‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 17 sur 64 · CHAPITRE XV, Suite du précèdent · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV, Suite du précèdent

Je reçois un billet de mademoiselle d'Apremont. Elle me dit que la féte commencera par un déjeuner, et elle me prie d'engager M. et madame de Méran à se rendre au château à dix heures. Elle a trouvé Fart d'écrire , là -dessus, trois pages, qui m'auraient tourné la téte , si je n'avais pénétré dans l'intérieur de cette femme. Je ne m'étonne plus de ce que ses amans, quipeuvent tout lui dire, et à chaque instant du jour , lui écrivent pour obtenir d'elle des réponses , dont ils doivent faire le plus grand cas. Mais pourquoi use-t-elle son esprit avec moi , qui n'ai ici nulle influence ? Il entre peut - être dans son plan de se faire des partisans , des appuis de tous ceux qui l'approchent , contre quiconque oserait l'attaquer.

J'ai remis son billet à mon père. « C'est la sim- « plicité de madame de Sévigné , s'est - il écrié , ce unie à une pureté de style , et à une grâce d'ex- « pression que n'a pas toujours le modèle. « Il s'est hâté de s'habiller. Nous sommes partis.

J'ignore si elle avait aposté quelqu'un ; mais elle a paru au haut du péristyle, au moment où nous mettions le pied sur les degrés. Son premier sourire , son premier mot ont été j)our M. de Méran , ce qui n'est pas dans les convenances, et une fille

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comme elle ne les enfreint jamais involontairement. Aurait-elle conçu l'odieux projet de prendre aussi mon père dans des lacs , que bientôt il ne pourrait plus rompre? J'en jugerai avant qu'on ait fini de déjeuner, et cette petite fille, si simple, si peu redoutée, devant qui on ne prendra pas même , peut - être , la peine de dissimuler , arrêtera le mal dès sa naissance.

Oui , Claire , oui , elle a des projets. Elle a placé mon père auprès d'elle ; toutes ses prévenances sont pour lui , et elle ne lui adresse pas un mot , qui ne soit un éloge indirect. M. de Méran l'écoute avec un plaisir qu'il ne pense plus à cacher. Les trois rivaux, beaucoup plus jeunes que lui, ne paraissent pas s'en occuper, et louent peut-être intérieurement la prudence de la demoiselle, qui détourne d'eux l'attention générale. Moi, je ne dis. rien : je regarde et j'écoute. Voilà la seconde fois que je joue ce rôle dans ce château. ]>f'importe.

Une symphonie concertante se fait entendre du salon. On se lève, on se précipite. Mon père a donné la main à mademoiselle d'Apremont ; il la conduit à un fauteuil , et il se place auprès d'elle. Il lui parle avec une chaleur , qui , je l'espère, n'est remarquée que par moi. Elle ne lui répond que des mots; mais sa physionomie a l'expression de la plus douce tendresse , et elle l'écoute en marquant la mesure sur le dos du siège qu'il occupe. Je crois que l'extrémité de ses doigts effilés et purpurins doivent effleurer quelquefois son épaule.

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Ce Spectacle me révolte, m'indigne. Je me lève, je tourne en dehors du cercle , je m'approche de mon père, et j'entends distinctement ces mots: « Monsieur le comte , un homme aimable n'a pas ce d'âge : les grâces se plaisent à couronner de « myrtes les cheveux blancs d'Anacréon. » Quel chemin cette fille a fait en moins de deux heures ! Il faut que les hommes aient un fonds prodigieux d'amour - propre , pour que mon pauvre père donne dans un piège tendu avec une précipitation aussi remarquable. Je me fais voir à tous deux; c'est moi maintenant que la demoiselle comble de caresses , et elle revient à son but par un détour : elle me félicite d'avoir un père qui joint les qualités les plus aimables à un mérite distingué. Je dois être fière de lui appartenir. Je l'aime sans doute autant qu'il mérite de l'être... Sais -je tout ce qu'elle m'a dit? Mon père paraissait me voir là avec impatience. Cependant , piquée d'une leçon indirecte, que je ne méritais pas, et que mademoiselle d'Apremont avait, moins que personne au monde, le droit de me donner, je lui ai répondu assez sèchement, que je connais au moins autant mon père et mes devoirs que ceux qui veulent bien se donner la peine de s'occuper du pretnier et de me rappeler les seconds. Je suis passée plus loin , étonnée de la fermeté que je venais de mettre dans ma réponse. Je ne suis plus cette enfant craintive, qui redoutait jusqu'à son ombre. Je crois, Claire, que mon caractère se développe dans les

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proportions de la connaissance qnè j'acquiers dii cœur humain, et les circonstances me font avancer rapidement.

Retirée dans un coin, j'arrangeais aussi des plans. Le pre|nier, auquel je me suis arrêtée, était de tirer à part mademoiselle d'Apremont ; de lui dire qu'elle pouvait se borner à mettre la désunion entre sa meilleure amie et M. Duverlant ; qu'elle n'aurait jamais à tenter d'entreprise plus glorieuse en ce genre, et que le dessein de brouiller deux époux avancés en âge était audessous d'elle. J'ai réfléchi aussitôt que j'éveillerais la défiance , et que j'avais besoin de toute la sécurité de mademoiselle d'Apremont , pour tirer un parti avantageux de cette journée , et surtout de la nuit. Je me suis décidée à continuer mon rôle passif, et à raconter demain, en déjeunant, et sans intention apparente, tout ce que j'aurais découvert. Démasquer cette fille, c'est mettre mon père à l'abri de ses séductions , c'est lui épargner des chagrins , c'est remplir un devoir sacré.

