‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 20 sur 64 · CHAPITRE XVIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIL

On a pu le prévoir.

Jamais, t'ai-je dit, Claire, mes yeux ne se rej)orteront sur ces caractères de désolation et d'effroi. Une force irrésistible m'entraîne à mon se-

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cfétaire ; je reprends la lettre fatale; j'en pèse ies circonstances, les moindres expressions. Elle allume ma colère ; elle excite ma pitié ; je suis maintenant le jouet de toutes les passions.

Le malheureux! il a voulu que je crusse qii.'il était étranger au crime ; qu'il était loin de le prévoir. Ah ! il a tout senti , tout jugé d'avance. Il a voulu succomber ; il a péri ; il m'a entraînée dans l'abîme.

Homme de mauvaise foi, n'avais-tu pas lu ce^ que j'écrivais de cette fille à madame de Villers? Ne devais-tu pas craindre ces agrémens, ces qualités brillantes, auxquelles tu savais qu'on ne résiste pas ? Tu t'es rendu au premier mot de ton oncle ; tu t'es laissé conduire chez madame de Valny ; tu t'es empressé d'y retourner.*

Tu attribues ta perte à un malheureux livre ! Excuse frivole , misérable , inadmissible. Çne femme se baisse devant toi , et le souvenir de quelques charmes , aperçus à la dérobée, te poursuit jusque dans ton sommeil ! Déjà l'infidélité était commise ; elle était au fond de ton cœur.

Tu as des sens, dis-tu? Eh! n'en ai-je pas aussi, et ont-ils jamais parlé pour un autre que toi? La force , que ton sexe s'attribue , ne doit-elle pas lui rendre la victoire plus facile ? N'avez- vous pas , au moins, les mêmes moyens que nous de. résister ? Dis qu'il te fallait des plaisirs. Ingrat, tu as pu les goûter, lorsque tu me savais malheureuse, souffrante, pleine de ton image et d'amour?

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Tu passes les jours entiers auprès de l'enchanteresse. Elle te marque des regrets de sa conduite passée; elle exprime le désir de te fixer. Aussitôt ton amour-propre jouit; ton imagination s'allume. Tout en elle, t'écries-tu, tout est grâce et volupté. Méchant, aurais -tu rien vu de tout cela, si tu n'avais cessé de m'aimer? 11 y avait des jeunes gens au château d'Apremont. J'aurais pu en remarquer quelqu'un , aussi intéressant que toi peut-être , et meilleur sans doute. Je ne leur ai pas accordé un regard ; j'aurais cru te faire un larcin. Mes désirs, mes voeux., mon cœur, mes pensées ,.\out était à toi , exclusivement à toi , et tu me trahissais !

Tu conduis cette femme à une noce ! Tu oses valser avec elle, et me peindre les sensations que tu as éprouvées ! Ignorais-tu que la. valse est fille de la licence ? Et que devais - tu penser d'une femme qui faisait battre son cœur contre le tien ; dont le sein effleurait ta poitrine ; dont *la main caressante errait sur toute ta personne ? Il aurait fallu être un ange pour lui résister ! Eh ! qui t'obhgeait à soutenir un combat inégal ? Perfide , il fallait fuir. Il en était temps encore.

Elle était vierge, dis-tu? Est-il possible d'avoir tous les vices? Le libertinage est le seul qui lui manquait. L'insensibilité , la dissimulation , l'astuce , la perfidie , la cruauté , ne suffisent-elles pas pour déshonorer une femme ?

Tu gémis maintenant^ tu te désespères , lu ne

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meurs pas.^^h. pourquoi le coupable mourrait-il? Vis ^ pour souffrir et me regretter. Ai-je pii mourir , moi , qui suis innocente , et qui pouvais espérer de voir finir mes douleurs ?

Tu me parles de ton amour! Eh? que m'importe maintenant que tu m'aimes ou non? Éteins cet amour , si vraiment il t'en reste quelque chose : il te rendrait plus malheureux , sans adoucir mon sort, et j'ai encore la bonté de te plaindre.

Tu veux que je me taise avec madame de Yillers ! Hé , pourquoi mon amie ignorerait-elle quelque chose? Où chercherai-je des consolations, si ce n'est dans son cœur? La réputation de fa femme^ perfide , en a-t-elle une à perdre?

