‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 29 sur 64 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

On vit, on souffre à Champ ville.

Firmin est venu le matin de bonne heure. Il nous a annoncé que l'enfant était mort, et qu'on désespérait de la vie de sa mère. J'ai pensé à Jules , aux remords qui allaient renaître, à l'état cruel dans lequel il tomberait. J'ai engagé M. d'Apremont à se rendre près de lui.

Dans quel état je suis tombée moi-même, lorsque j'ai été seule ! Ma vie entière s'est présentée à moi; je l'ai scrutée avec impartialité, et je me suis trouvée coupable. J'ai voulu sauver mon père ^ en disposant de ma main sans mon cœur : mais était-il réellement en danger? Le médecin na-t-il pu être gagné? N'ai-je pas cédé trop facilement aux apparences ? Jules m'avait donné, j'en conviens, l'exemple de l'infidélité; mais une infidélité volontaire n'est-elle pas un crime , et ce crime ne

l'ai-je pas commis? Ne savais-je pas, d'ailleurs, que j'allais reconnaître l'amour, le plus yrai, le plus vif par l'indifférence la plus absolue? Pouvais-je me dissimuler que je nourrissais dans le fond de mon cœur une flamme adultère, et qu'il suffirait, peut-être, d'un instant d'oubli de soimême pour outrager un homme respectable?

Claire î Jules va être libre , et je suis engagée ! cette idée est poignante ; elle me poursuit sans relâche. Peut-être cette idée cruelle a-t-elle produit la sévérité avec laquelle je viens de me juger. Je me rappelle qu'au moment où j'ai consenti, j'ai éprouvé ce noble et secret orgueil, qui suit toujours une bonne action. Etais-je vraie alors avec moi? ou suis-je aujourd'hui en proie à d'inutiles regrets ?

Et qu'importe, après tout? Le mal est sans remède : voilà une vérité, dont il faut que je me pénètre, au sentiment de laquelle je dois opposer un courage nouveau. Oui, je me souviendrai que M. d'Apremont m'a comblée de bienfaits, ainsi que ma famille; que s'il a cédé un moment aux insinuations d'un homme odieux , il a réparé ses torts , par tous les moyens dont peut disposer un homme, qui a le cœur bien placé. M. d'Apremont a cinquante ans; mais il jouit d'une santé parfaite; sa figure est noble, son esprit cultivé, ses manières aimables, et il m'adore. Ne puis-je aimer cet homme-là? Je l'aimerais sans doute, sans la passion délirante, insurmontable, qui me subju-

gue, et qui paraît s'être identifiée avec moi. E^h bien! je fuirai; j'irai m'ensevelir à Ghampville, avec mon époux; je n'y verrai que lui; je l'opposerai à mon amour. Mon imagination brûlante imprimera peut-être sur ses traits ceux de l'homme adoré; je parviendrai peut-être à m'abuser moimême; je l'accablerai des plus tendres caresses, et je lé rendrai le plus heureux des hommes.

C'en est fait : la malheureuse femme a fini aujourd'hui à onze heures, et le ressentiment de son mari s'est éteint avec elle. C'est alors qu'il s'est reproché, plus amèrement qu'il ne l'avait fait encore , la violence involontaire qui a précipité son épouse au tombeau. « Elle ne méritait pas la mort , « elle ne la méritait pas, répétait-il sans cesse, et «je me suis souillé d'un meurtre abominable.» MM. d'Estouville et d'Apremont ont senti qu'ils ne pouvaient éloigner cette pensée déchirante, qu'en lui retraçant cette suite d'actions criminelles, qui avaient d'abord excité son indignation. 11 était cruel, pour mon mari , d'avoir à rappeler les désordres de sa nièce; mais il sentait la nécessité de rallumer la colère, pour étouffer le remords. Le malheureux était excédé des combats que lui livraient des émotions toujours opposées. On voyait ce qu'il souffrait; on le plaignait; mais il fallait tout sacrifier à sa conscience; le plus grand des malheurs, pour un honnête homme , est de n'oser plus descendre dans la sienne.

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Ahî Claire, si j'avais pu être là, mon seul aspect lui eût fait oublier une femme méprisable; l'amour eût ramené le calme dans son cœur, et la sérénité sur son front; mais je ne peux décemment reparaître à son hôtel; je le désirais cependant ; je le désirais avec une force , qui m'a presque entraînée. J'ai combattu, j'ai vaincu, et je m'applaudis à présent et de ma résistance et de ma victoire.

Touché, au-delà de toute expression, de la délicatesse qui a dirigé M. d'Apremont, à travers cette longue suite d'événemens, Jules s'est empressé de lui remettre les preuves de l'inconduite de sa femme , et ces lettres ont été brûlées à l'instant. On lui a fait sentir ensuite que les poursuites qu'il voulait commencer contre des Audrets, compromettraient essentiellement la mémoire de celle à qui il avait pardonné, et il a consenti à abandonner ce misérable à son sort.

M. d'Estouville l'a arraché de son holel, et l'a conduit dans le sien. M. d'Apremont s'est chargé d'ordonner la pompe funèbre. L'infortuné est décidé à sortir de Paris, où tout lui retracerait des souvenirs affreux. Il ira, dit-il, demeurer à Velzac; il fermera les yeux de M. et madame de Méran. Ah! je le devine, Claire . il croira retrouver auprès de mes parens quelque chose de moi. Ils lui ont refusé ma main; mais son intérêt seul les a portés à l'éloigner. Ils ont conservé pour lui le plus tendre attachement; il reviendra, près d'eux ,

aux sentimens doux, et il jonchera de fleurs leurs derniers pas.

