‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 2 sur 64 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Premières anxiétés d'un jeune cœur.

Tout ce qui s'est passé hier me paraît un songe, une illusion. Tantôt je m'abandonne à mes sou-

venirs; tantôt je frémis, en pensant à des incidents qui m'ont séduite, entraînée, et qui, peutêtre , ne me préparent que des peines. Pourquoi Jules a-t-il rougi, pâli, lorsque mon père a lu l'article de la lettre de son oncle, qui l'appelle auprès de lui? pourquoi m'a-t-il regardée avec tant d'expression , lorsque ses yeux et sa bouche sont restés muets à l'égard de mon père? pourquoi s'est-il jeté aux pieds de M. de Méran avec la vivacité, le délire d'un homme à qui on vient d'accorder plus que la vie , quand il a eu la certitude de ne plus nous quitter? Que signifient ces larmes brûlantes qui tombaient sur ses joues? comment se fait -il que ma reconnaissance ait égalé la sienne , et que je l'aie marquée à mon père d'une manière aussi positive? qui a fait couler mes larmes? pourquoi ai-je été les cacher? quelle crainte a empêché Jules de franchir le seuil de ma porte, et d'entrer dans une chambre qui lui a été ouverte dans tous les temps? par quelle raison ma lecture chérie m'a-t-elle paru insupportable? par quelle puissance deux pauvres petits serins ont-ils fixé mon attention? d'où vient ce soupir qui m'est échappé en les regardant? quelle sensation nouvelle, et inconnue jusqu'alors, m'a fait rougir quand Jules m'a offert son bras, et que je l'ai accepté? qui a fait sourire M. et madame de Méran à l'aspect d'un trouble que j'aurais voulu cacher à ceux qui m'entourent et à moi-même? C'est ce sourire qui fait naître

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qnelqiiefois des espérances, peut-être bien mensongères.

Je ne finirais pas, et ce chapitre serait tout en questions, si je ne réfléchissais que jamais je n'ai rien éprouvé de semblable auprès de toi, et si cette idée ne suffisait pour m'éclairer sur ce qui se passe dans mon cœur. Que ne donnerais-je pas pour t'avoir ici! Nous parlerions... de ce dont je ne peux parler qu'à toi. Ton absence me condamne à un silence absolu. Jules, à chaque instant plus réservé, plus timide, me cherche et m'évite à la fois. Il me regarde; il semble qu'il ait quelque chose à me dire : j'écoute, j'attends, et il se tait. Mon père me parle rarement, et toujours de choses indifférentes. Madame de Méran m'entretient d'affaires domestiques, et, d'aujourd'hui, je n'entends plus rien de ce qu'ils me disent. Suis-je libre un instant, je vais dans le parc me recueillir, penser... à quoi? à qui? ai-je besoin de le dire? Mon cœur bat, mon sein se gonfle; je soupire, et je ne me soulage pas. Je pleure, et, confuse, humiliée, je m'échappe dans la campagne. Je rentre furtivement; ma bonne Jeannette répare le désordre de ma toilette, n'en parle à personne, et moi je pense qu'elle doit me prendre pour un enfant ; que ma conduite est bizarre , déplacée. Je me promets d'en changer, et le jour suivant ramènera les mêmes sensations, les mêmes extravagances. Je n'ai lu de ma vie qu'un roman, que le hasard a fait tomber sous ma main.

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J'ai ri aux éclats du grand sérieux des personnages, de l'importance qu'ils attachaient à ce que je croyais n'être que des bagatelles. Je ne rirais plus^ si je relisais ce livre aujourd'hui. Non, ma chère, ce n'est pas ton absence seule qui me rend distraite, rêveuse, mélancolique; je conçois maintenant que tu aies pu quitter ton amie pour suivre un jeune homme bien fait , aimable , que t'ont présenté tes parens.

La naissance , la considération publique , la fortune, tout était égal entre vous. Jules n'a pour lui que l'amitié de mon père, et il est un âge, dit-on, où les sensations s'émoussent, et où l'esprit de calcul les remplace. Il m'est impossible de prévoir ce qui m'est réservé. Je sais bien ce que je désire : je n'ose le dire qu'à toi.