Claire , cette filîe a senti la nécessité de former un établissement qui , sans la rétablir dans l'estime de tout le monde , la rendît en quelque sorte indépendante de l'opinion. Elle a tout calculé, tout préparé ; elle avait marqué le montent de la défaite de M. de Courcelles. Elle ne l'aime pas, elle le trompe ; elle Fa trompé jusque dans ses bras. Elle sera son fléau.

Oh ! s'il était vrai que la figur-e enchanteresse de M. de Courcelles ; que son doux sourire ; sa voix pénétrante pussent agiter pour la première fois le cœur de cette femme ! Si elle se pénétrait de cette vérité , qu'épouser un homme , c'est se charger du soin de son bonheur, je lui pardonnerais ses intrigues, sa bassesse. Mais lui !... Claire, lui!. = . Non , je ne peux lui pardonner.

Oh , mon amie , quel cœur il a déchiré ! tu y as toujours lu comme moi-même; tu en connais les replis les plus cachés : il est inutile que je m'étende sur ce sujet.

Mon père a senti, hier, une légère indisposition, qui semble prendre aujourd'hui un caractère plus sérieux. Jérôme est allé à Tarbes chercher un médecin.

Je me suis établie dans la chambre de M. de Méran. Je suis bien faible encore ; mais je m'empresse de lui rendre tout l'intérêt , tous les soins qu'il m'a prodigués.

MM. d'Apremont et des Audrets sont venus le voir aujourd'hui. Je me suis félicitée de ce qu'ils étaient deux : il est des choses dont on n'aime pas à parler devant un tiers. Aussi M. d'Apremont ne m'a rien ^dressé de particulier. J'ai plusieurs fois surpris dans les yeux de des Audrets... Hé, que m'importe comment un homme me regarde ? Je le méprise , il ne peut être dangereux pour moi : maman me l'a dit.

Le médecin est arrivé; il a trouvé de la fièvre au malade; il présume que cela n'aura pas de suite. 11 a cependant prescrit quelques remèdes. Il doit revenir demain.

Mon père a exigé que je me retirasse à dix heures du soir. Je ne me sens pas en état de résister à des fatigues soutenues, et j'ai cédé. Pourquoi me suis-je rendue? A qfloi, désormais, peut me servir la vie ?

Claire , ma bonne amie , la nuit a été mauvaise, très-mauvaise ; la fièvre a considérablement augmenté. Jeannette m'a dit en confidence qu'il y a eu du délire. Ce matin , maman a voulu m'interdire l'entrée de la chambre de mon père. J'ai résisté à ses prières, à ses ordres ; j'ai repris la place que m'ont marquée la nature et le devoir.

M. d'Apremont est revenu ; il était seul. Il a parlé avec éloge de ma persévérance , de mon active sollicitude. Quelles femmes a-t-il donc vues, si le respect et l'amour filial lui paraissent des qualités ?

J'entends une voiture... C'est le médecin... Je cours au-devant de lui. Je lui rends ce que m'a dit Jeannette , ce qu'elle a cru devoir cacher à maman. Je l'observais en lui parlant ; j'ai surpris un mouvement de tête, qui n'annpnce rien de bon.

Il est monté; il a examiné le malade; il a écrit. Il nous a ensuite priées, maman et moi, de passer avec lui dans une chambre voisine. Là , il nous a déclaré que la maladie est inquiétante, et qu'il 'est prudent de nous éloigner. M'éloigner de mon père malade ! Qui donc prendra soin de lui ? Des étrangers ? Je ne le souffrirai pas. Pourquoi exposerait-on Jeannette plutôt que moi? Qui l'oblige au sacrifice de sa vie? Elle y tient par l'amour et le bonheur : la mienne ne peut être qu'une longue suite de peines. PuiSsé-je la perdre, en remplissant le plus sacré des devoirs !

La discussion a été longue et vive. Je ne sais si mon père a entendu quelque chose; mais quand j'ai repris pia place près de lui, il a avancé la main ; il a rencontré la mienne; il l'a portée sur ses lèvres; il l'y a lông-temps pressée, et son œil me disait affection et reconnaissance. Je me suis penchée sur son lit; je l'ai tendrement embrassé. Maman m'a tirée avec force; je me suis éloignée de quelques pas. Les yeux attendris de mon père me suivaient; ils semblaient me rappeler. Je me suis approchée ; maman avait pris ma place. Je suis restée debout à côté du lit. On a senti que j'étais irrévocablement décidée. On m'a approché un fauteuil.

