‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 3 sur 64 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le jeune cœur s'ouvre à la félicité.

Je me contredis. Oui, si c'est lui bonheur d'aimer, le bien suprême est de se le dire, de se le répéter, toujours, sans cesse. Lis, Claire, lis attentivement les détails de cette journée.

Nous arrivons chez M. Rigaud. Il vient audevant de nous, jusqu'au bas de son perron, et M. de Méran reconnaît cette marque de respect en lui présentant la main. Nous sommes reçus, sous le vestibule , par ime femme de quarante ans, qui a dù être très-jolie, et qui paraît avoir reçu une éducation soignée; c'est madame Rigaud. Son mari nous l'a présentée. Mon père se plaint obligeamment de ne l'avoir pas vue au château;

M. Rigaud balbutie quelques mots sur les égards dus aux distances , et entraîné par de tels procédés, M. de Méran invite madame Rigaud à venir passer avec ma mère les momens dont elle pourra disposer. Ma pauvre mère, condamnée jusqu'alors à éviter toute espèce de liaisons avec les femmes de nos voisins, et à qui une retraite absolue ne convient pas, s'attache aussitôt au seul individu de son sexe qu'il lui soit permis de voir. Elle marque à madame Rigaud une bienveillance qui n'est pas de la protection, qui n'est pas non plus de la familiarité; elle a pris précisément le ton qui peut enhardir sa nouvelle amie sans blesser les préjugés, ou le juste orgueil de M., de Méran.

La maison est bien, très -bien. Je remarque avec plaisir l'attachement que deux vieux domestiques ont pour leurs maîtres : il fait l'éloge des uns et des autres.

Après un quart d'heure de conversation, sur des objets assez indifférens, M. Rigaud reproduit son idée favorite, celle qui l'occupe essentiellement, et dont il ne peut se détacher qu'en apparence. 11 revient à sa mécanique, à son drap, à ses projets de fortune ; il nous propose de passer dans le bâtiment , où son métier est établi provisoirement. Nous le suivons.

Un enfant de dix à douze ans fait jouer une pompe, et la partie de la mécanique, destinée au lavage des laines, s'emplit d'eau. L'enfant, armé d'un entonnoir, verse la teinture dans un autre

compartiment. Cette première opération se fait par des conduits, qui dispensent de rien ouvrir, et Tenfant, machine lui-même, fait tout mouvoir, sans avoir d'idée de ce qu'il fait.

La seule chose qu'on puisse apercevoir est un triple rang de crochets extérieurs, qui saisissent partiellement la laine, qui la tirent dans l'intérieur, et ressortent pour se rattacher aux toisons, qu'on a besoin d'approcher à mesure que les crochets opèrent. Trente ou quarante livres de laine sont entrées ainsi, et en assez peu de temps, dans le premier compartiment de la mécanique.

M. de Méran regardait très -attentivement, et ne s'est pas permis une question. Maman causait avec madame Rigaud; Jules semblait étudier la disposition et l'effet des rouages par le bruit qu'ils produisaient, et moi, à qui l'art de la mécanique est fort indifférent, je ne voyais que Jules, et quand je le vois, le temps passe avec rapidité.

a M. le comte, le drap ne commencera à sortir « du métier que dans quelques heures, dit M. Ri- « gaud. Voulez- vous me faire l'honneur de visiter u mon petit domaine ? » Son petit domaine ! il est plus étendu que le nôtre, et Fépithète a paru déplaire à M. de Méran , qui cependant s'est laissé conduire.

Nous l'avons suivi, et partout nous avons reconnu une main intelligente et active. Nous sommes arrivés à un petit bois, dont la hsière n'annonçait rien qui pût piquer notre curiosité. Nous

