CHAPITRE XXIII
Nouvelles persécutions.
Je m'applaudis souvent du parti que j'ai pris. Les journées s'écoulent, dans une sorte de calme. L'orage gronde quelquefois , dans le fond de mon cœur : une heureuse distraction le dissipe promptement. Je ne sais si mon curé est pénétrant ; mais il frappe toujours à propos , et toujours juste... Ah! je me rappelle... nous lisions ensemble les Mondes de Fontenelle ; nous étions dans la lune , et nous ajoutions nos rêves aux rêves de l'auteur. Comme lui, nous placions des habitans dans la petite planète, et nous allions plus loin : nous les façonnions à notre manière ; nous décidions de leurs goûts, de leurs habitudes, de leurs mœurs, cf J'espère, au moins, me suis- je écriée, « qu'on ne connaît pas là les mariages de conve- « nance. » Le curé m'a regardée attentivement , XX. I
et depuis , lorsqu'un léger nuage vient obscurcir mon front, il m'oppose quelque idée originale, qui pique ma curiosité, et qui force mon attention.
Il a fait un ouvrage piquant sur la vie sensitive des plantes. 11' n'ose leur accorder l'intelligence; mais il ne balance pas à leur donner le sentiment. Il s'appuie sur le principe vital, que personne ne peut leur contester ; sur la sève , qu'il compare au sang, et qui s'échappe de la blessure que leur fait la serpette meurtrière, et surtout sur la différence des sexes , tellement complète dans plusieurs plantes, que le palmier femelle, par exemple , ne peut produire , si un palmier mâle ne se trouve à sa portée. Tu sens à quelle quantité de questions , d'observations , d'objections , ces systèmes doivent donner lieu. Il est impossible , qu'avec un tel homme , la conversation languisse jamais.
Mais je ne peux être toujours avec lui : je me dois à mon mari , aux soins de ma maison. Et puis , je suis bien aise de causer un peu avec Jeannette. Je n'ai rien de nouveau à lui dire : dès long-temps j'ai épuisé le vocabulaire de l'amour. Mais il est des choses dont on ne se lasse pas de parler. Plaisir dangereux, qui ramène le trouble dans l'ame , dans les sens , dans les idées ! Le curé paraît alors s'efforcer de me dérober à moi-même. Il ne me cherche pas avec indiscrétion ; mais il a toujours un prétexte convenable pour m'abor-
der , quand il juge qu'il y a assez long-temps que je suis avec mon cœur.
Croirais -tu que mon mari ne dédaigne pas d'assister à nos conférences ? La gaieté du curé le pénètre , et le rend aimable , au point que je l'adorerais , si je n'avais donné toutes mes affections , ou si je pouvais aimer deux fois dans ma vie. J'ai moins de distractions de cœur , quand nous sommes trois. La présence de M. d'x\premont m'impose ; ses saillies ajoutent de l'intérêt aux objets que nous traitons; j'aime à m'élancer avec lui dans les cieux; l'astronomie semble me détacher de la terre : il faut y revenir enfin , et le moment du retour est toujours pénible. Je végète ainsi , sans éprouver de peines trop cuisantes ; mais sans goûter aucun plaisir.
En voici enfin un éclair. Je viens de recevoir une longue lettre de ma mère. Elle ne me parle que de lui. Il est établi à Velzac. Sensible, doux, aimable , il fait le bonheur de mes parens î Ah ! il aurait pu le faire doublement... Ils ne l'ont pas voulu.
Il occupe ma chambre , Claire. Quelle masse de souvenirs il doit trouver là î De quelles délices , de quelles douleurs son pauvre cœur doit être alternativement assailli ! Pas un meuble que je n'aie touché ; pas un point où je n'aie posé lé pied ; pas un arbre que je n'aie fixé de ma croisée. Ah! si jamais je vais à Velzac, avec quelle avidité je chercherai la trace de ses pas; avec quel charme je reposerai dans ce... Je n'y trouverai pas le
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sommeil; mais l'amour... Ne pensons plus à cela.