Ils parleront de la pauvre Adèle; ils la plaindront quelquefois; ils l'aimeront toujours.

M. d'Estouville, en mariant son neveu, lui a donné cent mille livres de rente. Cette fortune lui reste , et je suis sûre qu'il en fera le plus noble emploi. Le bien de madame de Courcelles, morte sans enfans, revient à son oncle, qui m'a tout donné en m'épousant. Ainsi il est vraisemblable que je serai l'héritière de celle qui m'a ôté plus que la vie. Jeux bizarres de la fortune!

Jamais je ne mettrai le pied sur un champ qui aura appartenu à mademoiselle d'Apremont. Je me déferai de ces biens; j'en aiderai l'honnête indigence : ce sera en épurer la source.

Quel jour ai-je osé prévoir? Ah! Claire, y penser, c'est être coupable. Mais l'idée de Jules libre ne devait-elle pas me replier sur moi-même, et comment, lorsque je médite, arrêter mon imagination? Non, je ne forme aucun vœu, le ciel m'en est témoin. Qu'il conserve l'homme respectable auquel il m'a donnée; qu'il rende le repos à mon cœur; qu'il y fasse régner enfin celui qui le mérite à tant de titres.

Est-ce bien là ce que je veux ?.. Ce pauvre cœur est l'image du chaos; je n'y démêle plus rien. Claire, prends pitié de moi.

Notre départ pour Champville est fixé à demain. M. d'Apremont m'a demandé si je permettrais à

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Jules de venir prendre congé de moi. Je lui ai répondu franchement que cette entrevue serait douloureuse pour tous deux, et qu'elle pourrait entraîner de graves inconvéniens. Attendait- il cette réponse? Je ne sais; mais elle lui a causé une vive satisfaction, et il n'a pu me la cacher.

En effet , Claire, pourquoi le reverrai-je? Pour m'attendrir sur ses malheurs; pour contempler, avec amertume, cette main qui est redevenue la sienne; pour chercher du poison dans ses yeux; pour regretter , plus fortement, d'en être séparée; pour acquérir la triste certitude qu'il continue de partager mes souffrances... Non , non , il est temps de ne plus rien accorder qu'au devoir.

Jérôme a couru une partie de la journée, pour acheter des bagatelles, que nous ne pourrions nous procurer à Champville. En traversant le Pont-Neuf, il a reconnu des Audrets dans un cabriolet de place. Sans doute , il a fait tout ce qu'on avait exigé de lui, et il a recouvré sa liberté. Rendre cet homme à lui-même, c'est faciliter de nouveaux crimes. Que d'autres que nous appellent, sur sa tête, des vengeances déjà trop méritées.

Jeannette n'est pas sortie de i'hotel , depuis qu'on me l'a rendue. La bonne jeune femme se serait reproché de n'être pas toujours à portée de me secourir, pendant cette longue suite d'orages. Elle vient de s'ouvrir à moi , vaincue enfin par la nécessité. Elle touche presque au moment d'être

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mère, et je ne m'en étais presque pas doutée. L'excellente créature a poussé la délicatesse jusqu'à me dérober sa joie , bien légitime sans doute ; mais qui eût fait une blessure de plus à mon cœur. Jamais elle n'a paru devant moi , que vêtue de manière à me cacher son état. Mais nous allons sortir de Paris, et elle n'a pu se procurer encore la moindre des choses qui lui sont nécessaires. Elle me demande deux heures ; elle me les demande comme une grâce ! Ah ! qu'elle pourvoie aux besoins de l'amour et de la nature. Qu'elle choisisse, qu'elle prenne; je paierai tout. Puis-je faire un plus digne usage de mon argent ? Gorgée d'or , je n'ai pas eu encore un moment heureux. Je goûterai du moins le plaisir de faire du bien à une femme que j'aime , et si je ne peux m'acquitter de tout ce que je lui dois, elle saura que je suis reconnaissante.

Jeannette va être mère ! Et le ciel me refuse cette faveur! L'enfant, que j'aurais donné à mon mari , eût été un intermédiaire tout puissant entre lui et moi ; il m'eût attirée vers son père ; il eût fini par me le rendre cher. L'amour maternel doit suffire pour remplir un cœur; j'aurais pu enfin aimer sans remords. Mon Dieu, qui m'ordonnez de combattre , accordez-moi donc la seule arme qui puisse me rendre victorieuse.

Les voitures sont prêtes. M. d'Apremont a la bonté de me demander si je suis bien sûre de ne pas regretter Paris; si la vie uniforme , que je vais

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mener, ne sera pas désagréable à une femme de mon âge ? Il m'assure qu'il me verrait , sans peine, goûter les plaisirs qu'offre une grande ville; il ajoute qu'il est encore temps de me prononcer, et qu'il est disposé à renvoyer les chevaux de poste. Que ferais-je à Paris , où tu n'es plus , Claire, et dont Jules va s'éloigner? Je n'y trouverais qu'un désert, et je préfère celui où M. d'Apremont sera témoin de mes actions , même les plus indifférentes. Je le remercie , avec le ton de la sensibilité la plus vraie ; je lui proteste que je veux lui consacrer ma vie , et justifier les bontés dont il me comble à chaque instant. Il me présente la main ; nous montons en voiture.

Je ne te peindrai pas ce que j'ai éprouvé eu sortant de cette ville, où Jules est encore. Rappelle-toi ce que je t'ai écrit , après avoir tourné les murs de Paris , en allant d'Argentan à Yelzac : les mêmes circonstances ramènent nécessairement les mêmes sensations.

