XIX
Je me réfugie auprès de mon père; j'oppose la piété filiale à l'amour. Qui l'emportera, bon Dieu?...
Depuis vingt - quatre heures , il ne m'a pas été possible de prendre la plume. Les événemens se sont succédés avec une rapidité... Tout est fini pour moi. L'horrible sacrifice est consommé.
Le médecin avait enfin décidé que les ressources de Fart étaient épuisées ; qu'il n'y avait plus d'espérance que dans la nature, et qu'une crise heureuse pouvait seule sauver le malade. Maman et moi avions fondu en larmes, en écoutant cet arrêt. « Une crise heureuse ! s'est- elle écriée. Une «crise heureuse! Adèle! N'entends -tu pas? Ne «sens-tu pas que toi seule *peux la déterminer? « — Moi , maman ! Ordonnez , ordonnez. — M. d'A- « premont a des droits à notre éternelle reconnais- « sauce; ton mariage avec lui comblerait tous les «•vo^x de ton père. Si cette union ne le rend « pas à la vie , elle rendra du moins ses derniers « momens moins cruels. Jules t'a donné l'exemple « du courage; il s'est sacrifié à son enfant; es-tu « incapable de te dévouer pour ton père ? Adèle , «le laisseras-tu mourir? » Je ne réponds plus; je n'écoute plus rien. Je rentre dans la chambre de mon père. Mes bras sont étendus vers lui; mon sein palpite; ma tête est exaltée; un saint enthousiasme s'est emparé de moi; l'amour est oublié. « Vivez , mon père , vivez pour former des « nœuds qui vous paraissent si désirables : je me '< donne à M. d'Apremont. »
i>E MléRAN.
Une révolution subite s'opère dans tous les traits du malade; ses yeux peignent la satisfaction dont son cœur est pénétré. Il me devra encore des jours heureux, dit-il; je suis son sauveur, son ange tutélaire. La crise désirée commence. Puisset-elle se terminer heureusement !
Oh! mon amie, on savait trop que je ne résisterais pas aux puissans motifs qu'on opposerait à mon cœur. Toutes les dispositions étaient faites, Claire. Maman tire une sonnette : M. d'Apremont , le maire de Yelzac, le curé 5 un notaire, des témoins paraissent à l'instant. Tous les yeux sont fixés sur moi ; un morne silence règne dans l'as semblée. Un froid mortel me glace; ma langue se refuse à répéter le consentement que je viens de donner; je le balbutie. On me fait signer au contrat, sur les registres de la municipalité; je prononce le oui fatal. Je le prononce , à genoux , à côté du lit de mon père... Partout ailleurs je me serais rétractée.
C'en est fait, c'en est fait. Je ne peux t'en dire davantage... Je t'écrirai demain.
Le noble orgueil de sauver mon père; la satisfaction que j'éprouvais en le voyant revenir à la vie ; ses tendres caresses , celles de maman , tout avait concouru à soutenir mon courage. La cérémonie était à peine terminée, que je suis revenue sur moi-même, et ce moment a été affreux. J'ai regardé M. d'Apremont; j'ai frémi, en pensant aux droits que je venais de lui donner. Hélas!
34o ADÉLAÏDE.
Claire, ce mot^ si doux à prononcer, quand on s'unit à ce qu'on aime , est inséparable pour moi de l'idée d'un éternel et insupportable esclavage. Je ne sais si M. d'Apremont a Fart de lire dans les cœurs; mais il s'est approché de moi avec bonté ; il m'a protesté qu'il ne veut rien tenir du devoir ; que son intention est de me mériter avant de m'obtenir ; il m'a conjurée de modérer meis alarmes ; de ne pas me faire , de notre union, une image déchirante pour moi et injurieuse pour lui. Sa douceur , sa modération m'ont tiré des larmes , et ne me Font pas fait paraître plus aimable : Claire , on ne peut aimer qu'une fois. Un profond soupir s'est échappé de mon sein. Tu sais à qui il était adressé. Puisse-t-il être le dernier que je donne à de bien cruels, à de bien chers souvenirs.
Les portes se sont ouvertes tout à coup. Des femmes, chargées de présens, se sont présentées. Ce que Fart a produit de plus riche et de plus élégant, en étoffes, a été déployé devant moi. Des écrins , garnis de pierres précieuses , variées presque à Finfini , m'ont été présentés. Maman m'essayait ces parures les unes après les autres ; elle me conduisait devant une glace; elle me faisait remarquer Feffet de chaque diamant. Je ressemblais à ces victimes, qu'on pare avant que de les égorger. Un sourire de dédain m'est échappé. M. d'Apremont m'a devinée ; il s'est approché de moi. « Je sais , m'a-t-il dit , que rien ne peut « vous embellir. Mais consentez à faire valoir ces