On blâme , on méprise , on évite une jeune personne qui a eu une faiblesse , répréhensible sans doute , mais qui a fait le bonheur de son amant. On estime , on recherche , on féte , on adule une fille dont le cœur est toujours froid , et la tête sans cesse exaltée ; qui abuse de ses charmes et de ses talens pour asservir, tourmenter, torturer tout ce qui l'approche; qui ne trouve pas de conquêtes au-dessous d'elle ; qui s'applaudit

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lorsqu'elle trouve une nouvelle victime , ou un esclave de plus, dont elle grossit sa cour; qui, sous l'apparence de la sensibilité la plus vraie , est réellement sans pitié ; qui rit en secret des larmes qu'elle a fait répandre, et qui cafeule le jour et l'heure où elle en fera couler d'autres'. Voilà , Claire , voilà un fléau de l'humanité ; voilà la dispensatrice d'un poison , d'autant moins redouté qu'il est caché sous des grâces toujours piquantes; voilà la femme qui trouble les familles , qui brouille le fils et le père , l'époux et l'épouse ; voilà le monstre que la nature a formé dans un moment d'erreur, et que la société devrait rejeter de son sein. Les gens superficiels jugent qu'on n'a rien d'essentiel à lui reprocher , parce qu'elle a des mœurs. Consultez ceux de ses amans qui l'ont jugée enfin , et qu'ils vous disent à quel supplice affreux elle les a condamnés. Elle a des mœurs! Et comment n'en aurait-elle pas ? Son ame est desséchée par l'orgueil ; son imagination a usé ses sens. Et qui sait s'ils ne se raniment pas quelquefois; si elle n'a pas succombé à l'instant où elle croyait avoir le plus d'empire sur elle -même; si son premier vainqueur, trompé pour un autre, ne s'est pas éloigné dans le silence que doit toujours garder un honnête homme? Oh, que de secrets cette nuit peut révéler !

La symphonie concertante est terminée, et l'on se presse autour de mademoiselle d'Apremont. Elle chante avec un goût, une précision! Elle a

lin organe si flatteur! Que serait le concert , si elle ne daignait se faire entendre? Voilà ce que lui répète, jusqu'à satiété, la jeunesse brillante qui Fenvironne. Le moyen de résister à des instances aussi soutenues! Comment n'être pas enivrée de tant d'adulations ! La demoiselle se lève ; M. de Méran la conduit au piano, a Voyez, monsieur le « comte, prenez le morceau que vous préférez.» Mon père est flatté, enchanté de cette nouvelle marque de déférence. Il exciterait l'envie , s'il pouvait être un rival redoutable.

Tu sens, Claire, que toute cette musique a été triée d'avance, et qu'il importe peu à mademoiselle d'Apremont quel morceau mon père choisira. Il prend un air de Gulistan.

Elle prélude; elle commence. Un silence absolu règne dans toutes les parties du salon. Les auditeurs, penchés vers l'instrument, semblent vouloir franchir l'espace qui les en sépare. Ils retiennent leur haleine ; ils craignent de perdre un son. Le contentement, l'admiration se peignent sur toutes les physionomies. Elle finit; on la couvre d'applaudissemens : elle en méritait. Sa voix a peu de volume; mais elle est pure, harmonieuse, et elle en tire un grand parti. Il ne manquait à son triomphe qu'un objet de comparaison , et c'est à moi que ces messieurs ont bien voulu donner la préférence. Comment penser qu'une petite fille, qui ne dit mot, qui est toujours cachée dans quelque coin, soit modeste par un autre motif que le

sentiment de son infériorité? M. d'Apremont s'approche de moi. o Des Audrets m'a dit , mademoi- « selle, vous avoir entendue, d'un peu loin, à la « vérité , et ses éloges font dësirer à l'assemblée «de jouir d'un plaisir nouveau. Rendez-vous à nos « vœux. » Je me lève, et je me laisse conduire, sans marquer de confiance , et sans paraître redouter une défaite. Je prends une partition au hasard. « C'est Didon, c'est Didon w, chuchotet-on autour de moi , et la glace me renvoie un sourire équivoque , qui n'a rien d'encourageant : ces messieurs ne savent pas que j'ai eu l'amour pour maître. J'invoque le bien -aimé, et je fais courir mes doigts sur l'instrument. On ne rit plus; on est attentif. Je chante l'air \ Ah\ que je fus bien inspirée y etc., avec autant d'aisance que si j'étais dans ma chambre. Je veux faire sentir à mon père que mademoiselle d'Apremont n'est pas la première femme du monde dans tous les genres. Demain, je lui proiiverai qu'elle doit beaucoup à un manège constamment étudié. 'Ce dernier point convenu, elle cessera d'être dangereuse pour lui.

Je finis mon air, et je continue, pendant quelques minutes, à badiner l'instrument dans tous lestons. Je me lève au moment où on paraît être dans une sorte d'extase, et je me retire dans mon coin. On vient à moi; on me presse de me remettre au piano : c'est là que je les attendais. Entre Jules et toi, j'aurais chanté des heures entières. Je voulais laisser à mon auditoire la haute

Opinion qu'il avait conçue de moi, et je sais que je ne suis pas également forte, ni toujours heu reuse dans mon exécution. Je me suis refusée»aux plus vives instances; et pour punir un peu mademoiselle d'Apremont de n'avoir pas joint son suffrage à ceux de l'assemblée, j'ai été la prier de reprendre la place que lui assigne la supériorité de son talent. Je mentais, elle Fa senti, et son amour-propre l'a clouée sur son siège. Quelques jeunes gens ont essayé différens morceaux qui ont prodiy* P^^ d'effet. De ce moment, la musique instrumentale a brillé seule , et elle a terminé le concert.

Tout ce qui n'est pas attaché au char de mademoiselle d'Apremont s'est réuni auprès de moi. Je me suis vue au milieu d'une cour; et si j'étais capable de vouloir plaire à ceux que je ne peux aimer , je pouvais rendre l'instant décisif, et partager ce petit univers avec une rivale. Je me suis rejetée dans mes monosyllabes, et mes courtisans se sont éloignés les uns après les autres, regrettant probablement de ne trouver en moi qu'une machine à sons. Dis à Jules que cette humiliation volontaire ne m'a rien coûté, et que c'est de lui seul que je veux être connue , appréciée.

On se répand dans toutes les parties du parc. On a eu soin d'y multiplier les jeux. La balançoire, la bague , les courses sur l'eau vont occuper cette brillante jeunesse; je pense, moi, à connaître, à étudier le terrain ; je prends le bras de ma mère, XIX. î 7

et je l'entraîne , sous le prétexte de voir ce parc si varié , si romantique. Je remarque d'abord que l'illimiination ne s'étendra pas à plus de deux cents toises du château. Au-delà des derniers verres de couleur, je trouve un pavillon chinois , ouvert de tous les côtés. On y monte par des degrés, élevés sur les quatre faces. Entre chaque escalier sont des vases de marbre blanc, placés sur un talus couvert en gazon. Plus loin , sont des kiosques , des grottes, et autres retraites tellement éloignées, et si bien closes, qu'il n'est pas présaimable qu'une femme , qui tient à sa réputation , s'expose à y être surprise avec un homme. Le pavillon chinois sera assez éclairé , pour qu'on puisse aller s'y reposer sans se rendre suspect. Il ne le sera pas tellement qu'on craigne d'y accorder quelques légères faveurs, qui ne satisfont pas un amant, mais qui lui persuadent qu'il est aimé , et qui le fixent. On peut causer en liberté dans un endroit élevé, d'où personne ne peut approcher, sans être vu de ceux qui ont tant d'intérêt à ne pas se laisser entendre. Ces conversations doivent rouler sur les souvenirs du passé , sur les espérances de l'avenir. Mademoiselle d'Apremont se mettra à découvert. C'est sur ce pavillon que j'aurai sans cesse les yeux.