Il a fait consentir mes parens à recevoir de lui une forte pension, et il emploie une partie de son revenu en fêtes ingénieuses , qui flattent Tamour-propre de mon père , et qui lui servent de prétexte pour répandre des bienfaits. Il a institué une féte de Rosière. Le prix est une médaille d'or, sur laquelle est écrit d'un côté : A la plus sage ^ et de l'autre : Donnée par M. le comte de Méran. La Rosière jouit , en outre , de la récolte d'un pré de six arpens , que Jules a acheté à cet effet , et qui , d'année en année , passera à la beauté couronnée. Je dis à !a beauté , parce qu'un des articles des statuts porte que la Rosière doit être jolie, attendu qu'il est plus difficile à une jolie fille d'être sage, qu'à celle qui ne fixe l'attention de personne.
Le jour de la naissance de mon père , Jules a donné sur la rivière une espèce de combat naval. Il avait rassemblé les mariniers des environs , et tous les batelets qu'on a pu se procurer. Les équipages portaient des écharpes , qui indiquaient les différens partis ; les vaisseaux étaient peints et pavoisés ; l'artillerie se composait de canons de fusils, démontés et fixés sur les plats-bords. M. de Méran a été conduit sous une très-belle tente , d'où il commandait au porte-voix le parti qu'il avait adopté. Mais son escadre était montée par des sourds, ou plutôt par des gens qui, ne connaissant pas les termes de marine, ont mené
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tout cela à leur manière, et n'eu ont pas moins amusé les spectateurs. Les vainqueurs sont venus faire hommage de leurs trophées à M. de Méran, qui leur a distribué des prix de quelque valeur, et vainqueurs et vaincus se sont mêlés , autour d'une table immense , dressée dans le bois , et dont M. Firmin a fait les honneurs.
Il aime aussi à faire des mariages. Il rapproche des coeurs que des raisons d'intérêt semblaient éloigner pour jamais. Ah ! j'en suis sûre , c'est lui^ c'est moi qu'il trouve dans ceux qu'il unit; c'est l'amour malheureux qu'il console , qu'il couronne.
Maman ne me dit pas qu'il s'occupe , qu'il parle d'Adèle. Ah! ne vois -je pas dans tout ce qu'il fait, des hommages qui s'adressent indirectement à moi î Qu'il agisse , et qu'on me rende compte de ses actions : ce langage-là est aussi clair pour moi que la parole ; comme elle , il arrive à mon cœur.
Cependant il aurait pu joindre quelques lignes pour moi à la lettre... Non, non. Je me plaindrais, s'il eiit été réservé; je me plaindrais encore , s'il se fût abandonné à toute sa tendresse. Il vaut mieux qu'il ne m'écrive pas. Laissons couver le feu ; il pétillera peut-être trop tôt.
Je lis, je relis cette lettre avec Jeannette. J'en pèse les expressions, les mots. Je leur cherche, je leur trouve un sens, que peut-être ils n'ont pas. Mais il n'est point en ma puissance de rejeter
un6 illusion, qui flatte mon amour... Hé, qu'importe qu'il m'adore , puisque nous sommes séparés ? Qu'importe que nous soyons constans , puisqu'un mur d'airain est élevé entre nous... Ah! Jules, Jules, par pitié, aime -moi toujours. Il ne m'est pas impossible de vivre sans toi; mais je mourrais le jour où je perdrais ton cœur.
A quels sentimens opposés je m'abandonne alternativement ! Ma tête est un chaos , où quelquefois je ne démêle plus rien. Plains-moi, Claire ^ plains-moi.
Je veux en vain me le dissimuler , cette lettre , partie des lieux qu'il habite, cette lettre, écrite par quelqu'un qui respire le même air que lui; ces caractères, tracés, peut-être, sur la table même où il jette ses pensées sur le papier ; cette lettre me ramène sur toute ma vie. Elle me désole, elle me tourmente, et, dans la soif qui me dévore, je n'ai rien, rien de lui, qui puisse me calmer. Hé, que ferais -je de son portrait? Son image est gravée dans tout mon être , en traits ineffaçables ; elle est identifiée avec moi ; elle me suit , elle m'obsède sans relâche ; elle m'attaque dans tous mes sens, et toujours elle est victorieuse... Malheureuse, que pensé -je, qu'osé -je dire î Claire , jette un voile épais sur ton amie ; pour être criminelle, il ne lui faut qu'une occasion.