La route s'est faite sans gaieté et sans mélancolie. Je pensais beaucoup, et je tâchais de tourner mes réflexions à mon avantage : je faisais Fénumération des qualités du seul homme que je verrai désormais; je lui en cherchais en vain de nouvelles ; j'étais forcée de convenir qu'il les a toutes. Il y a eu des momens où ma vanité a joui ; mon cœur est resté froid.

Le château de Champville est assez beau ; le parc est superbe. Je suis insensible à tout cela.

J'erre dans les appartemens , dans les bosquets , sans rien voir. Je crois que je cherche quelque chose, et je sais cependant que ce que je cherche n'y est point... Plus de marronnier, plus de chiffre... non, il n'y en a plus.

Les domestiques que des Audrets a envoyés pour m'entourer à Paris de ses affidés, ignorent ce qui s'y est passé. Ils étaient impatiens d'en avoir des nouvelles, et inquiets de les trop attendre. Le moment de notre arrivée a été une fête pour eux. Ils m'ont comblée des marques de leur attachement. Je leur ai fait du bien à tous , et j'en reçois la récompense.

J'ai trouvé, à une des extrémités du parc, une grotte en rocailles. Elle est couronnée de verdure ; à l'entrée est un gazon émaillé de fleurs. Là, mes méditations ne sont interrompues que par le chant des oiseaux; mais lorsque je les écoute, des idées pénibles viennent m'assaillir : ils sont étrangers à tout ce que nous appelons des besoins; l'ambition, l'orgueil, l'avarice, le luxe, passions factices, qui troublent le monde, n'ont point d'accès auprès d'eux. Ils aiment, ils le font entendre; on ne leur oppose ni le rang , ni la pauvreté , ni cette fatigante prévoyance de l'avenir, qui empoisonne les jouissances de l'homme. L'objet de leur amour se rend , dès que le désir se fait entendre. Alors, plus de rivalités, plus d'infidélités à craindre ; le bec amoureux , qui se croise avec celui de sa compagne, n'a pas de baisers à effa-

cer ; les petits qui vont éclore , sont incontestablement les siens... Heureux oiseaux!

M. d'Apremont semble respecter la retraite que j'ai adoptée. Il ne s'y présente que lorsque je l'y ai invité ; il y reste peu , et il ne m'adresse que des choses obligeantes. Sa conduite envers moi ne se dément jamais : il est toujours l'époux le plus prévenant , le plus obligeant , le plus sensible. Pourquoi ne l'ai-je pas connu trois ans plus tôt? Il aurait eu tous mes vœux; il eût été l'objet de toutes mes espérances ; il les eût réalisées. Je suis de bien bonne foi , Claire , en te parlant ainsi , et je vais te le prouver , en te développant mon cœur, jusque dans ses replis les plus cachés.

Quand M. d'Apremont me quitte, je ne peux éviter les comparaisons, et elles ne sont pas à son avantage. La jeunesse, la beauté et l'amour sont du côté de Jules. Que puis-je opposer à cela? De l'estime? Elle est insuffisante? Mon devoir? L'absence du danger me rassure ; je crois pouvoir me livrer à tout mon amour, et, je le sens, il n'est pas d'amour sans désirs. J'appelle , j'invoque , je supplie Jules ; j^ lui ouvre mes bras ; je crois le presser sur mon sein; je lui donne, je reçois cent baisers de feu ; la nature cède à la force de l'imagination; la rosée de l'amour... Je reviens à moi, confuse, humiliée; je me promets de m'interdire ces écarts , et ma faiblesse m'y ramène malgré moi.

Les hommes n'ont rien à me reprocher, je le

sais; mais ma conscience est là, et je suis coupable devant elle. Quelle différence y a-t-il réel» lement entre le crime matériel, et celui qu'on commet dans son cœur ; auquel on s'abandonne avec transport, qu'on brûle sans cesse de répéter? Je vais te paraître plus condamnable encore; mais je n'aurai rien de caché pour toi : M. d'Apremont est heureux de mes caresses, et ce n'est point à lui que je les accorde. Jules me poursuit jusque dans ses bras; mes yeux se ferment, ma mémoire me sert, l'illusion naît, bientôt elle est complète. Mon mari croit que j'ai épuisé avec lui ce que la volupté a de délices , et c'est mon amant que j'ai couronné de roses et de myrtes.

Ce déplorable égarement ne doit pas durer; j'y mettrai un terme. Je ne renoncerai pas à ma grotte; mais Jeannette m'y accompagnera, et je lui devrai d'heureuses distractions. Je me ferai des occupations, sérieuses et utiles. On m'a donné des talens agréables , et on m'a enseigné ces petits ouvrages, qu'on croit, trop généralement, propres à remplir le vide de nos journées. IjCS arts échauffent le cœur; les travaux des femmes n'occupent que leurs doigts , et c'est à mes sens que je veux échapper. J'ai abandonné le chant. Je prendrai des livres; j'en lirai d'intéressans d'abord , pour contracter l'habitude de la lecture. Je passerai ensuite à des ouvrages qui m'instruiront, en m'ornant l'esprit.