Une réflexion que j'ai déjà éloignée, se reproduit malgré moi. Suivre les pas de quelqu'un , épier ses actions, l'écouter, surprendre jusqu'à sa pensée , n'est-ce pas manquer à Fhonnéteté , à

la délicatesse, à la retenue qui sied à une jeune personne? N'y a-t-il pas de la bassesse à profiter d'avantages qu'on ne doit qu'à une espèce de trahison? Voilà ce que je me demande à moi-même, et ce qui alarme ma conscience , dont je ne sais pas , dont je ne veux pas étouffer la voix. Gepen dant quand je compare ce que je dois à chacun des êtres qui composent la société , à la tendresse exclusive que j'ai vouée à Jules et à mon père ; quand je pense qu'il s'agit du bonheur du premier et du repos du second; que négliger de les éclairer, c'est les pousser moi-même dans le précipice que je vois ouvert sous leurs pas; quand je me dis que ce secret sera renfermé entre nous ; que d'ailleurs une coquette, qui est l'ennemie de tous, n'a droit aux ménagemens de personne, la force de mes premiers raisonnemens s'atténue, mes craintes se calment, mon audace renaît, et se soutient de la pureté de mes intentions. Le sort en est jeté : je connaîtrai mademoiselle d'Apremont.

Je ramène ma mère à la grande pièce d'eau , autour de laquelle la foule est rassemblée. Les regards sont fixés sur deux nacelles dorées , que Famour a chargées de guirlandes de fleurs , et d'emblèmes ingénieux. La belle d'Apremont est dans l'une , et ses amans sont ses rameurs. Dans l'autre est une jeune femme qui paraîtrait jolie, si sa concurrente ne réunissait , au plus haut degré , tous les genres de séduction. On va disputer

le prix de la course : ce sont trois écharpes vertes y que les vainqueurs porteront pendant la durée de la féte, et qu'ils recevront des mains de celle pour qui ils auront vaincu. Il est facile de prévoir qui favorisera la victoire : la jeune dame à, pour rameurs, son mari et ses deux frères.

Une musique militaire donne le signal du départ. Les rames frappent ensemble Fonde unie et transparente. Deux hommes seulement manient l'aviron; le troisième tient la barre du gouvernail, et se dispose à couper la barque rivale. La fortune paraît indécise pendant quelques minutes. Mademoiselle d'Apremont est inquiète ; elle encourage ses rameurs du geste et de la voix. La proue de Fautre nacelle a dépassé la sienne; la barre du gouvernail est tournée ; quelques secondes encore , elle va présenter le flanc , et arrêter, en continuant de s'élancer vers le but, la femme ambitieuse qui prétend à tous les genres de gloire. Elle se croit perdue et ne se déconcerte pas : elle promet un baiser à chacun de ses rameurs. Ils font des efforts terribles et soutenus ; ils repoussent la barque ennemie , avec une violence qui fait craindre qu'elle chavire. On pousse un cri d'effroi. M. d'Apremont rassure les esprits, en criant qu'il n'y a que deux pieds d'eau. Le rire succède aux alarmes.

La jeune femme , qui court contre mademoiselle d'Apremont, croit reprendre son avantage, en promettant aussi , à ses rameurs , une récom-

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ppnse qu'on pouvait mettre fort au-dessus d'une écharpe. Mais qu'est la promesse d'un baiser pour un mari, qui peut en prendre mille, et pour des frères, qui s'en soucient peu? Ils ne sentent que la fatigue ; les autres l'oublient en regardant mademoiselle d'Apremont. Sa nacelle vole ; elle arrive ; elle glisse mollement sur une pente douce, émaillée de fleurs. Mademoiselle d'Apremont s'avance, au bruit d'une fanfare et des applaudissemens; elle détache lesécharpes de l'ormeau auquel on les a suspendues; ses jolies mains en décorent les vainqueurs; sa téte charmante présente le second et le plus précieux des prix; ses joues rosées reçoivent le triple hommage de la reconnaissance et de l'amour.

Mon père avait eu les honneurs du déjeuner , et une heure de conversation pendant le concert. Il était tout simple que le dîner appartînt à ceux qui avaient procuré un nouveau triomphe à mademoiselle d'Apremont. Quel prétexte naturel de les placer auprès d'elle , de les dédommager des privations du matin, de les leur faire oublier! Quel art que celui de prévoir le moment où des plaintes éclateraient , de les prévenir , de concilier des intérêts opposés, de satisfaire tout le monde ! L'art par excellence serait de pouvoir aussi se contenter soi-même. Mais la satisfaction intérieure est le résultat de nos actions , et non de froids calculs ; et que pensent , que font de louable ces

petits monstres qu'on aurait dû étouffer le jour de leur naissance ?

M. de Méran paraît souffrir , et il est auprès de la jolie dame, qui a disputé le prix à mademoiselle d'Apremont. Mais cette dame n'a pas étudié la grâce et l'expression d'un geste , le piquant de telle ou telle pose ; elle ignore ce jeu de physionomie , qui séduit , qui entraîne ; elle ne connaît pas ces mots qui ne compromettent pas , et qui cependant disent tout. Elle aime son mari dans toute la simplicité d'un bon cœur : à qui pourrait-elle plaire?

On quitte la table et M. de Méran essaie d'approcher de l'enchanteresse. Le premiçr coup d'archet la lui ravit. Elle passe au salon avec Duverlant; vingt couples la suivent, et la v^aîse commence. Ah! Claire, on ne danse pas comme cela, sans avoir consacré des années au plus futile de tous les talens, et cette perfection même annonce un cœur et une tête vides. L'admiration est générale; et si je communiquais la réflexion que je viens de faire, mademoiselle d'Apremont ne serait plus qu'une femme ordinaire.