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y sommes entrés , cependant , sur les pas de notre guide, et nous avons parcouru quelques allées tortueuses, mais soignées. Bientôt nous entendons le murmure d'une cascade , dont l'eau tombe mollement du haut d'une roche sur un sable bordé de gazon. Nous tournons de ce côté, et nous traversons des bosquets de lilas et de rosiers, qui parfument l'air. De petites retraites agréables, sans être recherchées, sont ménagées de loin en loin. Il échappe à ma mère de dire que ces berceaux parlent plus à l'imagination et au cœur, que des ruines bâties hier et des kiosques , accessibles de toutes parts aux rayons du soleil, et à l'oeil perçant des curieux. M. de Méran a un Idosque et des ruines toutes neuves, et il met ce qu'il a fort au-dessus des propriétés des autres. D'ailleurs des colonnes brisées rappellent ces monumens gothiques, élevés à grands frais par les seigneurs de la cour de François I^^, et c'est de cette époque que date l'illustration de notre famille. Sous aucun rapport, M. de Méran ne peut souffrir de comparaison avec la roture, et un regard expressif a annoncé son mécontentement à ma pauvre mère. Elle a voulu réparer la faute bien involontaire qu'elle venait de commettre , et elle n'a trouvé que des phrases gauches et forcées , qui ajoutaient visiblement à l'humeur de M. de Méran. Il était près d'éclater: Jules et moi, nous étions sur des charbons ardens. Fort heureusement , nous avons découvert la cascade , et à côté

(lu bassin, un homme habillé en Neptune, et armé du redoutable trident. La nouveauté de ce spectacle a fixé l'attention générale, et on a continué d'avancer , sans s'occuper davantage de chapiteaux renversés. Le dieu des mers a salué gravement mon père , et lui a débité des vers , qui m'ont paru meilleurs que ceux que faisait ma maîtresse de pension pour la distribution des prix. Ces vers-ci étaient un éloge pompeux de l'amiral Bonnivet, dont nous descendons, et de plusieurs chefs d'escadre, ses arrière petits-fils, qui se siiînalèrent en différentes occasions. Le dieu terminait en regrettant que les talens distingués de mon père fussent inutiles à son pays.

Si M. de Méran n'eût été loué de la manière qui devait le flatter le plus, si nous n'eussions craint de le blesser ouvertement, il eût éclaté de rire, et nous aussi. Neptune était représenté par le maître d'école du village, gros et court comme Sancho Pança. Une peau de mouton lui couvrait les épaules; une autre, décemment placée pardevant, descendait jusqu'aux genoux. Les jambes, les bras , et la poitrine découverts , étaient en rapport parfait avec une peau d'ours. Le trident était une fourche, sur laquelle on apercevait encore des traces de l'usage journalier auquel elle est consacrée. Ajoute à tout cela, la perruque à marrons dont se pare maître Antoine pour paraître au lutrin, une voix de basse-contre sans

modulations, et tu auras une juste idée du chantre de l'amiral Bonnivet et de ses descendans.

L'anxiété et le trouble de l'auteur le trahissaient malgré lui. Nous avons tous deviné madame Rigaud, et nous l'avons félicitée. M. de Méran lui a demandé la permission de l'embrasser avec la noble courtoisie des chevaliers du siècle de François l^'^. M. Rigaud, enchanté de cette marque de haute bienveillance, s'est enhardi jusqu'à proposer un dîner offert de grand cœur, et qui pouvait être accepté sans que cela tirât à conséquence. Le correctif sans conséquence a levé toutes les difficultés que M. de Méran allait peut -être opposer à l'invitation. Il a donné, d'un air gracieux, un honnête pourboire à Neptune , qui l'a accepté avec de grandes révérences , et nous avons repris gaiement le chemin de la maison, très - satisfaits les uns des autres.

Nous avons trouvé un dîner très-bon et fort bien servi. Mais ce qui a probablement contribué à le faire trouver excellent à mon père , c'est qu'on lui avait donné un fauteuil plus élevé que les autres de quelques pouces, et que son verre de cristal, taillé en forme de calice, était le seul de cette espèce qu'on eût mis sur la table.

M. Rigaud nous a appris que le bien qu'il possède est dans sa famille depuis deux cents ans, et qu'il a promis à son père mourant de ne jamais le vendre ni l'aliéner. Il a ajouté que son entre-

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prise exigeant une grande mise de fonds, il comptait partir incessamment pour Paris, où il chercherait un associé, dont les capitaux entreraient en compensation avec son industrie, et qn'il admettrait au partage égal des bénéfices. Il présume que le gain pourra aller de quatre à cinq cent mille francs par an. Ainsi, un associé qui mettrait un demi-million dans la chose retirerait ses fonds en deux ans à peu près , et jouirait ensuite , lui et les siens, de deux cent mille livres de rente, au moins, bien claires et bien nettes.