Le curé est le seul homme qu'on puisse rece-

voir ici. Il est d'un âge mûr; sa gaieté est inaltérable , sans doute , parce que son ame est pure. Il a dans l'esprit une teinte d'originalité, qui amuse M. d'Apremont, et qui lui sert à développer, sans pédantisme, une érudition assez étendue. Il donne volontiers dans les systèmes, comme tous ceux qui ont l'imagination ardente, et le piquant du coloris fait passer des choses, qui peut-être ne sont que paradoxales. C'est ainsi que j'ai jugé dans les deux visites qu'il nous a faites, et c'est lui que je choisirai pour me diriger dans mes études. Ma confiance ne s'étendra pas plus loin. Je trouverai en lui le remède; mais il ignorera toujours le mal qu'il aura traité, et qu'il guérira, je l'espère. Il est des choses qu'une femme ne doit avouer à aucun homme , quelque respectable que soit sa profession. Jules lui-même ignorera toujours la faiblesse que je viens de te confier, et tu es la seule au monde à qui j'en pouvais faire l'aveu.

Je quitte M. d'Apremont. Je lui ai communiqué mon nouveau plan de vie , et je lui ai demandé son approbation, u Vous voulez, m'a -t -il dit, « joindre la culture de l'esprit à des qualités émi- « nentes , aux talens , et à tous les charmes qui (c séduisent, subjuguent, entraînent. Remplissez (c votre destinée, soyez la première des femmes. » La première des femmes! ces mots ont retenti dans mon cœur; ils l'ont froissé. La première des femmes! Heureuse encore celle qui se repent.

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qui s'accuse, qui veut sincèrement se corriger, et se rendre digne de l'estime de son mari!

Un homme tel que M. d'Apremont ne devait pas se borner à un simple acquiescement. Il est dans son goût, comme dans ses habitudes, de prévenir mes désirs, quand il peut les connaître. Il s'est puni de son peu de pénétration , en s'empressant de lever les difficultés que le bon curé aurait pu lui opposer. Il est allé le trouver; il s'est informé de ce que vaut sa cure , et de quelle manière il vit. Le curé est pauvre; ils le sont presque tous. Cependant il a soin d'une vieille domestique, qui ne peut guère, à présent, que prier pour son bon maître , et il aide les indigens de la paroisse.

Son dîner était servi; c'était un petit morceau de lard, presque caché dans une assiette de choux. « Monsieur le curé , lui a dit M. d'Apremont , vous « m'excuserez en faveur des embarras que m'a cau- « sésmon établissement ici, si je ne suis pas venu « plus tôt remplir un devoir de paroissien , et pour « faire ma paix avec vous, je viens sans façon « vous demander à dîner. » Claire , ce trait m'a paru sublime, et quand le curé me l'a raconté, j'ai embrassé M. d'Apremont, en répandant des larmes d'admiration et de tendresse.

La proposition de mon mari a interdit le bon prêtre. Il a rougi ; il a balbutié... « Monsieur le curé , a les apôtres mangeaient ce qu'ils trouvaient, et je « ne dois pas être plus difficile qu'eux. Ne me

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« refusez pas ce que je vous demande, si vous ne « voulez que, comme eux, je secoue, en sortant « de chez yous , la poussière de mes souliers. » La citation a Fait rire le curé. Il a appelé Marguerite. Marguerite est venue clopin-clopant, apporter la serviette blanche* On s'est mis à table , et au morceau de lard ont succédé des œufs et d'excellent beurre frais. « Voilà de l'extraordinaire, M. le « curé. — J'en conviens, M. le comte, mais on « ne reçoit pas tous les jours son seigneur, et si « vous me permettez de citer à mon tour , il est « écrit : rendez à César ce qui appartient à César.»

Ce dîner, si frugal, a cependant été très-gai, ce qui prouve que la gaieté ne vient pas de la cuisine. Elle n'est pas non plus à la cave, car le vin du curé est détestable. Les convives doivent l'apporter avec eux; mais les affaires , les passions, les soucis se mettent à table avec nous , et rien n'est si triste qu'un grand dîner.

« M. le curé, vous donnez à vos pauvres la « moitié de ce que vous rapporte votre cure. — a Oui , monsieur. — Et vous ne pouvez leur don- « ner que six cents francs? Pas davantage. — Si « les indigens recevaient le double... — Il n'y au- « rait plus de pauvres ici, parce qu'il n'y a pas « de paresseux. Ce que je leur donne les empêche (c de mourir; mais si je procurais des outils à ce- « lui-ci, quelques avances à celui-là, ces bonnes « gens gagneraient leur vie. — Écoutez-moi, M. le « curé. Il y a au château une chapelle, où les XIX, 3i

« propriétaires , mes prédécesseurs , faisaient cé- « lébrer la messe tous les dimanches : je rétabli- « rai cet usage. Il y aura quelques formalités à « remplir, je le sais; j'arrangerai cela avec M. l'é- « véque.

a Madame d'Apremont sent qu'une femme rai- « sonnable doit s'occuper d'autre chose que de « broderie et de romances. J'ai reçu l'éducation « qui convient à un homme du monde, et j'avoue « franchement que je suis incapable de diriger les « études d'une femme d'esprit^ qui a déjà acquis « quelques connaissances. Voulez -vous prendre (c cette peine -là? Douze cents francs, ma table, « et un logement convenable vous paraissent -ils « un dédommagement proportionné au surcroît « de travail que j'attends de vous? — C'est beau- (f coup, c'est beaucoup, monsieur le comte. — Pour t( vous, peut-être; c'est peu pour moi. — Mais ma « bonne Marguerite... — Elle prendra soin du preste bytère, et mon maître - d'hôtel aura soin d'elle. « — J'accepte, monsieur le comte, avec une joie, « une reconnaissance !... La reconnaissance ne sauce rait être de votre côté; c'est le juste tribut que « vous offrira un jour madame d'Apremont. »