Quel chemin effrayant m'a fait faire en un jour une lettre que j'eusse entendue avec la plus parfaite indifférence, si Jules n'en était l'objet! Que dis-je? Le feu existait; il était concentré; un incident très-simple a suffi pour le développer ; où s'arrêtera l'incendie? Parlons d'autre chose.

J'ai jugé M. Rigaud bien légèrement. Cest un homme d'un mérite distingué. Il a porté l'art de la mécanique au-delà de ce qu'on osait en attendre. Il est l'inventeur d'un métier qui travaille la laine depuis la tonte jusqu'à la dernière perfection du drap. Cette machine, de cent vingt pieds de longueur, est divisée en compartimens. Dans le premier, la laine se lave; elle sèche et elle est

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cardée dans le second; elle se teint et se file dans le troisième. Le drap se tisse plus loin , et il sort du métier émondé et lustré. Chaque mécanique peut faire vingt aunes de drap en quinze heures, et un enfant suffit pour conduire l'ouvrage.

M. Rigaud se propose de faire fabriquer jusqu'à cent métiers , et d'obtenir la fourniture d'habillement de l'armée. Son drap n'aura pas la finesse, le moelleux de celui de Louviers; mais il sera à un prix tel que le gouvernement économisera soixante -quinze pour cent sur cet objet, et cette étoffe sera d'une grande utilité pour la classe indigente du peuple.

M. Rigaud parle de tout cela avec une modestie dont je lui sais bien bon gré. Il me semble qu'à sa place , j'aurais un peu de vanité. Il n'a pu cependant résister au désir de nous faire voir les différens rapports qui ont été faits sur sa mécanique, et qui sont autant d'éloges complets. Ce mouvement d'un juste orgueil est tellement naturel , qu'il ne peut donner lieu à aucune réflexion.

Le local qu'habitait à Paris M. Rigaud, est beaucoup trop resserré pour une entreprise de cette importance. Il va faire construire de vastes hangars sur sa terre , et ses ouvriers lui enverront ses métiers, à mesure qu'ils seront confectionnés. Ces bonnes gens ne se connaissent pas entre eux. Les menuisiers , les serruriers , les bourreliers, ont été pris aux plus grandes dislances

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possibles les uns des autres, et chaque individu fabriquera toujours une même roue, ou telle autre chose, dont il lui sera impossible de prévoir l'emploi. M. Rigaud a jugé cette mesure indispensable, pour s'assurer le secret et la propriété exclusive de sa découverte. C'est lui-même qui montera ses métiers.

Celui qui existe , arrivera ce soir dans des caisses fermées avec son cachet, et sous la surveillance de gens sur qui il peut compter. Il propose à mon père de lui faire voir demain quelques essais. Cette offre a été acceptée avec une politesse qui m'a paru tenir de la reconnaissance.

Je te parlerai souvent de M. Rigaud. J'ai besoin de lui pour éloigner des idées qui me séduisent quelquefois, mais qui souvent m'effraient. Combien je me repentirai plus tard de m'être livrée à un penchant bien doux , ma Claire , mais qui ne peut attirer sur moi que des chagrins! cependant mon père et ma mère ont souri, en voyant l'embarras de Jules et le trouble que je ne pouvais cacher. S'ils n'avaient le dessein de mettre le comble à leurs bienfaits, laisseraient - ils avec moi, toujours avec moi, un jeune homme beau, bien fait, aimable... Aimable! Il ne l'est plus depuis qu'il est muet. Comment fait-on parler un homme qui aime et qui s'obstine à se taire? Dis-lemoi, mon amie, toi qui es maintenant plus instruite que moi.

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Oh! oui, oui, M. et madame de Méran ont des projets. C'est à cette idée que je m'arrête. Je la caresse et je la conserve soigneusement au fond de mon cœur. Elle me rendra heureuse aussi long- temps qu'elle existera; et s'il faut y renoncer, il sera temps alors, non de me plaindre, mais de gémir en secret.

