CHAPITRE XVI
Persécutions , infidélité.
M. d'Apremont suivra de près sa nièce. Il devait être ici six semaines encore, et il n'y restera que le temps nécessaire pour finir avec ses fermiers. Ainsi l'absence de mademoiselle d'Apremont transforme en un désert insupportable ce château , animé jusqu'à ce jour par les grâces ,
les ris, les jeux. Ce départ précipité me rassure sur les projets odieux de des Audrets. Sans doute il suivra son ami ; il trouvera à Paris des objets faciles ; il m'oubliera. Est-il d'ailleurs si dangereux? Il joint la lâcheté aux vices du cœur : il a laissé partir Duverlant , Beauclair et Vertpré , sans leur demander raison des violences qu'ils se sont permises à son égard dans le pavillon. Un regard, un mot de mon père l'accableront, et j'instruirai M. de Méran , si le monstre m'y contraint.
Je retourne à mon élysée, dont mes anxiétés , et une vie très - active m'ont éloignée pendant quelques jours. Là, je retrouve mon marronnier, mes pensées chéries et mon cœur. C'est là que je relis ces lettres de feu , que je m'attendris sur elles, que je les mouille de douces larmes, que je couvre de baisers le portrait de leur auteur. Ces lettres , qui me désolent quelquefois , rappellent toujours ma sécurité première. Mademoiselle d'Apremont ne peut être dangereuse pour l'homme qui m'a aimée avec un abandon aussi, exclusif. Je Fai fixé par des goûts simples , par la candeur du premier âge, par' des vertus modestes. Ma figure même a quelque chose qui n'est qu'à moi, et tout est emprunté dans mademoiselle d'Apremont. L'art et le calcul percent à chaque instant, Non, elle ne plaira jamais à qui j'ai pu plaire.
Cependant lorsque le cœur de Jules s'est développé, j'étais le seul objet qui pût l'altacher; il était encore près de la nature; il n'avait pas
respiré l'air de Paris... Ah ! je veux éloigner des craintes, qui ajoutent, à des peines trop réelles, un mal peut-être chimérique. Pleine de confiance dans ton amitié , dans ta surveillance , dans ta véracité , je me résous à attendre de toi tout ce qui peut mé rassurer, ou combler mon infortune. Je m'efforce de revenir à cette gaieté douce , sans laquelle on est à charge à ceux avec qui on vit habituellement.
M. d'Apremont a passé avec nous une partie de* la journée. Il s'est plu à causer avec moi ; il m'a priée de me mettre à mon piano et de chanter ; .j'ai fait ce qu'il a voulu , parce qu'il était seul. Des Audrets ne paraît plus ici ; il a raison : ma mère et moi lui ferions sentir combien sa présence nous est désagréable. En quittant le piano, je me suis mise à mon métier. M. d'Apremont a regardé attentivement mon ouvrage. Il a loué mes talens en général . et la grâce avec laquelle je travaille : il est bien bon. L'heure du souper approchait , et il ne se retirait pas. Maman m'a fait un signe que j'ai parfaitement compris. J'ai passé à l'office , et je me suis entendue avec Jeanne'tte. En rentrant, j'ai trouvé ces messieurs au trictrac. Je m'en suis approchée , et j'ai souri à une école échappée à M. d'Apremont. « Made- « moiselle connaît ce jeu-là ?^ — Un peu, mon'sieur. « — Cela suppose un jugement déjà exercé. — « Je ne sais, monsieur, jusqu'à quel point mon «jugement est formé. Mon père aime le trictrac,
Si86 ADÉLAÏDE
(c et je me suis empressée de l'apprendre. — Voilà « plus que de la raisoii , mademoiselle ; la piété a filiale est la source de mille bomies qualités , « et je suis persuadé que vous les possédez toutes. « — Je croyais pas, monsieur, qu'une simple « attention pour mon père méritât des éloges. — « Prenez garde , mademoiselle : n'attacher aucune ce importance à ce qu'on fait de bien est peut-être « de l'orgueil. — Comment cela , monsieur ? — « N'est-ce pas déclarer qu'on a tellement l'habi- « tude de bien faire , qu*on ne s'aperçoit plus « d'une action louable ? » Jeannette est venu avertir qu'on avait servi, et elle m'a tirée d'un embarras, qui croissait toujours davantage , et qui enfin m'aurait ôté tous les moyens de répondre.
Mon père a invité M. d'Apremont à souper. Il a accepté , et il a beaucoup loué , en me regardant , un anibigu qui était assez bien , mais qui ne pouvait rien offrir de remarquable à un homme accoutumé à développer chez lui ce que le luxe a de plus recherché. Peut-être me sait-il bon gré d'être parvenue, avec peu de moyens, à donner un air d'opulence à la médiocrité.
Mais pourquoi ce même homme , qui jusqu'alors ne*m'avait adressé que des choses froidement polies , qui même , chez lui , ne s'occupait de moi qu'avec une sorte d'indifférence , s'est-il attaché pendant plusieurs heures à me faire exclusivement briller ? Ah ! M. d'Apremont , isolé , peut préférer la conversation d'une très -jeune personne à ses
propres réflexions : l liomme désœuvré s'amuse de tout, et- loin d'avoir de l'orgueil, comme il'me l'a reproché, en badinant, je m'applique bien volontiers le vieil adage : quand on est seul, on devient nécessaire.
Il nous a engagés à dîner pour demain. Mon père a accepté et j'en ai été fâchée : je ne peux me trouver avec des Audrets , sans éprouver une émotion infiniment pénible.
Nous revenons du château, où nous avons passé quelques heures assez agréables. Des Audrets était allé à Tarbes , et quel que soijt le prétexte de son voyage , je lui sais bien boji gré de s'être éloigné, au moment où il savait que j'allais entrer chez M. d'Apremont. Qu'il continue à se conduire ainsi, et je ne me souviendrai de son hypocrisie et de ses vices que pour le plaindre sincèrement.
Avant le dîner, M. d'Apremont nous a fait voir ce qu'il a cru pouvoir piquer notre curiosité. Quelques tableaux, quelques statues ontîixé d'abord notre attention. Mais un fauteuil , qui a servi au dernier comte d'Armagnac , décapité sous Louis XI; les tuniques blanches de ses deux enfansf placés sous l'échafaud, m'ont inspiré le plus vif intérêt. 11 me semblait voir ces déplorables enfans , debout , les mains jointes , recevant sur leur téte et leurs épaules nues le sang de leur malheureux père. Je contemplais d'un œil avide les traces de ce sang, très-visibles encore; je me laissais aller^à la plus douce pitié; j'en avais les
expressions et Taccfent, et bientôt passant à l'indignation que m'a toujours inspirée un acte tyrannique , j'ai fait , du crapuleux et féroce Louis XI, un portrait d'une vérité tellement entraînante , que mon père m'a serré la main, en me regardant avec une tendresse inexprimable. Ce mouvement m'a rappelée à moi-même. J'ai réfléchi qu'il ne convient pas à une fille de dix-huit ans de s'emparer de la conversation, devant des personnes à qui elle doit des égards , et je me suis tue. M. d'Apremont m'a beaucoup regardée ; mais il ne m'a pas dit un mot. Peut-être a-t-il trouvé, dans mes citations et mon enthousiasme, une teinte de pédantisme et de prétention , qui l'a indisposé contre moi. Cependant il m'a traitée avec une bienveillance marquée , pendant le dîner , et le reste de la soirée. Il a essayé plusieurs fois à remettre la conversation sur des objets qui pussent m'intéresser. J'ai été très-économe de paroles, et je ne me suis permis de développemens , que lorsque j'y ai été en quelque sorte forcée.
M. d'Apremont vient tous les jours chez nous. Il y vient sans façon; il y déjeune, ou il y dîne avec plaisir. IN'ous allons fréquemment chez#luî, et nous n'y avons trouvé des Audrets qu'une seule fois. Il s'est conduit avec une réserve qui m'a mise à mon aise. Peut-être a-t-il totalement renoncé à un dessein d'une exécution difficile, et dont les suites pourraient être cruelles pour lui. Peut-être aussi dissimule - 1 - il pour faire renaître ma con-
DE MÉRAN. 28g
fiance. La suite uoû» fera connaître , à maman et à n|oi, ses véritables sentimens. La suite, ai -je dit? Cette expression doit te paraître extraordinaire, puisque je t'ai annoncé plus haut le départ très-prochain de M. d'Aprémont. Hé bien , il n'en est plus question du tout. Il paraît se plaire beaucoup ici, et il a commencé dans son parc des embellissemens qui le retiendront long-temps à Velzac. . *
Ce matin, la conversation est tombée, je ne sais comment , sur le mariao^e. M. d'Aprémont a répété avec beaucoup de franchise ce que des Audrets nous a dit de sa répugnance pour cet engagement. Il avoue qu'il a été retenu par la crainte de tomber dans la dépendance d'une femme impérieuse , pour laquelle sa tendresse eût pu être portée jusqu'à la faiblesse. Il a ajouté ces paroles remarquables : te J'ai eu tort sans doute « de ne pas distinguer une demoiselle élevée dans « le grand monde, et entraînée par son tourbillon,, ce d'avec une jeune personne douce, réservée, ti- « mide , et en qui on reconnaît à chaque instant « les traits primitifs de la nature. » Il avait les yeux sur moi en parlant ainsi. J'ai baissé les miens, et j'ai rougi.