On allait quitter la table, lorsqu'on est venu nous annoncer que le drap commençait à sortir de l'extrémité de la mécanique. Nous avons couru et nous nous sommes convaincus, par la vue et le toucher, que M. Rigaud ne promet rien qu'il ne puisse faire. Nous avons vu de bon drap, bien frappé, bien lustré, d'un beau bleu, et ce qui a levé tous les doutes sur la durée d'une teinture aussi promptement imprimée à la laine, c'est l'épreuve du vinaigre à laquelle M. Rigaud a soumis devant nous un échantillon de son drap, dont la couleur n'a souffert aucune altération.

M. et madame de Méran ont féhcité M. Rigaud sur ses talens et ses succès. Nous avons pris congé d'eux, et nous sommes rentrés au château. De toute cette journée, je n'avais pu être un instant à moi. Il était temps que je cédasse au vœu le plus doux de mon cœur, celui d'être avec Jules, de le voir, de lui parler, de l'entendre. Mon père

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et ma mère m'en ont doimé la facilité. Ils se sont enfermés ensemble , pendant deux heures au moins, pour parler... j'ignorais encore de quel objet. Jules était vis-à-vis de moi. Il me regardait... Tu sais comme il me regarde, quand son imagination est exaltée. Ajoute à ce premier charme celui , plus irrésistible , sans doute , de l'amour passionné qui se peignait dans ses yeux. Il a fait un mouvement; j'ai cru qu'il allait se précipiter à mes genoux. Un tremblement universel m'a saisie, et cependant je désirais vivement qu'il cédât à cette première impulsion. J'avais tort, sans doute, car enfin s'il avait parlé, j'aurais répondu, ou plutôt le mot faime se serait échappé en même temps de nos lèvres brûlantes. Claire, j'ai cru jusqu'à présent qu'il est facile d'être sage, de l'être toujours. Je ne comprenais pas qu'on pût louer une femme vertueuse. Je commence à pressentir que cette réputation est le fruit de bien des efforts, et je conçois qu'on estime et qu'on respecte celle qui se les impose.

J'étais là, toujours là. Mes yeux fixés sur Jules devaient l'encourager, je le sens, et je te l'avoue. Il a rétrogradé; il s'est éloigné, et je t'avoue encore que cette conduite a froissé mon cœur. « Ne « pouvoir ni parler ni se taire ! » s'est-il écrié ; « cet « état est affreux, il est insoutenable. » Il est sorti.

J'ai pleuré, Claire, quand j'ai cessé de le voir; oui , j'ai pleuré d'amour et de dépit. Je te fais encore cet aveu dans l'humilité de mon ame. Se-

rait-il vrai qu'une femme est dans la dépendance de l'homme qu'elle aime; que la crainte de le perdre, ou même de l'affliger, peut la rendre capable de tout ? Ah ! trop heureuse alors celle qui , comme moi , a trouvé un homme dont la probité égale la tendresse.

On vient de lui remettre une. lettre. Il la lit dans le jardin. De qui est -elle? Je ne suis pas jalouse; je n'ai pas même le droit de l'être; mais rien de ce qui le touche ne peut m'être indifférent. Il est tout simple que je descende au jardin. Où serais-je donc avec lui, si j'évitais de le rencontrer dans un endroit où les yeux de nos gens, de nos parens , peut-être , seront fixés sur nous? Quand le mot amour s'échappe pour la première fois, ce doit être un torrent qui brise, qui renverse toutes les barrières qu'on lui oppose. Il sera contenu, comprimé dans un lieu où la faiblesse est sous la garantie des mœurs publiques. Je descends au jardin.

Je m'approche de lui. Il se parle à lui-même. « Enfin, se disait-il, si je ne peux rien pour elle, « j'ai du moins un sacrifice à lui faire , et celui-ci « me semble diminuer l'intervalle que la fortune « a mis entre nous. — De quel sacrifice parlez- « vous, Jules? Je ne souffrirai pas que vous m'en « fassiez aucun. » Imprudente ! A quelle humiliation je me serais exposée, si ce n'avait pas été de moi qu'il parlait? Il a tourné la tête; il a serré XIX. 3

précipitamment sa lettre , et nous sommes restés muets l'un vis-à-vis de l'autre.