Tout-à-l'heure , je parlais de toi à maman, de ton mariage , de ton époux. J'avais un œil à mon ouvrage , l'autre épiait la vérité dans les traits de ma bonne mère. J'ai parlé du bonheur qui résulte d'une iniion bien assortie , avec une chaleur qui , je crois, ne m'est pas ordinaire. L'étonnement s'est peint dans les yeux de madame de Méran. Je me suis tue, et, presque aussitôt, j'ai surpris un sourire imperceptible , qui m'a fait connaître qu'on pénètre mes projets, et qu'on ne les blâme pas.

M. Jules était présent. Il a rougi, à son ordinaire, et n'a pas daigné proférer un mot. Cet homme-là aurait-il la prétention de me pénétrer aussi? Ne l'a-t-il pas déjà fait? Je ne m'en consolerais point. Laisser lire dans son cœur, c'est en quelque sorte se déclarer la première, et je sais qu'une jeune personne qui ne peut s'empêcher d'aimer, doit au moins être impénétrable.

Que les hommes sont heureux ! Rien ne les empêche de chercher à plaire , de dévoiler leur ame à l'objet qui les a charmés, de solliciter un aveu si doux à faire, et qui, je le sens, doit por- XIX, 1

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ter, dans tout notre être, une ivresse, une vie jusqu'alors inconnues. Jules est un homme, et il se tait!... Peut-être n'a-t-il rien à me dire... Je te mens, Claire, je me mens à moi-même. Il me dirait beaucoup, s'il pouvait vaincre sa timidité. Qui peut le rendre craintif à ce point? Ai-je l'air si terrible? Mon caractère est doux, et ma physionomie peint, dit-on, mon caractère. Eloignons ces réflexions. Attendons, avec calme, qu'il plaise à ce beau monsieur-là de parler. Avec calme ! je suis piquée, très-piquée, et je le lui prouverai à la première occasion.

La voilà; elle se présente d'elle-même. Nous sortons pour aller prendre le frais dans la prairie. Il avance d'un pas, il recule de deux, comme il a maintenant la mauvaise habitude de le faire. Il voudrait m'offrir son bras; moi, je prends celui de mon père.

Il est mécontent, il fait la moue. Tant mieux. Qu'il donne la main à madame de Méran. C'est ce qu'il fait; c'est tout ce qui lui restait à faire. Oh! comme il me regarde! pauvre enfant! je suis presque fâchée de ne l'avoir pas attendu. « Que «regardez-vous donc toujours derrière vous, me « dit M. de Méran ? N'avez-vous jamais vu votre «mère?» Ces expressions sont sèches; mais elles me rappellent à ce que je me dois: il est, je crois, des circonstances où , pour frapper juste , il faut frapper fort. Je ne sais si maman a entendu ce que vient de dire mon père ; mais elle prend le

devant. Bon, je ne serai plus tentée de tourner la téte. Ah! c'est M. Jules qui la tourne à son tour. Quelle inconséquence! j'ai pu, à la rigueur, ne regarder que ma mère ; mais lui , qui regardet-il? M. de Méran? Peut-on le supposer? Je presse ma marche : il faut que nous soyons en ligne pour éviter les interprétations. Mon père me suit, sans réflexions, sans interpellations. Je crois qu'il sourit encore. Que veulent donc dire tous ces sourires-là? Rien que de bon, n'est-il pas vrai, Claire ?

Oh! mon père m'a aussi devinée. 11 ralentit sa marche, lorsque nous sommes à côté de maman et de Jules. Je me sens rougir... Mais d'une force! il regarde maman avec une expression que je ne lui ai pas vue encore. Ma mère répond à ce coup d'œil par un autre qui veut dire: cela est vrai; vous voyez juste, et je pense comme vous. Pas la moindre apparence de mécontentement. Tout va bien , Claire ; tout va bien.

Je suis d'une gaieté folle. Je laisse le bras de mon père, et je joue sur le gazon, en chantant cette ronde si jolie, que tu aimes tant, et que M. Jules a faite dans le temps où il parlait. M. Jules me regarde , et continue à promener majestueusement ma mère. Oh, l'insupportable homme!... Je crois que madame de Méran dégage son bras... Oui, oui. Jules s'avance, et moi je recule : il faut bien se venger un peu. Il s'arrête , interdit. Je commence le couplet : // faut danser

avec sa mie^ etc. , et il reste cloué à sa place. Hé, va donc, mon ami, lui dit M. de Méran, en le poussant par les deux épaules. Je n'aurais pas cru mon père capable de ce trait de bienveillance. Forte de son approbation, je fais la moitié du chemin. Wos mains se rencontrent ; je sens la sienne frémir. Qu'a-t-il donc? oh! je le sais : il me communique son frémissement... C'est celui du plaisir.