Ces paroles effrayantes me poursuivent partout. Elles m'ont rappelé ce que m'a dit des Audrets, il y a quelques semaines, de son influence sur un ami immensément riche , et de la facilité avec laquelle il le déterminerait» à m'épouser, s'il pou-
•igO ADÉLAÏDE
vait compter sur ma reconrudssance. Cet homme odieux veut-il me rendre plus malheureuse que je le suis, et a-t-if commencé à user de squ empire sur M. d'Apremont ? Mais que gagnerait-il à faire ce mariage? J'ai rejeté ses offres avec le plus souverain mépria, et croit-il que si j'étais l'épouse de M. d'Apremont, je renoncerais à la seule consolation qui reste à Une femme infortunée , le témoignage d'une conscience pure?
L'épouse de M. d'Apremont ! cette idée me fait frissonner. Cependant je suis bien convaincue qu'il n'est aucune puissance sur la terre , qui puisse me contraindre à donner ma foi sans mon cœui", et ce cœur est à Jules , tout à Jules , il sera toujours à lui.
Peut-être apssi, trop prompte à m'alarmer, ai-je donné, aux paroles de M. d'Apremont, une application qu'il était loin d'y attacher. Ah ! Claire , on croit tout , quand on craint tout. Je ne perdrai pas un mot de ce que dira M. d'Apremont ; je l'observerai ; j'interpréterai jusqu'à son silence. Il est impossible qu'il ne se décèle pas bientôt , si j'ai' eu le malheur de lui inspirer un sentiment plus tendre que celui de l'amitié.
Trois jours sont écoulés , et je ne sais encore rien de positif sur les vues de M. d'Apremont. Cependant mes craintes ne sont que trop fondées. Hier, nous étions au château; nous nous promenions dans le parc. Maman était entre des Audrets et mon père ; je suivais avec M. d'Apremont. Il
m'avait offert son bras , et plusieurs fois il a pris ma main, que j'ai retirée aussitôt. Je l'ai regardé furtivement, et j'ai remarqué dans ses yeux un feu que je n'y avais pas vu encore. Nous avons marché quelque temps sans nous rien dire, et tout à coup il a rompu le silence par des questions tellement brusques , qu'il m'était impossible (le les prévoir, et par conséquent de préparer mes réponses. «Quelle idée, mademoiselle, vous (f faites -vous du mariage ? — Aucune , monsieur. « — Serait-il possible que cet excellent petit cœuru là fût resté muet jusqu'à présent? — Je n'en- « tends pas bien ce que monsieur veut me dire. « — Quel est le caractère, quels sont l'extérieur « et l'âge que vous désirez dans un m^ri? — Si «je m'étais occupée de ces idées-là, monsieur, il « ne serait pas convenable que je m'en entretinsse « avec vous. — Vous aimez vos parens , made- « moiselle ? — Autant qu'ils le méritent , monsieur. « — Vous les estimez donc ? — Et mon estime est « fondée. — Ainsi vous êtes persuadée qu'ils ne « vous prescriraient rien qui n'ait votre bonheur « pour objet ? — Je sais , monsieur , combien ils « me sont tendrement attachés. — D'après cela , « vous êtes disposée à suivre en tout les conseils « que vous recevrez d'eux ? — Je vous prie de re- « marquer , monsieur , que ces questions multi- (c pliées sont embarrassantes , et peut-être déplace cées. Permettez-moi de rejoindre maman. » Je l'ai quitté , et j'ai été prendre le bras de
igi ADÉLAÏDE
mon père. Il ne m'a pas été possible de prêter la moindre attention à ce que disait des Audrets. Les expressions de M. d'Apremont m'étaient continuellement présentes; je les répétais, je les pesais. Je me suis déterminée enfin à en parler à ma mère j et a prévenir, par une déclaration formelle de mes dispositions , les suites du dessein de M. d'Apremont , s'il en a un d'arrêté , ainsi que tout semble me l'annoncer.
Quelle a été ma surprisé ! Maman a pris , en plaisantant , les choses , très-sérieuses et très-raisonnables , que je lui ai dites à ce sujet ; elle m'a répondu que mon petit amour-propre m'abusait ^ probablement , et que d'ailleurs la recherché d'un homme bien né , aimable , riche , n'est pas faite pour causer d'aussi vives alarmes. Maman auraitelle pénétré quelque chose des intentions de M. d'Apremont , et serait-elle disposée à le seconder? A quelles persécutions ne dois-je pas m'attendre, s'il fait une ouverture directe à M. de Méran? Seule contre tous, courageuse, mais sans aiicun moyen de résistance que ma volonté invariable, mes jours s'écouleront tous dans l'amertume. Délaissée de mon père et de ma mère , étrangère , pour ainsi dire, dans leur maison, exposée aux poursuites de M. d'Apremont , aux machinations de des Audrets , à quelle protection pourrais -je recourir, éloignée de Jules et de toi? Ah! que déjà mon amour me coûte cher ! Je compte les momens heureux que je lui dois ; je trouve quel-
qiies éclairs de bonheur , et des jours , des seniaines, des mois passés dans le regret du bonheur même, les craintes et les larmes. Oui, je me repentirais d'aimer, si l'être le plus parfait n'était l'objet de tous mes vœux.
Je veux prévenir des Audrets; je veux le voir avant que les choses soient plus avancées , lui déclarer ma résolution fixe, immuable de ne jamais m'engager. J'exécute ce dessein aussitôt que je l'ai conçu : je m'échappe de la maison , je vais au château, je fais venir le valet de chambre de cet homme, et je le charge de lui dire que je l'attends sur la grande pièce de gazon, qui est sous les croisées du salon. Là , il n'y a pas un arbre, pas un buisson , et je remarque que toutes les croisées sont ouvertes : la témérité ne peut rien attendre même du hasard. Cependant mon cœur, agité par l'idée d'un danger pressant, mon énergie, en opposition directe avec ma raison et les convenances, se calment pendant que j'attends des Audrets , et bientôt je ne vois plus que la fausse dé~ i#arche dans laquelle je suis engagée, et l'impossibilité de rétrograder. Mon premier mouvement a été de fuir. J'ai senti, après un momeijt de réflexion, qu'une explication avec des Audrets est indispensable; que je suis intéressée à le convaincre de la fermeté de mon caractère ; qu'il est averti, qu'il y a moins d'inconvéniens à l'attendre qu'à m'échapper du château, comme un enfant pusillanime. Je reste; mais je suis en proie à un
AD:éLAIDE
trouble, qui augmente à chaque seconde. Ah! Jules, sache-moi gré de ce que je fais en ce moment! Combien il faut que je t'aime, poiir avoir pu prendre une semblable détermination !
Tu le croiras sans peine, Claire j le nom du bien-aimé, l'espoir d'échapper à une chaîne qui me séparerait de lui sans retour, m'ont rendu quelque force , et j'étais en état de parler d'une manière suivie quand des Audrets s'est présenté.