J'ai repris un peu de courage. «Jules, de qui « est cette lettre? — Elle est de mon oncle, ma- (( demoiselle — Mademoiselle! Autrefois vous me a nommiez votre sœur. — Ce nom ne convient aphis. — M'aimez -VOUS moins que quand vous « me le donniez? — Vous aimer moins, vous aimer a moins! Le croyez-vous, mademoiselle?» Je me suis tue : j'ai senti qu'une question de plus amènerait un aveu positif, et que j'aurais à me reprocher de l'avoir provoqué.

«Eh bien! monsieur, que vous écrit votre on- « cle? — Permettez que ce soit mon secret. — « Voilà le premier que vous avez pour moi. — « Le premier, Adèle, le premier! oh! il en est un « bien plus important , qui me tourmente , qui «me tue, que je ne peux dire, ni renfermer. » Mon trouble croissait à chaque instant. Je craignais de l'avoir trop entendu; je tremblais de lui répondre. Si j'avais ouvert la bouche, c'en était fait. Nous étions d'inteUigence , sans que ce mot, si redouté, fût prononcé par aucun de nous. Je me suis tournée vers le château. J'ai invoqué la présence de ma mère dans toute la bonne foi de mon cœur. Je l'ai vue sur les degrés. De quel poids je me suis trouvée soulagée. J'ai couru à elle. Je l'ai pressée dans mes bras; j'ai caché ma rougeur dans son sein.

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Cependant, Claire, il est impossible que Jules et moi nous taisions plus long -temps. A la première occasion, au premier moment, l'explosion...

(( Ma bonne mère , Jules a reçu une lettre de « M. d'Estouville. Je suis certaine qu'elle parle «d'affaires de la plus baute importance, et Jules (c refuse de satisfaire Fintérét pressant que nous «lui portons. Il parle de sacrifices. Oh! il n'en « doit à personne; empéchez-le d'en faire aucun.

« Jules, lui dit maman , M. de Méran n'a pas « balancé à vous lire la lettre qu'il a reçue de «votre oncle; pourquoi n'imitez- vous pas cette «franchise? Est-ce à votre âge qu'on juge sans « prévention , et qu'on connaît ses véritables in- « téréts? — Je les connais, madame, je les con- « nais. Je n'ai qu'un désir, et je n'en peux avoir « d'autre , cehii de passer ma vie avec vous , de « vous prouver ma sincère reconnaissance , mon « vif attachement. C'est dans l'expression journa- « lière de ces sentimens que je place ma félicité. «Voilà la seule que je puisse connaître, que je « veuille goûter. Le reste m'est indifférent. — J^a « confiance est la première marque de la sincérité «des sentimens dont vous parlez. Donnez -moi « cette lettre. — Dispensez -moi de vous la mon- « trer, madame; je vous en prie, je vous en con- « jure. — Devez- vous avoir des secrets pour moi , « qui vous ai tenu lieu de mère? Et à qui donc « parlerez - vous sans réserve, si ce n'est à ceux «qui vous aiment si tendrement? — Je crains de

« les affliger. — Héî ne voyez-vous pas que vous « nous tourmentez l'une et l'autre; que la crainte « du mal qui vous menace , peut-être, nous frappe «comme s'il était arrivé? S'il est réel, nous dece vous le connaître pour le partager. S'il est « imaginaire , vous devez dissiper l'anxiété qui « nous agite. Donnez - moi cette lettre , M. de « Courcelles, ou je ne crois plus à votre amitié. « — Madame, la voilà. »

Je passe mon bras sous celui de ma mère, et je lis avec elle, M. d'Estouville est furieux. 11 reproche amèrement à Jules la préférence qu'il nous accorde sur lui. Il déclare formellement que s'il ne part pas aussitôt pour Paris , il le privera de sa succession. Il ne craint pas de lui dire , qu'un homme comme lui doit rougir de vivre des bienfaits d'un étranger. Un étranger î M. de Méran n'est-il pas son père, et les dons de l'amitié humilient-ils jamais?