Nous nous arrêtons à l'instant. Nos mains tombent; les sons expirent sur nos lèvres. « C'est « assez danser, nous crie maman. » Elle reprend le bras de Jules ; je reprends celui de mon père, et je répète, intérieurement, ces mots qui lui sont échappés : hé\ va donc y mon ami. Je les répète en me déshabillant ; en attendant le sommeil. Je les répète encore en rouvrant les yeux à la lumière, et mon cœur à l'espérance, à la joie, au bonheur.

Le moment du réveil est celui de la journée où les idées sont plus fraîches, les perceptions plus faciles, où on se rend compte, presque sans prévention, de sa conduite et de celle des autres. Tu croiras facilement que je suis honteuse d'avoir accusé Jules , de lui avoir marqué du dépit. J^'intéressant jeune homme remplit un devoir pénible, et ce n'est point à moi à l'en punir. Il m'aime, Claire; il m'aime de toute son ame; mais il sent sa position. Sa résistance aux volontés de son oncle , peut le brouiller avec lui , et dès lors il n'a

plus lièii à attendre que de l'amitié de M. de Méran. Jist-il dans la probité, est-il même dans"* la délicatesse de chercher à plaire à la fille de son bienfaiteur, sans avoir obtenu l'aveu de ses parens? 11 faut éviter les occasions; il faut le vouloir au moins. Nos sentimens ne dépendent pas de nous, peut-être; mais une ame honnête et forte comprime ceux que la reconnaissance défend de dévoiler. Yoilà les véritables causes de l'extrême réserve de Jules; voilà ce que fu me répondrais , si ce cahier était rempli et que je te l'eusse adressé. Comment n'ai -je pas pensé tout cela plus tôt?

J'estime Jules plus que je ne peux te le dire. Je ne chercherai plus à le faire parler. Mais je le dédommagerai, autant que me le permettra la décence , de la contrainte qu'il s'impose. Combien il doit souffrir! combien je souffre moi-même, et pour lui et pour moi! depuis deux jours il a cessé de me donner des leçons ; je lui en demanderai une aujourd'hui. La musique rafraîchit le sang ; elle porte une espèce de calme dans le cœur le plus agité; elle établit entre le maître et l'élève une sorte d'intimité, qui doit tourner au profit de l'arnour discret. Je n'ai aucune expérience des passions ; mais je sens que Jules a besoin d'être avec moi, comme moi d'être avec lui; que le son de ma voix le touche, comme la sienne m'a souvent fait tressaillir, lorsqu'il se trouvait inopinément à côté de moi. Je soutiendrai son courage

par des expressions pleines de bonté , par ces *^iots jetés qui inspirent la confiance et l'espoir. Ce n'est pas là l'interroger, l'attirer, m'exposer à lui faire prendre de moi une idée défavorable, n'est-ce pas. Glaire?

Si je pressentais ma mère? Si je lui laissais entrevoir que je suis persuadée qu'elle a lu dans mon cœur et dans celui de Jules? Si j'implorais? ouvertement enfin , les effets de l'indulgence qu'elfe nous marque à tous deux? Pourquoi, si j'ai réellement pénétré ses desseins et ceux de mon père, refuserait - elle de faire entendre à Jules qu'il peut espérer? Autorisé par cette espèce d'acquiescement à nos vœux , il me dirait qu'il m'aime. Oh! quel plaisir j'aurais à l'entendre! je lui dirais que je l'aime aussi. Quel bien je lui ferais! tous les jours , à toutes les heures , à chaque instant, nous parlerions de notre amour. N'est-ce pas là le bien suprême? En est -il un au-dessus de celui-là? Je ne sais; mais je ne peux le concevoir.