« J'étais loin de m'attendre, a-t-il dit du ton « de l'ironie , que la fière , la vertueuse Adélaïde « pût venir au-devant de moi. » Ce début m'a piquée au vif , et j'ai retrouvé tout mon courage, a La fierté, monsieur, sied à toute femme qu'on « offense , et la vertu est son plus bel ornement. « Je ne m'étendrai pas davantage sur , des qualités <c dont vous connaissez à peine le nom , et qui sont « si loin de votre cœur. — La réplique est amère , « mademoiselle. — C'est vous qui l'avez provo- « quée, monsieur; je ne vois pas d'ailleurs pource quoi je ménagerais celui qui ne respecte rien , « pas même la nièce de son meilleur ami. » Il#a rougi , Claire , et il a fait de vains efforts pour cacher son embarras. J'ai senti l'avantage que je commençais à avoir sur lui, et je me suis décidée à en profiter. «Je n'entends pas ce que mademoi- « selle veut dire, a-t-il repris d'une voix mal asft surée. — Vous voulez des détails, monsieur; je « vais vous en donner. Vous avez promis à made- « moiselle d'Apremont d'empêcher son oncle de
DE Ml^RAN. 2^C)
((jaiAais se marier, si elle voulait vous accorder « des marques positives de reconnaissance ; vous « m'avez promis un riche parti , si je veux vous en « doinier de la mienne. Cette demoiselle vous a « traité avec un mépris égal au mien : c'est le seul «rapport que j'aie, et que je veuille avoir avec « elle. Désespérant de la réduire, vous avez tourné « toutes vos vues sur moi, et vous avez commencé i< à travailler l'imagination et le cœur de M. d'A- « premont. Si vous ne le détournez de. me de- « mander à mon père , je vous déclare que je l'in- « struirai de ce- qui s'est passé au pavillon entre Sa «nièce et vous. Vous allez me répondre, ainsi «qu'à elle, que je ne serai pas crue. Sachez que «j'invoquerai, s'il le faut, le témoignage de MM. Du- « verlant, de Beauclair et de Yertpré : démasquer «un homme tel que vous, c'est servir la société. « Apprenez encore que si M. d'Apremont attri- « huait ce que je lui aurais dit à l'envie gratuite «de vous nuire, si on me traînait mourante à « l'autel, si l'on m'engageait à un homme que je ne «peux aimer, loin de céder jamais à vos lâches « désirs, j'emploierais , pour vous faire bannir du «château, toute l'influence qu'une femme. jeune « et estimable doit avoir sur son mari. »
Je voyais dans ses traits l'expression de la colère ; elle agitait tout ^n corps. Il voulait cacher Içs sentimens cruels qui le torturaient , et ses yeux effrayans, ses lèvres tremblantes, sa respiration courte et élevée disaient ce qu'il croyait taire. Il a
senti îa nécessité, de mentir pour me gagner. Il m'a juré que M. d'Apremont n'est pas l'homme \ dont il m'a parlé; qu'ii ne lui a suggéré aucune des expressions tendres ou flatteuses qu'il a pu m'adresser; qu'il sentait bien avoir perdu tous ses droits à ma confiance; mais que je devais être assez équitable pour ne pas le rendre garant, sans preuves, des dispositions de M. d'Apremont à mon égard. Fnfin, il a paru sortir tout à coup d'un sommeil léthargique et se livrant à des id-ées nouvelles. — « Mademoiselle, a-t-il ajouté, quand «•vous invoqueriez contre moi le témoignage de « MM. de Vertpré , Duverlant et de Beauclair , «qu'en résulterait-il? M. Duverlant, marié à une « femme charmante et généralement estimée, con- « sentira-t-il à donner de la publicité à son iptrigue « d'un moment avec mademoiselle d'Apremont ? « Et que diront les autres? Qu'ils ont eu la grosc( sièreté de vouloir m'arracher une lettre. S'accu- « seront-ils , pour vous complaire , et quoi qu'ils « disent de cette lettre, manquerai - je de répondre « que la leur donner, c'eût été compromettre évi- « demment la réputation de cette demoiselle; qu'au « contraire, cette pièce était dans mes mains une « arme innocente, dont je po4ivais me servir pour « obtenir d'elle une conduite plus régulière. Vous «m'objecterez que ces messieurs ont entendu ce « qui s'est dit au pavillon avant qu'ils y mon- « tassent. Eh, ne puis-je répliquer qu'éclairé sur « cette triple intrigue , et, voulant ménager le re-
« pos de mon ami; j'ai tout fait pour la rompre, (( sans qu'il en sût rien , et que je suis devenu « l'objet de-la calomnie et de la vengeance de ces «messieurs? Me supposez -vous sans adresse, et « pensez-vous que M. d'Apremont balance un in- « stant entre un homme en qui, depuis vingt ans, '( il a une co'nfiance absolue , et deux étourdis qu'il « ne connaît que par leur légèreté et leurs petites «grâces? Quel rôle alors joueriez-vous dans cette « affaire ? Celui d'une femme qui écoute pour dé- « naturer les faits , et porter le trouble dans les « familles!
« Ces réflexions, que je n'avais pas faites d'a- « bord , me rassurent sur le succès des démarches « que vous pourrez faire. Vous m'avez écrasé d'a- «bord; mais je prends assez d'avantage sur vous, « pour ne plus me donner la peine de dissimuler. « Je ne vous aime pas ; mais je vous désire. Vous « épouserez M. d'Apremont et vous serez à moi. »
La foudre tombant à mes pieds n'eût pa* fait sur moi plus d'impression que la fin atroce de ce discours. Je voyais un abîme ouvert devant moi , et l'ignorais les moyens de Téviter. Je voulais répondre, et je ne trouvais paâ un mot. Des Audrets sentait sa supériorité; il en jouissait; il me regardait, en riant de ce rire féroce qu'on prête aux esprits infernaux , quand M. d'Apremont a paru.
Tout a changé en un instant. La figure du monstre a pris un air de sérénité et de candeur; son accent était celui de l'aménité et de la bien»
veillaiiGe. « Mon ami, a-t-il dit,* j'étais sur la route « de Tarbes , et j'ai aperçu mademoiselle -qui « se promenait , accompagnée de sa femme de « chambre. Je marchais derrière elle ; la conver- « sation était animée ; je me suis approché , perte suadé que ce que j'entendrais ajouterait à l'es- « time que j'ai conçue pour la plus jolie personne « que j'ai vue encore. Pardonnez-moi cette espèce « d'indiscrétion , mademoiselle, puisque les suites « en seront agréables pour vous. On parlait , mon « ami , de vos faisans dorés. Mademoiselle iouait « leur plumage, la légèreté et la grâce de leurs (f mouvemens ; elle exprimait le désir fortement « prononcé d'en posséder deux. Elle eût donné « pour les avoir, disait-elle, la robe qu'elle finit « de broder* J'ai cru pouvoir vous prévenir , et j'ai « assuré mademoiselle du plaisir que vous éprou- « veriez en lui offranf vos petits chinois. Je l'ai « press'ée de venir les choisir, et j'ai dit à Jeance nette de prendre une cage chez M. de Méran et « de l'apporter ici. Jeannétte ne vient pas, et en « l'attendant, en attendant que je pusse vous parler « de ce qui nous occupe si sérieusement, j'entre- « tenais mademoiselle, qu'il n'eût pas convenu de « laisser seule. »
Quelle présence d'esprit , Claire , et quelle prévoyance! Il a senti la nécessité 'de donnera mon imprudence une tournure naturelle; d'expliquer, d'une manière satisfaisante , comment je me trouvais seule au château. Il a jugé que la présence
JDE MÉRAN. 299
de M. d'Apremônt devait ajouter à mon embarras , à mon trouble; que je ne trouverais pas un mot pour colorer ma démarche , et que je me remettrais pendant qu'il ferait son roman. Oh, oui, il a de l'adresse; il en a beaucoup. Mais quel usage en fait-il , bon Dieu !
M. d'Apremont s'est écrié qu'il s'estimait heureux d'avoir chez lui quelque chose qui pût me plaire; que probablement Jeannette ne trouvait rien de convenable chez mon père , et qu'il était inutile de l'attendre. Je me suis laissée conduire à la faisanderie. Us m'ont arrêtée devant - deux faisans, que j'aurais tendrement chéris, si je les eusse reçus de Jules; mais auxquels la main qui me les offre ne peut donner aucun prix. Il a fait venir une cage magnifique ; on y a mis les pauvres oiseaux ; on les a portés chez moi. J'accojnpagnais celui qui les portait; je suis entrée avec lui, et je suis montée à la chambre de ma mère, a Vois a donc , maman , le joli cadeau que .m'envoie c( M. d'Apremont. » ^e voulais qu'on crût que je venais de le recevoir au bas de l'escalier , à la porte de la maison , et c'est ce qu'a compris ma mère, puisqu'elle n'a fait aucune observation. Voilà de la ruse, j'en conviens, Claire, mais au moins celle-ci ne nuit à personne. Revenons^.
Je dois amour et respect à mon père. Mais j'ai incontestablement le droit de lui résister, s'il veut me contraindre à faire du reste de ma vie un supplice continuel. Cependant je voudrais mettre dans
3oO ADÉLA.IDE
mes refus cette douceur qui indispose moins... mais qui , quelquefois aussi , encourage la force à déployer toutes ses ressources. Mon père sait ce qui s'est passé au pavillon ; il croirait sans peiiie ce que je lui dirais de des Audrets. En lui révélant ce mystère d'iniquité, j'arrêterais tout peut-être. Mais mon père est fier, il est ceurageux; il prodiguerait sa vie , pour laver l'affront fait à sa fille. Je me soumettrais au sort le plus cruel, plutôt que de faire couler une goutte de son sang, et des Audrets, qui a redouté trois jeunes gens, peut se montrer brave avec un homme de l'âge de mon père. En admettant, d'ailleurs, que je parvinsse à éloigner cet homme du château , changerais; je qwelque chose aux sentimens que j'ai inspirés à M. d'Apremont? Je ne sais comment sortir de la position cruelle où je me trouve. Ecris-moi, éclairemoi, s'il en est temps encore. Chaque jour, chaque moment amène une crise nouvelle .•non, ta réponse ^'arrivera pas assez tôt.
Je reviens sur ce que j'ai »ésolu. J'aime mieux m'accuser d'une faute légère, que de m'exposer à faire quelque imprudence , que personne au monde, peut-être, ne pourrait réparer. Je vais dire à maman que j'ai été seule au château ; je lui rendrai exactement ma conversation avec des Audrets; j'implorerai son indulgence; j'invoquerai sa bonté, je lui demanderai des conseils ". .