La walse finit, elle propose d'aller former des contredanses sous les grands marronniers. Un désir qu'elle exprime est l'équivalent d'un ordre : on obéit avec empressement. On a porté la prévoyance jusqu'à placer sur le sable un vaste parquet portatif et un riche pavillon s'étend au-dessus

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des danseurs et les garantit du grand air et de la rosée. Un jeune homme, d'une assez jolie figure, vient m'inviter. Je danse comme tous ceux qui ne mettent aucune prétention à un simple amusement, et j'ai Tamour-propre de ne pas vouloir contribuer à faire briller celle qui a persuadé à tous ceux qui sont ici que des agrémens sont des qualités. D'ailleurs, je veux rester libre : le moment des révélations approche, ou je me trompe fort.

Mademoiselle d'Apremont refuse dé danser la seconde contredanse. Sachons à quoi elle va employer le temps. Je vais, je viens, je me jette derrière le buffet, je cherche le pavillon chinois, je crois y arriver par un détour, et je m'enfonce dans une espèce de labyrinthe dont je ne connais pas l'issue. Là je rencontre... j'en frissonne encore, je rencontre des Audrets. Il veut me prendre .la main; je repousse la sienne avec un cri d'indignation^ et le geste du mépris le plus marqué. «Vous êtes une enfant, me dit-il; vous contez « tout à votre maman; à quoi cela vous mènera- « t-il ? Une femme attachée à son mari se garde « bien de lui parler de choses qui se terminent « ordinairement par un duel. Ainsi je n'ai à craindre « que la mauvaise humeur de madame de Méran, (f et je m'en soucie peu. La vôtre se dissipera, et « vous céderez à la force de mes moyens. J'ai affaire « ailleurs , et je vous quitte. » Il me laisse , confondue de la scélératesse profonde qu'il ne se

donne pas la peine de dissimuler. Je tremblais de m'étre trouvée, seule dans des lieux écartés, exposée aux attentats de cet homme. Je sentais quelles suites pouvait avoir mon imprudente entreprise; j'allais y renoncer; déjà je revenais sur mes pas. Jeannette me joint à quelque distance du buffet. Elle a entendu mademoiselle d'Apremont dire à des Audrets , sous le péristyle : pendant la seconde contredanse.

Elle a refusé de danser; des Audrets m'a quitté parce qu'il a affaire ailleurs ; elle lui a donné un rendez-vous. Un rendez -vous à des Audrets! mais en quel lieu ? Et quand je le saurais, oserais-je les suivre ? Je confie à Jeannette mes observations sur le pavillon chinois, mes projets, mes craintes actuelles et mon irrésolution. Elle croit le moment décisif contre mademoiselle d'Apremont; elle me presse de ne pas le laisser échapper. Elle m'encourage en me représentant Jules, cédant, comme tant d'autres, aux pièges, aux séductions, m'oubliant, et signant le malheur du reste de sa vie. Elle n'a rien à ajouter sur la faiblesse de mon père : je le respecte trop , pour en parler à d'autres qu'à toi. Que le bien-aimé n'en sache rien. C'est, je l'espère , la seule chose que j'aurai jamais à lui cacher.

Jeannette me persuade , m'entraîne. Elle s'est souvent promenée dans le parc avec Julie ; elle le connaît parfaitement. Elle me conduit au pavillon par le côté opposé aux lumières. La base

de ce bâtiment, élevée de huit à dix pieds, porte sur une ombre épaisse; il n'est pas présumable que nous soyons découverts. Cependant le cœur me bat avec une force extraordinaire; je sens mes genoux ployer sous moi; Jeannette a de la peine à me soutenir.

Nous approchons. Oui, c'est ici le lieu de la scène. On parle à demi-voix ; il m'est impossible de distinguer un mot. Pourrons-nous approcher encore sans être découverts? Oui. Ceux qui sont dans le pavillon doivent être tournés vers l'endroit où on danse : c'est de là seulement qu'on peut venir, quand on n'a pas de raisons de se cacher , et mademoiselle d'Apremont ne peut soupçonner les miennes. Nous avançons sur la pointe des pieds, et , à la faveur des ténèbres, nous nous glissons entre les vases qui décorent le pourtour du bâtiment.

'(Je vous l'ai déjà dit, votre oncle, qui paraît «si ferme dans ses opinions, n'a que celles que « je lui communique , et il n'y tient qu'autant que «j'ai intérêt à ne pas l'en faire changer. C'est à « moi seul que vous devez la rupture du mariage « qu'il voulait faire , il y a trois mois : vous savez « à quel prix j'ai consenti à vous conserver sa ((fortune; dès long-temps je devrais l'avoir reçu, (( et je n'entends pas que vous différiez davantage.» C'est Finfâme qui prétend m'aimer, me réduire, dont mademoiselle d'Apremont a maintenant à se défendre. « Est-ce pour me répéter ces sottises-là

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a que VOUS m'avez demandé un rendez-vous ici ? « Vous pouviez me les dire partout. — Ce n'est « pas en courant qu'on traite un semblable, sujet. « J'ai voulu vous parler de vos vrais intérêts , vous a les faire sentir , connaître votre dernière réso- « lution , et en profiter. — La voici. Je n'ai jamais « eu de faiblesse ; et si je voulais m'en permettre « une , vous devez croire que vous n'en seriez pas « l'objet. — Je me rends justice ; aussi n'est-ce « pas de l'amour que je vous demande. Votre « possession me suffit, je la veux, et je l'obtien- « drai. — Vous ne m'avez jamais parlé avec cette « insolence. — C'est que je n'avais pas d'armes « contre vous. Vos relations très -intimes avec « Duverlant , Beauclair et Vertpré ne m'étaient pas « connues , j'en ai des preuves évidentes , et je « m'en servirai, si vous m'y forcez. — Des Audrets, « je vais être aussi franche que vous. Je n'aime « aucun homme ; je m'amuse de tous. Je dois « peut-être à ma froideur la conservation de ce « qu'on appelle vertu. Mais la mienne n'a reçu « aucune atteinte ; et une femme est bien forte , « quand on n'a rien à lui reprocher. Que direz- « vous à mon oncle que je ne puisse démentir? « — Que vous ne craignez pas de trahir l'amitié « dans la personne de madame Duverlant; que « vous avez séduit , aveuglé son mari ; que vous « lui écrivez des lettres passionnées , que j'en ai une « à ma disposition. Cette lettre est là , dans ma poche. Je vais vous la rendre , ou vous perdre;

