DE BI^RAN
Il s'est levé; il a marché à grands pas; il s'est assis ; il s'est relevé. Ses yeux étaient ardens , ses muscles contractés, ses lèvres tremblantes laissaient échapper des menaces; il est sorti de l'appartement. Son oncle et M. d'Apremont ont couru sur ses pas. «Malheureux jeune homme, où allez- « vous ? — Je vais demander des chevaux de poste, «r — Que voulez-vous faire ?^ — Je pars pour l'armée ; «je cherche le colonel; je lave mon injure dans « son sang. — Fut-il le seul amant de votre femme, « et vous battrez-vous avec dix jeunes gens sans « mœurs ? — Je ne connais que le colonel ; c'est « sur lui que tombera l'orage. — Etes-vous sùr « de ne pas succomber? — Je n'aurai pas survécu «à mon déshonneur, à mon désespoir. — Hé «bien! monsieur, si vous résistez à votre oncle, «vous défendrez -vous contre madame d'Apre- « mont, au nom de qui je vous parle en ce mo- « ment ? Elle n'a cédé , en m'épousant , qu'à la « piété filiale alarmée; elle vous a conservé tous les « sentimens que ne réprouvent pas son devoir ; « son existence tient peut-être à la vôtre. Expo- « serez -vous, au même coup, celle qui vous fut « si chère, et l'homme qui occupera toujours une « place marquante dans son cœur. »
Oh ! Claire, Claire, je ne peux te rendre l'effet qu'a produit sur moi tant de magnanimité. M. d'x\premont ne peut aimer Jules, je le sais; c'est pour moi qifil a employé le plus puissant des moyens qui pussent le rattacher à la vie ; il a XIX. 3o
invoqué jusqu'à mon amour pour calmer ce malheureux! Je te l'avoue, j'ai, fixé mon mari avec un intérêt, un plaisir, qui tenaient de l'ivresse. J'ignore si la reconnaissance portée à l'excès peut ressembler à de l'amour; mais mon cœur était plein de lui. Je suis tombée alternativement à ses pieds et dans ses bras; je lui ai prodigué les noms les plus tendres... Insensée! je ne sentais pas que j'adorais en lui un dieu qui me conservait mon amant.
Firmin se tenait constamment dans une chambre voisine. Étranger à une coupable curiosité, il n'écoutait que pour être utile : le zèle a besoin d'être éclairé. Affligé de l'exaspération qui torture son maître, il sort , il court à la poste ; il ne veut pas qu'on donne de chevaux. Il ne sait pas encore de quel prétexte il se servira; il n'en trouvera pas, peutêtre ; mais , s'il le faut , il emploiera la force pour empêcher Jules de partir... Il rencontre le valet de chambre de madame de Yalny; il est frappé de la tristesse profonde qu'exprime la figure de cet homme. Il l'interroge; il est arrivé un bulletin de l'armée, le colonel a été tué à l'affaire de Montereau. Firmin arrache le papier des mains du valet de chambre; il revient; il rentre; il monte. «Le ciel a fait justice, dit-il, en mettant le bul- « letin sur une table. »
Une révolution soudaine s'est opérée dans tous les esprits. MM. d'Estouville et*d'Apremont , rassurés sur l'existence de Jules , ont respiré un mo-
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ment. Mais à peine délivrés d'un fardeau , ils sont revenus à la position de Jules et de sa femme, qui devenait à chaque instant plus alarmante. Les transports qui , depuis quelques heures , agitaient l'infortuné jeune homme, avaient décomposé ses traits, et l'état de madame de Courcelles empirait sensiblement. La colère de Jules, long -temps fixée sur le colonel, se portait sur un autre objet : les atrocités de des Audrets se retraçaient à sa mémoire. Il lui fallait une victime , et c'est ce monstre qu'il désignait. MM. d'Estouville et d'Apremont étaient disposés à abandonner un tel homme à sa vengeance; mais comme l'avait judicieusement remarqué des Audrets lui-même, on ne pouvait le perdre sans dévoiler des secrets, qui couvriraient de honte certaines familles, et qui en livreraient d'autres à la malignité et aux sarcasmes du public^ «Madame de Ferval, répon- « dait Jules, s'est chargée elle-même de publier « son déshonneur j et un événement de plus ou de «moins ne peut rien sur sa réputation; l'inno- «'cence de la demoiselle de Tarbes est prouvée «jusqu'à l'évidence, et je ne peux me cacher que « l'éclat qui s'est fait ici va me rendre la fable de «Paris. Qu'y a-t-il donc à ménager? Qu'il périsse « le misérable , à qui je n'ai donné aucun sujet de « plainte , et qui me range au nombre de ses pros- « crits. Qu'il paie de sa téte la lettre anonyme, qui « a achevé d'enfoncer le poignard dans mon sein. » M. d'Apremont ne se dissimulait pas qu'un mari
jaloux prête toujours au ridicule, et que lorsqu'il confie la vertu de sa femme , ne fût-ce que pour deux heures, à un être du genre de la Dupont, il devient l'objet des railleries de la cour et de la ville. On raisonnait, on discutait, on ne décidait rien. La nuit s'avançait , les forces s'épuisaient ; chacun sentait le besoin du repos. M. d'Apremont est sorti, après avoir fait promettre à Jules de ne rien entreprendre avant son retour.