Le curé entre chez moi. Il paraît rayonnant de joie, et il n'a à me parler que d'un insecte, qu'il vient dç trouver, et qu'il cherchait, dit-il,
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depuis des années. Je le fixe , et je vois qu'il ne sent rien de ce qu'il exprime. Son ton n'a point de vérité; le jeu de sa physionomie est forcé... Ah ! je vois ce que c'est : il y a deux heures que je suis ici avec Jeannette , et il a vonlu rompre le téte-à-téte. Il a sans doute remarqué que souvent mes yeux sont rouges , quand je quitte la bonne jeune femme. Elle m'a fixée à son tour, et mon émotion , et la violence que je me suis faite , pour la dérober à la pénétration du curé , n'ont pu lui échapper. Ah ! sans doute , il sait qu'une passion malheureuse mine, dessèche mon cœur. Jamais il n'en connaîtra l'objet.
Il m'a proposé de sortir, et je l'ai suivi. Il m'a conduite au presbytère. Il avait ce local à loyer, et il m'a montré le contrat qui l'en rend propriétaire. La maison est remise à neuf ; les vieux meubles sont remplacés par d'autres, qui ne sont pas riches, mais d'une extrême propreté. Les armoires sont garnies de linge, et ce qui flatte le plus le bon prêtre , c'est une petite pharmacie qui sera utile aux pauvres du village. Il demeure au château , et cette maison lui est inutile. Mais M. d'Apremont lui a dit que s'il se déplaît un jour avec nous, il veut qu'il ait une retraite agréable. Marguerite est habillée de neuf. Elle a fait cent tours, dans la chambre où nous étions, pour que je ne perdisse rien de son ajustement. M. d'Apremont a dit encore qu'il entend qu'elle se repose , et qu'elle ne manque de rien. Je devine mon bon
prêtre : il me montra, il me conte tout cela pour m'attacher à mon mari par l'estime. Ah î je lui prodigue et mon estime et mon respect. Je ne peux lui donner que cela.
Un événement prévu m'a distraite pendant quelques jours de mes idées habituelles. Jeannette est mère d'un beau petit garçon. Il passe , de son sein , dans les bras du bon Jérôme ; ils se l'arrachent ; c'est à qui l'aura , le baisera ; la téte leur tourne à tous deux. M. d'Apremont regarde cet enfant avec intérêt ; mais une sorte de tristesse annonce qu'il envie le sort de ces bonnes gens. Je t'ai décrit les sensations que la grossesse de la jeune femme m'a fait éprouver. Elles sont maintenant plus pénibles , et cependant je m'attache chaque jour davantage à l'intéressante petite créature. Je dois beaucoup à sa mère, et mon ame expansive est tourmentée du besoin d'aimer; elle cherche partout de l'aliment.
Jeannette voulait mettre le pauvre enfant en nourrice. Elle craignait de ne pouvoir suffire à ce qu'il lui faut, et à son service auprès de moi, et elle ne parlait jamais de l'éloigner , qu'une larme ne vînt mouiller sa paupière. Je l'ai dispensée de ses fonctions de femme de chambre, et je me fais servir par une de ces belles demoiselles qu'on m'a données le jour de mon mariage, et qui, jusqu'à présent, n'ont eu rien du tout à faire. Celle-ci paraît enchantée d'être jugée enfin bonne à quelque chose. Je ne lui dis pas un mot.
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de penr de mettre mon cœur à découvert; elle cherche à deviner ce qu'il me faut , et elle y réussit quelquefois.