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c( décidez - VOUS à Finstant. — M. des Audrets... « M. des Audrets... vous ne ferez pas cette action « atroce... Vous n'en êtes pas capable. — Je le « suis de tout pour vous obtenir. Vous êtes à ma « discrétion , vous le sentez, rendez-vous. — Lais- «sez-moi... laissez-moi, vous dis-je, ou je vais « jeter des cris, qui seront entendus du château. « On accourra, je vous accuse, je vous diffame, a je vous fais chasser d'ici. — Vous n'êtes pas assez « forte pour arracher le masque de vertu que je « porte depuis vingt ans ; votre oncle ne vous « croira pas. — Il croira au désordre où vous m'a- « vez mise, à celui où vous serez vous-même, car « je suis résolue à me défendre jusqu'à la cler- « nière extrémité. »

Un silence de quelques secondes a régné dans le cabinet. Mademoiselle d'Apremont a repris la parole. « Voulez-vous me rendre ma lettre à Du- V verlant? — Jamais. — Hé bien, je vais trouver « mon oncle; j'avoue franchement ma faute, je « la pleure; j'ai toujours des larmes à ma dispo- « sition. Je déclare à M. d'Apremont l'usage in- «famé que vous voulez faire de cette lettre; je « tourne son indignation contre vous ; j'obtiens « mon pardon, et, reprenant sur lui le juste as- (( cendant que vous n'avez jamais pu me faire « perdre, je lui fais retirer la main bienfaisante « qui vous soutient depuis si long-temps. — Ma- « demoselie... mademoiselle... — Je n'entends

<i rien. — Écoutez-moi. — Ma lettre. — Un mot, «par grâce.

Un nouvel acteur paraît subitement sur la scène : c'est Duverlant. « Rendez cette lettre , monsieur , (( ou craignez mon ressentiment. — Je ne cède « jamais aux menaces. — Il cédera à la force , s'é- (( crièrent Beauclair et Vertpré. »

Sans doute ils ont vu disparaître mademoiselle d'Apremont. Ils auront jugé qu'elle ne quittait pas la danse sans des motifs qu'il leur importait de connaître. Peut-être leur a-t-elle déjà donné quelques rendez-vous au pavillon. Ils auront pensé qu'elle pouvait y être avec un rival inconnu jusqu'alors. Ils s'y seront rendus isolément avant moi ; et chacun de nous a occupé, par un hasard heureux , une face différente du bâtiment.

« Yous n'aimez aucun homme, et vous vous « amusez de tous! Ce n'est pas là ce que vous «m'avez juré et écrit, a dit Yertpré avec amerce tume. Vous devez à votre froideur , a repris « Beauclair , la conservation de ce qu'on appelle « vertu. Je crois la vôtre intacte... —Et moi aussi. « — Et moi aussi. — Cependant vous m'avez peint « en traits de feu , sans doute pour m'attacher dac( vantage , les combats que vous livraient votre « cœur, mon amour et mes vœux ardens. Vous « m'avez promis votre main , au retour de votre « oncle à Paris. — Et à moi aussi. — Et à moi aussi, « lorsque j'aurais légalement rompu les nœuds qui

« me lient, et que je vais resserrer avec une force « nouvelle. — Je ne vous parlerai pas, mademoi- « selle, de l'indignité d'une semblable conduite. «. La confusion que vous éprouvez en ce mort ment nous venge assez ; et si ces messieurs «veulent me croire, nous n'avilirons pas l'autel « où nous avons sacrifié de si bonne foi.

« Le bruit est pour le fat , la plainte pour le sot ; « L'honnête homme trompé s'éloigne et ne dit mot.

« Mais nous ne souffrirons pas que M. des Au- « drets, à qui mademoiselle n'a donné aucun sujet « de plainte , obtienne de la crainte ce qu'elle a «refusé à notre amour, ou la force à s'aller ac~ « cuser devant son oncle. La manœuvre de cet « homme est celle d'un scélérat; il ne mérite au- « cun ménagement. Messieurs , reprenons cette « lettre , puisqu'il refuse de la rendre ; nous lui « ferons après l'honneur de nous couper la gorge « avec lui, s'il le juge à propos. »

De grands mouvemens se font entendre au-dessus de moi. On attaque , on se défend. Je tremble de tous mes membres. « Je n'ai pas de lettre, je « n'ai pas de lettre, s'écriait des Audrets; j'ai voulu « seulement effrayer mademoiselle. » Et au même instant un papier tombe dans le fichu de Jeannette. Elle se lève aussitôt; elle me prend sous le bras ; elle m'entraîne chancelante , éperdue , terrifiée de ce que je viens d'entendre.

Nous reprenons les détours par où nous avons

été au pavillon. Mes forces renaissent à mesure que je m'en éloigne. Je me remets tout-à-fait en rentrant dans la grande allée , illuminée de toutes parts. Là, Jeannette tire, de dessous son fichu, le papier qui est tombé du pavillon. C'est, ainsi qu'elle l'a prévu, la lettre de mademoiselle d'Apremont. Elle est positive, passionnée, convaincante. Peut-on peindre avec tant de charme un sentiment qu'on n'a jamais éprouvé ! Que d'observations elle a dû faire, et quelle habitude elle a de la perfidie ! du reste, il paraît qu'elle a des mœurs : la déclaration formelle et maintenue de ses amans prouve qu'au moins elle a été sage avec eux. Ne la jugeons pas trop rigoureusement : laissons-lui les moeurs , pour qu'il lui reste quelque chose.

Il ne paraît pas qu'on ait rien entendu ici de la scène qui vient de se passer. La distance, le bruit des instrumens, l'abandon des danseurs, l'attention de ceux qui leS regardent, ont sauvé mademoiselle d'Apremont d'une humiliation publique. Quel parti va- 1- elle prendre? Hé, que m'importe? J'ai réussi au-delà de mes espérances; j'ai un moyen sûr de rompre le mariage de Jules, et de désabuser mon père; je n'ai plus d'intérêt à savoir ce que fait cette fille-là.

Je rencontre ma bonne mère, alarmée de ne voir ni moi, ni des Audrets. Je lui réponds, sans réfléchir, que j'ai fait un tour de parc avec Jeannette, et je me mets dans l'impossibilité de lui

répéter ce que m'a dit cet homme, ce que certainement il n'aurait pas osé dire en présence de ma femme de chambre. Mais je me plains de la ténacité avec laquelle il a cherché l'occasion de me parler, et je prie maman de veiller sur moi plus exactement que jamais.