Cependant il s'agit de deux cent mille livres de rente. Oh! quel sacrifice en effet! non, je ne le recevrai pas. Je ferai mon devoir; j'en aurai le courage. « Parlez -lui, maman; rendez -le à son « parent , à lui-même , à la fortune. Si l'amitié a «ses droits, la nature n'a- 1- elle pas les siens? « Oserons - nous les lui ravir ? — Ainsi , mademoi- « selle , vous me chassez de chez vous ! — Vous « chasser, Jules, vous chasser ! — Je connais votre « cœur à tous; vous rejetterez un sacrifice que le « mien a juré irrévocablement. Voilà ce que j'avais

« prévu ; voilà la persécution que je redoutais , et «que je voulais m'épargner. Bannissez -moi de «votre présence; exilez-moi des lieux qui me « sont si chers, et où je laisserai plus que ma vie. « Je partirai ; mais je n'irai point recevoir de loi^ «de M. d'Estouville , que je ne connais que par « la tyrannie qu'il voudrait exercer sur un être, « qui n'attend, qui ne veut rien de lui que l'oubli « le plus absolu. Je prendrai rang dans une de «nos phalanges, et je prouverai que l'homme « courageux ne cède ni aux promesses , ni aux «menaces, et qu'il sait supporter l'adversité. »

Ah! Claire, si tu savais combien mon faible cœur a joui en l'écoutant! c'est à ce cœur si tendre qu'il parlait, et l'énergie de ses sentimens a ranimé l'espérance et la force, qui s'éteignaient en moi. J'étais vraie, lorsque je l'engageais à obéir à son oncle; mais je crois que je serais morte, s'il eût cédé à mes raisonnemens, à ceux, plus suivis encore , que ma mère a opposés à sa résolution.

Mon père nous a joints en ce moment , et maman lui a présenté la lettre de M. d'Estouville. M. de Méran a lu avec attention, et a réfléchi quelque temps après avoir cessé de lire. Je voyais l'incertitude se peindre dans tous ses traits. J'attendais mon arrêt, appuyée sur ma mère et tremblante de tout mon corps. «Pour Dieu, monsieur, « prononcez , lui dit - elle ; vous n'avez pas d'idée « de ce que nous souffrons tous. — Ce n'est pas

«à moi, madame, qu'il convient de prononcer. « M. de Courcelles a seul le droit de juger entre «son oncle et nous. — Mon père, son jugement «est porté. — Et quel est-il, mademoiselle? — « Il renonce à deux cent mille livres de rente. « Il les sacrifie au plaisir de vivre avec vous , de « vous aimer, de vous en donner chaque jour des « preuves nouvelles. »

La sérénité a reparu sur le visage de mon père. «Jeune homme, a-t-il dit, à votre place, je me « conduirais comme vous. Mais ma position et « mon âge m'imposent des devoirs , dont je ne «peux m'écarter, et je les trahirais, en prolon- « géant votre séjour chez moi, si je n'avais à vous « offrir l'équivalent de ce que vous ôte votre on- « cle. J'ai à parler à M. Rigaud. Attendez-moi ici. « Je m'expliquerai à mon retour. »

Un équivalent! quel peut-il être, Claire, si ce n'est la main de sa fille ? Pénétrée de cette irdée , je me jette dans les bras de ma mère; je l'embrasse, en répandant de douces larmes. Jules tient sa main et la couvre de baisers. Et lui aussi, il a deviné l'équivalent dont a parlé mon père. Ah! quand on aime comme nous, est -il une pensée qui ne soit commune à tous deux?

Enfin dans deux heures, plus tôt peut-être, Jules pourra me dire qu'il m'aime, sans manquer à son bienfaiteur. Je pourrai l'écouter, lui répondre, sans blesser ni la décence, ni la piété filiale. Ah! Claire, quel moment que celui où nos ames

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se confondront pour la première fois! il sera plus délicieux encore par ce calme intérieur, qui naîtra de l'approbation de nos parens, par la certitude que notre félicité sera aussi la leur. Oh! je le sens, si le bonheur parfait ne résulte pas toujours de l'accomplissement rigoureux de ses devoirs, au moins n'existe-t-il jamais pour ceux qui les négligent, ou qui les enfreignent.

Ma mère- s'abandonne à toute sa sensibilité. Elle partage notre allégresse; elle nous serre tous deux dans ses bras; elle nous appelle ses enfans; elle nous regarde alternativement; ses yeux puisent une vie nouvelle dans les nôtres. Des mots sans suite lui échappent, et cependant ils laissent tout pénétrer. Elle ne dira rien de positif; elle veut laisser à mon père le plaisir de nous annoncer la bienheureuse nouvelle. Ah! il ne nous manque que la satisfaction d'entendre confirmer, par M. de Méran, ce que nous savons déjà.