M. d'xipremont a voulu nommer le petit. Il a choisi pour commère... la bonne Marguerite, qui était d'une joie , qui paraissait vaine!... Oh! il fallait voir. Tu sens que mon mari a été bien aise de saisir cette occasion de faire un cadeau à la bonne fille. Le curé , qui n'en laisse échapper aucune d'écrire, ou de parler en public, et qui parle facilement , a adressé à Jérôme un discours trèssage, et très-bien tourné sur les devoirs que lui impose la qualité de père. Tous nos villageois étaient dans une sorte d'enchantement. « Si on «connaissait notre curé, me disait le maire, on « le nommerait évéque; et il ferait ses mandemens «lui-même, répondais -je. » Le curé ne perdait rien de ce qu'on disait de lui. L'orgueilleux ! Et il ne s'est taxé qu'à cinquante francs !
Je n'avais pour moi que des intervalles de repos. Ges momens adoucissaient, un peu, l'amertume répandue sur le reste de ma vie, et je suis menacée de nouvelles persécutions. Ce n'est pas M. d'Apremont qui me les suscite : il est en tout le modèle des maris , et il mérite l'amour de sa femme. Elle sent plus que jamais combien il en est digne, et elle ne peut que lui rendre une exacte mais froide justice. Je vais te raconter ce qui s'est passé ce matin.
J'étais dans ma grotte avec le curé et Jeannette.
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La petite femme berçait son fils; le curé me regardait, d'mi air préoccupé, qui ne lui est pas ordinaire. Il voulait parler, et les mots expiraient sur ses lèvres. Son front est devenu soucieux ; son embarras croissait à chaque instant. Je ne savais que penser, et de son silence , et de ce qu'exprimait sa physionomie. J'ai cru qu'il avait quelque chose de très-important à me dire, et que la présence de Jeannette le gênait. Je suis sortie de la grotte, et je l'ai invité à me suivre. Nous nous sommes enfoncés dans le bois. Nous marchions l'un à côté de l'autre, et il s'obstinait à garder le silence. Sa réserve a confirmé mon premier jugement : je n'ai plus douté qu'il n'eût à m'entretenir sur un sujet délicat, et qu'il ne sût à quelles expressions s'arrêter. Je l'ai mis à son aise : «Monte sieur le curé , vous n'êtes pas dans votre état or- « dinaire. — Non , madame. — Expliquez-vous sans «contrainte. Ne craignez pas; je suis disposée à « tout entendre. — Ce que j'ai à vous confier, ma- « dame, exige les plus grands ménagemens. Je sais «ce que je dois à vous, à M. d'Apremont et à « moi ) et je ne sais comment concilier ces devoirs « différens. — Vous êtes incapable de manquer à « rien d'essentiel, et j'ai peine à croire vos inquié- « ludes bien fondées. Parlez, je vous en prie. — «Je crains d'être franc, madame; vous ne me le « pardonneriez pas. — Un homme de votre ca- « ractère peut se tromper ; il n'offense jamais , « parce que l'insulte est dans l'intention. — Je vais
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«parler. J'ai lieu de croire, madame, quiiii sen- « timent secret vous domine et vous tourmente. — « Cela est étranger, monsieur, à ce que vous vou- (.< lez me confier. — Cela s'y rapporte directement, «madame, et je n'aurais pas eu l'indiscrétion de «vous en parler, si j'avais pu me taire. — Pour- « suivez , monsieur. — Cette lettre est à votre « adresse. Un inconnu l'a remise hier au soir c( au presbytère , et Marguerite me l'a apportée «ce matin. — Eh bien, monsieur, quelle consé- « quence tirez-vous de cela ? — Le détour qu'on « prend pour vous faire parvenir cette lettre, an- « nonce qu'elle renferme quelque chose de trèsce particulier. Je manque à M. d'Apremont en vous «la remettant; je vous manque, si je la donne à « M. d'Apremont ; je me manque à moi-même, en « m'immisçant dans une affaire , à laquelle , sous «tous les rapports, je devrais être étranger, et «cependant comment me dispenserais-je de m'en « mêler? »
J'ai pensé à l'instant que les lettres qui parlent à mon cœur me parviennent par l'entremise de Jeannette , et que celle-ci ne pouvait m'inspirer aucune espèce d'intérêt. «Monsieur le curé, si un « sentiment secret m'agite quelquefois , il ne me « portera jamais à l'oubli de moi-même. Je n'écris « rien, je ne lis rien que mon mari ne puisse voir. « Rendons-nous près de lui, vous lui remettrez ce «paquet; nous lirons ensemble, et vos scrupules « seront dissipés. » ,
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Le bon curé a paru déchargé tout à coup d'un poids qui l'oppressait. Sa figure est devenue rayonnante. Il m'a témoigné une déférence , un respect, dont je ne me jugeais pas digne , et dont j'avais la faiblesse de me glorifier. Ah! je le sens, on ne saurait vivre sans estime, et on l'usurpe, quand on ne peut la mériter.
