11 l'invite à ne rien dire de cet arrangement à M. de Méran , dont il connaît la déhcatesse et la susceptibilité. Maié

aussi il entend qu'on ne lui cache rien s'il conçoit des soupçons, et s'il veut savoir la vérité. Il présume qu'il lui sera permis de faire un léger cadeau à celle qui fut sa sœur, et qui dut être sa femme. Si cependant mon père lui refuse cette marque de bienveillance, il est prêt à recevoir neuf cents francs, que lui ont coûté mes meubles,

«Il n'y a rien à dire à cela, s'est écrié M. de « Méran. » Il a été prendre de l'or ; il a compté les neuf cents francs ^ avec injonction à Dupont de les faire passer de suite à M. de Courcelles.

De quel poids j'ai senti mon pauvre cœur soulagé ! l'affaire du bosquet s'est arrangée plus facilement encore. « Peut-être, dit Jules, dans la «même lettre, ferez-vous travailler au jardin. Je «vous envoie le plan d'une petite retraite, que « mademoiselle de Méran a souvent embellie de « sa présence , et qu'elle sera bien aise de retrou- « ver à Velzac. Je vous engage à ne rien négliger « pour lui procurer cette satisfaction. »

« x\ la bonne heure , à la bonne heure , a dit « mon père », et satisfait sur les deux articles qui l'avaient le plus frappé, il a examiné assez légèrement les réparations faites, les mémoires à la main. Il n'a pas vu une couleur gris-sale , appliquée en bien des endroits, sans doute pour cacher des parties de mur absolument neuves, et qui n'a pas échappé à mon œil observateur. Au reste, il n'est pas étonnant qu'on y voie beaucoup mieux à dix -huit ans qu'à soixante. Il n'a plus

été question de rien. M. Dupont a dîné avec nous, et il a laissé mon père parfaitement satisfait de sa gestion, et tout- à -fait revenu sur le compte de Jules et de son oncle.

J'ai été dans la soirée prendre possession de mon petit bosquet. J'y ai porté le ravissement, dont j'avais été saisie le matin en y entrant. Mais te le dirai -je , Claire ? j'y ai bientôt retrouvé les derniers baisers, le sentiment des privations actuelles , les craintes les plus fondées sur l'avenir, des soupirs et des larmes. Je les caJkherai soigneusement. C'est pour les sécher qu'on m'a enlevée brusquement du château : on n'épargnerait pas ce bosquet, si on savait qu'il en a rouvert la source.

J'ai appelé Jérôme. Je lui ai fait entr'ouvrir la terre au pied du marronnier. J'ai mis à découvert le haut des racines, et j'ai placé, dans les intervalles, les cendres de celui que j'ai brûlé. Les sels, dont elles sont remplies, passeront dans cet arbre - ci ; ils feront partie de sa substance , et cette idée rendra pour moi l'illusion complète. Je verrai le premier marronnier sous l'écorce du second.

Jérôme voulait replacer la terre qu'il venait d'enlever; je ne l'ai pas permis : une main profane ne touchera pas ces cendres précieuses. C'est l'amour qui les a recueillies; c'est à lui seul qu'il appartient de les déposer ici.

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