Mon mari lui a laissé un quartier de sa pension , et il n'était pas à cent toises du presbytère , que déjà le bon curé trottait par le village, et distribuait l'argent qu'il venait de recevoir. Il s'est rendu ensuite au château. La satisfaction brillait dans ses yeux ; le sourire était sur ses lèvres. Un

instant après, une douzaine de malheureux sont entrés dans les cours , et ont demandé à parler à monsieur le comte. On les a admis , et ils lui ont adressé les plus vifs remercîments au sujet des douze cents livres qu'il veut bien accorder, par an, aux pauvres de la paroisse. M. d'Apremont a embrassé le curé, a On ne doit pas faire de con- « ditions avec un homme tel que vous, lui a-t-il « dit. Vous tirerez à l'avenir sur moi, et je ferai « honneur à vos engagemens. «

La soutane du curé a une pièce au coude. Mais là- dessous est un bon cœur; cela ne se trouve pas toujours sous un habit brodé.

Le curé n'est pas universel; je ne le crois pas même très-profond , dans certaines parties ; mais il sait beaucoup plus que peut apprendre une femme, qui ne veut pas consacrer sa vie à l'étude. Nous avons passé la soirée à faire un état des livres qui me sont nécessaires.

Le curé est gai avec esprit; sa piété n'a rien qui sente l'affectation ; sa morale est douce et insinuante. 11 éloigne la conversation de tout ce qui nous est personnel à M. d'Apremont et à moi. Je prévois, avec plaisir, qu'il ne s'immiscera jamais dans nos affaires intérieures, et qu'il n'aura pas la ridicule prétention de nous diriger.

Depuis quatre jours qu'il est avec nous, je ne lui ai reconnu qu'un travers, et qui n'en a point? Il a la manie d'écrire ; il vise à l'originalité , et il attache de l'importance aux opuscules qui s'é-

chappent de sa plume. Sa sollicitude ne se borne pas aux limites de sa paroisse ; ses vues s'étendent fort au-delà : il se permet de donner des avis au gouvernement. Il vient de finir un mémoire sur les moyens de payer la dette publique , en réduisant les impôts existans. Ce mémoire m'a fait rire, c'est peut-être le seul effet qu'il produira. Mais le rire devient rare , et on doit de la reconnaissance à celui qui nous y ramène. Je vais te transcrire cette petite pièce. Elle te donnera une idée de la tournure d'esprit de mon instituteur.

Mémoire sur les moyens de payer la dette publique^ en réduisant les impôts existans.

Il y a vingt - cinq ans que je propage l'esprit évangélique , et que j'absous les péchés. L'absolution ne corrige pas le pécheur , et les pénitences auxquelles je les soumets, très - agréables au ciel sans doute , sont sans fruit pour l'état. Pourquoi n utiliserait - o\i pas les faiblesses humaines, puisqu'on ne peut les extirper? On ne redresse pas un arbre tortu; mais on parvient à en tirer de bons fruits.

J'ai remarqué que le péché dominant, et presque universel , est celui de l'orgueil. J'entends les hommes parler de tout, d'un ton avantageux, et souvent de ce qu'ils n'entendent pas. Ils s'occupent aujourd'hui des finances, et ils comblent le déficit avec une étonnante facilité. Les ministres

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seuls sont dans Fembarras. Ils se fatiguent, envain , à chercher de nouvelles ressources. La masse des impôts ne leur paraît pas susceptible d'être augmentée, et en effet à quoi s'attacherait le fisc, lorsque je ne peux respirer , sans payer , que dans la rue?

Cette difficulté, qui paraît insurmontable, est pour moi très -facile à détruire. L'orgueil, messieurs, l'orgueil! c'est lui qu'il faut imposer; c'est lui qui deviendra pour vous une source inépuisable. Mais comment imposer l'orgueil? Je vais vous le dire, messieurs, car il ne suffit pas d'établir un principe, il faut le développer, le diviser, le subdiviser, rendre enfin ses idées tellement palpables, que l'entendement le plus obtus les sente, les saisisse, et les adopte.

Pourquoi ce jeune homme est-il flatté d'avoir un cheval fringant et richement enharnaché? Parce qu'il a de l'orgueil. Pourquoi aime- 1 -il à piaffer dans les rues et dans les promenades publiques? Parce qu'il a de l'orgueil. Qui jouit, lorsqu'une belle dame applaudit à son adresse , et paraît touchée de ses grâces? Son orgueil. Il y a en France vingt mille jeunes gens, qui aiment à piaffer, et à recueillir les suffrages des belles dames. Leurs confesseurs leur font dire des miserere^ et, le vendredi - saint même , ils courent caracoler à Long-Champ. Puisque le péché d'orgueil a pour eux tant d'attraits, ils ne balanceront pas à payer,

par année , cent francs à l'état. Or vingt mille fois cent francs, font deux millions.

Le vieillard impotent, qui se fait traîner dans un cabriolet, ou dans un carrosse, paraît céder à la nécessité ; mais il regarde avec dédain le pauvre piéton qu'il éclabousse ; voilà de l'orgueil. Le jeune homme, à qui la nature fait sentir le besoin impérieux de se servir de ses membres, et qui monte dans un carrosse, ne se juche là que par orgueil. La petite femme, qui ne peut se déterminer à crotter sa chemise brodée et ses souliers de taffetas blancs , semble n'avoir une voiture que par esprit d'économie. Mais comme c'est par orgueil qu'elle fait broder le bas de sa chemise , et qu'elle a des souliers blancs, elle sera, ainsi que les autres, soumise à mon impôt.