Je l'ai vue, Claire; je me suis abandonnée à mon cœur; je l'ai laissé parler; j'ai peint l'amour
DE MERA.N. 3o I
en traits de feu ; j'ai fait valoir les droits de Jules ; j'ai protesté contre toute espèce de violence ; j'ai marqué des Audrets du sceau de l'infamie. J'^û vu des larmes rouler dans les yeux de ma mère; je suis tombée à ses genoux, je les .ai embrassés, je l'ai suppliée de secourir, de protéger sa malheureuse fille.
Elle m'a relevée; elle m'a fait asseoir auprès d'elle, et elle m'a parlé le langage de la froide raison. Des raisonnemens à quelqu'un qui brûle, qui craint, et qui ne peut entendre que ces mots ; Amour et espérance.
Gq que j'ai retenu de cet entretien désespérant, c'est que je peux, à la faveur d'une alliance illustre, relever ma maison, et rendre à mon père tout le bonheur qu'il a perdu; c'est qu'un homme de l'âge de des Audrets est loin de cette impétuosité de la jeunesse , qui saisit un moment favorable, et qui en profite, avant que la pudeur ait pensé à se défendre; que je n'ai à craindre de lui que des tentatives de séduction, dont je peux me garantir, puisqu'il s'est mis à découvert; qu'enfin, si ses importunités me devenaient insupportables, il serait temps alors d'éclairer mon mari. Mon mari! Ce mot m'a tirée de mon accablement; il a rendu la force à mes organes, l'énergie- et la clarté à mes expressions. « Et vous fc aussi, me suis-je écriée, vous êtes contre moi! « Qui donc me reste au monde , si ma mère -se «joint à mes persécuteurs ? M. d'Apremont serait
302 A.DÉLAIDE
« mon mari ! Jamais , jamais. Plutôt mourir mille « fois. Ne vous prévalez , madame, ni de mon ex- « tréme jeunesse , ni de l'affection que je vous tf porte pour m'opprimer. Je serai fidèle à mes «sermens; j'appartiens à Jules, et ni mon père (c ni vous ne m'amènerez à le trahir. Si on m'y ré- « duit , je porterai partout ma douleur et mes «plaintes; je m'adresserai aux ames sensibles; je « m'en ferai des appuis, et vous céderez à la cla- « meur publique. »
Effrayée de ce que je venais de dire, je suis tombée aux pieds de ma mère, je lui ai demandé pardon; j'ai repris le ton du respect, sans. rien perdre de ma fermeté , et je lui ai déclaré que ma résolution est réfléchie, légitime, inébranlable.
Je ne sais ce qu'elle allait me répondre; elle paraissait émue. Peut-être la nature allait l'emporter sur l'intérêt et l'ambition, lorsque mon père est entré avec M. d'Apremont. Je les ai salués avec la plus grande froideur, et je n'ai plus levé les yeux de dessus mon ouvrage.
On a parlé des embellissemens du parc , et pour que je ne pusse douter du triste sort auquel on me réserve, on s'est étendu avec une sorte d'affectation sur le projet d'abattre le mur qui sépare notre jardin de la propriété de M. d'Apremont. J'ai senti qu'il s'était déclaré à mon père , ét que je n'avais plus rien à craindre ni à ménager.
Mon père et ma mère se sont levés , et ont ouvert la porte qui conduit à mon bosquet. Je me
DE MÉRAN. 3o3
disposais à les suivre: «Restez, mademoiselle, ni a u dit M. de Méran, restez, je vous l'ordonne.»
Je me suis remise à ma place. M. d'Apremont s'est approché de moi. •
Il est resté quelques momens sans parler. 11 roulait mon côton dans ses doigts; il les passait sur ma broderie; il levait les yeux au plafond; il les reportait sur mon jnétier, sur moi. Je savais d'avance tout ce qu'il allait me dire , et je souffî-ais horriblement.
« Mademoiselle. . . Mademoiselle. . . Mademoi- « selle. » Il s'est arrêté. « Que voulez-vous, mon- « sieur, ai-je répondu d'une voix timide. — Me « ferez-vous la grâce de m'entendre ? — Mon père « ma ordonné de rester, monsieur: son intention « est donc que je vous écoute.
« — J'aurais tout. à craindre, mademoiselle, si «je parlais à une de ces femmes dissipées, courant « sans cesse après des prestiges , et jugeant de tout «sans réfléchir sur rien. Vous êtes simple, mo- « deste , raisonnable, et un homme de mon âge « ne vous paraîtra pas ridicule uniquement parce « qu'il vous aime. J'étais décidé à ne 'jamais for- « mer d'engagement; je vous ai vue, et une résort lution, établie sur la connaissance du monde, « et fortifiée par les années , s'est évanouie en peu «de jours.^ Plus jeune, j'aurais cherché à vous « plaire avant que de m'ouvrir à M. de Méran ; « mais il est une époque de la vie où , malheureu- « sèment , on n'inspire plus d'amour ; où on ne
« doit rien attendre que de la -reconnaissance et du « devoir , et telle est la force du sentiment qui «m'attache à vous, que je me contenterai de ce « que vous m'accorderez.
c( D'après cette manière de voir, il était naturel « que je m'adressasse d'abord à M. de Méran , et « que je lui fisse des propositions tendantes à « rétablir, autant que cela se peut, une sorte d'é- « quilibre que la nature a rompu entre vous et a moi. Ma nièce a cent mille livres de rente , et (( cela lui suffira. J'en ai trois cent mille, que je « vous abandonne si je n'ai pas d'héritiers, et, dans c( le cas contraire, je vous assure cinquante mille « écus de douaire. Je laisse à M. et à madame de « Méran l'usufruit de ma terre de Velzac , pence dant le reste de leur vie, et il ne manque plus, (( mademoiselle , que votre consentement pour « que je sois l'homme du monde le plus heureux.
a — Monsieur , la magnificence de vos offres « prouve la sincérité de l'attachement dont vous « m'honorez. Elles eussent été superflues , et je ne (( me serais pas aperçue de cette disparité d'âge, « dont vous parlez avec une franchise trop mo^ « deste , si je n'avais un éloignement invincible « pour le mariage. J'ose me flatter, monsieur, (( que votis ne vous armerez pas contre moi de a l'autorité paternelle, et que vous mériterez, en « ménageant mon repos, que je joigne la recon- « naissance à l'estime profonde que vous m'avez « inspirée. »
DE MÉRAN. 3o5
Un silence de quelques minutes a succédé à cette première explication..
« Mademoiselle, la jeunesse est l'âge des illu- « sions, et au vôtre on se fait du mariage une « idée bien éloignée de la réalité. On se persuade « que' lamour est la base sur laquelle repose le « bonheur des époux; il peut les rendre heureux « pendant quelques mois , pendant quelques an- « nées. Mais la cessation des obstacles , la certi- « tude d'une félicité que rien ne peut contrarier « ni suspendre, la satiété qu'amène cette situa- « tion, et l'ennui qu'elle produit enfin, tout conte cç)urt à dissiper le charme. Si vous aimiez , « mademoiselle... « Ici il m'a regardée fixement. » « Si vous aimiez, et qu'on vous unît à l'objet de a vos vœux, vous seriez étonnée, un jour, d'être « tombée, à son égard, dans cet état d'apathie, « qu'aujourd'hui vous ne concevez pas être pos- « sible. — - Pourquoi, monsieur, éclairé par l'exc( périence, vous exposeriez-vous à un changement a qui vous parait inévitable? Epouse -t- on une « femme, uniquement par amour, avec la certi- « tude de cesser de l'aimer peu de temps après « le mariage ? — Il est , mademoiselle , d'heureux « dédommagemens de la perte de la plus vive , « de la plus douce, de la plus précieuse ^es « sensations. Une amitié solide, les égards muet tuels, les soins, les prévenances, et surtout des « enfans font encore du mariage un état plein de « douceur. Et puis, vous l'avouerai -je ? Il ne m'est XIX. 10
3o6 ADÉLAÏDE
« phis possible de réfléchir, ni de rétrograder. « La force des sentimens que vous m'inspirez ne « me laisse plus voir que vous , et le bonheur de « vous posséder. — Je vois,, monsieur, que chaque c( âge a ses erreurs. La vôtre est de croire que cf ma jeunesse me laisse sans défense, et que je « me présenterai avec docilité au joug qu'on veut « m'imposer. Si vous me connaissiez mieux , vous « auriez rejeté les motifs, très - insuffi§ans , qui « vous ont porté à vous ouvrir d'abord à mon « père; vous m'auriez fait connaître vos disposi- « tions à mon égard , et je vous aurais épargné « des démarches, toujours désagréables, quand « elles sont sans succès.
c( — Je m'attendais, mademoiselle, à quelques c( difficultés. M. de Méran m'a parlé... Oserai- je c( vous dire?... — Poursuivez, monsieur. — Il m'a « parlé d'une liaison d'enfance... — Il n'a fait que a me prévenir. Oui, monsieur, j'aime de la plus « extrême tendresse un jeune homme accompli. « Mes parens me l'avaient accordé. De malheu- « reuses circonstances nous ont séparés ; nos cœurs « sont restés unis , et il .n'est pas de puissance qui '« parvienne à rompre de tels nœuds. Oserez-vous « épouser une fille, dont toutes les sensations, c( toutes les pensées appartiennent à un autre? « Croiriez -vous posséder une femme, si elle ne « répondait à vos transports que par des plaintes « et des soupirs ? Si la considération de votre propre « intérêt ne suffit pas pour vous arrêter, écoutez
DE M ÉR A N. 3u7
« votre générosité, que j'implore. Ne me réduisez « pas au désespoir. Éloignez -vous, oubliez -moi, « et je vous chérirai comme un bienfaiteur.