Le mal a sensiblement augmenté pendant la journée* On a renvoyé à Tarbes. Le médecin est ici. Il ne s'éloignera que lorsqu'il n'y aura plus rien à craindre.

Il est minuit. J'ai consenti à me retirer, et je t'écris à la hâte. Je suis accablée ; j'ai besoin de repos.

La nuit a été cruelle. Il n'a pas eu un moment de calme , et il a constamment déliré. Il ne m'a reconnue que vers huit heures. O mon Dieu! mon Dieu 1 Je croyais avoir tout perdu : je sens à présent ce que vaut un père. Mon dieu , conservezle moi.

Une berline à six chevaux entre dans la cour... C'est la livrée de M. d'Apremont. Il descend de la voiture ; il a avec lui un homme que je ne con-

nais pas... Oh! mon amie, il a su qu'un célèbre médecin de Paris était à Baréges. Il n'a voulu s'en rapporter qu'à lui; il a couru toute l^ nuit ; il a crevé deux chevaux; il ramène l'espérance dans nos cœurs. Je n'ai pu résister à un pareil trait : je me suis jetée dans ses bras. •

Je me suis reculée, confuse de ce que je venais de faire. J'ai senti l'avantage que j'avais donné sur moi; j'ai pâli, j'ai rougi... « Ne vous alarmez pas, «mademoiselle, m'a-t-il dit, du ton le plus mo- « deste. Je n'ai pas reçu comme mie faveur ce a qui ne pouvait être qu'un hommage de la piété « filiale. »

Le médecin de Paris a blâmé le traitement qu'on a fait suivre à mon père. Il a prouvé à son confrère de Tarbes qu'il s'est complètement» trompé. Vingt -quatre heures plus tard, â-t-ildit à maman, il n'y avait plus de ressources. C'est donc à M. d'Apremont que je devrai la vie de mon père. A M. d'Apremont!

Pourquoi prononcé -je son nom avec amertume? Quel tort a-t-il envers moi, que celui de m'aimer , et de prétendre à ma main ?

liC médecin de Tarbes s'est retiré confus , et un peu mécontent, je crois , quoique mamân l'ait noblement récompensé. Celui de Paris voulait indiquer par écrit ce qu'il faudra faire, selon les accidens qui peuvent arriver, et il se proposait de retourner à Baréges , où il a des affaires importantes. M. d'Apremont l'a tiré dans l'embrasure

DE MÉR AN.

d'il ne croisée ; il Fa prié , pressé de rester. « Dix « mille francs , si vous le sauvez , a-t-il dit à demice voix. » Le médecin s'est rendu. Que n obtienton pas avec de l'or?

M. d'Apremont a-t-il cru que je ne l'entendais pas, ou veut-il me forcer à la reconnaissance.^ Ah ! n'examinons ni le motif du bienfait, ni la main d'où il part. Qui fait le bien est toujours respectable ; il l'est surtout pour ceux qu'il a servis.

Jeannette est venue me prier de trouver bon qu'elle me relevât pour une heure. Je suis montée à ma chambre. Ma cruelle imagination m'a rappelé la lettre fatale. Je l'ai, reprise ; je l'ai mise à côté de son portrait. Quel contraste, bon Dieu! Est - ce bien lui qui 2t tracé ces caractères déchirans? La candeur, la bonne foi et l'amour respirent dans ce portrait ; ses yeux sont tournés vers les miens , et des traits de feu s'en échappent ; sa bouche me sourit... Peinture mensongère, qui le représente tel qu'il fut pour moi!... Ce sourire, cette expression de physionomie, tous les sentimens qu'il m'avait voués, s'adressent maintenant à une autre. Au moment où j'écris, l'artificieuse le presse peut-être dans ses bras. Peut-être, en recevant ses caresses, insulte- t-il à ma douleur. Cette idée est mortelle; je veux lui échapper... Elle me poursuit sans relâche; elle me fait souffrir horriblement. L'affreuse jalousie s'est emparée de mon cœur. Je suis en proie à tous les tour- * mens de l'enfer.

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