M. d'Apremont a paru très-sensible à ce qu'il appelle ma confiance. Il a rompu le cachet. La lettre n'est pas signée. Nous avons examiné l'écriture; elle nous est inconnue; mais avant d'en avoir lu six lignes, nous avons deviné Fauteur: c'est îe lâche, l'infâme des Audrets, qui n'a pu vaincre, dit-il, la passion qui le dévore; qui peut pardonner aux miens la supériorité qu'ils ont obtenue sur lui ; mais qu'il a des moyens sûrs de les en punir, et qui me rend arbitre de leur sort. Il faut qu'il me possède ou qu'il meure ; mais s'il succombe , il entraînera avec lui ce que j'ai de plus cher. Le monstre m'avertit qu'il n'aura pas la maladresse d'envoyer un second commissionnaire , dont on pourrait s'assurer. Il m'enjoint de lui faire connaître mes dispositions par un signal. Un linge blanc, flottant à ma fenêtre, annoncera que je me rends; un voile noir sera le symbole de mon refus, et du deuil éternel auquel je me serai condamnée.
Il croit m'effrayer par la menace, me soumettre par la crainte. Que peut un homme perdu dans l'opinion publique ? Est-ce avec un front couvert
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cFinfamie, qu'il attaquera Jules, mon père, M. d'Apremont? Et de quoi les accuserait-il? Je ne le redoute plus. J'ai mis mon époux entre ce misérable et moi; j'ai ici des domestiques dévoués et nombreux, et j'ai acquis en trois mois l'expérience de dix ans.
Transportée par l'indignation et le mépris, j'ai arraclié un voile noir d'un de mes chapeaux, et je Fai attaché aussitôt à mon balcon. « Ayez des «armes, ai-je dit à M. d'Apremont; distribuez-les « à vos gens ; défendez votre épouse , son honneur «et le vôtre.» Il m'a tendrement embrassée; il m'a conjurée de ne rien craindre, et je lisais, dans ses yeux, la jalousie et l'effroi. Il cherchait quels peuvent être les moyens dont parle l'infâme , et qui doivent le faire triompher. Il leur opposait les ressources que la justice et la force publique mettent à la disposition d'un honnête homme. Il m'a regardée ensuite, et plus alarmé que jamais, il s'est écrié : « Tant de charmes seraient la proie «d'un scélérat! » Il s'est élancé vers moi; il m'a pressée contre son sein; il m'a enveloppée dans ses bras ; il semblait vouloir me défendre ; l'exaspération était au comble. J'ai senti que dans une telle situation, il était incapable de prendre un parti raisonné; que le curé, qui conservait son sang-froid, pourrait nous donner des conseils, et qu'il était déjà trop instruit pour qu'il y eût de la légèreté à lui faire connaître les détails de cette trame odieuse. Je lui ai répété ce que je t'ai écrit
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sur les vues, les entreprises de des Audrets , sur sa marche, tantôt oblique, tantôt ouverte, mais toujours artificieuse. Le bon prêtre a prononcé qu'un tel homme serait sans cesse à redouter; que l'honneur de la demoiselle de Tarbes étant rétabli-, il n'y avait plus aucun ménagement à garder, et que la première démarche à faire était d'adresser cette lettre , et une plainte au ministère de la police. «Que prouvera cette lettre? ai -je «répondu. Il niera qu'elle soit de lui; il l'attri- « buera à des ennemis cachés, qui veulent nous « armer de nouveau contre lui, — Du moins, a « répliqué le curé , la police s'attachera à cet « homme, et ne le perdra pas de vue. Vous avez « de l'or; soudoyez, s'il le faut, une nuée d'agens « qui observent ses pas , ses démarches , et qui « rendent un compte exact de celles mêmes qui « leur paraîtront indifférentes. Il est impossible « que cet homme ne se compromette tôt ou tard , « et c'est là que je l'attends. » Le plan formé par le curé ne me paraissait pas tout-à-fait rassurant; cependant je ne voyais aucun inconvénient à le suivre , et j'ai amené M. d'Apremont à l'adopter.