J'estime qu'il y a en France soixante mille cabriolets de toute espèce, en y comprenant la carriole d'osier, qui, pour la grosse fermière, est un objet de luxe et par conséquent d'orgueil. Je les taxe à vingt-cinq francs , et ils me rendent deux millions quatre cent mille livres.

Je crois que les carrosses sont, aux cabriolets, ce qu'un est à quatre. Quand on nourrit un cocher, un laquais , un cuisinier , une femme de chambre et trois chevaux, tous animaux de luxe et d'orgueil , puisqu'il y a superflu , on peut , sans se plaindre , payer quatre cents francs au trésor public. Or, quinze mille carrosses, imposés à ce taux, rendent six millions.

Pourquoi cet adolescent soigne-t-il sa personne ? C'est parce qu'il se croit joli garçon. Pourquoi se croit - il joli garçon? C'est parce qu'il a de l'orgueil. Nous avons en France à peu près quatre millions d'adoléscens. L'orgueil d'un quart de ces jouvenceaux est fondé , et par conséquent incorrigible : il est incontestable que ce quart doit être sujet à l'impôt. Viennent ensuite les épaules inégales, les jambes grêles, torses, grasses, les jambes de bois , les manches d'habit dans lesquelles il n'y a que du vent, ce qui n'empêche pas qu'on se trouve fort bien pour un bossu, un boiteux, un manchot. Orgueil, orgueil! Et cet orgueil, plus impardonnable que celui des premiers, ne mérite pas de pitié. Je frappe, indistinctement, sur les uns et sur les autres. J'établis dans chaque ville un bureau où on délivre des brevets de joli garçon , à tous ceux qui veulent en prendre. Comme il convient que le gouvernement s'occupe du perfectionnement de l'espèce , nul ne sera admis à se marier , s'il n'est porteur d'un brevet de joli garçon. Les petites filles auront peut-être de la peine à trouver un homme gentil , en vertu de son brevet. Mais comme il y a du choix , et qu'on ne contraint personne , elles continueront à prendre qui bon leur semblera.

Tous les jeunes gens, sans exception , sentiront l'avantage d'un pareil brevet , dont, cinquante ans après , personne ne contestera la vérité. Ils jouiront d'avance du plaisir de le faire voir à leurs

petits - enfans , et ils accourront à mon bureau. J'entends que le pauvre puisse profiter, ainsi que le riche, d'un bien qui doit être commun à tous; je fais bon marché de mes brevets, et chacun aura le droit d'être Joli garçon pour la bagatelle de cinquante francs. Nous comptons quatre millions d'adolescens ; je les multiplie par cinquante , et je trouve ici deux cents millions.

J'imposerais volontiers les jolies filles, et celles à qui on soupçonne des prétentions à la beauté. Mais les femmes m'ont dit à l'oreille , et je dois les en croire, que pas une laide ne s'imagine être jolie, et que celles qui le sont ne font aucun cas de leurs charmes. D'ailleurs la retenue édifiante du sexe ne permettrait à aucun des individus, qui le composent , de se présenter publiquement à mon bureau. Ainsi , d'une main , je fais remise aux dames de deux cents millions , que , de l'autre, je leur reprendrai bientôt avec les ii^térêts.

Et les célibataires , messieurs , les célibataires ! que dirai -je de cette classe inutile et parasite, véritable fardeau du globe ? Il est écrit : quand un arbre ne porte pas de fruit, il faut le couper et le jeter au feu. Je ne désire pas qu'on coupe les célibataires ; mais je veux qu'ils paient. Je ne compte point, parmi eux, les vieilles filles, qui ne sont vierges que parce qu'elles n'ont pu faire autrement. Je ne parle pas non plus des artisans. Ceux-là se marient tous , parce qu'il leur faut une femme, qui leur fasse la soupe et des enfans, et

qui se laisse battre le dimanche et Je lundi. Je traduis, à mon bureau, ces libertins opulens et orgueilleux , qui croient honorer leurs amis , en s'en faisant les coadjuteurs, et leurs femmes, en daignant festoyer leurs appas. J'en détermine le nombre à cinquante mille , et ce n'est pas trop. Je les taxe à mille écus , et mille écus multipliés par cinquante mille, font juste cent cinquante millions.

Revenons aux femmes, messieurs. J'y ai renoncé de la manière la plus authentique. Mais j'aime à en parler, et il n'y a pas de péché à cela. Elles ne font aucun cas de la beauté , et cela est certain, puisqu'elles le disent. Mais elles ont un cœur, et ce cœur n'est pas de bronze. Semblables, en général , à Madeleine pécheresse , puissentelles l'imiter dans sa pénitence : c'est ce dont je doute un peu. En attendant, je les divise en quatre classes.

Première. Les filles et femmes vertueuses. Il y en a, et même de jolies. Celles-ci ne paieront rien.

Deuxième. Les filles et femmes dites du peuple, qui ont l'orgueil d'appartenir à de bons bourgeois , et qui se donnent pour le schall à palmes , et la robe de levantine.

Troisième. Les filles et femmes d'une classe plus relevée, et qui ont l'orgueil de s'allier clandestinement aux plus illustres familles , et qui aiment beaucoup les diamans et un équipage.

Quatrième. Les femmes faibles, mais décentes, qui ne donnent et ne reçoivent rien; mais qui veulent avoir du plaisir , et qui ont l'orgueil de prétendre aux honneurs de la vertu.

Je vous vois venir , messieurs les critiques. Vous m'allez demander comment je reconnaîtrai les femmes non sujettes à l'impôt, et comment je m'y prendrai pour imposer les autres. Je répondrai à tout, et d'une manière péremptoire.