Jules parle à présent; il a retrouvé les mots heureux qui charmaient nos jeux enfantins. Il m'a rendu le nom de sœur; mais c'est pour un moment: ce nom que je désirais si ardemment, et qu'il me refusait tout à l'heure , ne dit plus assez maintenant. Je serai son amie, sa douce, sa tendre, sa fidèle amie; j'imaginerai, s'il se peut, des qualifications plus expressives encore, pour les recevoir de lui, pour les lui prodiguer.

Ah! Claire, tu me reconnaîtrais aujourd'hui; je suis folle d'amour et de bonheur. Ma tète dé-

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lire; mais c'est avec cette gaieté, ce doux abandon, qui te plaisaient tant, il y a quelques mois. Ma mère sourit à la saillie qui m'échappe, à celle qui pétille sur les lèvres de Jules. Elle-même a des traits heureux, qu'excite le bonheur commun, et qu'elle renfermait jusqu'ici, sans doute par la crainte de déplaire à M. de Méran. Il prétend que la dignité et la réserve sont les grâces d'une femme de quarante ans. Ma mère n'en a que trente -cinq, et elle est encore jolie. N'importe, il ne faut pas qu'elle rie... ohî elle rira quand je serai la femme de mon Jules , et que nous serons bien cachés tous les trois. La femme de mon Jules] que ce mot est doux à prononcer! Ah! oui , oui , on peut quitter son amie pour son époux.

A propos, pourquoi donc M. de Méran est -il allé chez M. Rigaud? quelle affaire si importante peut l'avoir conduit là? Pourquoi ne pas s'expliquer clairement d'abord, et parler ensuite mécanique et drap le reste de la soirée ? Ma mère pourrait répondre à cette question. Sans doute cette seconde visite , rendue le même jour à M. Rigaud, a été concertée dans le long entretien que M. et madame de Méran ont eu ensemble. Je parle, j'insiste, je ris, je caresse, je boude, je m'éloigne.... pour revenir bien vite : maman est impénétrable. Elle commence un conte, je l'interromps; elle en recommence un autre; je chante , je danse autour d'elle. Jules s'empare de

ma main; je prends celle de maman, et nous voilà tous trois sautant cette ronde que le méchant refusait l'autre jour de chanter avec moi dans la prairie.

Tout à coup un homme prend ma main et celle de ma mère. Je regarde... oh! mon Dieu, c'est M. de Méran! Est-ce un songe, une illusion? M. de Méran ne blâme pas nos jeux; il ne dédaigne pas de s'y mêler. M. de Méran danser! je n'en reviens pas , Claire. Il faut qu'il soit heureux , bien heureux, pour oublier ainsi ses habitudes, et l'étiquette, quelquefois minutieuse, qui règle toutes ses actions. Ah ! j'ai le meilleur des pères. Je le craignais ; je ne peux plus que l'aimer.

Cette saillie de gaieté ne pouvait durer. M. de Méran a repris bientôt ce maintien imposant, ce ton solennel, qui ressemblent si bien à la sévérité, et qui m'ont si long -temps abusée. « Ren- «trons, a-t-il dit; j'ai des choses importantes à « vous communiquer. »

Nous l'avons accompagné jusqu'à son appartement, où tout était disposé pour l'auguste conférence qui allait s'ouvrir. En nous plaçant, j'ai rencontré la main de Jules, et je crois que je l'ai pressée. Dans la position où nous sommes, il n'y a pas de mal à cela, n'est-ce pas, Claire?

Mon père a pris la parole, et nous a invités à ne pas l'interrompre, v M. de Courcelles, j'ai « promis à mon ami mourant de vous tenir lieu « de père , c'est-à-dire que j'ai contracté l'enga-

« gemeiit de ne pas mettre de bornes à mon af- « fection, à mes soins, à mes bienfaits. Jusqu'à ce « moment , vous m'avez dû beaucoup ; mais une « grande fortune vous appelle; vous la rejetez par (c l'effet de votre reconnaissance , de votre atta- (c chement envers ma famille ; vous êtes donc « quitte avec moi, et pour que je sois réellement « votre père, il faut que vous me deviez quelque c( chose : je vous offre la main de ma fille. »

Ici , Claire , sans nous regarder , sans nous parler, sans nous entendre, Jules et moi, nous sommes tombés à ses genoux. La chambre de mon père était devenue un temple. Nous voyions en lui le ministre qui consacrait le plus tendre amour. Nos tètes inclinées appelaient sa bénédiction.