Un silence prolongé nous a donné , à l'un et à l'autre, le temps de nous recueillir.
« Vous vous livrez à des chimères, mademoi- « selle ; vous reconnaîtrez , plutôt que vous le « croyez peut-être, que l'amour n'est pas éternel. « — Connaissez - vous l'objet de l'amour le plus « tendre? — M. de Méran n'a pas cru devoir me '« le nommer. — J'imiterai sa discrétion. Sachez « seulement, monsieur, que ce jeune homme n'est « comparable à personne, comme son amour ne « peut se comparer qu'au mien. Monsieur, ne re- « noncez pas au bonheur : placez-le où vous pouce vez le trouver. Ayez la grandeur d'ame de comte battre et de vaincre votre inclination. A votre « âge on aime faiblement ; au mien l'amour est un « feu que rien ne peut vaincre. Vous avez toute « votre raison , et la mienne est à son aurore. Ayez « pitié d'un malheureux enfant, qui ne peut être « à vous, qui tombe à vos pieds, et qui vous de- <c mande grâce. »
J'étais à ses genoux; je» lui tenais les mains; je les mouillais de mes larmes. « C'en est trop , ma- « demoiselle , c'en est trop ! Vous unissez , aux « charmes les plus touchajis, l'attrait irrésistible <c de la beauté dans la douleur. Je ne peux m'en a défendre plus long-temps; ma raison, que vous « invoquez , est sans force. Le sort en est jeté : il
3o8 ADÉLAÏDE
a faut que je sois votre époux, ou que je meure. <( Votre vertu me répondra, de vous. »
Il m'a relevée; il m'a portée sur l'ottomane. Il s'est promené à grands pas , en répétant par intervalles : « Oui, je le sens, ma vie y est attacc chée... Plus de considération qui me retienne... « Je brave, je hasarde tout... Non, je ne cours « aucun risque... Elle a de la vertu, et je peux « être heureux encore. »
Mon pè^-e et ma mère sont rentrés. L'état déplorable , dans lequel ils m'ont trouvée , a dû les instruire de tout. Ils s'attendaient à une vive résistance de ma part , puisqu'ils n'ont fait voir aucun étonnement. Mais ils m'ont marqué le plus haut intérêt; ils m'ont donné les plus tendres soins. M. d'Apremont s'est retiré.
On a senti que cette scène avait été assez prolongée; on a voulu me laisser prendre quelque repos ; on ne m'a parlé de rien pendant le reste de la soirée. Mais ce matin, de bonne heure, maman est entrée dans ma chambre; elle s'est assise auprès de mon lit. Ce que le ton a de plus affectueux , les caresses de plus touchant , les insinuations de plus adroit* tout a été employé pour m'ébranler ; tout a été inutile. L'illustration de la famille d'Apremont, l'énumération de ses biens, le tableau, ordinairemeift séduisant pour. une jeune personne, du luxe qui m'environnerait, des bijoux dont je serais couverte, des plaisirs variés qui m'attendent, n'ont pas fixé un instant mon
DE MhRAN. 3o9
atteiUion, et j*ai répondu, par quatre mois prononcés avec énergie : tout cela n'est pas Jules.
Madame de Méran ne m'a pas caché son mécontentement. Elle m'a donné à entendre que mon père ne renoncera pas facilement à l'espoir d'un établissement aussi avantageux pour moi ; qu'un chef de famille ne sacrifie pas la réalité à des chimères , que se plaît à caresser un enfant sans expérience; qu'il est des circonstances où il peut user de son autorité , et où on le blâmerait de ne pas le faire. « Jules, maman, me suis -je « écriée , Jules , ou personne. » Elle a continué de parler; j'ai fermé les yeux, j'ai cessé de répondre.
Elle s'est retirée , en me disant que M. de Méran serait peut-être plus persuasif. Je me suis levée, et j'allais descendre, lorsque mon père s'est présenté à son tour. Son ton était sévère ; mais n'avait rien de dur. Il a répété tout ce que m'avait dit ma mère, et tremblante devant lui, je suis tombée à ses pieds. « Ce n'est pas, made- (c moiselle , ce genre de soumission que je vous « demande. Prêtez-vous aux vues prudentes d'un «père, qui ne désire que votre bonheur, qui « vous éclaire sur vos vrais intérêts , et qui veut « bien prier encore , quand il pourrait comman- <c der. » Il m'a relevée; il m'a fait asseoir; il s'est placé près de moi; il a pris une de mes mains; il l'a pressée dans les siennes. « Mon enfant, ma ce chère enfant, examine la conduite que j'ai te- « nue envers toi, depuis que tu existes. Tu as été
3lO ADÉLAÏDE
« l'objet de riia constante sollicitude; je t'ai pro- « digue les soins les plus tendres ; je t'ai appris « à parler , à penser; j'ai applaudi à ton amour « naissant pour Jules ; j'ai fait tout ce qui était en (f moi pour le couronner. J'ai exposé, j'ai perdu « ce qui me restait de fortune, uniquement pour « accroître la tienne, et quand tu peux rele- « ver l'éclat de ina maison , me replacer au rang « dont je suis descendu , ajouter à ton propre « bonheur le sentiment de celui de ton père, « envers qui tu peux t'acquitter d'un seul mot, « tu refuses de le prononcer! Une passion, main- (c tenant sans objet comme sans espoir, ferme ton « cœur à la reconnaissance, à la piété filiale. Saiscc tu si ce Jules, à qui tu sacrifies ton père, ta « mère et toi-même, est digne encore de ta ten- « dresse ; si quelqu'une de ces femmes faciles , « dont Paris abonde , ne t'a pas ravi la sienne ; « s'il tient à toi maintenant par d'autres nœuds « que ceux de la décence et de la délicatesse , a qui ne Tui permettent pas de rompre ouverte- « ment un engagement qui a eu une sorte de pu- « blicité? — Il est fidèle, il l'est, mon père; je (c n'en saurais douter. — Je suppose qu'il le soit. « Mes droits , ceux de ta mère , ne valent-ils pas c« les siens? Ne sont - ils pas plus anciens et plus « sacrés? Feras-tu tout pour lui et rien pour nous? « Faudra-t-il que je meure sans t'a voir vue honoi( rablement établie ? Et que feras-tu , quand tu, a auras perdu tes parens; quand Jules aura cédé
D i; IM É R A IN . 3 I I
« aux circonstances, à son oncle, qui te rejette, « et peut-être à son cœur, car cela doit arriver? « «Ton amour passera ; tu te trouveras seule ; tu rec( gretteras tes belles années , perdues au sein d'it- « kisions mensongères ; tu vieilliras , sans appui , « sans consolations, et tu termineras péniblement M une carrier^ qu'auront abrégée d'inutiles regrgj:s. « Mon enfant, j'ai soixante ans d'expérience, et « tu es encore aux portes de la vie. C'est moi que « tu dois écouter, et non un cœur exalté, qui te t( fascine la vue, et qui t'empêche de voir les ob- « jets ce qu'ils sont. Crois -moi, l'amour n'est « qu'un sentiment passager , et il n'est pas néces- « saire de le porter en dot à son mari, pour être « heureuse dans son intérieur. Rends -toi à mes « raisonnemens, à mes instances; accepte la main « de M. d'Apremont. — Je ne le peux, mon père. « — Tu ne le peux , cruel enfant ! — Je ne le peux. « — Sais - tu que j'ai fait plus que tu devais at-= « tendre du meilleur des pères? Ne crains-tu pas « de lasser ma tendresse et ma patience ? — Par- « don, pardon, mon père. Gui, je vous dois beauce coup, oui, j'ai causé votre ruine. Je sens vos « chagrins, je les partage, et je voudrais pouvoir « vous obéir. Mais ce malheureux qui est là-bas, « qui m'adore, quoi que vous en puissiez dire, « à qui j'ai juré d'être fidèle, qui, à son départ, a « reçu , devant vous , des sermens que vous n'avez « pas désapprouvés , ne doit-il pas compter sur ma « constance? Empoisonnerai-je, en liiabandonnant,
3l'2 ADÉLArDE
« le reste de sa vie? Liiiferai-je maudire, chaque « jour, celui où il s'est attaché à moi, où il a cru « que l'amour vrai et la bonne foi ne sont pas des a chimères ? Quoi ! il aurait jusqu'ici résisté à son <c oncle ; il aurait refusé pour moi les partis les «plus avantageux, et je lui donnerais l'exemple a de la perfidie et du parjure? Jamais, mon père, « jamais. N'insistez pas , je vous en conjure. Ne (c me réduisez pas plus long-temp» à la cruelle «nécessité de vous résister. — Ainsi donc, made- « moiselle , vous prenez de vaines déclamations « pour des principes, et une passion insensée est « devenue la règle de vos devoirs. Le mien est « de vous rendre à vous-même, et je le remplirai, « quoi qu'il doive vous en coûter. Obéissez , je «vous l'ordonne. — Je ne le peux, mon père, je « ne le peux. »
Il s'est levé; je Fai suivi; je suis retombée à ses pieds; il s'est détourné de moi. Je l'ai arrêté par son habit; je me traînais après lui sur mes genoux. Il m'a repoussée avec violence , avec colère; je suis tombée le front sur le parquet; mon sang a coulé; il l'a vu, et il est sorti.