Oui, je parlerai à maman... Non, non, elle n'osera rien prendre sur elle. Elle consultera M. de Méran. Il faudra qu'elle lui rende ce que je lui aurai dit. Me pardonnera-t-il de le presser ainsi , de vouloir avancer le terme qu'il a fixé , ou du moins de chercher à pénétrer, malgré lui, ce qu'il juge à propos de me cacher encore? Quelle opinion aura-t-il d'une fille qui aime, et qui ose avouer son amour à ses parens, qui ne Tinter-

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logent pas? Est-ce là , prévention à part, la conduite que doit tenir une jeune personne, bien élevée, modeste, qui connaît ses devoirs, et qui les respecte? Non, non, je ne parlerai point.

Je me suis placée près de lui à déjeuner. Je l'ai servi; je n'ai cessé de lui parler de choses bien indifférentes, à la vérité; mais ne trouves-tu pas que, dans certaines circonstances, le langage a un accent qui change le sens des mots? 11 ;iïi'a répondu assez péniblement d'abord. Bientôt son langage s'est accentué comme le mien; son œil s'est animé ; ses lèvres vermeilles m'orit souri. Je croijs qu'il était heureux. J'étais si satisfaite de lui avoir procuré un instant de bonheur!... Ah! je me rappelle que mon père et ma mère ont gardé le silence le plus absolu; ils écoutaient, et je suis certaine qu'il ne nous est pas échappé un mot, qui puisse altérer leur estime pour nous, et la juste confiance qu'ils nous accordent.

En quittant la table, j'ai invité Jules à passer au piano. Il m'a suivie sans résistance; mais sans paraître le désirer. Cette douce familiarité, qui a fait si long -temps le charme de notre vie, lui paraît dangereuse aujourd'hui. Ne crains pas , mon ami; je veille pour tous deux... je veille! Je me flatte de régler les mouvemens de son cœur, et j'aime autant que lui, et je n'ai que seize ans! Enfant imprudente et orgueilleuse!

Ma mère a pris son ouvrage , et elle vient s'établir auprès de nous; tant mieux: tout, jusqu'à

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l'innocence, a besoin d'un appui. Je fais un choix d'airs qui respirent la gaieté ; Jules m'en présente un bien sentimental, et qu'il chante comme un ange. Il ne chantera pas celui-là aujourd'hui: il ne le chantera pas de long-temps.

Je me mets au piano; je prélude; je commence. Sa voix tremble. Je veux la soutenir de la mienne; nous ne savons ce que nous faisons; moi, je ne vois plus la musique. Je m'étais cependant bien promis d'être maîtresse de moi. Ma mère éclate de rire , et, sans parler de ce qui vient de se passer, elle commence un conte trés-plaisant , dont le souvenir a, dit -elle, provoqué ces éclats.- Tu sais qu'elle conte avec beaucoup de grâce. Insensiblement elle nous a communiqué sa gaieté. Jules a ri franchement, de tout son cœur. Nous nous sommes remis au piano, et nous avons chanté, pendant deux grandes heures, avec une justesse, un agrément, une facilité, dont je suis encore étonnée.

En nous levant, nous avons trouvé M. de Méran appuyé sur le dossier de mon fauteuil. « Bien, «mes enfans, fort bien, a-t-il dit; je vous re- « mercie du plaisir que vous m'avez procuré ; mais « M. Rigaud nous attend. Allons voir la machine « qui fait vingt aunes de drap en quinze heures. »

Mes enfans , a-t -il dit ; mes enfans ! Claire , senstu bien la force de cette expression? Il nous remercie du plaisir que nous lui avons fait ! Jamais mon père ne s'est montré bon et affectueux à ce

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point. Je me repens presque de l'avoir jugé sévère, et il est des momens où je me sens capable de lui dire tout... Non, je ne dirai rien; je suis retenue par les réflexions que je t'ai communiquées plus haut.

Il est d'autres momens où je crois que je consentirais à passer ma vie auprès de Jules , sans autres liens que ceux qui nous unissent déjà : sans autres jouissances que de pouvoir le calmer, le rendre à lui-même. Que nous apprendrons-nous, quand nous nous dirons : J'aime? que nous servira-t-il de le répéter?

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