Yoilà où en étaient les choses, lorsque Jérôme est entré avec précipitation. « Ah! monsieur, mon- « sieur, je viens de voir dans le village... — Qui? « — Ce vilain homme , qui a fait tant de chagrin à « madame. — Des Audrets? — Lui-même. — Ne te « trompes-tu pas? — Non, certainement, monsieur. « Il était planté derrière les murs du parc , et il
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« avait avec lui deux drôles de fort mauvaise mine. « Ses yeux étaient fixés sur les croisées d'en haut , « où j'ai vu tout à coup , voltiger quelque chose « de noir. Je ne sais ce que cette couleur a de «fâcheux pour lui; mais il a fait, à l'instant, une « grimace épouvantable ; il a frappé la terre de « ses pieds; il a menacé le ciel de ses poings, et il « a dit d'un ton sépulcral : ils périront puisqu'elle le « veut. Dès que je l'ai eu reconnu, je me suis apte proché doucement , pour mieux voir et tâcher « d'entendre. En se retournant, il s'est trouvé nez- « à-nez aveccQoi, et me reconnaissant , à son tour, « il m'a appuyé sur l'oreille une taloche , qui a « renversé moîi chapeau. S'il avait été seul, je crois «que je la lui aurais rendue; mais ses deux aco- « lytes... — Finissons, ils se sont éloignés? — Oui, « monsieur le curé. — A pied? — Oui, monsieur « le curé. — Si on s'assurait de cet homme, avant « qu'il pût s'éloigner d'ici, il serait facile , je crois , « de le convaincre. — Vous avez raison , mon cher « curé. La conduite , qu'il a tenue aujourd'hui, est « en rapport tellement direct avec cette lettre , « qu'il lui serait impossible de la désavouer. Jé- « rôme, fais seller, à l'instant, tous mes chevaux « de main ; que mes dom.estiques s'arment de ce « qu'ils trouveront à leur portée, et partons. » Cette résolution m'a inspiré un véritable effroi. J'ai fait ce qui était en mon pouvoir, pour retenir M. d'Apremont. Il est brave, il est jaloux; il a l'abus de ses bontés à punir; il s'est échappé de mes
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bras, et il m'a laissée éperdue, tremblante, hors de moi, avec notre bon curé.
Je l'ai vu partir au galop avec ses gens; Jérôme leur servait de guide. Jeannette est venue pleurer auprès de moi. Elle baignait son enfant de ses larmes. « Pauvre petit, disait-elle, peut-être dans « une heure tu n'auras plus de père. » J'étais fixée à ma croisée; j'y attendais le retour de M. d'Apremont; je l'attendais dans la plus cruelle anxiété ; je souffrais horriblement, et mon cœur n'a pas formé un vœu, je n'ai pas même eu une idée, qui fussent indignes de cet homme respectable.