Ma mère est entrée aussitôt. Elle m'a bandé le front. Elle paraissait vivement touchée, et cependant elle m'a intimé , de la part de mon père, l'ordre de ne paraître devant lui que lorsque je serais décidée à recevoir la main de M. d'Apremont.
Ainsi me v#ilà confinée dans ma chambre! Je
DE MÉRA.1V 3l3
suis punie, et de quoi, bon Di^u ! Punie! cette idée est accablante. Ah! Claire, mon père, presque suppliant , avait pris sur mot un ascendant que j'ai eu de la peine à lui cacher. Sa sévérité me justifie à mes propres yeux , et me rend tout mon courage. Qu'on me laisse ici; qu'on m'y laisse toute ma vie. J'y serai à l'abri des persécutions ; j'y vfvrai entre le portrait et les lettres du bien-aimé; je parlerai de lui à Jeannette; je retrouverai le repos, et la portion de bonheur dont il m'est permis de jouir.
Vil des Audrets ! C'est lui . qui m'a désignée à M. d'Apremont; qui lui a fait proposer des avant^es tels , qu'il n'était pas possible que mon père balançât un moment. C'est lui qui poursuit ce mariage pour me déshonorer, pour outrager son ami. C'est lui qui suscite les persécutions' auxquelles je suis en butte, et qui m'a fait tomber dans la disgrâce de mes parens. Eh bien, qu'il éloigne de moi M. d'Apremont , et je lui pardonne tout.
Et cet homme, comment persiste-t-il à épouser une fille qui le refuse, qui en aime un autre, qui le lui a dit? Les passions ôtent-elles la raison et le jugement? Comment n'est -il pas révolté de l'idée de posséder un être tremblant, inanimé, dont le cœur le repousse ? Lui suffit-il d'arracher les voiles dê la pudeur, de l'outrager dans ce qu'elle a de plus secret? Est-ce là de l'amour? C'est la plus barbare, la plus odieuse brutaUté.
Et mes parens., ont-ils renoncé à la délicatesse , à l'honneur? Un homme riche se présente; ils ne consultent f)as mon cœur. Ils me vendent, iïs veulent me livrer. Un tel mariage est une prostitution consacrée par la loi.
Je ne m'étais jamais occupée de -ma figure. Je me regarde à présent, et je me déteste. Oui, je suis belle, trop belle. Que ne puis-je* inspirer le dégoût et l'ennui à tous les Ijommes, Jules excepté! • ,
Ma mère vient me voir une fois tous les jours. Jeannette ne me quitte presque pas. Nous parlons amour à l'heure, à la journée. Elle a déjà la certitude de devenir mère; un sentiment nouveau l'attache à son mari, et Jérôme paraît l'aimer davantage. Ah! je le crois. Si Jules... Et ce serait M. d'Apremont ! Cette pensée m'indigne , me révolte; elle me fait frissonner.
Il est presque toujours ch'ez nous. Il m'a fait demander la permission de me voir. J'ai répondu que je ne peux recevoir dans ma chambre que mon père et ma mère. Ils ne m'ont pas fait dire de descendre; tant mieux : ils m'ont épargné une nouvelle scène douloureuse pour moi, et humiliante pour M. d'Apremont. Il m'a écrit. Il y a dans sa lettre de l'esprit et de la passion , et cependant elle ne m'a pa? touchée. Ah\ c'est que rien de cet homme-là ne peut arrivef à mon cœur.
Dieu! bon Dieu, qu'ai -je lu! Les premières lignes de ta lettre ont porté la désolation et la
DE M ÉRAJV. SlS
mort dans mon sein. Cruelle amie, comment ta main s'est-elle prêtée à tracer de semblables caractères ? Tu veux me préparer au coup le plus affreux ; tu me supposes le courage de l'attendre et de le supporter. Tu veux opposer mon amourpropre à mon amour. Tu crois que le juste orgueil d'une femme estimable peut s'armer contre son cœur,, et le réduire au silence!... Oui, tu es mon amie, puisque tu as la force de me faire pressentir l'affreuse vérité. Mais, Claire, mon amour-propre, ma raison sont muets. Je descends dans mon cœur, et je n'y trouve que l'amour. L'ingrat! son oncle l'a conduit chez madame de Valny, et il y est retourné seul ! Il y va tous les jours, et on ne le voit plus chez l'amie de son Adèle. Il est coupable, s'il craint de se présenter devant toi.^ Mademoiselle d'Apremont aura été enfin frappée de ses grâces et de son mérite. Elle veut se l'attacher, et malgré ce que tu lui as dit de cette femme, il ne peut échapper à la séduction. Fille odieuse! une de tes victimes ne s'élèvera-t-elle pas enfin contre toi? Ne mettra-t-elle pas à découvert la noirceur de ton ame? JN'aurat-elle pas le courage de te marquer enfin du sceau de l'infamie, de te forcer à te cacher à tous les yeux? Dis à ce malheureux que je pleure, que je gémis, et que je l'adore. Dis -lui que je refuse une alliance illustre, des tas d'or, une profusion de bijoux, et que c'est à lui que je sacrifie tout ceja. Dis-lui que je suis dans la captivité, et que
3l6 ADÉLAÏDE
c'est lui qui m'y retient. Gh! si mon père savait que ses pressentimens peuvent se réaliser demain, aujourd'hui, que peut-être ils le sont déjà, avec quelle force il tonnerait contre cette passion insensée, qui, dit -il, ferme mon cœur à la nature, qui me fait manquer à mes premiers devoirs!
Mais non , Jules n'est pas coupable ; il ne peut l'être. Ton amitié s'est trop légèrement alarmée. Elle a trop facilement cru aux apparences. Ne peut-il, sans m'oublier, sans me trahir, se livrer aux plaisirs de la société, et quelle femme les répand autour d'elle avec autant de variété que mademoiselle d'Apremont ?... Cependant, il y à 3eux mois, dis-tu, que cela dure... IN^on, on ne voit pas, pendant deux mois, tous les jours, une femme qui n'attire que par les grâces de sa conversation. L'esprit doit fatiguer à la longue, et l'attrait des plaisirs s'use enfin. Ils font naître le besoin de la retraite, et ils rendent plus doux le repos et le recueillement. L'amour seul fixe. Lui seul rend un objet toujours précieux, toujours nouveau.
Horrible anxiété! Qui éloignera les idées qui bouleversent ma tête, qui froissent, qui déchirent mon cœur ? Ah ! quand la chaîne du malheur se déroule sur nous, elle nous enlace, elle nous presse de toutes parts ; le chaînon que nous n'avons pas vu encore succède à celui qui nous blesse. Cette chaîne cruelle s'étend à. l'infini. Quelques
DE MÉRAK. 3 17
êtres en saisissent enfin IVxtrémité : il en est ponr qni elle n'en a poyit.
Jeannette entre chez moi. Elle tient une lettre... elle est de Jules. Je tremble en portant la main sur le cachet. Je sens que de cette lettre dépend ou ma vie ou ma mort.
Pourquoi m'ëcrit-il directement, lui, qui avait solennellement promis à M. de Méran de ne le pas faire? Oh! ce n'est pas pour me parler de son amour qu'il manque à sa parole ! Dès longtemps, ton interventipn suffisait au soulagement d'e deux cœurs opprimés... Il ne m'aime plus, il ne m'aime plus. Il me l'écrit , parce qu'il n'a pas osé te le dire.
Depuis une heure, je tiens cette lettre dans mes mains; je la regarde, je pleure sur elle. Que de larmes j'ai déjà versées! Comnient en trouvé-je encore? Jeannette me soutient, me console; elle me presse de lire, de renaître à l'espoir, et je vois dans ses yeux qu'elle-même n'en a plus... Je frissonne... Je brise énfiA le cachet...