Bientôt un bruit sourd circule dans l'assemblée. On dit que mademoiselle d'Apremont est incommodée. Yertpré , Beauclair et Duverlant paraissent et annoncent qu'elle vient de rentrer au château. Aussitôt les danseurs s'arrêtent, les instruments se taisent; on se parle, on s'interroge, on s'inquiète; la rumeur est générale. A quelle femme s'intéresse-t-on, bon Dieu! voilà les hommes : toujours dupes des grandes réputations, ils refusent un peu d'estime au mérite modeste qui dédaigne de les éblouir.

Les jeux, la danse, sont rompus. La foule s'empresse; chacun veut s'assurer par lui-même de l'état de la divinité, qu'on vient de dépouiller, au pavillon, de son auréole. Yertpré, Beauclair, Duverlant, sourient de pitié, sans dire un mot. Des Audrets, maltraité par eux, est sans doute déjà renfermé chez lui. M. de Méran s'avance aussi vite que le permet son âge ; maman et moi pouvons à peine le suivre.

Julie est dans la premèire antichambre de l'appartement de mademoiselle. Elle a, dit cette fille, une forte migraine; elle ne peut recevoir per-

sonne, pas même son oncle. On se retire clans un morne silence.

Des domestiques apportent des lettres, trèsprobablement écrites aussitôt après l'aventure du pavillon : le ton peu naturel avec lequel on les lit; le défaut de motif, pour les lire à haute voix, me confirment dans cette opinion. Madame Duverlant est dangereusement malade ; la fuite d'un banquier de Montauban expose la fortune de Beauclair; Yertpré est appelé à Toulouse pour tenir un joli petit neveu que sa sœur vient de lui donner. Tous trois prennent congé de M. d'Apremont, et ordonnent que leurs voitures soient prêtes au point du jour. Il est clair pour moi qu'ils veulent s'éloigner sans éclat, épargner la honte de les revoir à une femme dont ils ont tant à se plaindre : ce sont d'honnêtes gens.

Puisse la triste épreuve que Duverlant vient de faire de l'inconstance, le rendre pour jamais à une épouse, qui mérite, dit-on, son plus tendre attachement !

Nous rentrons chez nous. Mon père est sérieux, rêveur. Le jour va paraître; ce n'est pas le moment de parler de mademoiselle. d'A.premont.

Lorsqu'on a assisté à une fête brillante, on ne se rassemble pas le lendemain, sans parler des plaisirs de la veille. Chacun a remarqué quelque chose, et la critique et l'éloge alimentent la conversation pendant quelques momens. J'étais assez

DE MÉIIA.N. in3

\tn fonds pour la faire durer une heure au moins. 11 entrait dans mon plan de voir venir, et d'amener naturellement ce que j'avais à raconter. Maman a commencé par louer tout ce qu'elle a vu. Elle a compté ensuite ce qu'a dépensé M. d'Apremont. D'après son calcul , cette journée lui coûte un an de notre revenu : c'est beaucoup d'argent, dépensé pour déshonorer une femme dans l'esprit de cinq personnes.

Mon père n'a pas laissé échapper une occasion aussi favorable de parler de l'enchanteresse; il a fait l'énumération de ses charmes ; il s'est étendu sur la grâce et la noblesse qu'elle met à tout ce qu'elle fait, sur l'aisance avec laquelle elle rem-, plit les devoirs de maîtresse d'une grande maison, sur la pénétration qui lui fait prévenir les désirs" de tous. J'ai terminé le portrait en ajoutant, à demi -voix, qu'il est fâcheux de ne pas trouver un cœur sous la plus séduisante enveloppe. Mon père a relevé le mot avec aigreur : je m'y attendais. Il m'a dit qu'il n'est pas d'une belle ame. de juger légèrement; et qu'établir une opinion défavorable, sur de simples conjectures, est une chose réprébensible. J'ai répliqué que, s'il m'était permis de parler, j'accumulerais les preuves de manière à étonner et à convaincre. Mon père a rougi ; ma mère m'a interrogée du ton de la plus vive curiosité. M. de Méran ne peut supposer un défaut à une femme qui le trouve assez aimable, pour ne pas s'apercevoir du ravage des ans. Ma- XIX. .18

man ne serait pas fâchée de venger sa fille de l'espèce d'oubli où on Fa laissée, en abaissant l'objet exclusif de tous les hommages, de tous les vœux. Elle me presse de parler. Je commence.

« Réfléchissez , mademoiselle , me dit M. de « Méran , que vous êtes ici juge et partie , et que « ce n'est pas sur votre témoignage que M. d'Es- « touville jugera mademoiselle d'Apremont. — «Aussi, monsieur, ne demandé- je pas que vous, «ni lui, vous en rapportiez à ma parole. J'ai « promis des preuves , j'en donnerai. » Mon père se tait; je reprends mon récit.

« Rien de positif, disait-il quelquefois ; fausses «interprétations, s'écriait- il dans un autre* mort ment. » Cependant les présomptions se succédaient, se soutenaient tellement, que je voyais l'incertitude remplacer, sur le visage de mon père, les passions qui l'avaient successivement agité. « Quelque intérêt que vous ayez, Adèle, à rom- « pre le mariage de Jules, je ne vous crois cepen- « dant pas capable de faire Un roman aussi ca- «lomnieux, et qui, définitivement, ne pourrait «persuader que votre mère et moi. — Voici, « monsieur, de quoi convaincre M. d'Estouville. » Je tire la lettre de mon sein, je la présente à mon père. «Il n'y a, lui dis- je, que deux mots « à ajouter : M. D mariant est marié à Auch. »

Je ne peux te rendre la révolution qui s'est opérée dans toute la personne de , M. de Méran. Sa physionomie exprimait la colère et le mépris ;

DE MERAJV.

sa voix était étouffée. Il a lu et relu cette lettre; il en a pesé toutes les expressions. Il s'est promené long-temps, les yeux fixés au plafond, les mains fortement serrées. Ses membres tremblaient., ses muscles étaient contractés au point (le me faire craindre des convulsions. Oli! quel ravage cette misérable fille eût fait dans ce cœurlà , si je n'avais été assez heureuse pour la prévenir !