Le curé, aussi alarmé que moi, employait pour me rassurer toutes les ressources , dont son émotion lui permettait de disposer. Il voulait être éloquent, il n'était que verbeux. J'ai été attentive, cependant , à ce qu'il m'a dit sur l'invraisemblance que trois hommes pensassent à se défendre contre sept à huit. Les minutes s'écoulaient; je n'entendais aucun bruit , et M. d'Apremont avait pris deux paires de pistolet* Ce silence commençait à me tranquilliser, lorsque j'ai réfléchi que la vitesse de la course devait, en un instant, l'avoir mis à une telle distance , que l'effet de l'explosion ne pouvait parvenir jusqu'à moi. Les pleurs de Jeannette ; les alarmes que le curé ne cherchait plus à dissi-^ muler; ses regrets sur la démarche violente qu'il avait conseillée , tout concourait à me jeter dans un état déplorable. Sans être convenus de rien, sans même nous être parlé, nous sommes tombés
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à genoux , tous les trois ensemble , et nous avons prié du fond du cœur. Le bruit des chevaux nous a arrachés à cette consolante occupation. Je me suis élancée avec Jeannette; nous avons couru, volé; nous avons retrouvé, embrassé nos époux.
Ces misérables avaient d'excellens chevaux, qui, sous la garde d'un quatrième coquin, étaient restés bridés à la porte d'un cabaret. Ils avaient sur M. d'Apremont un quart d'heure d'avance, et il n'était plus possible de savoir quelle route ils avaient prise. Les domestiques ont couru sur différens chemins, et n'ont rien appris de ceux qu'ils ont rencontrés. Il est probable qu'ils ont gagné, à travers-champs, la foret qui est immense , et dans laquelle il serait imprudent de s'engager, sans être pourvu de bonnes armes. « S'ils sont là , « a dit le curé , et qu'on les y surprenne, nous au- « rons acquis une preuve de plus contre cet « homme : on ne quitte pas les routes battues , « pour s'enfoncer dans les bois , quand on est sans « mauvais desseins , ou qu'on n'a rien à se re- « procher. »
Il est sorti aussitôt. Il s'est rendu chez le maire ; il l'a engagé à écrire au sous-préfet, pour lui demander l'ordre de rassembler les brigades de gendarmerie du canton. Jérôme est allé, à grande course de cheval, porter cette lettre, et il n'a que deux lieues à faire. En attendant son retour, le maire et le curé ont rassemblé nos villageois sur la place. Ils leur ont parlé, d'une manière gé-
nérale, de pièges qu'on tend à M. d'Apremont et à moi , de la résolution qu'on paraît avoir prise , de nous attaquer à main armée. Aussitôt un cri unanime s'est élevé : « Allons défendre notre bonne « dame et notre bon seigneur. » Ah! Claire , faisons du bien; tôt ou tard, on en trouve la récompense.
En un instant , les cours du château ont été remplies de défenseurs zélés. Leurs armes laissaient peu de ressources au courage ; mais leur nombre était tellement imposant, qu'il était impossible que des Audrets osât rien entreprendre.
Il est des circonstances, où le jugement n'est plus qu'une faculté machinale , qui peut tourner contre celui qui la possède. Le trouble porte à de fausses mesures, ou du moins à des précautions inutiles. C'est ce que nous avons senti, dès le moment où notre sécurité intérieure a été rétablie. Nous avons jugé que des grilles en fer bien fermées; qu'une douzaine d'hommes résolus étaient plus que suffisans, pour empêcher quelques brigands de pénétrer. Nous avons prévu aussi que des Audrets, maître de se retirer, ne tarderait pas à le faire, et voilà ce qu'il fallait prévenir. En conséquence , M. d'Apremont a fait déposer les armes à une cinquantaine de nos habitans, il les a invités à prendre leurs serpes, à feindre de faire du bois mort , et à battre , dans tous les sens , la foret , dont ils connaissent les moindres détours. S'ils avaient vu quelqu'un de
suspect, ils devaient venir en rendre compte. Nos chevaux étaient sellés; nos domestiques brûlaient de tomber sur des Audrets, qui s'était fait haïr de tout le monde , pendant son séjour chez M. d'Apremont. Des gros de villageois, embusqués aux issues , devaient lui couper la retraite ; il n'était pas présumable qu'il parvînt à s'échapper.