Je comprends dans les filles et femmes de la seconde classe toutes celles qui travaillent à vingt sous par jour; qui vont au bal deux fois la semaine , et qui portent , sur elles , une valeur qu'elles gagnent à peine dans leur année. Elles reçoivent nécessairement un supplément de salaire, et nous savons d'où et pourquoi vient ce supplément-là.

I;es filles et les femmes, dont les pères et les maris ont un revenu de trois mille à dix mille francs , et qui nous éblouissent par leur luxe , plus encore que par leur beauté, sont rangées de droit dans la troisième classe.

Comme il est dû un dédommagement honorifique aux femmes qui font abnégation d'ellesmêmes , au point de s'imposer les plus rigoureuses privations , celles qui ne se refusent rien seront marquées d'un signe d'infamie. Il sera établi des inquisiteurs, chargés d'inscrire, sur leurs registres, les filles et les femmes, dont la dépense excède les moyens d'existence connus.

Toutes, sans exception, seront tenues de porter une fleur jaune à leur bonnet, ou à leur chapeau.

Mais comme ces fleurs jaunes pourraient causer (lu scandale dans les rues, dans les promenades, aux spectacles, et surtout sur la tête de telle jolie demoiselle, qui joue Nanine ou Paméla; que des avanies pourraient être la suite dudit scandale; que les passans prendraient inévitablement parti pour ou contre , ce qui finirait par amener une guerre civile à coups de poing et de bâton; que, d'ailleurs, on doit indulgence au pécheur, soit qu'il s'amende ou non , on sera dispensé de porter la fleur jaune, en payant une contribution, réglée ainsi que je vous le dirai tout à Flieure.

Vous sentez que le vieux artisan , qui promène à son bras la grisette, qu'on prend pour sa fille; que le commis , qui se cache , dans une guinguette, avec une femme, qu'on prend pour la sienne ; que monsieur le marquis , monsieur le comte , monsieur le duc, qui ont l'air d'être en bonne fortune , auront pour la fleur jaune un éloignement invincible. Une parure de diamans n'empêcherait pas celle qui la porte de porter aussi l'uniforme des demoiselles qui font chut, chut, de leur fenêtre , ou au coin de la rue , et l'orgueil de ces messieurs serait justement blessé de la comparaison, car enfin on tient au vice, mais on ne veut pas que sa maîtresse en soit l'enseigne. Ils s'empresseront de payer pour paraître avoir des femmes qui valent quelque chose, et

je trouve à la fois et contribuables et cautions, avantage dont le gouvernement n'a pas joui jusqu'à ce jour.

Je crois pouvoir compter , sans exagération , deux millions de femmes de la seconde classe. Je ne leur demande que la modique somme de vingt-cinq francs par an , et je trouve d'un coup de plume cinquante millions.

J^es femmes de la troisième classe, beaucoup plus opulentes, paieront plus cher par cette raison. J'en porte le nombre à cinquante mille. Je les taxe , par an , à quinze cents francs , et je tire soixante-quinze millions de nos grands seigneurs, de nos financiers , et de nos gros propriétaires.

J'arrive à la quatrième classe, et c'est à celle-là qu'on m'attend. En effet, par où joindre , et comment attaquer des femmes qui se respectent, qui s'enveloppent des voiles du mystère, qui observent rigoureusement les bienséances ? Les méchans, qui ne peuvent juger de ces choses-là que par aperçu, prétendent que sur douze femmes, il y en a dix qui s'éloignent de la voie du salut, et je certifie, moi, après une longue expérience, et comparaison faite des bonnes et des mauvaises années, qu'il n'y en a que huit.

J'estime qu'il y a en France huit millions de femmes mariées. Je retranche de ce nombre celles qui ont passé quarante ans; je réduis à six millions celles qui sont aptes à pécher , et je ne veux reconnaître que quatre millions de pécheresses.

1) E M É R A JV.

Très - exactes à remplir les pénitences , que leur ont jusqu'ici imposées leurs confesseurs, elles le seront également à verser tous les ans entre leurs mains, et par douzièmes, la somme de cent cinquante francs, et quatre millions multipliés par cent cinquante font bien six cents millions.

« Et comment établirez-vous la comptabilité de « cette foule de receveurs? Qui les contrôlera? — « Je conviens que lorsqu'une administration finan- <c cière ne tient pas de registres ostensibles , il n'est « pas possible de la contrôler. Je sais aussi que «des espèces, qui passent par autant de mains, « doivent s'user insensiblement. Supposons , pour « tout concilier, que messieurs les receveurs usent « cent millions , il en restera cinq cents , et c'est « encore fort joli. — Et si une partie de vos dé- « cenles pécheresses ne peut payer sa cotisation? <( — On surchargera les plus riches, pour alléger a les autres. — Je n'ai plus rien à dire. — Je le « crois bien, »

Je passe maintenant à. des objets d'un moindre rapport; mais qui ne sont pas à dédaigner.

Un comédien qui lit, avec succès, au public, des vers qu'il n'a pas faits, s'identifie tellement avec l'auteur, qu'il a l'orgueil de se croire lui , et comment ne le croirait-il pas, lorsque son nom, placé sous le titre d'une pièce usée , suffit pour attirer la foule, et qu'on l'arrête à chaque vers pour l'applaudir? Les lois ajoutent encore à l'orgueil de l'acteur, et semblent le rendre légitime : il est

une époque où monsieur le comédien devient l'héritier du poète, au préjudice de ses enfans, qui demanderont peut-être l'aumône à celui qui , pour savoir lire les vers de son père, touche vingt mille livres de part chaque année.