«Relevez-vous, mes enfans, et écoutez. Ma- « dame de Méran et moi avons pénétré , dès «long-temps, votre inclination mutuelle, et nous « y avons applaudi en secret. Nous avions formé «le projet de vous unir, avant que M. d'Estou- « ville pensât à s'attacher Jules par ses libéralités. « Ma fortune actuelle pouvait suffire à tous; vous « eussiez partagé notre sort , mes enfans , et héri- « tiers un jour de nos biens , Jules eût joui d'une « aisance qui eût pu suffire à ses vœux. Les cir- « constances sont changées. M. d'Estouville paraît « déterminé à reconnaître la docilité de Jules par « des sacrifices présens. M. de Courcelles les re- « jette: je lui dois un dédommagement.

D E M É 11 A iN . 4^

« — Rien, rien, mon père, rien que la main «d'Adèle, et je possède tout. — Monsieur, vous « pensez en amant; je dois agir en père. Ne m'in- « terrompez plus, s'il vous plaît. Vous avez été « témoins, comme moi, des succès de M. Rigaud; « vous connaissez les avantages qu'on doit rai- « sonnablement attendre d'une telle entreprise. «Je viens de chez lui; je lui ai proposé d'être « l'associé qu'il allait chercher à Paris , et il a « accepté ma proposition, avec les marques d'une « satisfaction vraie.

« Ne croyez pas que les circonstances puissent « influer sur mes opinions. J'ai toujours regardé « le commerce comme fort au-dessous de ma nais- « sance , et ma manière de voir est encore la «même à cet égard; mais je suis loin de consi- « dérer l'opération de M. Rigaud comme une « affaire mercantile. Cet homme-là devient essen- « tiellement utile à toutes les classes de la soft ciété ; il s'immortalise par sa découverte , et «joindre mon nom au sien, c'est l'associer au « génie et à la gloire.

« Lui et moi partons demain pour Paris. Je « vais y emprunter cinq cent mille francs sur ma « terre ; il va y presser la confection de ses mé- « tiers. Trois ans, au plus, me suffiront pour reti- « rer ma mise. Alors je libère mon bien. Madame « de Méran et moi , nous continuons d'y vivre «avec la dignité qui convient à notre rang, et « j'abandonne à M. de Gourcelles deux cent mille

« livres de rente légitimement acquises. C'est préce cisément ce qu'il peut attendre de son oncle , (c et mademoiselle de Méran lui apporte en dot un « grand nom et d'assez belles espérances. Toute «la France doit applaudir à ces dispositions, et « je me félicite de les avoir conçues.

«A l'époque où je rentrerai dans mes fonds, «Jules aura vingt-trois ans; mon Adèle en aura «dix- neuf. C'est ordinairement à cet âge qu'on « dispose de soi avec jugement : il est difficile de « bien sentir plus tôt les obligations sacrées que « le mariage impose. Jules emploiera ces trois «années, non à faire le commis marchand, je « rougirais de le lui proposer ; mais à s'instruire « auprès de M. Rigaud , à veiller à ses intérêts et « à ceux d'Adèle , comme j'examine la conduite et « les comptes de mon régisseur.

« Le terme marqué pour votre union n'est pas « aussi éloigné que vous pouvez le croire : le « temps s'écoule vite , mes enfans , quand on « s'occupe et quand on aime. A chaque somme « qui me rentrera , Jules réfléchira qu'il a fait un « pas de plus vers le bonheur ; il lira dans les « yeux d'Adèle l'amour modeste qui récompense « la fidélité et le travail de l'amant, et qui compte « les instans, sans prétendre y rien retrancher.

«Aimez-vous, mes enfans. Votre mère et moi, « nous y consentons , nous vous y invitons ; mais , «Jules, le jour heureux est encore éloigné. In- « capable de former un plan de séduction, vous

DE :^iÉr»AN. 4-^ « l'êtes peut-être également de résister à des oc- « casions sans cesse renaissantes. Monsieur , je « vous confie l'innocence d'Adèle. C'est sous votre « sauve - garde que je mets son inexpérience. « Que ce dépôt soit sacré pour vous. Justifiez ma « confiance par la plus rigide vertu. Souvenez- « vous qu'on ne transige point avec elle , et que « la résolution de s'arrêter à tel ou tel degré , n'est «que préparer, assurer une chute complète et « irréparable. »

Jules s'est remis aux genoux de M. de Méran , et j'y suis tombée avec lui. Nous avons prononcé d'une voix ferme, et dans toute la pureté de notre cœur, le serment d'être toujours dignes des plus respectables parens , et de nous conduire en leur absence, comme si nous étions devant eux.