Je me suis approchée de mon père; je l'aï pressé contre mon cœur; je l'ai embrassé avec la plus vive tendresse. « De quel songe tu m'as «tiré! m'a-t-il dit, en m' embrassant à son tour. « J'accordais à cette femme - là toutes les quart lités, comme j'aimais à reconnaître en elle tout « ce qui peut plaire , et ce n'est qu'une mal- « heureuse , digne du dédain et de l'abandon de « tous les honnêtes gens ! » La force des expressions, le ton exalté de mon père auraient éclairémaman, si elle avait eu quelques soupçons. Elle n'a vu, dans l'amertume de ces réflexions, que l'indignation d'un homme de bien.

M. de Méran est allé s'asseoir auprès d'elle; il lui a pris les mains , il lui a donné les noms les plus tendres. Maman le regardait d'un air étonné. Je voyais , moi , un père de famille revenir au sentiment de ses devoirs, et chercher à dédommager son épouse de l'erreur d'un moment.

Insensiblement les esprits se sont calmés, et on a raisonné de sang-froid sur les événemens de

la nuit précédente. Maman a commencé par blâmer les mesures que j'ai prises pour acquérir une preuve quelconque. Elle m'a fait sentir combien il était facile qu'elles tournassent contre moi. Elle m'a fait un tableau effrayant des humiliations qui m'auraient accablée , si j'avais été découverte épiant, écoutant, avant que mademoiselle d'Apremont eût été démasquée. J'ai frissonné, Claire, en pensant que je pouvais perdre en un moment la réputation d'honnêteté et de délicatesse, qui est à présent toute ma fortune.

Mon père a prétendu , au contraire , que , puisque j'avais des soupçons, j'ai bien fait de vouloir les éclaircir; que le succès de mes démarches peut amener des résultats *qui , pour être cachés, n'en seront pas moins avantageux; que n'eussé-je opéré d'autre bien que de garantir Jules de sa pert^, je dois me féliciter de ce que ^'ai fait. Il .jugeait en hojnme intéressé, je le sentais. Si mademoiselle d'Apremont eût été, pour lui, un objet indifférent; s'i, en la lui faisant connaître, je ne lui eusse rendu un service important, il m'eût jugée plus sévèrement que ma mèré, je n'en doute pas.

On a parlé ensuite de l'usage qu'on ferait de cette lettre. Maman, constante dans sa manière de voir les choses, a représenté qu'il suffit de faire connaître à Jules le caractère de la demoiselle, et que nous n'avons pas le droit de la diffamer dans l'esprit de M. d'Estouville^ que, piqué

de s'être trompé dans son choix-, il peut rendre public le déshonneur de cette jeune personne ; qu'alors nous nous repentirions d'avoir fait le mal, sans aucun avantage pour nous, puisque la rupture de ce mariage ne changerait rien aux vues de M. d'Estouville. «Hé! madame, Jules pourra- « t-il faire valoir ce que je lui écrirai de made- « nioiselle d'Apremont? Son oncle verra- t-il autre « chose dans mes lettres que l'intention de rap~ K procher son neveu d'Adèle, et si vous étiez à v( sa pl^tce, jugeriez- vous autrement ? Savez-vous .< si Jules ne cédera pas enfin à des circonstances, ce impossibles à prévoir , à l'ascendant que son « oncle doit avoir sur lui ? Quels motifs raisoiniac( bles aura-t-il de refuser constamment ime fille, u dont l'éloge est dans toutes les bouches ? Ne se « peut-il pas même qu'elle parvienne à lui plaire , ,c< et que verra-t-il alors dans vos lettres que des « imputations vagues , dont il finira par ne faire «aucun cas? Si ce mariage avait lieu, Jules, que « vous avez tant aimé , serait le plus malheureux « des hommes, parce que vous auriez écouté une «fausse délicatesse. Non, madame, M. d'Estou-^ c( ville lira la lettre de mademoiselle d'Apremont ; (c il saura qu'elle est écrite à un homme marié , et «l'éclairer, c'est reiîiplir un dernier devoir à « l'égard de M. de Courcelles. »

Il y avait de la pusillanimité dans l'avis qu'avait ouvert maman, et de la passion dans la réplique de moii père= Mais son ressentiment s'accordait

2^8 ADÉLA.IDE

avec mes craintes, et assurait une rupture 'que j'avais préparée avec tant de réflexions et de soins. Je me suis rangée du parti de M. de Méran. # J'ai peint la coquetterie telle que je l'ai vue, et le portrait était. hideux. Mon père," animé encore par la force et la vérité de mes traits, a pris aussitôt la plume. Ma mère et moi nous sommes mises à notre ouvrage.

Il fallait que je fusse toute entière à l'exécution de ce projet, pour ne pas m'étre arrêtée aux suppositions injurieuses de mon père. Jules, céder enfin à l'ascendant de son oncle! Jules, aimer mademoiselle d'Apremont, ou une autre! Jules, m'oublier, m'ôter une vie qui n'est soutenue que par la faible espérance de lui appartenir un jour! Cela ne se peut pas; n'est -il pas vrai, Claire? cela ne se peut pas. •

Mademoiselle d'Apremont n'a plus à redouter la présence de Duverlant , de Beauclair et de Vertpré. Des Audrets et elle ont des vérités trop dures à se dire, pour ne pas se ménager mutuellement. Ces considérations ont puissamment contribué , sans doute , à lui rendre la tranquillité d'esprit , sans laquelle une intrigante ne peut agir. Elle est entrée chez nous pendant qu^ mon père écrivait, et elle a développé son amabilité et ses grâces ordinaires; il semblait que les événemens de la nuit précédente ne fussent qu'un songe, dont les impressions fâcheuses s'étaient dissipées avec les ténèbres.

Les gens aimables, a-t-elle dit, ont tous quitté le château. Il reste un homme à Velzac, dont la société lui est infiniment chère, et les qualités de sa femme et de sa fille ajoutent aux droits qu'il a acfquis à son affection et à sa bienveillance. Les^ plaisirs bruyans étourdissent, et le cœur aime à se reposer dans une douce intimité. Elle espère que nous nous verrons beaucoup, et sans cérémonie. En débitant ces cajoleries, elle nous souriait, à ma mère et à moi, de là manière la plus séduisante, et elle s'approchait insensiblement de mon père. Assise enfin auprès de lui, elle l'a attaqué, avec la réserve qu'elle met à tout en public, et qui aurait pu en imposer à des gens qui n'auraient rien su; mais nous ne laissions échapper ni un mot, ni une inflexion de voix, ni une intention. Mon père était rouge de colère, et trèsprobablement elle attribuait à ses charmes et à son manège le trouble qu'il s'efforçait en vain de cacher. Je voyais arriver le moment de l'explosion, et je sentais la main de maman trembler dans la mienne.