Que la terre s'entr'ouvre sous moi... Que la foudre me réduise en poussière. . . Mon Dieu , ôtez-moi le sentiment de mes maux; terminez mon supplice. Il est horrible, il est au-delà des forces humaines... Jules est infidèle.
Je quitte la plume ; je ne peux écrire un mot de plus... Je me meurs...
J ai été quinze jours sur le bord du tombeau. Une fièvre ardente a failli, cent fois, à rompre
3i8 'ADÉLAÏDE
les ressorts de ma §^le ^machine. Quinze jours d'uï\ délire continuel ont affaissé mes organes , ont anéanti mon entendement. Cependant je suis hors de danger. Vigueur de la première jeunesse, pourquoi m'avez -vous rendue à la vie et à mes maux ?
Je ne te dirai rien de plus aujourd'hui. Demain, je tâcherai de reprendre la plume.
Je suis faible, bien faible, et cependant je reviens à toi , mon amie. J'ai tant de choses à te dire. Lorsque ma fièvre s'est calmée, et que mes yeux se sont rouverts , j'ai vu autour de moi mon père , ma mère et M. d'Apremont : tous trois fondaient en larmes. J'ai donné quelques signes de connaissance, et M. d'Apremont s'est retiré aussitôt. J'ai appelé maman d'une voix presque éteinte ; elle a poussé un cri de joie. Mon père s'est élancé vers mon lit, il m'a pressée dans ses bras. Ce que la nature a de plus vrai et de .plus touchant dans ses expressions; ce que les caresses ont de rassurant ; ce que la plus extrême bonté peut prévoir et faire , ils m'ont tout accordé , tout prodigué. Ils n'ont pas nommé M. d'xipremont , et je leur en sais bien bon gré. Ah! que ne peuvent-ils arracher dé mon cœur le trait empoisonné! Je le sens, il est là... il y sera toujours.
Au moment où ma maladie s'est déclarée , Jeannette a senti la nécessité* d'éclairer ceux qui me donnaient des soins sur la cause et la nature du mal. En perdant l'usage de mes sens, j'avais laissé
tomber à mes pieds la lettre de M. de Courcelles ; la bonne jenne femme, l'avait relevée, serrée, et au risque.de se faire renvoyer, elle l'a remise à mon père. Cette lettre est trop favorable aux vues dè mes parens pour qu'ils marquassent du ressentiment à celle qui Fa reçue , et qui me l'a remise. Ils ont paru croire que ce paquet est le premier qui arrive de Paris à l'adresse de Jeannette. Je présume qu'ils n'en ont pas parlé à M. d'Apremont ; ils n'auront pas voulu perdre sa nièce* dans son esprit. On a replacé cet écrit dans mon secrétaire. On croit que je la relirai cette lettre cruelle , qu'elle alimentera mon ressentiment. Hélas! elle est gravée dans ma mémoire; elle n'en sortira plus. Jamais mes yeux ne se reporteront sur ces caractères de désolation et d'effroi; mais tu connaîtras les hommes, tu sauras comment m'a traitée celui dont le cœur m'avait paru l'asile de toutes les vertus. J'ai chargé Jeannette de copier cet écrit qui dépose à jamais contre M. de Courcelles. Le voilà, je te l'adresse; lis^, Claire, et dis -moi comment je ne suis pas morte.
«Mademoiselle,
« C'est un coupable , tourmenté , bourrelé par le remords , qui ose vous écrire , et vous dévoiler l'affreuse vérité. Je n'implore pas votre indulgence : j'ai élevé, entre vous et moi, une barrière qu'il n'est plq^ en votre pouvoir de franchir. Je veux
3lO ADELAÏDE
seulement que vous sachiez combien j'étais étran-^ ger au crime; combien j'étais loin de prévoir celui que j'ai coaimis , à quel degré d'oubli de soi-même l'homme sans défiance peut être bntraîné.
«J'ai trahi .me^ sermens et mon cœur, ce cœur qui vous a oubliée un moment, et qui est encore plein de vous. J'ai trahi la beauté, la candeur, tous les sentimens, toutes les qualités qui font une femme accomplie; il ne me» reste plus qu'à briser votre cœur, et la fatalité, qui m'a poursuivi sans relâche, m'en impose la loi cruelle. Il faut que je parle ou que je sois à vos yeux le plus vil de tous les êtres. Je peux tout supporter hors votre mépris, et le mérite -t- il réellement celui qui est tombé dans un abîme, qu'il n'a pas eu le temps de voir, qu'il n'a pu éviter?
« Madame de Yillers vous a probablement appris qu'en arrivant dans cette ville j'ai été, en quelque sorte, forcé de voir mademoiselle d'Apremont. Sans cesse entourée d'une cour brillante , elle s'occupait peu de moi, peut-être parce que je ne lui marquais que des égards, dont un homme, bien né , ne se dispense jamais envers une femme. Elle a accompagné M. d'Apremont aux eaux de ^ Bagnères; une partie de ceux qui cherchaient à lui plaire, l'y ont suivie. Je m'en suis applaudi. Je connaissais les vues de mon oncle ; j'espérais qu'elle ferait un choix , et j'étais certain de n'eu pas être l'objet.
« Elle est revenue iriopinénient à Pa^is , avec
madame de Valny. Quelques mois auparavant elle n'avait pas produit sur moi la plus légère impression. J'avais entendu parler d'elle d'une manière peu avantageuse ; vos lettres à madame de Villers , en lïie donnant des détails circonstanciés sur ce qui s'est passé à Velzac, m'ont dévoilé les causes secrètes de ce retour précipité. L'amour constant que je nourris au fond de mon cœur; l'espoir de surmonter un jour les obstacles, qui se sont élevés entre vous et moi, tout concourait à me persuader que mademoiselle d'Apremont ne pouvait être dangereuse pour moi. Voilà ma faute, la seule que j'aie à me reprocher. C'est ma présomption qui m'a perdu. Le reste a été le résultat cruel des circonstances et non de ma volonté.
« Le caractère de madame de Valny, son amabilité , son opulence , font de sa maison le rendezvous de la meilleure compagnie. Mon oncle m'a proposé de me présenter chez elle. Je sentais que cette dame n'était que le prétexte ; que le but de M. dEstouville était de me rapprocher de mademoiselle d'Apremont. D'après mon opinion bien prononcée , et ma folle confiance dans mes forces, je n'ai pas résisté; je me suis laissé conduire.
ce Madame de Valny, légèrement incommodée ce jour-là , n'avait pas voulu recevoir. Mon oncle est son ami depuis de longues années : nous avons été admis.
ce La conversation a d'abord été générale. Bientôt M. d'Estouville s'est attaché à madame de Valny.
J'étais auprès de mademoiselle d'Apremont : pouvais-je ne pas lui dire quelque chose? Elle a relevé mon premier mot; l'entretien s'est animé, elle Fa soutenu avec les grâces et l'imagination brillante que vous lui connaissez. Elle ne parlait qu'à mon esprit; mais vous savez combien le sien est attirant : je me laissais aller au charme de l'entendre.
« Un malheureux livre m'a fait retourner là le lendemain. Je connais l'auteur, j'en parlais avec éloge; elle a voulu lire l'ouvrage; je le lui ai porté. Pourquoi suis-je rentré dans cette maison?
« Madame de Valny était dans son appartement. Mademoiselle d'Apremont m'a reçu ; elle était seule. Nous n'avions rien de particulier à nous dire; j'ai ouvert ce livre. 11 traite de l'amour, il en parle avec une chaleur et une vérité... Il le peint tel que vous me l'avez inspiré... ah! tel que je le sens encore. Je lisais, elle paraissait attendrie; j'ai vu une larme mouiller sa paupière. Je me suis dit : elle a de la sensibilité; elle en a trop, on le t^roit , mais que m'importe ?
a Un passage, plein de force et du plus tou-. chant intérêt , a fait tomber le livre de mes mains, et je jure, par l'honneur, par ce qu'il y a de plus sacré, qu'en ce moment j'étais tout à Adèle. Mademoiselle d'Apremont m'a regardé... comme vous m'avez regardé quelquefois. Le bout de se^ doigts effleurait mes genoux. Le livre était tombé entre nous deux... elle s'est baissée^ elle l'a relevé. En se baissant elle m'a laissé entrevoir... c'était là le
DE MERVN. 323
piège. Je devais le sentir, l'éviter... je suis resté.