Mon père et ma mère nous ont bénis. Ils nous ont relevés, embrassés... Embrassés avec une satisfaction, une tendresse, dont je ne peux te donner d'idée. Jules a pris ma main. Ivre de joie et d'amour, il l'a couverte de baisers. Cet aveu, si long-temps renfermé, si ardemment attend.u, s'est échappé de sa bouche en traits de feu. Il a voulu entendre de la mienne l'assurance d'un sentiment que je n'ai pu lui cacher. Je lui ai juré amour éternel, avec la réserve d'expressions que me prescrivait la bienséance ; mais avec ce trouble, cette rougeur, cette voix altérée et tremblante, qui annoncent au vainqueur chéri toute l'étendue de son bonheur.

Nous sommes irréprochables, Claire. Pas un mot ne nous est échappé, avant que mon père et ma mère eussent autorisé cet amour, timide à paraître. Mais qu'il était temps qu'ils prononçassent! un jour plus tard, peut-être... Ah! n'altérons point par de tristes réflexions la sérénité de celui-ci.

Nous ne pensons plus qu'aux dispositions nécessaires pour le départ de M. de Méran. Jules et moi, nous allons, nous venons, nous montons, nous descendons; nous nous rencontrons, nous nous heurtons; nous rions, nous repartons. Nos gens ne conçoivent rien à notre célérité. Le mot est à peine prononcé, que l'objet est placé dans une malle, dans une valise, et notre prévoyance supplée le mot qui n'est pas articulé encore. Cher et respectable père ! c'est pour nous qu'il va supporter les fatigues d'un assez long voyage! Ah! prouvons-lui, par notre empressement à lui complaire, combien nous sommes pénétrés, heureux de sa bonté.

Dans l'état où je suis, on ne dort pas. Il faut s'occuper de son bonheur; il faut surtout pouvoir en parler. Ma mère sait tout, et je ne peux avoir de confidente plus sage, plus respectable qu'elle. Je passe dans sa chambre; je l'attire sur son ottomane; je l'étourdis de mon caquetage; je ne lui donne pas le temps de me répondre. Elle a presque autant de plaisir à m'entendre que moi à déraisonner. Les heures s'écoulent, et nous ne

nous en apercevons pas. Le jour commence à poindre ; il m'avertit de mon indiscrétion ; j'en demande pardon à ma mère, et une mère, heureuse de la félicité de sa fille , n'a rien à lui pardonner.

On sonne à la grille à tout briser. C'est M. Rigaud, et c'est Jules qui va lui ouvrir. Ali! je le vois, mon charmant ami n'a pas plus dormi que moi. Dans un instant, tous les domestiques sont debout. M. de Méran passe chez ma mère; il nous trouve fatiguées; il nous gronde un peu. Il fait arranger sa voiture; il envoie chercher les chevaux. M. Rigaud demande la permission de nous saluer; je lui demande celle de lui offrir le chocolat que j'ai préparé la veille. 11 accepte; j'appelle Jeannette, et avant qu'elle soit descendue , le chocolat est servi. Nous nous mettons tous à table. Jules prie mon père de se charger d'une lettre pour son oncle. Il nous en fait la lecture. Elle est respectueuse ; elle exprime de la sensibilité, de la reconnaissance; elle est bien.

Le fouet des postillons nous fait quitter la table. Nous conduisons mon père à sa voiture. Ma mère et Jules l'embrassent; moi, jti l'étreins dans mes bras; je le presse contre mon cœur. Une larme coule sur sa joue; je la recueille et je pleure aussi. Ah ! Claire , ces larmes-là sont celles du plaisir.

La berline s'éloigne. Je rentre, appuyée sur le bras de ma mère et sur celui de Jules. Je suis

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excédée, anéantie. Tant de sensations se sont succédé si rapidement ! Cependant je mets ce cahier sous enveloppe, parce que je suis impatiente de recevoir ta réponse. Sois franche comme moi. Dis-moi tout ce que tu penses.

Ma mère me presse de me mettre au lit. Je te quitte pour lui obéir.

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