Une expression d'une délicatesse remarquable, et qui annonce la candeur d'une belle ame, a achevé de mettre mon père hors de lui. «c Made- « moiselle , a-t-il dit avec un sourire amer , tout «cela est très- joli, sans doute, et surtout très- « sincèrement senti. Vouloir plaire à un homme « de mon âge , est d'une modestie bien rare dans «une jeune femme; mais je me rends justice, et

aSo ADÉLAÏDE è

« je VOUS fixerais bien moins que MM. de Beau- « clair, de Vertpré et du.Verlant, qui, dit- on, « n'ont pas à se louer de vos procédés. Je vous « prie en grâce de vouloir bien ménager mon « cœur, et surtout le repos de madame de Méran. »

Il m'est impossible de te peindre l'état où cette sortie imprévue a jeté mademoiselle d'Apremont. Elle-était pâle et rouge à la fois; ses lèvres étaient agitées de mouvemens convulsifs, ses yeux ne o savaient où se reposer. Ce n'était là que le prélude d'une scène vraiment effrayante.

«Mademoiselle, a repris mon père, d'un ton (c plus poli et plus doux , vous savez peut - être «que j'ai élevé M. de Gourcelles, et que je lui « porte toujours l'intérêt le plus tendre : je ne « dois pas permettre qu'il soit trompé. Cependant « un rapport clandestin n'est pas d'un hopnéte « homme, et vous pouvez lire la lettre que j'écris « à M. d'Estouville. Celle que vous avez adressée « à M. Duverlant sera renfermée dans le paquet.

« Ne craignez rien de votre oncle : soyez bien « sure au moins que jamais il ne sera instruit « par nous. — 11 le sera par moi, s'est-elle écrié «d'un ton terrible. — Vous aurez tort, mademoi- « selle , et ce paquet , quoi que fasse M. d'Apre- «mont, ne parviendra pas moins à M. d'Estou- «. ville. »

Elle s'est levée, les yeux hagards, la bouche écumante , les traits renversés , tourmentée d'un mouvement de rage qu'elle ne pensait pas à mai-

Di; JVIÉRAN. 28 f

triser. « Quoi ! tout le monde ici se prononce « contre moi , tout le monde , jusqu'à des êtres (c obscurs que j'aurais dû ne pas daigner regar- « der ! » A ces derniers mots, mon père s'est levé à son tour; je l'ai vu prêt à s'oublier, sa main... Je me suis jetée entre mademoiselle d'Apremont et lui.

Elle m'a repoussée avec violence, et j'ai été tomber sur le bras d'un fauteuil; ma téte a porté, j'ai jeté «m cri , mon père est accouru , il m'a relevée. Cette fille a saisi le moment; éllç s'est jetée sur les papiers; elle a. mis en morceaux sa lettre à Duverlant.

M. d'Apremont est entré. Elle a composé aussitôt son maintien et son ton; elle n'a pu cacher l'altération remarquable de sa figure , elle en a tiré parti. « Mon cher oncle, je souffre continuelce lement depuis que je suis à Velzac. J'ai été très- (Mualade cette nuit, et, tout à l'heure, je viens « d'être attaquée de vertiges que les soins de ma- « dame de Méran ont calmés avec beaucoup de a peine. Madame de Valny ne reste chez vous que « par complaisance : permettez que demain nous « partions ensemble pour Paris. Cette dame est « d'un âge mûr; elle a votre confiance, je mjéta- « blij:#i chez elle jusqu'à votre retour. »

M. d'x^premont a adressé à ma mère les plus tendres remercîmens; il s'est informé de ma santé, qui lui paraissait chancelante. J'ai attribué ma pâleur et ma faiblesse aux fatigues de la nuit; «il

a donné la main à sa nièce, il est sorti avec elle. Nous sommes restés stupéfaits , anéantis.

Ainsi, je viens de mentir pour ne pas perdre l'objet le plus méprisable. Perdre cette fille ! Si nous en étions capables, nous ne le pourrions pas sans preuves , et elle vient d'anéantir la seule qiie nous pouvions produire contre elle. Que Jiiles au moins lise ces détails; ils sont de la plus grande vérité, je te le jure par l'amitié, par l'amour, par l'honneur, par ce qu'il y a de plus sac»é.

Mademoiselle d'Apremont ne restera pas ici; son oncle ne lui refuse rien. Ton mari connaît M. de Valny; peut-être es-tu liée avec sa femme. Fais en sorte de ne la recevoir que les jours où ta sauras que Jules ne doit pas venir chez toi; ne le conduis jamais chez elle. Il est possible que cette fille sente enfin le néant de ses jouissances; que les dangers qui les accompagnent l'en dégoûtent, et que, sûre de tenir ses fautes cachées à trois cents lieues de Yelzac, elle conçoive la noble ambition de remonter au rang de femme estimable. Combien alors elle serait dangereuse pour moi ! Elle n'aurait que des perfections , et elle les aurait toutes. Ma bonne amie, ne la reçois, je t'en, supplie , qu'autant que tu ne pourras t'en dispenser, sans violer les bienséances. Fais*plus : instruis le bien -aimé de mes tendres alarmes. Dis -lui que je sens mon infériorité, et que s'il veut me convaincre de la ferme résolution de me conserver son cœur, il ne verra pas celle qui les subjugue tous.

DE MÉRAN. iSj

Il Ta vue plusieurs . fois , je le sais; mais les circonstances n'étaient pas les mêmes: il venait de me quitter, ivre d'amour et* de bonheur; il n'avait pas un désir, pas une pensée qui ne se rapportassent à moi, et quand l'ame est remplie, les yeux ne s'arrêtent sur rien. L'a-t-il toujoTirs cette fièvre d'amour, dont je brûlais avec lui? N'a-t-elle pas souffert d'altération? Suis -je toujours pour lui la première des femmes? Que disje la première? S'il nommait la seconde, et qu'elle fût près de lui, je serais perdue, Claire, je le serais sans retour. Je l'en conjure à genoux, qu'il ne voie pas mademoiselle d'Apremont. •

Elle part ; elle part demain. On fait ses malles en ce moment. Jeannette , qui revient du château , l'a vue donner ses ordres à Julie avec la plus grande tranquillité. Quelle femme ! Pourquoi la nature n'imprime-t-elle pas sur ces visages-là tout l'odieux de l'intérieur?

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