Ces dispositions avaient pris un certain temps ; peut-être les avions-nous faites trop tard. Nous attendions les résultats des soins et des recherches de nos bons paysans, quand nous avons vu paraître un détachement considérable de gendarmerie, que conduisait l'infatigable Jérôme. Tout s'est mis en mouvement, à la suite d'une courte conférence, entre le commandant et M. d'Apremont. Gendarmes, gardes-chasse, habitans, domestiques, ont couru à la foret. Le grand nombre a gardé les lisières; le reste a été se joindre aux cinquante hommes, qui, depuis trois heures, au moins, parcouraient les bois. La battue a duré jusqu'à la nuit , et le chef des gendarmes nous a assuré que bien certainement, il n'y avait personne dans cette foret; qu'il était probable que \ ceux qu'ils y avaient cherchés n'avaient fait que la traverser , si toutefois ils y étaient entrés. M. d'Apremont a récompensé assez noblement tous ceux quil venait d'employer, pour être sûr de les avoir à sa disposition, si jamais il en a besoin.
Ils allaient se retirer, lorsque j'ai pensé que
l'absence d'une brigade de gendarmerie ne nui* rait pas essentiellement au service public, et que son séjour au château contribuerait beaucoup à y ramener la tranquillité. J'ai exprimé mon désir au commandant, qui s'y est rendu de la meilleure grâce du monde. J'ai ordonné que ces messieurs fussent convenablement logés , et eussent leur table particulière. Ils sont contens; je le suis plus que personne. Quand, de mes croisées, je vois l'espèce de corps-de-garde que Jérôme a établi près de la grande grille, la seule qu'on ouvre à présent, je défie la scélératesse de des Audrets. Cependant j'ai renoncé à ma grotte; je n'ose plus même me promener dans le parc; je passe chez moi la plus grande partie de la journée, et lorsque je prends l'air dans le parterre, j'ai grand soin de ne pas perdre mon factionnaire de vue.
M. d'Apremont a envoyé à Paris la relation détaillée de ce que je viens de te raconter. Il établit, avec la plus grande clarté, les présomptions qu'il a contre des Audrets. Si elles ne suffisent pas, pour qu'on s'assure de cet homme, elles l'inquiéteront au moins de manière à le faire renoncer à ses projets.
Hier, pour la première fois, il nous est arrivé d'en rire en commun. En effet, ses menaces sont tellement dépourvues de sens , qu'il est étonnant qu'un homme aussi réfléchi, ait cru que nous pourrions y attacher quelque importance. Je le demande encore : quels moyens y a-t-il de perdre
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des personnes irréprochables ? Un assassinat ? Ceux qui le servent si bien , ne lui laisseront pas ignorer à quel danger il s'exposerait , s il osait reparaître ici. Des inculpations sans fondement? Les fripons seuls doivent craindre la justice.
«A propos, a dit le curé, depuis que nous f avons l'esprit tranquille , j'ai repassé dans ma « mémoire toutes les circonstances de la trame « que ce coquin-là a ourdie contre madame d'A- « premont. Je me souviens qu'avant votre ma- « riage , il était chargé de toutes les affaires de « monsieur; que lors de son emprisonnement, on « a donné l'ordre général à un domestique de «remettre au sien tous ses effets, sans s'assurer, « si parmi ses papiers, il n'y en avait pas dont il «pût abuser. Il a eu long-temps, a répondu «M. d'Apremont, une procuration, qui Fautori- « sait à gérer tous mes biens ; je me suis empressé « de la révoquer, quand il a été démasqué. 11 lui «est peut-être resté quelques lettres insignifian- «tes, dont il ne peut tirer aucun parti. Cessons M de nous occuper de ce misérable. Le craindre , «c'est lui faire trop d'honneur, et, en vérité, je « n'ai pris quelques mesures de prudence que par « égard pour madame, et dans la seule vue de ra- « mener la tranquillité dans son cœur. »
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