<c Elle a parlé ; elle s'est étendue sur ce qu'elle appelle ses étourderies ; elle a exprimé des regrets sur de beaux jours perdus dans Findifféreuce, et les plaisirs bruyans. Elle a dit sentir maintenant combien il doit être doux d'aimer exclusivement un être qui lui rendrait tout le bonheur qu'elle s'efforcerait de répandre sur sa vie. Son accent, son maintien, ses mouvemens, tout était grâce et volupté. Il était temps que ma mémoire me servît. Je me suis rappelé ce que vous avez écrit à madame de Villers. Adèle ne peut tromper, ai - je pensé. Votre nom, votre candeur, votre amour, le mien, m'ont rendu à moi-même. J'ai voulu vaincre, et je me suis levé. ' ^
« Déjà? m'a-t-elie dit avec un ton si doux! — « Mon oncle est seul , mademoiselle ; permettez « que je lui donne le reste de la soirée. — Je vais « demain à la noce de mademoiselle de Bourgce neuf: refuserez -vous de me donner la main?^) J'ai répondu par une profonde inclination ; ce n'était pas m'engager : j'étais maître encore du parti que je voudrais prendre. Je suis sorti, déterminé à ne plus reparaître chez madame de Valny.
« Cependant j'ai des sens; ils sont neufs, irritables, impérieux. Je les ai toujours maîtrisés près de vous , parce que je vous adore. Mademoiselle d'Apremont ne m'inspirait ni, estime, ni respect. Je ne voyais en elle qu'une femme coquette, mais charmante. Je la croyais parvenue au point où
on ne pouvait pins la perdre. Ma cruelle imagination me la représentait sans cesse, baissée, relevant ce livre. La délicatesse ne s'armait pas contre mes désirs../ Que vous dirai-j,e ?... Le lendemain, à la nuit tombante, j'étais chez madame de Valny.
« Mademoiselle d'Apremont m'attendait. Elle était parée de tout ce que l'art peut ajouter à la belle nature. Nous sommes montés en carrosse.
« Je lui donnais la main. Elle est entrée au salon, avec la démarche d'une femme sûre de fixer tous les yeux, et tous les cœurs. De ce moment , les hommes n'ont vu qu'elle, et elle paraissait ne voir que moi.
« Personne ne danse comme elle. Je ne me lassais pas de la régarder. Bientôt j'ai envié aux autres Favantage^de la faire briller. Je ne danse pas bien , et je n'ai pu résister au désir de paraître à côté d'elle. Etrange, détestable faiblesse, qui a préparé mes malheurs... et les vôtres , si vous pouvez conserver pour moi un reste de tendresse.
te On a joiié une valse , danse perfide , que toute femme honnête doit s'interdire. Hé! pourquoi l'aije dansée? Je tenais une de ses mains; l'autre reposait sur mon épaule. Vingt fois son sein a effleuré ma poitrine ; vingt fois j'ai senti son cœur battre contre le mien. Je n'étais plus à moi .: il aurait fallu être un ange , pour résister à l'ivresse qu'elle sait inspirer. J^a valse a fini. Je lisais dans ses yeux le désir qui me dévorait. Le même délire
nou§ a égarés l'un et Fautre.. Au milieu de l'espèce (le désordre , qui règne toujours dans une assemblée nombreuse, lorsqu'on cesse de danser, et que les gens, impatiens d'attendre, s'empressent de prendre leurs places, sans nous être dit un mot, sans aucun projet, peut-être sans y avoir pensé, nous nous sommes trouvés à l'extrémité de l'appartement, dans un cabinet... L'occasion, l'isolement absolu , la sécurité qu'il fait naître. . . .
« Je l'avais mal jugée. Elle avait toujours été • sage; elle venait de cesser de l'être pour moi. Revenu à moi-même, j'ai senti l'énormité de la faute que je venais de commettre envers vous, et j'ai eu la cruauté de la lui reprocher. Ses larmes ont coulé , et sa douleur n'était pas feinte. J'ai résisté à ce que ce spectacle avait de touchant. Je me suis arraché de ses bras; j'ai fui par un escalier qui s'est trouvé devant moi ; je suis sorti de l'hôtel ; j'ai couru me renfermer dans mon appartement.
« Je croyais y échapper à moi-même. C'est là que le voile de l'illusion est tombé ; c'est là qu'Adèle , ses charmes , ses qualités , sa constance et mes sermens m'attendaient ; c'est là que le remords s'est tait entendre , qu'il a déchiré mon cœur. J'ai passé une nuit cruelle, et le matin, accablé, anéanti, j'ai senti le besoin de rafraîchir mon sang; j'ai erré par les rues , et je suis entré, je ne sais par où , dans les Champs-Élysées. La scène de la nuit s'est présentée à mon souvenir, et m'a torturé
d'une autre manière. Elle était sage , elle était sage, répétais-je sans cesse, et je l'ai traitée avec une brutalité sans exemple; ne lui dois - je pas une réparation? Je me suis jeté dans un fiacre; je me suis fait conduire chez madame de Valny.
« Cette dame est d'une faible santé. Une nuit de yeille l'avait affaiblie ; elle n'était pas visible ; c'est ce que je désirais. Je voulais voir mademoiselle d'Apremont, m'expliquer avec elle, lui parler de l'amour qui m'attache à vous, de l'impossibilité d'être jamais à une autre. Elle a paru. « Je «vous attendais, m'a -t- elle dit, du ton le plus « doux. Si vous n'étiez venu, j'étais la plus mal- « heureuse des femmes, et vous le plus ingrat et « le plus coupable des hommes. Je vous pardonne « la manière cruelle dont vous m'avez traitée hier, « parce que vous aimez ailleurs. Je sais que cet « amour a produit la résistance que vous avez op- « posée jusqu'ici à votre oncle et au mien. Je n'en * ce connais pas l'objet; M. d'Estouville a été, à cet « égard , d'une discrétion que rien n'a pu vaincre. « D'ailleurs, le nom de la jeune personne est in- « différent pour mon oncle et pour moi. Mais « puisque votre amour n'est pas éteint , pourquoi « avez- vous abusé de celui que j'ai pour vous, et « que je n'ai pu vous cacher? Pourquoi avez- vous « provoqué ma première faiblesse , pour me la re- « procher ensuite avec des expressions outrait géantes ? Jugez-vous , et répondez-moi. »
« Que pouvais -je lui dire? vous nommer eût
DE MÉR AN. 3^7
été VOUS compromettre, sans aucun but avantageux pour vous , ni pour moi. Je me suis borné à des excuses que je lui devais sous tous les rapports. Elle m'interrompait souvent, pour m'âdresser de ces choses flatteuses et tendres, auxquelles il est impossible à un homme de résister. Son res sentiment était éteint; il n'y avait plus de place dans son cœur que pour l'amoiu'. Elle s'y livrait avec cet abandon qui doit être naturel à une femme quf^a été faible une fois, et qui aime... Nous étions sur nue ottomane
« Une première faute produit les regrets ; la seconde les éteint. Je vous ai oubliée, Adèle , je l'avoue dans l'amertume de mon ame. Oui, je vous ai oubliée; j'ai cessé de voir madame de Villers , qui eut pu me rendre à vous. J'étais infidèle ; j'ai voulu continuer de l'être ; j'ai été tous les jours chez madame de Valny.
« Jour terrible , jour de désolation, de désespoir, où elle m'a appris les suites qu'ont eues nos fréquentes entrevues , et qu'il m'était si facile de prévoir! Les agrémens de mademoiselle d'Aprempnt, la facilité du triomphe , ma jeunesse , la fatalité m'ont perdu , perdu s'ans retour.
« Avez-vous de l'ambition , m'a-t-elle dit ? vous « pouvez former ime alliance illustre. Tenez-vons « à la richesse? je* vous offre cent mille livres de « rente , et j'en attends beaucoup plus de mon « oncle. Voulez-vous être aimé? je ne peux vous
(c exprimer combien vous m'êtes cher. Mon ami , « vous ne déshonorerez pas la petite nièce des « comtes d'Armagnac, de ces malheureux qui, « long-temps persécutés , ont balancé avec éclat « la fortune de leurs souverains ; vous n'abandoncf nerez pas la mère de votre enfant; vous n'abanc( donnerez pas l'être infortuné qui n'a pas dea mandé à naître , et à qui vous devez un état. »
« Ma tête était tombée sur ma poitrine. J'écoutais; je ne répondais pas. Je voyais le mur impénétrable qui s'élevait entre Adèle et moi. Je la voyais irritée, maudissant le moment où elle a connu l'amour, où elle a répondu au mien. Je descendais dans mon cœur; je n'y trouvais qu'Adèle. Mais aussi ce cœur, plein de vous, répétait ces mots accablans: F^ous n abandonnerez pas cet être infortuné qui na pas demandé à naître ^ et a qui vous devez un état.
« Effrayé de ma position, tremblant de vous perdre , entraîné par l'honneur et la nature , j'ai passé trois jours dans les combats et l'irrésolution. J'ai commis le crime , me suis-je dit enfin ; je dois en supporter la peine. Non , je. n'abandonnerai pas mon enfant.
« J'ai vaincu l'amour et 'moi - même ; j'ai demandé à mon oncle la main de mademoiselle d'Apremont. 11 m'a embrassé en versant des larmes de tendresse. Hélas ! il ne sait pas que je sacrifie plus que ma vie : je lui ai caché le fatal secret ; j'ai respecté celle à qui je vais m'unir.