Il est très-juste qu'un excellent comédien soit estimé et bien payé; mais il est aussi injuste qu'il dépouille les enfans de l'auteur, qu'il serait extravagant à ceux-ci de dire aux enfans du comédien : c'est en lisant mon père que le vôtre a gagné ce qui est chez vous; ainsi tout cela m'appartient. Au reste , la loi existe , et il faut la respecter tant qu'elle existera. Mais il est permis d'en rappeler le considérant ^ et en voilà Fesprit pour le comédien : Votre père a fait des vei^s ; donc ils sont à moi.

Il est peut-être permis encore de remarquer, en toute humilité, qu'il serait plus naturel que les enfans héritassent de leur père, et le gouvernement de Corneille, Racine, Molière et autres, dont personne ne réclame l'héritage.

Si le théâtre payait un droit d'auteur pour toutes les pièces sans exception , le public serait mieux servi. On lui donne sous une belle tragédie le Florentin,, ou la Coupe enchantée,, parce que La Fontaine ne touche plus de part d'auteur, attendu qu'il est mort. Mais selon le nouvel ordre de choses que j'établis, on donnera de préférence les ouvrages qui plaisent, et ce sont ordinairement les meilleurs : personne ne doute de cela.

Comptons avec messieurs les comédiens. H y a en France cent et quelques troupes. Les honoraires des auteurs vivans vont à peu près à trois cent mille francs, et on joue, et pour cause, trois quarts, sur un, d'ouvrages qui ne paient pas. J'enrichis le trésor de neuf cent mille francs. -

Ce marchand tient beaucoup au luxe de l'enseigne, et il a raison : cela attire les badauds. Mais ce marchand a l'orgueil de ne douter de rien , et il n'est pas même assez instruit pour s'apercevoir que cette enseigne présente autant de fautes que de mots, ce qui nous fait grand tort dans l'esprit des étrangers. Il faut que l'orgueil mercantile soit imposé comme les autres.

Nul ne pourra faire placer une enseigne, avant d'en avoir fait rectifier les platitudes écrites à un bureau institué à cet effet. Il est constant que moins une administration est dispendieuse , et plus il reste à la caisse : mon bureau ne coûtera rien du tout. Je le fais tenir par les grammairiens de l'Institut, qui seront enchantés de gagner enfin leurs honoraires.

Il y a incontestablement, en France, six millions de marchands de toute espèce , et les enseignes doivent se renouveler au moins tous les six ans. Je me contente du droit modique de six francs par enseigne, et voilà encore six millions.

On disait autrefois d'un président au parlement : il a un bel état. On disait d'un maréchal de France : il a un état brillant. On disait d'un

fermier-général : il tient un grand état. Le tailleur^ le cordonnier, le porteur d'eau disaient modestement : mon métier. Aujourd'hui, tout le monde a l'orgueil de prétendre avoir un état, et il y a en France huit millions d'êtres, qui parlent sans cesse de leur état, qu'ils n'ont point. Payez, orgueilleux, payez. Mais il n'est pas juste que l'orgueil du marchand d'eau soit taxé aussi haut que celui du marchand de vin, et pour être équitable envers tous, on formera des échelles de proportion. En attendant, j'impose à trois francs, l'un dans l'autre, mes huit millions d'hommes à état^ et je trouve ici vingt-quatre millions.

J'aime à revenir sur le temps passé : c'est la critique la plus sûre et la plus impartiale du présent. Autrefois une boutique était une boutique, et un magasin un magasin. La boutique était le lieu où on vendait en détail ; le magasin était celui où on vendait en gros. Aujourd'hui l'orgueil ne veut plus de boutiques, et la plus petite mercière fait écrire sur la sienne : magasin. Il y a en France quatre millions de boutiques qui pourront passer pour des magasins, en payant chacune vingt-cinq francs. — Cent millions.

Le célèbre Rolhn, avant que d'être recteur de l'Université, s'honorait du titre de professeur de belles -lettres, et il honorait sa profession, par son amour pour les sciences, son utilité et son désintéressement. Ses successeurs ont plus ou moins suivi, et suivent encore cet exemple. C'est

âe cette seule écôle que sont sortis les hommes qui ont illustré la France , et que doivent en sortir, peut-être, de nouveaux génies qui se mûrissent par l'étude. Du temps du bon Rollin, un maître en fait d'armes, un maître de danse, un maître de musique étaient appréciés à leur juste valeur, et ils se contentaient du titre modeste de maître. A présent, ces messieurs se font payer fort cher ; courent les rues en cabriolet , et , preliant le suffrage de quelques femmelettes pour l'opinion de toute la France, ils se rangent orgueilleusement sur la ligne des Rollin. Parbleu , vous paierez aussi, messieurs qui démontrez y qui ne professez point, et qui voulez être professeurs. La folie humaine a pu , sur toute la surface de la France, vous multiplier jusqu'à cent mille, et à cent francs par tête de rigaudons ^ de gérésol et de tirez droite vous me rendrez dix millions, et vous serez professeurs envers et contre tous.

Or, comme la meilleure manière de prêcher est de prêcher d'exemple , moi , qui ai l'orgueil de faire des projets, je m'impose à cinquante francs.

Récapitulons maintenant la jolie petite masse dont je fais présent au trésor public.

Par messieurs les jeunes gens qui aiment à caracoler 2,000,000 1t.

Par ceux et celles qui se procurent le petit plaisir d'éclabousser leur prochain avec leurs cabriolets. . ; . , . 2,400,000

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